‹ L'espèce humaineChapitre 50 sur 160 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

CANTONNEMENT PROGRESSIF DES ÊTRES ORGANISÉS ; CENTRES d'aP- PARITION ; CANTONNEMENT PRIMITIF DE l'hOMME.

I. — Un homme éminent peut tirer des conséquences inexactes de l'existence des centres d'apparition sans que cette existence soit pour cela moins certaine. Sans être liées aux centres animaux ou végétaux, les races humaines pourraient avoir les leurs ; l'homme pourrait même avoir pris naissance partout où nous le rencontrons. Mais pour admettre ce cosmopolitisme initial, il faudrait s'être assuré qu'il fait rentrer l'homme dans les lois générales. Or, nous allons voir que cette hypothèse est au contraire en désaccord avec tous les faits généraux présentés par les plantes aussi bien que par les animaux.

II. — Constatons d'abord qu'aucune espèce animale ou végétale n'habite comme l'homme le globe à peu près tout entier.

La déclaration d'Ad. de Gandolle est on ne peut plus précise en ce qui concerne les végétaux. « Aucune plante phanérogame, ditil, ne s'étend sur la totalité de la surface terrestre. Il n'en existe guère que 18 dont l'aire atteigne la moitié des terres. Aucun arbre ou arbuste ne figure parmi ces plantes d'une extension si considérable. » — Cette dernière remarque se rattache à un ordre de considérations que nous retrouverons plus tard.

Ne pouvant entrer ici dans l'examen de tous les faits que présentent à ce point de vue les diverses classes du règne animal, je me borne à donner quelques détails sur les oiseaux et les mammifères.

On doit s'attendre à voir les premiers présenter des aires d'habitat fort étendues à raison de leur mode de locomotion. En effet, nous trouvons parmi eux quelques-unes des espèces qui méritent le mieux l'épithète de cosmopolite. Elles n'égalent pourtant pas l'homme sous ce rapport.

Le biset, la souche de nos pigeons domestiques, s'étend du sud de la Norwége à Madère et à l'Abyssinie, des îles Schetland à

126 ORIGINE GÉOGRAPHIQUE DE l'ESPÈCE HUMAINE

Bornéo et au Japon ; mais il n'atteint ni l'équateur ni le cercle polaire; il manque à l'Amérique et à la Polynésie.

Le vautour fauve occupe les régions tempérées de tout l'ancien continent, traverse l'équateur en Afrique et descend jusqu'au Gap. Mais on ne le rencontre ni dans nos régions boréales, ni en Amérique, ni en Polynésie.

Le faucon pèlerin est peut-être l'animal dont l'aire est la plus étendue. On le trouve en Amérique comme dans toutes les régions chaudes ou tempérées de l'Ancien-Monde. On croit qu'il atteint l'Australie ; mais il ne se rencontre ni en Polynésie ni dans les régions polaires.

Parmi les mammifères, les cétacés, grâce à leur énorme puissance de locomotion et à la continuité des mers, sembleraient se prêter à un véritable cosmopolitisme. Il n'en est rien pourtant. Ils sont presque tous cantonnés dans des aires relativement assez restreintes et ne font que rarement des excursions en, dehors de leurs limites habituelles. Le commodore Maury regardait la mer équatoriale comme apportant un obstacle invincible à leur passage d'un hémisphère à l'autre. On a cependant signalé deux exceptions à cette règle. Un rorqual à grandes mains (Megaptera longimana) et un Sibaldius laticeps auraient franchi cette barrière et seraient passé de nos mers boréales dans celles du Cap et de Java. Ces exceptions pourraient s'expliquer aisément par diverses circonstances accidentelles. Acceptons-les néanmoins comme trahissant un cosmopolitisme relatif exceptionnel ; il reste acquis que ces deux espèces même n'ont jamais été rencontrées dans l'océan Pacifique.

Au-dessus des cétacés, nous ne trouvons plus rien qui ressemble au cosmopolitisme. Laissant même de côté l'Océanie entière, nous ne trouvons plus comme espèces communes à l'ancien et au nouveau continent que deux ou trois ruminants, peut-être un ours, un renard, un loup. Toutes ces espèces sont d'ailleurs plus ou moins boréales et manquent dans les régions méridionales des deux mondes. Enfin, pas une seule espèce de chéiroptères ou de quadrumanes n'habite à la fois l'Amérique et l'ancien continent.

A part les espèces que l'homme a disséminées en les faisant voyager avec lui, les animaux et les plantes occupent évidemment leur aire naturelle, dans laquelle est compris le centre autour duquel ils ont irradié. Nous voyons que, même après cette expansion, aucun d'eux n'a atteint une aire d'habitat comparable à celle de l'homme.

Admettre que l'espèce humaine est apparue partout où nous la trouvons, lui attribuer un cosmopolitisme initial, serait donc faire d'elle une exception unique, en contradiction avec les faits que présentent toutes les autres. L'hypothèse q; j conduit à une pareille conséquence, doit être repoussée comme étant inconciliable avec les résultats de l'observation. Si l'homme est aujourd'hui partout, c'est grâce à son intelligence et à son industrie.

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