EXODE DES KALMOUKS DU VOLGA
ficile; Annibal a franchi les Alpes avec ses éléphants et Bonaparte avec ses canons. Les hordes asiatiques n'ont pas été arrêtées par le Palus Méotides, pas plus que Fernand de Soto par les marais de la Floride. Les déserts sont chaque jour sillonnés par des caravanes ; et quant aux fleuves, il n'est pas de sauvage qui ne sache les traverser sur un radeau ou une outre.
En réalité, — l'histoire des voyages ne le prouve que trop — l'homme seul arrête l'homme. Quand celui-ci n'existait pas, rien ne s'opposait à l'expansion de tribus ou de nations avançant lentement, à leur heure, se poussant ou se dépassant tour à tour, constituant des centres secondaires d'où partaient plus tard de nouvelles migrations. Même sur une terre peuplée, une race supérieure envahissante ne procède pas autrement. C'est ainsi que les Aryas ont conquis l'Inde, c'est ainsi qu'avancent les Paouins qui, partis d'un centre encore inconnu, arrivent au Gabon sur un front de bandière d'environ quatre cents kilomètres.
V. — Je pourrais m'en tenir à ces observations générales. Mais il peut être bon de rappeler succinctement un fait trop oublié quoique récent et qui montre comment une population entière peut efl'ectuer une grande migration en dépit des obstacles de tout genre accumulés sur un espace immense.
Vers l'an 1616, une horde de Kalmouks, poussée par des motifs que nous ignorons, abandonna les confins de la Chine, traversa l'Asie et vint s'établir dans le kahanat de Kazan sur les deux rives du Volga. Elle se plaçait ainsi sous la domination de la Russie qui accueillit volontiers ces colons et respecta leur gouvernement patriarcal. En revanche les Kalmouks se montrèrent sujets fidèles et fournirent à diverses reprises de nombreux et braves corps de cavalerie à l'armée russe. Ce bon accord dura jusqu'au moment où l'impératrice Catherine, ayant à choisir entre deux prétendants nommés Oubacha et Zébeck-Dorchi, appela le premier au commandement de la horde. Zébeck, furieux, imagina de se venger de la Russie en ramenant ses compatriotes en Chine. Secondé par le principal Lama, il entraîna Oubacha lui-même, et la conspiration, bien qu'englolDant un peuple entier, fut conduite avec un tel mystère qu'elle échappa à la surveillance intéressée de la Russie.
Le 5 janvier 1771, on vit les Kalmouks se réunir sur la rive gauche du Volga. De demi-heure en demi-heure, des groupes de femmes, d'enfants, de vieillards au nombre de 15 à 20 000 portés sur des chariots ou des chameaux, partaient escortés par des corps de 10 000 cavaliers. Une arrière-garde forte de 80 000 hommes d'élite couvrait les derrières des émigrants. Un officier russe, gardé comme prisonnier pendant une partie du voyage et qui nous a conservé ces détails, estime cet ensemble de populations à plus de 600 000 âmes.
Les Kalmouks sentaient la nécessité de se hâter afin d'échapper aux efTorts que devait inévitablement faire la Russie pour les retenir. En sept jours, ils avaient franchi plus de 100 Ueues
par un temps sec mais froid. Bien des bestiaux avaient succombé et le lait commença à manquer, même pour les enfants. On était arrivé sur les bords de la Djem. Ici commencèrent les premières épreuves sérieuses. Un clan entier comptant 9 000 cavaliers fut massacré par les Cosaques.
Cependant au premier avis de ce départ, qui transformait en désert une partie de son empire, Catherine avait envoyé une armée avec ordre de ramener les fugitifs. Ceux-ci avaient à traverser, à 80 lieues de la Djem, un défilé dont il fallait s'emparer à tout prix. On avança à marches forcées. Malheureusement la neige survint; il fallut s'arrêter pendant dix jours. Arrivés au défilé on le trouva occupé par les Cosaques ; toutefois ceux-ci furent tournés, défaits et massacrés par Zébeck.
On passa; mais il fallait redoubler de vitesse, car l'armée russe approchait. On tua et on sala ce qui restait de bestiaux ; on abandonna sur la route tout invalide femme, enfant, vieillard ou malade ; l'hiver redoublait de rigueur, on brûla les bâts et les chariots, et néanmoins chaque campement était marqué par des centaines de cadavres gelés. Enlin le printemps vint alléger ces souffrances et aux premiers jours de juin on traversa la Torgaï qui se jette dans le petit lac d'Aksakal, au N. N. E. du lac Aral. — En cinq mois les émigrants avaient fait 700 lieues ; ils avaient perdu plus de 250 000 âmes ; de toutes leurs bêtes de somme il ne restait que les chameaux. L'officier russe, Weseloff, mis un peu plus tard en liberté, put regagner le Volga guidé uniquement parla traînée de cadavres laissés sur la route.
Les malheureux fugitifs avaient cru pouvoir se reposer audelà de la Torgaï. Mais l'armée russe suivait toujours et s'était même renforcée d'auxiliaires redoutables. C'étaient les Baskirs et les Kirghises, ennemis héréditaires des Kalmouks. Cette cavalerie légère prit l'avance et il fallut bientôt la combattre tout en continuant à fuir. 11 fallut aussi tourner les déserts, où on aurait péri de faim, et se faire jour à travers les populations qui se levaient en armes pour protéger leur territoire contre des envahisseurs affamés. L'été avait fait place à l'hiver ; les émigrants souffraient de la chaleur autant qu'ils avaient souffert du froid ; la mortalité restait la même.
Enfin au mois de septembre la horde arriva sur les frontières de la Chine. Depuis plusieurs jours on manquait d'eau. A la vue d'un petit lac, chacun s'élança pour se désaltérer; la débandade devint générale. Les Baskirs et les Kirghises, qui n'avaient pas cessé un instant de harceler les fugitifs, s'élancèrent sur cette foule affolée et l'auraient peut-être exterminée. Heureusement, l'empereur Kien-Lon g chassait dans les environs accompagné comme à l'ordinaire d'une petite armée. Prévenu de l'arrivée de Kalmouks, il les avait reconnus de loin ; et, les voyant attaqués, il se hâta de leur porter secours. Le bruit de son artillerie réveilla le courage de ceux qui se laissaient massacrer et leurs persécuteurs essuyèrent une sanglante défaite. Ajoutons que Kien-Long dis-