CANTONNEMENT PROGRESSIF DES ÊTRES ORGANISÉS
III. — Cette conclusion s'impose aux polygénistes eux-mêmes, à moins qu'ils ne veuillent repousser comme inapplicables à l'homme les lois de la géographie zoologique et botanique.
En effet, pour tant qu'ils aient multiplié leurs espèces humaines, ils n'ont pu, quand ils s'étaient quelque peu occupés d'histoire naturelle, que les réunir dans un même genre. Or, tout ce que nous venons de dire des espèces^ s'applique également aux genres. L'aire d'habitat s'agrandit sans doute ; et, par exemple, quelques genres de cétacés, les dauphins et les rorquals, se rencontrent dans toutes les mers; parmi les mammifères terrestres, chez les ruminants et les carnassiers, certains genres occupent plus ou moins l'ancien comme le nouveau continent. Mais ils manquent tous à la portion la plus étendue de l'Océanie,
En outre, à mesure que les types s'élèvent, le nombre de ces genres à aires très-étendues va en diminuant. Les chéiroptères à nez découvert ont quelques genres communs à l'ancien et au nouveau monde. Il n'en est plus de même chez les chéiroptères à nez portant une membrane. Chez eux, pas plus que chez les quadrumanes, il n'y a plus un seul genre qui habite à la fois l'Amérique et l'ancien continent.
Par conséquent, les polygénistes doivent admettre que les espèces dont ils composent leur genre humain, n'ont pu prendre naissance partout où l'on trouve des hommes aujourd'hui, à moins de vouloir faire de ce genre humain une exception frappante.
IV. — Youlût-on considérer les races humaines comme formant une famille composée de plusieurs genres et même un ordre comprenant plusieurs familles, on se heurterait aux mêmes difficultés.
Laissons de côté les marsupiaux et les édentés, sur lesquels nous reviendrons. Il est vrai que les grands ordres normaux de mammifères terrestres, les ruminants, les rongeurs, les insectivores, les carnassiers, sont presque aussi cosmopolites que l'homme. Mais il n'en est déjà plus de même des chéiroptères dont pas un ne dépasse le cercle polaire. Quant aux quadrumanes, chacun sait qu'ils manquent à l'Europe, le rocher de Gibraltar excepté, à l'Amérique du nord, à la plus grande partie de l'Asie et de l'Océanie. Si bien que, même dans l'hypothèse extrême que j'indique ici, ce serait encore en dehors des types animaux les plus rapprochés de l'homme, et jusque chez les carnassiers ou les ruminants, qu'il faudrait aller chercher des analogies géographiques, en faveur du prétendu cosmopolitisme initial de Y ordre humain.
V. — Ce resserrement des aires d'habitat des groupes animaux, manifestement en rapport avec leur degré d'élévation dans l'échelle des êtres, est un fait général qui se retrouve chez les végétaux. Écoutons encore sur ce point, ce que dit Ad. de CandoUe : « L'aire moyenne des espèces est d'autant plus petite que la classe à laquelle elles appartiennent a une organisation
plus complète, plus développée, autrement dit plus parfaite. » Le cantonnement progressif des êtres organisés, croissant à mesure qu'ils se perfectionnent, est donc une loi générale. — La physiologie rend aisément compte de ce fait.
Le perfectionnement des organismes s'accomplit par la division du travail ; et celle-ci exige la multiplication des appareils fonctionnels. A mesure que les instruments anatomiques deviennent plus nombreux et plus spéciaux, les fonctions se spécialisent. Par cela même, les conditions d'harmonie entre l'être vivant et le milieu qui l'entoure, se précisent de plus en plus. Par suite, l'animal ou le végétal ne trouve plus ses vraies conditions de bien-être que dans une aire progressivement restreinte. Au delà le milieu change, la lutte pour l'existence devient plus meurtrière et l'expansion de l'espèce, du genre, à^. la famille ou de l'ordre lui-même se trouve arrêtée. L'homme seul, armé contre le milieu de son intelligence et de son industrie^ est aussi seul capable de surmonter des conditions d'existence qui seraient une barrière infranchissable pour son organisme matériel.
La loi de cantonnement progressif est en opposition absolue avec la doctrine du cosmopolitisme initial de l'espèce humaine. En la laissant de côté, les polygénistes proprement dits pourraient invoquer la diffusion des genres dauphin et rorqual ; les monogénistes-polygénistes de l'Ecole d'Agassiz pourraient arguer des faits indiqués plus haut dans les genres megaptera et sLbaldius ; les uns et les autres pourraient dire : la loi générale de cantonnement présente deux exceptions ; pourquoi l'homme n'en serait-il pas une troisième?
L'analogie, on le voit, pécherait par la base. Les dauphins, les rorquals, les sibaldius appartiennent au dernier ordre des mammifères ; l'homme, à ne tenir compte que de son corps, appartient incontestablement à l'ordre le plus élevé. A moins de constituer une exception unique, c'est aux lois des groupes supérieurs qu'il a dû obéir et non point à celles du groupe inférieur.
Nous pouvons donc affirmer dès à présent que l'homme n'a pu être originairement cosmopolite. Mais nous pouvons aller encore plus loin.
VI. — Sans avoir pris naissance sur tous les points où nous le rencontrons aujourd'hui, l'homme pourrait avoir eu plusieurs centres d'apparition. Examinons cette dernière question. Les lois du cantonnement progressif et de la caractérisadon des centres permettent de la poser et de la résoudre.
Reprenons à ce point de vue l'examen des groupes animaux, laissons de côté tous les types inférieurs et ne tenons compte •que des anthropomorphes. Dans cette famille, la plus rapprochée de l'homme par son organisation, il y a aussi des degrés. La loi du cantonnement progressif s'applique à ce groupe restreint, tout comme à l'ensemble du règne.