‹ L'espèce humaineChapitre 117 sur 160 · CARACTÈRES MORAUX — • BLANCS ET NÈGRES · texte numérisé non relu

CARACTÈRES MORAUX — • BLANCS ET NÈGRES

«ées, est souvent utile pour apprécier avec justesse les caractères moraux de tribus, de peuplades que nous aimons beaucoup trop à nous figurer comme placées à une grande distance au-dessous de notre niveau.

II. — Moyennant cette précaution et en s'en tenant aux faits généraux, il est difficile de ne pas être frappé de la profonde ressemblance que les manifestations morales établissent entre tous les hommes, pour le bien comme pour le mal ; et, chose triste à dire, surtout peut-être sous ce dernier rapport. On a par exemple insisté bien des fois sur les débauches infâmes des areoïs polynésiens, sur les vices hideux de quelques populations américaines. Mais songeait- on alors aux orgies de la Grèce et de Rome, à certains repaires de nos plus grandes villes, aux effrayantes révélations qui sortent de temps à autre des bureaux de la police dans nos plus fîères capitales ?

Au fond, au point de vue moral, le Blanc, même civilisé, ne vaut guère mieux que le Nègre, et trop souvent dans sa conduite au milieu des races inférieures, il a justifié l'argument qu'un Malgache opposait à un missionnaire : « Vos soldats couchent avec toutes nos femmes... Vous venez voler notre terre, piller le pays et nous faire la guerre, et vous voulez nous imposer votre Dieu, disant qu'il défend le vol, le pillage et la guerre I Allez, vous êtes blancs d un côté et noirs de l'autre ; et, si nous passions la rivière, ce n'est nas nous que les caïmans prendraient. »

Voilà l'appréciation d'un sauvage^ voici celle d'un Européen, de M. Rose, jugeant ses propres compatriotes. « Les peuples sont simples et confiants quand nous arrivons , perfides quand nous les quittons. De sobres qu'ils étaient, nous les faisons ivrognes ; de courageux , lâches ; d'honnêtes gens , voleurs. Après leur avoir inoculé nos vices, ces vices mêmes nous servent d'argument pour les détruire. »

Quelque sévères que puissent paraître ces jugements, ils sont malheureusement vrais, et l'histoire des rapports des Européens avec les populations qu'ils ont rencontrées en Amérique, au Cap, en Océanie, ne les justifierait que trop. Quant à l'Afrique, il suffît, ce me semble, des mots de traite et à.' esclavage pour que l'Européen ne vjante pas trop haut la moraUté de sa race.

Dira-t-on qu'il s'agit de crimes accomplis depuis longtemps et qui ne se renouvelleront plus, dira-t-on que l'esclavage a été aboli dans nos colonies pour ne plus reparaître ? La réponse ne serait que trop aisée et je pourrais à coup sûr m'en remettre aux souvenirs de plus d'un de mes lecteurs. En tout cas cette allégation ne pourrait porter que sur les Blancs aryans. Les Blancs sémites ont conservé l'esclavage et les récits de tous les voyageurs, ceux surtout de Barth, de Livingstone, de Nachtigall, de Schweinfurth, nous ont trop appris ce qu'est encore la traite dans l'Afrique orientale. Mais le Blanc aryan lui-même a-t-il cessé de mériter tout reproche à cet égard? Pour répondre à

cette question je me bornerai à résumer quelques faits qui datent d'hier pour ainsi dire. Pour si douloureux qu'en soitlerédt, il aura cette utilité de montrer ce qui existe encore de saumgerte chez les nations les plus civilisées. Je les emprunte à M. A. H. Markham, commandant du RosariOj que le gouvernement anglais avait chargé de parcourir les archipels de Santa-Cruz et des Nouvelles-Hébrides pour réprimer les actes dont il s'agit. La véracité, l'exactitude de ce témoin qui écrivait en 1873, sont donc malheureusement indiscutables.

Le commerce du santal a pris il y a une quarantaine d'années un développement qui s'explique par le haut prix que les danois attachent à ce bois. Des spéculateurs armèrent des navires et allèrent exploiter les forêts des lies mélanésiennes. Les indir gènes s'opposèrent naturellement à cette dévastation ; on leur répondit à coups de fusil. En 1842 les équipages de deux, vaisseaux anglais abordèrent à l'île Sandwich, une des plus riantes de l'archipel des Nouvelles-Hébrides. Les insulaires s opposant à l'abattage de leurs bois, les Blancs tirèrent sur eux, en tuèrent vingt-six, en refoulèrent un grand nombre dans une caverne, et les y enfumèrent jusqu'au dernier.

Les atrocités commises par les voleurs de santal ont été dépassées par celles des pirates qui se livrent au trafic des travailleurs^ {Labour trafic, labour tradé). Celui-ci a pris naissance et a grandiavec les plantations de coton que la guerre civile des Etats-Uni^ a multipliées dans les colonies anglaises, non-seulement en Australie, mais encore aux Fijis et jusque dans quelques-unes des^ Nouvelles-Hébrides.

Le manque de bras s'étant fait sentir, le capitaine Towns eut la

{)ensée de recourir aux Noirs indigènes de la mer du Sud et de es attirer par l'appât du salaire. Le succès couronna cette tentative et le capitaine eut bientôt des imitateurs. Dans le principe, on engageait les insulaires pour un temps fixe et on se chargeait de les rapatrier. Mais les gains considérables obtenus ainsi surexcitèrent la cupidité , et des négriers se mirent à enlever les Papous pour les transporter sur les plantations où les attendait un véritable esclavage. Cette traite a pris une extension telle qu'on lui a donné un nom qu'elle partage avec le vol des enfants. On l'appeUe kidnapping, et cette expression a été consacrée par des actes officiels.

Tous les moyens paraissaient bons aux kidnappers pour se procurer à rien ne coûte leur cargaison humaine. Je pourrais emprunter ici bien d'horribles détails à M. Markham. Je ne citerai qu'un seul fait. A Florida, une des lies Salomon, im brick vint s'arrêter à quelque distance de la côte. Un canot chargé de naturels s'en étant approché, une manœuvre, en apparence accidentelle, le fit chavirer. Les chaloupes furent immédiatement misée à la mer, comme pour porter secours aux naufragés. Mais les spectateiirs placés sur les récifs ou sur d'autres canots virent les matelots européens saisir ces malheureux et leur couper la

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