‹ L'espèce humaineChapitre 78 sur 160 · RACE DE CRO-MAGNON — DESSINS · texte numérisé non relu

RACE DE CRO-MAGNON — DESSINS

très-beau de forme et de mouvement; l'homme est raide, sans proportions, sans vérité.

Ce contraste est trop grand et trop constant pour être accidentel. Il doit tenir à une cause que l'on trouverait peut-être dans quelque idée superstitieuse analogue à certaines croyances modernes. Lorsque Gatlin eut terminé son premier portrait de Peau-Rouge, une partie de la tribu le regarda comme un sorcier dangereux qui avait enlevé au modèle quelque chose de son individu. Quelque idée analogue empêchait-elle les artistes de la Vézère d'étudier l'être humain? Toujours est-il que, lorsqu'ils se hasardent à le reproduire, leur burin hésite et perd toutes ses qualités.

Ces représentations imparfaites ne nous apprennent donc rien sur les traits, sur les proportions de la race. Tout au plus, si l'on accepte les interprétations de MM. l'abbé Landesque et Piette, pourrait-on dire qu'elle était remarquablement velue. Mais cette opinion qui repose principalement sur le dessin de la femme au renne me semble contredite par celui de Vhomme à l'aurochs dont la petite barbiche pointue remonte à peine jusqu'à l'angle de la mâchoire. Les hachures horizontales placées en travers des jambes et du corps ne me paraissent pas pouvoir être prises pour des poils, car elles croisent à angle droit la direction qu'auraient eue ces derniers. J'y verrais bien plutôt des lignes de peinture, sorte de décoration que nous savons avoir été en honneur chez ces tribus.

YII. — Quelque mauvais qu'ils soient, les dessins dont je viens de parler fournissent pourtant quelques données sur le genre de vie de ces chasseurs. Celui de Vhomme à l'aurochs nous apprend qu'ils poursuivaient les plus gros gibiers, nus comme font souvent les Peaux-Rouges, les cheveux relevés en touffe sur la tête et armés seulement de la lance ou du javelot, h'homme à la baleine est également nu, et le bras gigantesque qu'il étend jusqu'à la nageoire du cétacé semble indiquer qu'il a combattu et vaincu ce monstre, échoué sans doute sur quelque bas-fond. Mais de là même il résulte que l'homme quaternaire du Périgord quittait parfois ses montagnes et allait jusqu'au bord de la mer. Son contemporain des Pyrénées en faisait autant, comme l'attestent les gravures de phoques découvertes dans les grottes de Gourdan et de Duruthy.

D'autre part, les stations placées le plus avant dans les terres ont souvent fourni des objets qui n'ont pu être pris que sur le bord de la mer. A Cro-Magnon on a trouvé plus de trois cents coquilles de Littorina lùtorea, espèce océanique. En revanche les Cyprœa rufa et C. lurida^ trouvées sur le squelette de Laugerie- Basse dont j'ai parlé plus haut, sont incontestablement méditerranéennes. Parfois les mollusques des deux provenances se rencontrent au même lieu. Dans la grotte de Gourdan, au milieu des Pyrénées centrales, M. Piette a trouvé cinq espèces de l'Océan, une de la Méditerranée et cinq communes aux deux mers. Les

coquilles fossiles des stations du Périgord venaient généralement des faluns de la Touraine ; celles de Gourdan avaient dû être recueillies en partie dans les Landes et aux environs de Dax, en partie non loin de Perpignan. Dans cette même grotte, M. Piette a rencontré une pierre ponce ayant servi à polir les aiguilles et qui lui a paru provenir des terrains volcaniques d'Agde.

De ces faits et de quelques autres analogues, M. Piette, M. de Mortillet ont cru pouvoir conclure que les tribus de la Vézère n'avaient aucune demeure fixe et vivaient à l'état nomade, visitant tour à tour les rivages des deux mers, chassant dans la montagne pendant la belle saison le gibier du moment, et se réchauffant l'hiver sous des climats plus doux. Nous ne saurions adopter cette hypothèse. La faune de plus en plus nombreuse des débris de cuisine dénote une population qui, à mesure qu'elle grandit de toute manière, utilise de mieux en mieux les ressources de la contrée. Ces mêmes débris ont donné à Lartet des ossements de rennes de tout âge, y compris de jeunes faons. Notre maître à tous en a conclu que l'homme restait sur place pendant toute l'année et nous croyons qu'il était dans le vrai. Certes l'homme de Gro-Magnon, de la Madeleine, de Gourdan a dû se tenir toujours à portée du renne, dont il tirait sa nourriture, ses armes, ses vêtements. Mais les migrations de cet animal, sous l'influence d'un climat maritinie à variations peu considérables, ne pouvaient être fort étendues; et, pour ne pas le perdre de vue, les troglodytes du Périgord ou des Pyrénées n'ont pas eu à faire des expéditions comme celles des Peaux-Rouges à la poursuite des bisons.

Cette vie à demi sédentaire n'excluait pas les voyages et même les voyages d'outre mer. Parmi les coquilles fossiles trouvées à Laugeric-Basse , il en est qui n'ont pu venir que de l'île de Wight. Or, à l'âge du renne, il n'existait plus de communication! par terre entre la France ei l'Angleterre. Comme l'a fait remarquer M. Fischer, la présence de ces coquilles dans une station continentale suppose une navigation.

Mais, était-ce bien l'homme de la Vézère qui allait chercher lui-même ces objets de parure au-delà du détroit? Il est difficile de croire que ces tribus montagnardes aient traversé la mer. Il est bien plus probable que ce voyage était accompli par des contemporains, chez lesquels un long séjour sur la côte avait développé les instincts navigateurs. C'étaient eux sans doute qui rapportaient des îles anglaises ces coquilles regardées comme des bijoux précieux. Elles passaient ensuite de main en main par voie d'échange et arrivaient jusqu'aux vallées du Périgord. Un trafic de cette nature peut seul expliquer la présence d'une huître de la Mer Rouge dans la grotte de ïhayngen explorée par M. C. Mayer, près de Schaffhouse. On sait du reste qu'un commerce tout semblable amenait de nos jours des coquilles de l'Océan Pacifique jusque chez les tribus de Peaux-Rouges habitant les bords de l'Atlantique.

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