RACE DE CRO-MAGNON — VIE, ARTS
ils le sont chez les sauvages de nos jours. Sur le squelette découvert à Laugerie-Basse, par M. Massenat, on a trouvé une vingtaine de coquilles percées disposées par paires sur diverses parties du corps. Il ne s'agissait donc ici ni de collier, ni de bracelet, mais d'ornements distribués d'une manière à peu près symétrique sur un vêtement. Le squelette de Menton, mis à jour par M. Rivière, a présenté des faits analogues.
Le goût de la parure, si prononcé de nos jours chez les populations les plus sauvages comme les plus civilisées, existait donc chez les tribus troglodytiques de l'époque quaternaire. On a du reste de nombreuses preuves de ce fait. Dans une foule de stations on a trouvé les éléments de colliers, de bracelets, etc. Le plus souvent des coquilles marines, parfois fossiles et empruntées aux couches tertiaires, composaient ces ornements. Mais l'homme de Cro-Magnon y joignait des dents de grands carnassiers ; il taillait aussi dans le même but des plaques d'ivoire, certaines pierres tendres ou dures, et même façonnait en argile des grains qu'il se contentait de laisser durcir au soleil. Enfin il se tatouait ou tout au moins se peignait avec les oxydes de fer ou de manganèse dont on a trouvé à plusieurs reprises de petites provisions dans diverses stations et qui ont laissé leur trace sur les os de quelques squelettes, sur celui de Menton par exemple.
V. — Jusqu'ici la race de Gro-Magnon ne se montre guère supérieure aux peuples chasseurs de l'Amérique, si ce n'est peutêtre par l'habileté qu'elle a déployée dans la taille du silex. Mais les instincts artistiques qu'elle manifeste presque à ses débuts, le point où elle porte la gravure et la sculpture dans l'âge de la Madeleine, lui font une place tout exceptionnelle parmi les populations dont l'évolution s'est arrêtée au degré le plus inférieur de l'état social. L'adoucissement relatif des conditions climatériques, la diminution des grands animaux féroces amenant la multiplication des espèces utiles et surtout celle du renne, placèrent à cette époque l'homme de Gro-Magnon dans des conditions de bien-être inconnues à ses prédécesseurs. Il en profita pour développer d'une manière bien inattendue ses aptitudes les plus élevées.
En général, il est vrai, la plupart des sculptures représentant •des animaux laissent beaucoup à désirer. Sans doute on reconnaît les rennes reproduits en plein relief, sur les cailloux marneux de Solutré ; sans doute il est difficile de voir autre chose qu'un mammout dans la statuette en bois de renne recueilli à Montastruc. Toutefois ces spécimens ne donneraient qu'une assez triste idée de l'art magdalénéen. Heureusement les manches de poignard en ivoire trouvés par M. Peccadeau de l'Isle à côté du mammout corrigent cette impression. Tous deux représentent un renne accroupi, les jambes repliées, la tête allongée et les bois couchés le long du corps de manière à ne pas gêner la main qui lient cette poignée. Le naturel des attitudes, l'exactitude des proportions sont tels que de nos jours encore un sculpteur orne-
maniste traitant le même sujet, n'aurait guère rien de mieux à faire que de copier son antique prédécesseur.
Les dessins ou mieux les gravures sont bien plus nombreuses que les sculptures. Elles offrent aussi plus d'intérêt. Armés de leur pointe de silex, les artistes quaternaires de la race de Gro- Magnon ont buriné tour à tour l'os, les bois du renne, l'ivoire du mammout, les pierres de diverses natures. Tantôt ils ont cherché à reproduire les plantes ou les animaux qui frappaient leurs regards, tantôt ils se livraient à leur caprice et traçaient des dessins d'ornementation dans lesquels se rencontrent presque tous les motifs réinventés tant de siècles après. La multiplicité, la variété de cette sorte de gravure annonce beaucoup d'imagination et une véritable faculté d'invention.
La faculté d'imitation n'est pas moins accusée dans les dessins figurant des objets réels, des animaux en particulier. Ils sont souvent très-remarquables par la fermeté de la touche, accusant un sentiment profond de l'ensemble et reproduisant les détails avec une exactitude telle, que l'on reconnaît à coup sûr, non-seulement le groupe, mais l'espèce même représentée par l'artiste. On a retrouvé ainsi successivement le bœuf, l'aurochs, le cheval, le renne, l'élan, le cerf, le bouquetin, un cétacé, certains poissons, etc. En présence de ces représentations si fidèles, dont nous connaissons les modèles, il n'y a aucune raison pour douter de l'exactitude avec laquelle ont été figurés certains animaux éteints. Cette considération bien simple donne un très-grand intérêt au dessin de l'ours des cavernes trouvé par M. Garrigou sur un schiste de Massât et à ceux du mammout découverts par Lartet dans les cavernes du Périgord. Grâce à ces derniers, et à ce que nous savons des mammouts conservés dans les glaces de la Sibérie, un artiste de nos jours pourrait tracer avec une exactitude presque minutieuse le portrait de ce géant de l'ancien monde, depuis si longtemps disparu.
VL — L'homme ne figure que très-rarement parmi ces dessins ou ces sculptures, et les représentations de notre espèce, rencontrées jusqu'ici, montrent une infériorité relative vraiment étrange à constater. La statuette d'ivoire trouvée par M. de Yibraye à Laugerie-Basse accuse à peine l'enfance de l'art. C'est une femme dont on reconnaît le sexe à un détail sans doute exagéré, mais allongée, roide et portant au bas des reins des protubérances assez étranges. L'être humain accroupi retiré par M. l'abbé Landesque de la même localité est encore plus informe. Les dessins d'homme ou de femme ne sont guère meilleurs, et le contraste qu'ils présentent parfois sur la même pièce avec des dessins d'animaux est des plus frappants. La femyne au renne de M. l'abbé Landesque est grotesque, tandis que les jambes postérieures de l'animal, qui seules ont été conservées, présentent toutes les qualités que je signalais plus haut et que l'on retrouve à la superbe tête de cheval gravée sur la face opposée de l'os. Dans V homme à V aurochs de M. Massénat, l'animal est