CARACTÈRES RELIGIEUX — PETITES RELIGIONS
d'ailleurs ses degrés et ses manifestations diverses. Rechercher ces manifestations, en constater la nature et l'intensité dans les divers groupes humains, telle est la tâche de l'anthropologiste. Pour rester fidèle à la méthode naturelle, il n'en devra négliger aucune. Parfois la plus rudimentaire aura plus d'intérêt pour lui qu'une religion achevée, parce qu'elle mettra mieux à nu les premiers éléments religieux. Dans le développement progressif de ceux-ci, dans l'harmonie ou le désaccord existant entre ce développement et celui de l'intelligence et de la moralité, il trouvera bien des traits caractéristiques propres à distinguer les races et parfois leurs subdivisions.
V. — Le point de vue du naturaliste difTère donc, à certains égards, de celui où se sont placés jusqu'ici la plupart des hommes éminents qui s'efforcent de fonder la Science des. religions. M. Emile Burnouf lui-même, qui a si bien caractérisé cette science nouvelle, qui a si bien montré en quoi elle diffère de la théologie, qui a si justement insisté sur la nécessité d'élargir le cadre de ces sortes d'études et de ne plus se borner aux croyances des populations européennes anciennes et modernes, M. Burnouf me semble encore avoir cédé aux préoccupations qu'il combat.
En effet, cet auteur distingue les religions en grandes et en petites. Les premières sont pour lui : le christianisme, le judaïsme, le mahométisme, le brahmanisme et le bouddhisme. Il ne s'occupe que d'elles et laisse toutes les autres dans l'ombre. M. Burnouf peut, il est vrai, arguer du nombre relatif des croyants.
Voici en effet quelle est, d'après les dernières recherches de M. Hiibner, la statistique religieuse générale du globe :
[Catholiques 200 millions.
Chrétiens i Protestants 110
400 millions ) Grecs 80
l Sectes diverses 10
I Bouddhistes oOO
Brahmanistes 150
Mahométans 80
Israélites 6 1/2
Religions diverses connues. 240
Religions inconnues 16
Total 13P2 1/2 millions.
Le même auteur porte à mille environ le nombre des religions ou des sectes qui se partagent l'humanité. Les petites religions forment incontestablement la très-grande majorité et présentent, au moins à certains égards, une variété de conception égale ou supérieure à tout ce que l'on a signalé dans les grandes. M. Burnouf agit donc comme le naturaliste qui voudrait juger du règne animal par les seuls vertébrés et négligerait tout le reste, c'està-dire les trois quarts des types fondamentaux et un nombre bien plus considérable de types secondaires.
Sans même parler du christianisme, les grandes rehgions de M. Burnouf nous intéressent sans doute à bien des égards, à
raison des rapports que quelques-unes d'elles ont avec les croyances de la presque totalité des Européens, à raison aussi de l'importance historique, sociale ou politique des nations qui les professent. Mais, les considérations de cette nature sont loin d'être tout en science. Les mammifères nous sont d'une bien plus grance utilité que les vers ou les zoophytes ; pourtant, le zoologiste s'intéresse à ceux-ci à l'égal de ceux-là; et chaque jour montre davantage combien l'étude de ces organismes simplifiés est utile, souvent nécessaire, pour bien connaître les organismes plus complexes des animaux supérieurs.
L'examen des petites religions rendra un service analogue à la science de leurs grandes sœurs. Peut-être sera-ce au milieu d'elles qu'il faudra aller chercher les origines de ces croyances qui englobent aujourd'hui tant de millions d'hommes ; souvent, nous n'en doutons pas, sous une forme ou sous une autre, on retrouvera leurs traces à côté ou dans le sein même des religions les plus développées et qui semblent s'en être éloignées le plus. Sur ces deux points, du reste, nous nous entendrions, je ■^rois, aisément avec M. Burnouf, et sir John Lubbock.
yi. — Ce dernier, dans ses Origines de la civilisation, a cherché en effet à retracer le développement graduel de la religion chez les races humaines inférieures. Malheureusement il me semble avoir d'ordinaire évalué trop bas la valeur de la plupart de ces conceptions et méconnu ce qu'il y a de remarquablement élevé dans plusieurs d'entre elles. Gela même peut-être l'a conduit à regarder la religion comme proportionnelle à la civilisation et ne s'élevant qu'avec elle. Je ne puis partager cette manière de voir; et le désaccord entre Lubbock et moi vient encore en grande partie de ce que j 'ai tenu compte de certains témoignages qui paraissent avoir échappé au savant anglais. Quelques exemples justifieront ces observations.
De tous les peuples sur les croyances desquels nous possédons des renseignements à peu près suffisants, les Australiens sont certainement ceux qui doivent figurer au dernier rang. Sur ce point je suis entièrement d'accord avec sir John Lubbock. Mais je ne puis penser avec lui que ces populations ne croient à l'existence d'aucun Dieu, quel qu'il soit; qu'ils ne prient jamais; qu'ils n'ont aucun culte quelconque.
A l'appui de son opinion, mon éminent confrère cite Eyre, Collins, Mac Gillivray ; mais il oublie Gunningham , Dawson, Wilkes, Salvado, Stanbridge. En comparant les renseignements recueillis par ces voyageurs sur divers points de la Nouvelle-Hollande, on voit se produire partout un même fond de croyances, qui méritent bien d'être appelées religieuses.
Les Australiens admettent un bon principe appelé selon les localités Coyan^ Motogon, Puppérimbul, dont ils parlent tantôt comme d'une sorte de géant, tantôt comme d'un esprit. Coyan fait le bien et a presque pour spécialité de faire retrouver les enfants égarés. Pour se le rendre favorable , on lui offre des
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dards. Si l'enfant ne se retrouve pas, on en conclut qu'il est irrité. A la Nouvelle-Nursie, Motogon est créateur. Il lui a suffi de crier ; Terre, parais! Eau, parais! et de souffler pour donner naissance à ce qui existe. Sans être aussi précis, les indigènes du lac Tyrril attribuent la création du soleil à Puppérimbul, qui appartenait à une classe d'êtres semblables aux hommes, mais qui a été transportée au ciel avant la venue de la race actuelle. / Dans l'Australie du sud-est, Goyan surveille le mauvais principe ' nommé Potoyan, Wandotig, Cienga, qui rôde la nuit pour dévorer les hommes aussi bien que les enfants, et contre lequel on se protège avec le feu. La lune est encore pour les Australiens un être malfaisant dont le soleil répare les méfaits; divers génies bons et mauvais, Balumbals et Wangids, complètent cette mythologie rudimentaire, qui a aussi ses monstres fabuleux, ses grands serpents cachés dans les eaux profondes, etc. Les Australiens croient en outre à une sorte d'immortalité de l'âme qui passerait successivement de corps en corps. Mais avant de trouver une nouvelle demeure, les esprits des défunts errent quelque temps dans les forêts, et bien souvent on a cru les voir ou les entendre.
Certes ce ne sont pas là des croyances bien élevées. Il y a pourtant toute autre chose que ne porterait à le croire la manière dont s'exprime sir John Lubbock. Lldée de la création par la parole et le souffle d'un être puissant est incontestablement une conception des plus élevées, et elle apparaît nettement chez quelques tribus; l'ofl'rande et la prière ont été constatées chez d'autres. Chez toutes se montre en germe cette croyance au dualisme, à cet antagonisme de puissances surhumaines bienveillantes et malfaisantes qui se retrouve dans les plus grandes 7'eligions et qui est à la racine du christianisme lui-même. Quant à la foi en une autre vie, personne dans ces derniers temps ne l'a, je crois, refusée aux Australiens.
Lorsqu'il s'agit de la religion des Polynésiens, Lubbock cite surtout Mariner, ^Villiams et sir Georges Grey. Ces témoins sont irrécusables quand ils affirment ce qu'ils ont appris. Mais leur silence sur certains points ne permet plus d'affirmer qu'il existe là de véritables lacunes. D'autres voyageurs sont allés bien plus loin qu'eux, ont connu ce qu'ils avaient ignoré, et nous l'ont appris. Mœrenhout, le premier, je crois, a publié des documents originaux sur les plus vieilles traditions taïtiennes. D'autres sont venus après lui; et, grâce à des circonstances particulières, j'ai pu profiter de ces études. Dans le livre que j'ai publié huit ans avant celui de Lubbock, j'ai revu et discuté les principaux documents dus au commandant Lavaud , au général Ribourt, au missionnaire Orsmond, à M. Gaussin, etc. Tous ces documents, recueillis auprès de chefs appartenant aux plus vieilles familles et bien au courant des traditions de leurs ancêtres, ont un caractère d'authenticité incontestable et jettent un jour tout nouveau sur ce qu'était la religion, au moins à Taïti. Je crois
avoir assez nettement précisé ce qu'étaient ces croyances religieuses, et mis hors de doute, qu'à côté de notions relevant uniquement de la superstition, les Taïtiens étaient arrivés à des conceptions remarquables par leur pureté et leur élévation.
Constatons d'abord que dans cette île où Wallis déclarait ^ n'avoir pu découvrir la moindre trace de culte, le culte se mêlait ' au contraire aux moindres actes de la vie. Gela même avait entraîné de tristes conséquences. Le formalisme avait emporté tout le veste. Confiant dans ses pratiques, dans les prières de ses prêtres, dans l'indulgence de ses dieux, le Taïtien croyait pouvoir se permettre à peu près tout. Chez lui, la foi la plus profonde et la plus naïve s'unissait aux mœurs les plus violentes, les plus licencieuses. Mais l'Europe entière du moyen-âge et, de nos jours encore, bien des provinces qui ne sont nullement en arrière à d'autres égards, n'offrent-elles rien de semblable?
Les Taïtiens n'en croyaient pas moins à une autre vie, à. des récompenses, à des punitions après la mort. Leur paradis, dont ils faisaient une description séduisante, était réservé aux chefs et à ceux qui avaient fait aux dieux, c'est-à-dire aux prêtres, des largesses suffisantes. N'est-ce pas ce que l'on cherchait, ce que l'on cherche encore chez nous, à obtenir par des fondations pieuses?
Les âmes des autres morts dont la vie avait été régulière allaient immédiatement dans Po, dans l'obscurité, espèce de limbe» oïl paraissent n'avoir existé ni peines, ni plaisirs bien vifs. Mais les âmes coupables étaient condamnées à avoir un certain nombre de fois la chair grattée sur tous les os. Les péchés expiés, elles étaient également admises dans Po. Les Taïtiens admettaient donc une sorte de purgatoire et pas d'enfer. Remarquons encore que le supplice imposé aux coupables suppose une sorte de matérialité de l'âme. Mais n'en est-il pas de même des tourments que presque toutes nos populations chrétiennes croient encore réservés au pécheur précipité dans les flammes de l'enfer?
Le panthéon taïtien était aussi bien hiérarchisé, mais beaucoup plus nombreux que celui des Grecs et des Romains. Au bas de l'échelle se trouvaient les innombrables Tiis, chargés de présider à tous les lieux, et de plus aux moindres actions, aux moindres mouvements de l'âme, et jusqu'aux désii^s du Jour et de la nuit. Au-dessus venaient les Oromotouas, qui représentaient les dieux domestiques, les Lares et les Mânes des anciens. Les Atouas inféîieui's, résidant sur la terre, habitant les eaux, les bois, les vallées , les montagnes , répondaient assez bien aux Faunes, Sylvains, Dryades, Oréades, etc. En outre c'est parmi les divinités de cet ordre que les diverses professions choisissaient un patron. Les chanteurs, les chorégraphes, les médecins en comptaient quatre, les navigateurs douze, les cultivateurs treize. Les dieux du premier rang étaient les Atouas proprement dits. Ceux-ci étaient également fort nombreux. Mais neuf d'entre eux, créés [oriori) directement par Taaroa, avant la formation de l'homme, composaient, à proprement parler, la famille divine-.