CHAPITRE XXIII
I. — Les races développées par la seule action du milieu et de l'hérédité ne sont pas restées isolées. Les premiers émigrants sortis du centre d'apparition, n'ont certainement pas poussé tout d'un trait et tout droit jusqu'à l'extrémité du rayon déterminé par leurs premières étapes. Ils se sont arrêtés en route; ils ont formé des centres secondaires autour desquels ont irradié de nouvelles migrations. L'histoire des Lenni Lénapes, comme celle des Polynésiens, atteste que les choses ont dû se passer ainsi. Par conséquent, dans bien des cas, les premières races formées ont dû se rencontrer. Puis, les flots d'émigration se succédant les uns aux autres, les derniers venus trouvaient sur leur passage ceux qui les avaient précédés. Nous constaterons plus loin que des faits de cette nature se sont produits dès l'époque quaternaire.
Pacifiques ou violentes, ces rencontres amenaient à chaque fois des pénétrations réciproques, et par conséquent des croisements, des métissages.
Les fondateurs de l'anthropologie, Buff on, Blumenbach et Prichard lui-même, se sont fort peu occupés du croisement entre races humaines et en ont méconnu l'importance. On ne saurait leur en faire un sérieux reproche. Les premiers manquaient de bien des données que nous possédons aujourd'hui. Prichard n'était ni naturaliste ni physiologiste. Rien d'ailleurs n'amenait •d'une manière pressante leur attention sur les mélanges qui avaient pu s'accomplir dans des temps plus ou moins éloignés ou chez des peuples encore assez mal connus.
Il n'est plus permis de nos jours de garder cette indifférence. D'une part, à mesure que l'on connaît mieux les populations humaines, on voit croître le nombre de celles qui doivent leur origine au croisement ; d'autre part, il est impossible de ne pas se préoccuper de ce qui attend l'humanité, par suite du mouve-
ment d'expansion et de mélange qui se manifeste de toute part. En voyant ce qui se passe actuellement, on est naturellement conduit à rechercher ce qui a pu se passer autrefois.
II. — Se forme-t-il aujourd'hui des races humaines métùses? En présence des faits généraux que j'ai rappelés dans un chapitre précédent, cette question peut paraître étrange. Pourtant elle a été posée et on y a répondu négativement d'une manière plus ou moins formelle. Il est donc nécessah^e d'en dire quelques mots.
L'ère des croisements modernes peut être considérée comme datant de la découverte du nouveau monde. Toutefois le mé~ lange des sangs ne s'est accompli sur une large échelle que plus tard, tout au plus après la conquête des Indes en 1515, celle du Mexique en 1520 et celle du Pérou en 1534. Trois siècles et demi à peine nous séparent donc de cette époque. Et pourtant M. d'Omalius, ne tenant compte que des produits du croisement entre le Blanc d'Europe et les diverses races colorées, porte à 18 millions le chiffre des métis. La population du globe étant évaluée à 1,200 millions le produit des unions croisées en représenterait déjà environ g*. .
On sait d'ailleurs combien la répartition des métis est irrégulière. D'immenses contrées n'ont pas été atteintes. Mais là où les populations se sont trouvées en contact intime, la proportion est bien autrement forte. Dans le Mexique et l'Amérique Méridionale, les métis forment au moins j de la population.
Mais, disent Knox et les autres anthropologistes qui adoptent ses idées d'une façon plus ou moins explicite, ces métis sont entretenus uniquement par les unions croisées incessantes. Livrés à eux-mêmes et ne se renouvelant plus aux races pures, ils s'éteindraient rapidement. — Je me borne à opposer quelques faits à ces assertions.
Au Gap, le croisement du Hollandais et du Hottentot avait donné naissance à des métis appelés Basters, qui devinrent bientôt assez nombreux pour inspirer des craintes. On les bannit au-delà de l'Orange. Ils s'y sont constitués sous le nom de Griquas et leur population s'accroît rapidement. Une partie restée dans la colonie forme des villages, entre autres celui de la Nouvelle-Platberg. Les Basters s'unissent entre eux et les voyageurs signalent la fécondité de ces unions.
Martius a vu les Cafusos^ nés du croisement des Nègres marrons avec les indigènes du Brésil. Retirés dans les bois où ils ont trouvé un refuge, ils y ont formé une race à part.
L'amiral Jurien de La Gravière nous apprend qu'à Manille les métis d'Espagnols, de Chinois et de Tagals sont beaucoup plus nombreux que les souches mères. A Mindanao, les métis d'Espagnols et de Tagals forment la majorité des habitants. « La fusion des races, ajoute-t-il, s'est opérée avec une merveilleuse facilité sur ce coin de terre isolé. »
Les Marquises, subissant le sort des autres terres polynésiennes,
ont été dépeuplées par ce mal mystérieux qui semble devoir anéantir les populations océaniennes ; elles se repeuplent par les métis, nous dit M. Jouan.
Sur toute la zone littorale de l'Amérique du sud, selon M. Martin de Moussy, les populations métisses sont prospères et en voie d'accroissement rapide.
Terminons cette énumération en rappelant succinctement un fait bien connu et qui a toute la valeur d'une expérience précise.
En 1789, à la suite d'une révolte, des matelots anglais au nombre de 9 vinrent s'établir dans le petit îlot de Pitcairn, dans l'Océan Pacifique, accompagnés de 6 Tahïtiens et de 15 Tahïtiennes. Les Blancs s'étant conduits en tyrans, la guerre de race éclata. En 1793 la population était réduite à 4 Blancs et à 10 Tahïtiennes. Bientôt la guerre s'alluma de nouveau entre les quatre chefs de la colonie et Adams resta seul. Mais les unions avaient été fécondes ; les premiers métis grandirent et se marièrent entre eux. Ils eurent de nombreux enfants. En 1825, le capitaine Beechey trouva à Pitcairn 66 individus. Vers la fm de 1830, la population était de 87 individus. En 1856, elle atteignait le chiffre de 193. Malgré les conditions déplorables du début, la race métisse de Pitcairn avait donc presque doublé en 25 ans, et avait presque triplé en 33 ans. Or l'Angleterre, le pays d'Europe le plus favorisé sous ce rapport, ne double sa population qu'en 49 ans. Ainsi les métis de Polynésiens et d'Anglais expatriés ont pullulé à Pitcairn environ deux fois plus que les Anglo-Saxons purs et placés dans leur milieu natal.
Ainsi la race blanche, en se croisant avec les races les plus différentes par leurs caractères et leur habitat, a donné naissance à des populations mixtes qui grandissent depuis leur apparition. On ne voit et personne ne signale de raison pour que ce mouvement ascensionnel s'arrête ou même se ralentisse.
III. — Reste le croisement du Blanc et du Nègre. C'est à propos de celui-ci que l'on a cité quelques faits tendant à
êrouver que les métis ne peuvent se propager par eux-mêmes, xaminons-les rapidement.
Etwick et Long, dans leurs Histoires de la Jamaïque, ont assuré que les mulâtres ne se reproduisent pas dans cette île audelà de la troisième génération. Le D'" Yvan a signalé un fait analogue à Java. Le D'" Nott a trouvé que dans la Caroline du Sud, les mulâtres sont peu féconds, qu'ils ont la vie plus courte qu'aucune race humaine et meurent fréquemment en bas âge. Sans aller aussi loin, le D"" Simonnot attribue à ces métis une sorte de neutralité ethnologique, « qui ne leur assure qu'une durée éphémère dès qu'ils sont abandonnés à eux-mêmes. »
Rien de plus facile que d'opposer des faits contraires aux précédents. Je puis invoquer le témoignage de quelques-uns des auteurs mêmes que je viens de citer. Nott, après avoir formulé d'une manière générale les aphorismes que je viens de résumer, reconnaît qu'ils s'appliquent seulement à la Caroline du Sud,
tandis que dans la Louisiane, la Floride et l'Alabama, les mulâtres sont robustes, féconds et vivaces. Je tiens du D'" Yvan lui-même que son observation ne concerne que Java et qu'il avait signalé le fait comme exceptionnel.
En revanche, Hombron déclare que dans nos colonies « les Négresses et les Blancs offrent une fécondité médiocre ; les mulâtresses et les Blancs sont extrêmement féconds ainsi que les mulâtres et les mulâtresses. » Au milieu même du Golfe du Mexique le mulâtre, selon M. Rufz, « est bien développé, fort, alerte, plus apte que le Nègre aux applications industrielles et très-salace. » D'après M. Audain, dans la République Dominicaine de Saint-Domingue, « il y a un tiers de Nègres, deux tiers de mulâtres et une proportion insignifiante de Blancs. » Depuis longtemps cette population n'est alimentée par aucun arrivage nouveau ; elle s'entretient donc bien par elle-même.
Je crois inutile de multiplier ces citations. Ajoutées aux chiffres de Martin de Moussy, qui ne fait aucune exception à propos des mulâtres, elles suffisent pour, préciser ce qui ressort d'ailleurs du fait général, savoir : que le mulâtre est aussi vivace et aussi fécond que les autres races, au moins dans la très-grande majorité des points du globe où s'est formée cette population métisse.
IV. — Je ne nie pas pour cela les faits avancés par Etwick, Long, Nott, Yvan, Simonnot. Je les accepte sans même les discuter. Que prouvent-ils en présence des autres faits si nombreux, si concluants ? Tout au plus que le développement de la race mulâtre peut être favorisé, retardé ou empêché par des circonstances locales. En d'autres termes, qu'il dépend des influences exercées par l'ensemble des conditions d'existence , par le milieu.
Nous voyons donc reparaître, dans la formation des races métisses, cet élément dont l'action joue un si grand rôle dans l'histoire naturelle de l'homme, et il fallait bien s'y attendre.
Dans le résultat du croisement entre le Nègre et le Blanc à la Jamaïque, à Java, etc., son intervention pouvait être prévue. Les deux races sont étrangères à ces contrées fort redoutables, on le sait, aux races étrangères. La question du croisement se complique donc ici des phénomènes, des difficultés de V acclimatation. Est-il surprenant que des unions contractées dans des conditions pareilles ne présentent que des garanties précaires d'avenir ?
Il y a d'ailleurs à tenir compte ici d'un élément constamment oublié et dont l'importance dans les questions de cette nature m'a toujours vivement frappé. Je veux parler de la moralité. Elle aussi fait partie des conditions d'existence ; elle est un des éléments du milieu. Or, qu'on se reporte aux détails, peu nombreux mais trop significatifs, donnés par quelques voyageurs sur l'existence des Européens aux colonies, à la Jamaïque en particulier; que l'on rapproche ces tristes données de celles que fournit
l'observation journalière, et les questions de croisement, d'acch'matatwn, s'éclaireront d'un jour tout nouveau. Il faudra bien reconnaître que la mort des pères, l'extinction des descendants, ne sont souvent que la conséquence et la punition du déporable milieu moral qu'ils se sont fait et où ils ont vécu.
^ V. — Mais le milieu physique a aussi son action propre. En .voici un exemple probant.
i M. Simonnot a fait connaître des Sénégalais « qui associent à une peau franchement noire toutes les formes caractéristiques du Maure et cela à tous les âges. » Pour lui ces Maures noirs sont des métis. S'il en est ainsi, il faut au moins reconnaître que le sang blanc domine de beaucoup, puisque toutes les formes appartiennent à ce type. Pour que la couleur du Nègre persiste malgré cette sémitisation profonde, il faut bien qu'une action locale, c'est-à-dire une action de milieu, ait neutralisé les lois ordinaires du métissage et juxtaposé la couleur d'une race aux traits et aux formes d'une autre.
Si cette conclusion avait besoin d'être confirmée, elle le serait par les faits que cite Prosper Lucas. Il s'agit d'unions entre Nègres et Blancs accomplies en Europe. Dans la même famille on voit le sang noir prédominer à l'origine, puis perdre de son influence et s'efl'acer à peu près entièrement chez les derniers enfants. Dans une de ces observations, \u mère appartenait à la race noire ; l'infidélité même n'aurait donc rien pu changer aux conditions de l'expérience. C'était bien le milieu qui blanchissait progressivement ces métis, lesquels auraient tous été noirs sur les bords du Sénégal.
VI. — Quelques anthropologistes, tout en reconnaissant la multiplicité et la fécondité des croisements entre races humaines, ne voient dans ce fait qu'une confusion de sang et se plaignent de ne trouver nulle part une race métisse d'origine récente qui soit bien caractérisée. En conséquence ils nient que le croisement ait pu être pour quelque chose dans la formation des races à caractères mixtes mais constants, qui font partie de la population du globe.
Cette objection repose sur la méconnaissance des phénomènes qui accompagnent la formation des races animales par métissage. Tous les éleveurs savent fort bien que ce n'est pas du premier coup que l'on produit par croisement une race déterminée et assise. En pareil cas le conflit, les compromis dont j'ai parlé précédemment s'accentuent avec plus d'énergie, par cela même qu'il faut marier et fondre deux natures dissemblables à certains égards. A elle seule V hérédité immédiate et directe produit à chaque instant des phénomènes de fusion ou de juxtaposition^ ou bien fait apparaître des traits nouveaux, résultant &e deux
.- caractères différents, li'hérédité médiate et indirecte ainsi que Vatavisme interviennent avec persistance et produisent de nombreuses irrégularités dans les générations qui se succèdent. Plus les races diflèrent et sont égales de sang, plus ces irrégularités
sont marquées et persistantes. En 1800 la race ancon donnait encore des produits irréguliers. Il a fallu à M. Malingié plus de vingt ans pour asseoir sa race charmoise, de manière à ce qu'elle pût elle-même servir à de nouveaux croisements.
L'habile éleveur que je viens de nommer aussi bien que tous ses confrères n'ont d'ailleurs atteint leur but que grâce au choix minutieusement attentif des producteurs. Or, entre races humaines il ne peut être question de sélection. Les unions .ont toujours lieu au hasard. De plus, dans Timmense majorité des cas, l'intervention continuelle d'individus de race pure accroît et prolonge la confusion. Cette absence d'uniformité dont s'étonnent les polygénistes s'explique bien aisément pour quiconque ne voit que des races dans les groupes humains. Au point de vue général, elle est fort instructive : si elle fait ressortir la diversité des races, elle atteste Vunité spécifique. Ce n'est pas d'espèce à espèce que le croisement présente de pareils phénomènes. Mais, à travers ce désordre, percent néanmoins dans les populations métisses de nos colonies des traits généraux communs qui ont attiré l'attention des voyageurs et ont été décrits.
Ajoutons que lorsque, par suite de quelque circonstance, les produits de ces croisements se trouvent isolés et à l'abri de nouveaux mélanges, la race se caractérise assez vite. Les Gafusos, les Basters, les Griquas peuvent être cités à ce point de vue. Les Pitcairniens eux-mêmes, à l'époque de la visite de Beechey, commençaient à s'uniformiser.
VIL — Dans le croisement entre races humaines inégales, le père appartient à peu près toujours à la race supérieure. Partout, surtout dans des amours passagères, la femme répugne à descendre ; l'homme est moins délicat.
Au point de vue de l'avenir des races métisses, la prédominance d'action d'un sexe sur le produit aurait donc une grande importance. La question a été posée dès l'origine des sociétés comme en font foi les lois de Manou; elle a été maintes fois agitée par les penseurs et les physiologistes. Chacun des sexes a eu ses champions; et, des deux parts, on a cité des faits nombreux. Tout bien pesé, il me paraît impossible de ne pas conclure en faveur de V égalité d'action.
Toutefois cette égalité est purement virtuelle ; elle ne peut exister en fait qu'à la condition d'une énergie procréatrice pareille dans les deux parents. Dès que l'équilibre est rompu, le sexe le plus fort l'emporte et le produit accuse cette supériorité. Les expériences de' Girou de Buzareingue sur la procréation des sexes me paraissent on ne peut plus décisives à cet égard. \ Or ce qui est vrai de l'ensemble de l'organisme l'est également de ses diverses parties, de chacune de ses fonctions, de ses diverses énergies. Dans la formation du nouvel être, l'action de l'hérédité se décompose en autant de faits qu'il y a de traits à transmettre. Le père et la mère tendent tous deux à se reproduire en entier dans le fils ; il y a lutte entre les deux natures.
Mais la bataille, si l'on peut s'exprimer ainsi, résulte d'une foule de conibats singuliers où chacun des parents peut être tour à tour vainqueur ou vaincu.
Cette considération fort simple, qui ressort à mes yeux d'une foule de faits de détail, fait comprendre aisément bien des résultats dont s'étonnent les physiologistes, les anthropologistes, etc. Après avoir attribué à la mère un rôle prépondérant, Nott déclare avec surprise qu'au point de vue de l'intelligence le mulâtre se rapproche davantage du père blanc. Mais l'énergie intellectuelle n'est-elle pas supérieure chez ce dernier à celle de la mère? et n'est-il donc pas naturel qu'elle l'emporte dans la lutte des deux pouvoirs héréditaires ? On sait jusqu'où peut aller cette victoire et comment les deux natures peuvent pour ainsi dire se partager le produit de ce croisement. Lislet Geoflroy, entièrement Nègre au physique, entièrement Blanc par le caractère, l'intelligence et les aptitudes, en est un exemple frappant.
Cette victoire des énergies supérieures s'accuse encore d'une autre manière bien remarquable dans le croisement des races blanches et noires. La première est de toutes la plus sensible aux influences paludéennes, la seconde celle qui leur résiste le mieux. Par cela même elle est presque à l'abri de la fièvre jaune. Eh bien, le mulâtre hérite de ce double pouvoir de résistance. Nott assure qu'il suffît d'un quart de sang nègre pour être protégé contre la fièvre jaune avec autant de certitude qu'on l'est par la vaccine contre la variole.
Et maintenant on comprend que, dans le croisement entre races difl'érentes, les métis devront présenter les caractères qui dans chacune d'elles dominent les caractères correspondants chez l'autre. Si les énergies s'équilibrent il y aura habituellement compromis. Le Nègre et le Blanc difTèrent essentiellement par le teint et les cheveux ; la couleur des yeux est presque aussi variable chez l'un que chez l'autre. Chez le mulâtre, les deux premiers traits accusent à peu près toujours la double origine de l'individu ; le troisième n'a aucune fixité.
Au contraire chez le métis de Blanc et d'Américain indigène, les yeux et les cheveux sont presque constamment empruntés au dernier. Humboldt a remarqué que ces deux traits persistent même après plusieurs générations à croisement unilatéral vers le Blanc. M. Ferdinand Denis a reconnu à ses yeux une descendante des caciques. En revanche, dans les mêmes croisements, la couleur du Blanc l'emporte sur celle de l'Américain dès la seconde, et même parfois dès la première génération.
Le croisement du Slave et du Bouriate présente des faits semblables. Le métis a invariablement les cheveux et les yeux du second.
yill- — « Au Brésil, dit Martin de Moussy, les sang-mêlé de toute origine pullulent et forment une population nouvelle qui va s'indigénatit chaque jour davantage , si l'on peut se servir de cette expression, et se rapprochent sans cesse du type
blanc, qui, d'après ce qui se passe dans toute l'Amérique du sud, finira avec le temps par absorber tous les autres. » Un fait analogue a été signalé à Buenos-Ayres, au Paraguay, etc.
Peut-on voir dans ce résultat un signe de l'ascendant de la race blanche? Je ne le pense pas. J'y vois bien plutôt la conséquence de la tendance générale indiquée plus haut.
Dans les contrées dont il s'agit, la femme Négresse ou Indienne se croise aisément avec le Blanc. La métisse, issue de ces unions, fîère du sang de son père, croirait déchoir en se livrant à un individu de race colorée et réserve toutes ses faveurs à ceux dont le croisement l'a rapprochée. La tierceronne, la quarteronne raisonnent et agissent de même. Dans ces régions où la couleur décide de la caste, c'est toujours à de plus blancs qu'elles, et par-dessus tout au blanc pur, qu'elles tendent à s'unir.
De là il résulte que le croisement, quoique livré en apparence au hasard, est en réalité unilatéral et dirigé dans le sens supérieur. Il s'accomplit sous l'influence d'une véritable sélection inconsciente^ et la prédominance du sang blanc est le résultat de cette sélection.
De là aussi résultera tôt ou tard l'accomplissement de la prédiction faite par Martin de Moussy. Les races métisses feront en grande partie retour à la race supérieure. Mais, ramenées au type blanc par cette voie détournée et à travers tous les degrés du métissage, elles auront sur leurs similaires d'Europe un bien grand avantage : elles seront acclimatées.
Des phénomènes inverses semblent, au dire de M. Squiers, se passer au Pérou. Ici c'est au type indigène que la population métisse tend à retourner. Le fait s'explique, au moins en partie, par les relations qui, dès le début de la conquête, s'établirent entre les conquérants et la race conquise.
Les premiers ne pouvaient mépriser outre mesure des vaincus aussi civilisés qu'eux-mêmes. Leurs chefs s'allièrent de bonne heure aux familles Incas et cet exemple fut suivi. Par suite, le préjugé de la couleur ne put exercer au Pérou la même action qu'au Brésil et à Buénos-Ayres. La prédominance numérique de la race locale et les actions du milieu eurent donc le champ libre, et leur double influence s'accuse dans le résultat signalé par M. Squiers.
IX. — Le métissage humain, si général de nos jours, peut-il être un phénomène nouveau dans l'histoire de l'humanité? Evidemment non. Dans le passé comme dans le présent, tout contact un peu prolongé entre deux races, toute immigration, toute conquête a amené la formation d'une race métisse. C'est une des conséquences inévitables des instincts de l'homme et des lois physiologiques.
Il est tout naturel que les polygénistes aient méconnu les faits de cette nature. Pour eux une population à caractères mixtes est une espèce comme une autre, intermédiaire entre deux types spécifiques donnés. Mais on s'explique moins facilement
l'indifférence ou l'erreur des monogénistes. Evidemment, ce qui leur a manqué c'est la connaissance des phénomènes dit croisement chez les plantes, chez les animaux. En présence d'une race à caractères indécis, présentant des analogies plus ou moins éloignées avec deux types différents, ils ont été d'ordinaire embarrassés et ont laissé la question de côté, ou tout au plus ont invoqué d'une manière vague l'action du milieu.
Il est très-vrai que celui-ci, en rapprochant les races étrangères de la race locale, conduit à des résultats analogues à ceux qui résultent du croisement. Nous en avons vu un exemple aux Etats-Unis. Toutefois le métissage a ses phénomènes propres, qui persistent même après bien des générations. D'ailleurs aux indications tirées des caractères physiques et physiologiques s'en ajoutent d'autres empruntées à des ordres de faits trèsdifférents et qui, dans bien des cas, permettent de conclure avec une certitude remarquable. Le mélange de croyances, de coutumes, de mœurs, fournit souvent des renseignements précieux. Mais la comparaison des langues surtout jette d'ordinaire un jour inattendu sur les problèmes en apparence les plus difficiles. De temps à autre la légende, l'histoire sont venues confirmer les inductions tirées des ordres de faits que je viens d'indiquer et attester la justesse de vues qui, au premier abord, pouvaient paraître hasardées. •
Comme exemple je citerai les Gafres Zoulous. C'est un des groupes dont les divers polygénistes font une espèce distincte. Ils se distinguent en effet des autres races nègres par bien des caractères. Mais par ces caractères mêmes ils se rapprochent du type blanc. En outre divers voyageurs nous apprennent qu'ils présentent une grande variabilité de traits. Des missionnaires qui ont vécu parmi eux ajoutent que, dans la même famillle, dans des conditions qui rendent tout croisement impossible, on rencontre des individus Nègres par les cheveux et le teint, et d'autres dont les cheveux sont lisses et le teint marron. A eux seuls ces faits autoriseraient à voir dans les Zoulous une race métisse.
La linguistique confirme cette conclusion. Les linguistes s'accordent pour placer les langues cafres dans la famille des langues zimbiennes, dont la grammaire et le vocabulaire sont fondamentalement nègres, mais renferment aussi des éléments arabes, nilotiques et malgaches. La langue aussi bien que les caractères physiques annoncent donc un mélange de sang.
La chronique découverte par le capitaine Guillain justifie ces
. conclusions en faisant connaître l'histoire des colonies arabes
1 depuis Quiloa jusqu'à Sofala. Elle raconte les guerres soulevées
' pour la possession. des mines d'or; elle montre les vainqueurs
expulsant les vaincus, et les forçant d'aller au sud chercher une
, nouvelle patrie. Il est évident que ces derniers ont franchi la
baie de Delagoa, où ils ont laissé la race noire dans son état
d'iniériorité primitive, et sont allés plus loin s'allier volontai-
rement ou involontairement à des tribus dont le type s'est ainsi relevé.
En définitive, loin d'être une espèce^ les Zoulous sont une race métisse de Nègres et d'Arabes, de formation assez récente pour que l'hérédité médiate et l'atavisme en trahissent encore la double origine, qu'atteste également la linguistique, mais dans laquelle l'élément nègre conserve une très-grande supériorité.
X. — La recherche des populations métisses, la détermination du rôle joué par chacun des éléments intervenus dans leur formation, sont au nombre des questions les plus intéressantes de l'anthropologie. Cette étude ne doit pas s'arrêter seulement aux populations chez lesquelles le mélange des caractères saute, pour ainsi dire, aux yeux. Elle doit porter aussi sur celles que l'on regarde généralement comme très-pures. On reconnaît alors que le mélange a pénétré là où on ne le soupçonnait guère.
A la Chine et surtout au Japon, le sang blanc allophyle s'est mêlé au sang jaune, dans des proportions diverses ; le sang blanc sémitique s'est infiltré jusqu'au cœur de l'Afrique; les types nègre et houzouana se sont pénétrés réciproquement pour enfanter toutes ces populations cafres placées à l'ouest des Zoulous arabisés ; les races malaises sont le résultat de l'amalgame, dans des proportions diverses, de Blancs, de Jaunes et de Noirs; les Malais proprement dits, loin d'être une espèce comme le veulent les polygénistes, ne sont qu'une population où, sous l'influence de l'islamisme, ces éléments multiples se sont plus complètement fusionnés, etc.
J'ai cité au hasard les quelques exemples précédents, pour montrer comment les types les plus extrêmes de l'humanité ont contribué à former un certain nombre de races. Ai-je besoin d'insister sur les mélanges accomplis entre les types secondaires dérivés des premiers? En Europe, quelle population peut prétendre à la pureté de sang? Les Basques, eux-mêmes, que leur habitat, leurs institutions, leur langage semblaient devoir le mieux protéger contre l'invasion du sang étranger, présentent sur certains points, au cœur de leurs montagnes, la trace évidente de la juxtaposition et de la fusion de races fort distinctes.
Quant aux autres peuples échelonnés de la Laponie à la Méditerranée, l'histoire classique, qui remonte pourtant bien peu haut dans le temps, suffît pour nous renseigner sur les métissages qu'ils ont inévitablement subis par suite des invasions, des guerres, des événements politiques et sociaux. L'Asie présente, on le sait, le même spectacle; et, au cœur de l'Afrique, les Jagas, jouant le rôle des hordes de Gengis-Khan, ont brassé les tribus africaines d'un Océan à l'autre.
XI. — A peine puis-je faire ici allusion aux faits généraux qui se dégagent de l'histoire détaillée des races. Quelque bref qu'il soit, cet appel à la mémoire du lecteur suffira, j'espère, pour motiver à ses yeux, les conclusions suivantes.
Le milieu et l'hérédité ont façonné les premières races hu-
maines, dont un certain nombre a pu conserver pendant un temps indéterminé cette première empreinte, grâce à l'isolement.
Peut-être est-ce pendant cette période bien lointaine, que se sont caractérisés les trois grands types Nègre, Jaune et Blanc.
Les instincts migrateurs et conquérants de l'homme ont amené la rencontre de ces races primaires, et par conséquent des croisements entre elles.
Quand les races métisses ont pris naissance, le croisement luimême n'a fonctionné que sous la domination du milieu et de l'hérédité.
Les grands mouvements de populations n'ont lieu qu'à intervalles éloignés et comme par crises. Dans l'intervalle d'une crise à l'autre, les races formées par croisement ont eu le temps de s'asseoir et de s'uniformiser.
La consolidation des races métisses, l'uniformisation relative^ des caractères à la suite du croisement, ont été forcément trèslentes par suite du défaut absolu de sélection. Par conséquent, toute race métisse uniformisée est en même temps très-ancienne.
Les instincts de l'homme ont amené le mélange des races métisses, comme ils avaient produit celui des races primaires.
Toute race métisse uniformisée et assise, a pu jouer, dans de nouveaux croisements, le rôle d'une race primaire.
L'humanité actuelle s'est ainsi formée, -sans doute pour la plus grande partie, par le croisement successif d'un nombre encore indéterminé de races.
Les races les plus anciennes que nous connaissions, les races quaternaires, n'en sont pas moins représentées encore de nos jours, soit par des populations généralement peu nombreuses, soit par des individus isolés, chez lesquels l'atavisme reproduit les traits de ces ancêtres reculés. C'est là un fait qui sera démontré plus loin.