CHAPITRE III
l'espèce et la rage dans les sciences naturelles.
I. — La question de Tunité ou de la multiplicité des espèces humaines peut se formuler dans les termes suivants : les différences qui distinguent les groupes humains, sont-elles des caractères d'espèce ou des caractères de race ?
On voit que l'alternative roule toute entière sur les deux mots espèce et race. Il est donc absolument nécessaire de préciser, aussi exactement que possible, le sens de chacun d'eux. Et pourtant, il est des anthropologistes, comme Knox, qui déclarent oiseuse toute discussion, toute recherche à ce sujet. Il en est d'autres, comme le D^ Nott, qui veulent supprimer la race, sauf à établir diverses catégories d'espèces. Pour soutenir leur doctrine, ces auteurs mettent ainsi à néant le travail accompli depuis près de deux siècles par les plus illustres naturalistes et les milliers d'observations ou d'expériences faites par une foule d'hommes éminents sur les végétaux et les animaux.
En effet, ce n'est pas sur un à priori, comme on le prétend à tort trop souvent, que reposent les notions de l'espèce et de la race. On n'y est arrivé que graduellement et par une voie toute scientifique.
II. — Le mot espèce est un de ceux qui existent dans toutes les langues possédant des termes abstraits. Il traduit donc une idée générale, vulgaire. Cette idée est avant tout celle d'une très-grande ressemblance extérieure; mais, même dans le langage ordinaire, elle ne s'arrête pas là. La notion de filiation se joint dans l'esprit le moins cultivé à celle de ressemblance. Pas un paysan n'hésitera à regarder comme de même espèce, les enfants d'un même père et d'une même mère, quelques différences apparentes ou réelles qui les distinguent.
En réalité, la science n'a fait que préciser ce dont le vulgaire a seulement le pressentiment vague, et ce n'est même qu'assez tard et après une oscillation assez curieuse, qu'elle y est par-
26 l'espèce et Là rage
venue. Dès 1686, Jean Ray, dans son Hïstoria plantarurriy regarde comme étant de même espèce, les végétaux qui ont une origine commune et se reproduisent par semis, quelles que soient leurs différences apparentes. Il ne tient compte que de la filiation. Tournefort, au contraire, qui, le premier, a nettement posé la
2uéstion en 1700, appelle espèce y la collection des plantes qui se istinguent par quelque caractère particulier. Il s'arrête uniquement à la ressemblance.
Ray et Tournefort ont eu quelques rares imitateurs qui, dans leurs définitions de Tespèce, s'en sont tenus à Tune des deux notions. Mais l'immense majorité des zoologistes et des botanistes ont compris qu'on ne pouvait les séparer. Il suffît pour s'en convaincre de lire les définitions qu'ils ont données. Chacun d'eux, pour ainsi dire, a proposé la sienne, depuis Buffon et Guvier jusqu'à MM. Ghevreul et G. Vogt. Or, quelqu'aient été leurs divergences sur d'autres points, ils s'accordent sur celui-ci. Les termes des définitions varient ; chacun s'efforce de traduire du mieux possible, l'idée complexe de l'espèce; quelques-uns rétendent encore en y rattachant les idées de cycle ou de variation ; mais chez tous, la pensée est la même au fond.
Quand il s'agit de chose aussi difficile que de trouver une bonne définition pour tout un ensemble d'idées, le dernier venu espère toujours pouvoir faire mieux que ses devanciers. Voilà pourquoi j'ai donné aussi ma formule. — Pour moi, « l'espèce « est l'ensemble des individus plus ou moins semblables entre « eux, qui peuvent être regardés comme descendus d'une paire « primitive unique, par une succession ininterrompue et natu- « relie de familles. »
Dans cette définition, comme dans celles de quelques-uns de mes confrères et entre autres de M. Ghevreul, la notion de ressemblance est atténuée; elle est subordonnée à la notion de filiation. G'est qu'en effet, d'individu à individu, il n'y a jamais identité des caractères. Laissant même de côté les variations résultant du sexe ou de l'âge, il est facile de constater que tous les représentants d'un même type spécifique diffèrent en quelque chose. Tant que ces différences sont très-légères, eUes constituent les traits individuels, les nuances, comme disait Isidore Geoffroy, qui permettent de ne pas confondre deux individus de même espèce.
Mais les différences ne s'arrêtent pas à cette limite. Les types spécifiques sont variables, c'est-à-dire que les caractères physiques de toute sorte, se modifient dans leurs dérivés sous l'em- Sire de certaines conditions, à ce point qu'il est souvent trèsifficile de reconnaître la communauté d'origine. G'est là encore un fait sur lequel s'accordent tous les naturalistes. Blainville lui-même, qui définissait l'espèce « l'individu répété et continué dans le temps et dans l'espace » , Blainville, disons-nous, reconnaissait implicitement cette variabilité; car l'individu se mo* difie sans cesse et ne se ressemble nullement aux divers âges