INFLUENCE DU CROISEMENT SUR LES RACES HUMAINES METISSES
I. — Le croisement des races humaines a-t-il été, sera-t-il utile ou nuisible à l'espèce considérée dans son ensemble ? Les disciples de Morton en Amérique, en France, MM. de Gobineau et Perrier, ont affirmé que le métissage humain avait ou aurait dans l'avenir, des conséquences désastreuses. Cette opinion estelle fondée? Voyons ce que disent les faits.
M. de Gobineau en appelle à l'histoire et remonte aux premiers temps de l'humanité. Pour lui, trois races fondamentales, la noire, la jaune et la blanche, se sont formées à l'origine. La race jaune occupait l'Amérique entière; la race nègre, toutes les \ portions méridionales de l'ancien continent jusqu'à la mer Cas-
pienne; la race blanche était cantonnée dans le centre de l'Asie. Les deux premières, aussi disgraciées au point de vue intellectuel et moral qu'au point de vue physique, incapables de s'élever par elles-mêmes au-dessus de l'état sauvage, n'ont jamais vécu qu'à l'état de tribus. La troisième seule unissait à la beauté du corps les vertus guerrières, l'esprit d'initiative, d'organisation, de progrès qui enfante les sociétés et la civilisation. Un jour vint où la race jaune déborda sur l'Asie; et, contournant d'abord le centre occupé par les Blancs, alla peupler les régions occidentales du vieux monde. Puis, ce flot continuant à monter submergea la race blanche qui, à son tour, commença à émigrer ; et, en mêlant son sang à celui des races inférieures, donna naissance à tous les peuples qui se sont succédé sur la terre. Au début de cette ère nouvelle, le sang blanc, plus pur et plus abondant, enfanta des civilisations supérieures. De plus en plus rare à chaque émigration nouvelle, il a perdu de son influence et les civilisations se sont amoindries à tous égards. Le dernier eff'ort de la race rénovatrice a été l'invasion germanique qui a détruit le monde romain. Aujourd'hui elle est épuisée. Partout le sang blanc, vicié par le mélange, a perdu son
INFLUEiNCE DU MÉTISSAGE 207
efficacité première. L'humanité, par cela, même, est en plein déclin. Bientôt le mélange sera complet. Chaque individu aura dans les veines î,- de sang blanc contre l de sang coloré, et nous retournerons alors inévitablement à la barbarie. Enfin les croisements répétés auront rendu l'espèce humaine inféconde ; elle s'éteindra et disparaîtra.
Telle est, résumée en quelques mots, la théorie de M. de Gobineau. Acceptons-la avec toutes ses hypothèses, y compris celle des migrations d'Amérique en Asie, contraire à tout ce que nous savons sur ce point. S'en suit-il que l'auteur soit d'accord avec lui-même ? Pour qu'il en fût ainsi, il serait nécessaire de montrer la race privilégiée, fondant à elle seule au moins une de ces grandes sociétés, une de ces civilisations, comme les appelle M. de Gobineau, dont l'histoire garde. le souvenir. Or, l'auteur ne peut en citer aucune, et en est réduit à admettre que la civilisation exclusivement blanche, a existé au centre de l'Asie sans laisser d'autre trace que les tumuli, longtemps attribués aux Scythes, aux Tchoudes, etc. Mais tout le monde sait ce qu'ont été les Blancs, au sortir de leur centre asiatique. Dans l'Inde, ce sont les Aryans encore à demi pasteurs ; en Europe, ce sont les barbares qui ont détruit le monde romain. Les uns ou les autres étaient-ils civilisés à l'égal des Egyptiens ou des Grecs ?
M. de Gobineau compte dix civilisations qu'il nomme : Assyrienne, Indienne, Chinoise, Egyptienne, Grecque, Italique, Germanique, Alléghanienne , Mexicaine et Péruvienne. Toutes, d'après lui, ont pris naissance à la suite du mélange des Blancs avec des races colorées. Mais en admettant qu'il en ait été ainsi, n'est-il pas évident que ce mélange a amené partout un progrès immense? Certes, les ruines de Ninive, de Thèbes, d'Athènes, de Rome, celles mômes de Palanqué, annoncent des populations autrement civilisées que celles qui ont élevé les tumuli de l'Asie centrale.
A vouloir tirer des faits qu'il admet ou suppose leurs conséquences logiques, M. de Gobineau aurait dû regarder le métissage comme le plus puissant élément de progrès. Il adopte, nous l'avons vu, l'opinion opposée. A ses yeux, toutes ces civilisations, splendides sous les Assyriens et les Egyptiens, ont été s'amoindrissant, se rapetissant, et ce qui en reste de nos jours, ne mérite que le dédain.
Sans être aveuglé par l'amour-propre, il est permis de protester contre cette conclusion. Sans doute, nous n'élevons plus de tours de Babel, nous ne bâtissons plus de pyramides. Le gigantesque sans but ou employé à glorifier un seul homme, n'est plus de notre temps. Mais qu'une œuvre utile à tous se présente, reculons-nous devant la grandeur de la tâche? Le moment est en vérité mal choisi pour nous accuser de faiblesse. Le canal de Suez a été creusé sur une autre échelle que la rigole des Pharaons, et en perçant les Alpes pour faire passer un che-
min de fer, nous avons accompli ce que l'antiquité n'eût osé rêver.
Il est encore vrai que, pris en masse, nous sommes moins artistes que les Athéniens. Mais sans sortir du domaine des arts, il est des points où nous serions leurs maîtres. A en juger par les anecdotes qui nous renseignent sur la nature du talent de leurs plus grands artistes, la peinture, la musique n'étaient pas, chez les Grecs, au niveau de la sculpture. Si nous n'avons pas de Phidias, ils n'ont eu ni leur Raphaël, ni leur Michel-Ange, pas plus que leur Beethowen ou leur Rossini.
Mais surtout, quand il nous condamne à une infériorité radicale, M. de Gobineau oublie le caractère le plus saisissant des temps modernes. Il méconnaît le développement scientifique sans exemple, sans analogie dans le passé, et qui donne à notre civilisation une physionomie absolument nouvelle. Nous, les fils de races cent fois croisées, nous sommes au moins les égaux de nos pères, mais nous ne leur ressemblons pas. Inférieurs à quelques égards, nous prenons largement notre revanche sous d'autres rapports. Nous manifestons la puissance humaine sous d'autrès aspects.
Quelque bien doué qu'il soit, l'homme ne saurait atteindre à la fois à tous les points extrêmes du champ livré à son activité. C'est pourquoi, dans le temps comme dans l'espace il existe, à côté des populations et des races inférieures, d'autres populations, d'autres races plus élevées, égales entre elles, mais diverses. Voilà en réalité ce qu'enseigne la comparaison entre le présent et le passé de l'humanité.
II. — M. Perrier est polygéniste et autochthoniste ; chez lui l'expression de race pure équivaut au terme d'espèce. Médecin et médecin très-instruit, il aborde les questions d'anatomie, de physiologie et reproduit sur la fécondité bornée et la stérilité des métis humains, quelques-unes des opinions que j'ai déjà combattues. Il s'occupe surtout des populations actuelles et s'efforce de démontrer la supériorité de celles qu'il regarde comme pures. Il cite en particulier les Arabes et vante leurs civilisations antiques et modernes. Mais j'ai à lui opposer ici la même objection qu'à M. de Gobineau. Nous savons bien peu de chose des Himyarites et des Adîtes. Gaussin de Perceval les montre comme ayant joué à diverses reprises le rôle de conquérants ; mais de conquérants barbares et de mœurs bien sauvages. Lorsqu'ils sortent de leurs déserts sous l'impulsion de l'islamisme apparaissent-ils avec le cachet des peuples civilisés? Tout au contraire. C'est seulement après la conquête, à la suite des mélanges qu'elle entraîne, que l'on voit naître en Afrique, en Asie, en Espagne, les grandes civilisations arabes. Celle qui s'est développée sur place et que Palgrave nous a révélée, équivaut-elle à celle des Almohades, des Almoravides, des Abassides? Evidemment non. Ici encore le mélange se montre comme ayant amené un progrès des plus accusés. \
M. Perrier insiste sur la beauté physique et en particulier sur 'Celle des femmes. Acceptons ce critérium. La pureté du sang est« elle seule cause de cette beauté ? A ce compte, dans une mêmfc contrée, les populations les plus pures devraient avoir les plue belles, les plus jolies femmes. Mais par exemple en France les habitants de l'Auvergne, retirés dans leurs montagnes, se sont incontestablement moins mélangés que ceux de nos plaines du Midi, où se sont rencontrées tant de races différentes. Eh bien, la femme de la Haute-Auvergne peut-elle disputer le prix à la grisette d'Arles, de Toulouse ou de Montpellier? Ces trois types féminins sont fort distincts; ils accusent hautement des mélanges. Ils n'en sont pas moins remarquables sous le rapport dont il s'agit et sont incontestablement supérieurs à l'Auvergnate. En Sicile, où se sont heurtées toutes les populations périméditerranéennes, j'ai constaté des faits analogues à Taormine, à Palerme, à Trapani, etc.
Quant à la possibilité de rencontrer des femmes remarquables par leurs attraits dans les races métisses, lors même que le Nègre entre comme élément dans leur composition, la réputation des femmes de couleur, mulâtresses ou quarteronnes, l'atteste suffisamment. Tous les voyageurs ont signalé la séduction qu'elles exercent sur les Européens. M. Taylor est plus explicite et c'est à Tristan da Gugna, îlot perdu à mi-chemin du Gap et de l'Amérique méridionale, qu'il a fait ses observations. Là une population toute métisse de Nègres et de Blancs s'est assise dans l'isolement. Voici ce qu'en dit le voyageur anglais : « Tous les gens nés dans l'île sont mulâtres mais extrêmement peu foncés, d'une taille admirablement prise. Presque tous ont le type européen, beaucoup plus que nègre. Parmi les jeunes filles il y en avait de si complètement belles de tête et de corps, que je ne me rappelle pas avoir rien vu de si splendide. Et pourtant je connais tous les rivages de la terre, Bali et ses Malaises, la Havane et ses créoles, Taïti et ses nymphes, les Etats-Unis et leurs femmes les plus distinguées. » On conviendra que voilà un jugement en faveur des mulâtresses sérieusement motivé et rendu par un juge expérimenté.
Ainsi la beauté féminine se rencontre chez certaines races métisses ; elle manque chez d'autres races regardées avec raison comme des plus pures, chez les Boschismans ou les Esquimaux. Les adversaires du métissage ne sauraient donc trouver en elle un argument en leur faveur.
m. — Quoique les croisements modernes ne remontent qu'à trois siècles, ils ont déjà produit des résultats qui mettent hors de doute que des races remarquables à tous les points de vue peuvent sortir du métissage. Les Paulistes du Brésil en sont un exemple frappant. La province de Saint-Paul a été peuplée par des Portugais et des Açoriens venus du vieux monde, qui s'allièrent aux Gayanazes, tribu chasseresse et pacifique, aux G^rijos, race belliqueuse et cultivatrice. De ces unions régulière-
2i0 FORMATION DES RACES HUMAINES
ment contractées, sortit une race dont les hommes ont été distingués de tout temps par leurs belles proportions, leur force physique, leur courage indomptable, leur résistance aux plus dures fatigues. Quant aux femmes, leur beauté a fait naître un proverbe brésilien attestant leur supériorité. Cette population a fait preuve d'initiative à tous égards. Si elle a marqué jadis par des expéditions aventureuses ayant pour but la conquête de l'or ou l'enlèvement des esclaves, elle fut aussi la première qui, au Brésil, planta la canne à sucre et éleva d'immenses troupeaux, a Aujourd'hui, nous dit M. F. Denis, le plus heureux développement moral comme le mouvement intellectuel le plus remarquable paraissent appartenir à Saint-Paul. »
Ces éloges donnés à une population à peu près en entier issue du métissage par un observateur sagace, qui a vécu longtemps au Brésil, contrastent avec les reproches adressés par l'immense majorité des voyageurs aux métis américains. On les peint généralement sous des couleurs fort noires. Tout en leur accordant la beauté physique et souvent aussi une intelligence prompte et facile, on leur refuse à peu près toute moralité. Admettons qu'en effet ils diffèrent à cet égard des Paulistes autant qu'on le dit ; l'explication du contraste est facile à trouver.
A Saint-Paul les premières unions furent dès l'abord régulièrement contractées, grâce à l'intervention des pères Nobréga et Anchiéta. Par suite de diverses circonstances les mamalucos , nés de ces mariages, furent acceptés d'emblée comme les égaux des blancs purs. Le croisement s'accomplit donc ici dans des conditions normales, fait unique peut-être dans l'histoire de nos colonies.
Ailleurs en effet, le métissage a eu pour point de départ les plus mauvaises passions ; les préjugés du sang ont fait regarder les métis comme entachés d'un vice originaire qui les mettait hors classe, on pourrait dire hors la loi. Eh bien, quel rameau de race blanche pure naissant, grandissant, vivant dans le mépris et l'oppression conserverait un caractère élevé et moral ? Les pères blancs donnaient-ils d'ailleurs des exemples capables d'influer en bien sur les enfants qu'ils abandonnaient? qui ne sait le contraire ? Débauche sans frein d'une part, soumission servile de l'autre, voilà ce que les parents apportaient dans la création de la race métisse. En fait de caractères moraux, que pouvait transmettre l'hérédité aux produits d'unions semblables?
Si quelque chose doit surprendre, c'est que des métis produits dans des conditions aussi détestables aient déjà pu se relever. Or, c'est ce qui est arrivé, même pour les mulâtres, partout où le préjugé du sang moins fortement enraciné a pu être vaincu par le mérite personnel. Au Brésil la plupart des peintres et des musiciens sont mulâtres, disent MM. Troyer et de Lisboa. En confirmant ce témoignage M. Lagos ajoutait que la capacité politique et l'instinct scientifique ne sont guère moins
accusés chez eux que les aptitudes artistiques. Plusieurs sont lies docteurs, des médecins praticiens d'une grande distinction. Enfin M. Torrès Gaïcédo me citait parmi les mulâtres de sa patrie des orateurs, des poètes, des publicistes et un vice-président de la Nouvelle-Grenade, qui est en même temps un écrivain distingué.
Si rien de pareil ne se manifeste là où une réprobation sociale pèse sur l'homme de couleur, c'est que pas plus que le milieu physique, le milieu moral et social ne perd jamais ses droits. Mais ce qui précède suffît, je pense, pour prouver que, placé dans des conditions normales, le métis du Nègre et de l'Européen justifierait sans doute partout ces paroles de notre vieux voyageur ' Thevenot : « Le mulâtre peut tout ce que peut le Blanc ; son intelligence est égale à la nôtre ».
IV. — Tout en protestant contre les doctrines qui tendent à déprécier les races métisses, je suis loin de prétendre que le croisement soit partout et toujours heureux. Incontestablement, si l'union a lieu entre individus de races inférieures, le produit restera au niveau des parents. Mais ces unions sont peu nombreuses. Même dans l'Amérique du sud, le Zambo est relativement rare. Le Nègre apparaissant partout en esclave, a été méprisé par les populations indigènes, qui, malgré leur asservissement, avaient conservé la liberté individuelle, et elles ont évité de se croiser avec lui.
G est le Blanc qui, entraîné par son ardeur inquiète, a envahi le monde et multiplie chaque jour ses conquêtes, ses colonies. C'est lui qui va chercher chez elles les races colorées et mêle partout son sang au leur. A peu près toutes les populations métisses modernes le reconnaissent pour père; et cela même entraîne un double résultat. Ges races sont à la fois élevées au-dessus de la race mère et rapprochées les unes des autres, comme possédant un élément commun.
Ge rapprochement ira-t-iljusqu'à la fusion, comme l'ont admis Serres et M. Maury? Toutes nos races actuelles seront-elles tôt ou tard remplacées par une race unique, homogène, douée partout des mêmes aptitudes, régie par une civilisation commune ? Je ne le pense pas ; et ce que nous avons vu permet d'affirmer que cette uniformisation est impossible.
Sans doute, le métissage, favorisé, multiplié par la facilité croissante des communications, me semble préparer une ère nouvelle. Les races de l'avenir moins différentes de sang, rapprochées par les chemins de fer et les steamers, auront bien plus de penchants, de besoins, d'intérêts communs. De là naîtra un état de choses supérieur à celui que nous connaissons, bien que notre civilisation me semble devoir grandir encore en dépit des malheurs présents et des orages qui s'annoncent. Nous savons comment se sont élargis successivement le monde grec, le monde romain, le monde moderne ; le monde futur embrassera le globe entier.
Mais, pour être plus générale, plus diffuse, cette civilisation ne supprimera pas certaines conditions d'existence, certaines différences de milieu. Or, tant qu'il existera des pôles et un équaleur, des continents et des îles, des montagnes et des plaines, il subsistera des races distinguées par des caractères de toute nature, des races supérieures et inférieures au point de vue physique, intellectuel et moral. En dépit des croisements, la variété, l'inégalité persisteront sur la terre. Mais dans son ensemble l'humanité se sera complétée ; elle aura gra^adi ; et les civilisations de l'avenir, sans faire oublier celles du présent, les dépasseront dans quelque direction encore inconnue, comme les nôtres ont dépassé leurs devancières.
V. — Je viens de terminer l'exposé des questions les plus générales que soulève l'histoire de l'espèce humaine.
Avant tout il a fallu résoudre celle de Yumté ou de la multiplicité des espèces. Il est des anthropologistes, même fort distingués, qui la regardent à peu près comme oiseuse, qui n'y voient qu'une question de dogme ou de philosophie. Un peu de réflexion suffit cependant pour faire comprendre que la science tout entière change et se transforme selon qu'on l'envisage au point de vue monogéniste ou polygéniste. J'ai déjà signalé ce fait; qu'on me permette d'y revenir en quelques mots.
Après la question fondamentale de l'unité vient la ques^ tion d'ancienneté. Celle-ci se pose également dans les deux doctrines. Mais le problème est simple et absolu pour le monogéniste ; il est multiple et relatif pour le polygéniste.
La question du lieu d'origine^ qui se présente ensuite, n'existe en réalité que pour celui qui croit à l'unité spécifique des groupes humains. La doctrine de l'autochthonisme, tout en la multipliant, la réduit à des termes bien plus simples, puisqu'elle déclare nées sur place toutes les populations dont elle ne constate pas la provenance étrangère et n'admet que des mouvements d'expansion.
Pour le polygéniste la question générale des migrations n'existe pas. Pour les cas particuliers, l'autochthonisme supplée à tout. Celui qui regarde les Polynésiens comme ayant apparu sur les îlots du Pacifique n'a pas à chercher d'où ils peuvent être venus.
La question d'acclimatation se réduit pour le polygéniste à un petit nombre de faits à peu près exclusivement modernes, les populations humaines étant à ses yeux naturellement faites pour vivre dans le milieu où elles sont nées.
La question de la formation des races disparaît en entier pour le polygéniste, puisque les diverses espèces admises par lui ont apparu avec tous les caractères qui distinguent les divers groupes humains. Tout au plus a-t-il à s'inquiéter des résultats de quelques croisements trop évidents pour être niés.
La question de l'homme primitif n'existe pas pour le polygé-
niste, puisqu'il retrouve toutes ses espèces avec les caractères qu'elles ont eus dès le début.
Personne, je pense, ne contestera la vérité de ces propositions dont la conséquence forcée est que l'anthropologie est une science tout autre pour le monogéniste que pour le polygéniste.
Le poiygénisme semble simplifier singulièrement la science ; on dirait qu'il en supprime les difficultés les plus apparentes. En réalité il ne fait que les voiler ou les nier, et vient ainsi en aide tout au moins à la négligence. En même temps, il en fait naître d'autres, qui, quoique moins facilement aperçues, sont pourtant plus graves, car elles sont essentiellement de nature physiologique et restent insolubles par les lois générales de la physiologie.
Le monogénisme semble au premier abord compliquer et multiplier les problèmes. En réalité il ne fait que les poser nettement. Par là même, il fait sentir la nécessité de longues et persévérantes études qu'il récompense de temps à autre par de grandes découvertes. Il a fallu près d'un siècle et les efforts combinés des voyageurs, des géographes, des physiciens, des linguistes, des anthropologistes, pour constater l'origine des Polynésiens, suivre leurs migrations et en retrouver la date. Mais ce travail une fois mené à bien, l'histoire de l'homme s'est trouvée enrichie d'une magnifique page, attestant une fois de plus l'intelligente activité de l'espèce humaine et ses conquêtes sur la nature.