CARACTÈRES MORAUX — PROPRIÉTÉ
celui-ci reconnut immédiatement à ces signes à qui elle avait appartenu.
Mais chez les populations sauvages ou barbares la propriété prend, en outre, une autre forme. Quand il s'agit du sol, elle relève souvent du clan, de la tribu, de la nation. Les terrains de chasse des Peaux-Rouges se sont retrouvés partout où la civilisation s*est arrêtée au niveau dont ils étaient les représentants à l'époque des découvertes. Dans la Nouvelle-Hollande, chez ces peuples dont on a voulu faire des singes dégénérés, cette espèce de propriété existe, et le droit qui la régit est d'une rigueur telle que l'Australien ne pénètre sur la propriété d'une tribu voisine qu'avec une permission expresse. Agir autrement équivaut à une déclaration de guerre. Nos terrains communaux et les rixes annuelles qui s'élevaient naguère , qui s'élèvent encore peut-être en dépit des traités officiels, entre les bergers français et espagnols, peuvent donner une idée de cet état de choses. Chez certaines tribus australiennes, la propriété territoriale est encore plus divisée et plus précise; chaque famille a ses terrains de chasse, dont les fils héritent à l'exclusion des filles.
Chez les peuples les plus sauvages, quand on a pu connaître sérieusement leurs mœurs, on s'est aperçu que le vol est regardé comme chose mauvaise et qu'il est puni. Chez les Australiens le braconnage est puni de mort.
Mais le vol n'est un crime que lorsqu'il est commis dans certaines circonstances. Dans d'autres, au contraire, il est regarde comme digne de louange. Dérober à l'ennemi ses chevaux, son bétail, est un acte d'adresse dont on se vante. Ce n'est plus voler, c'est faire la guerre. Or, pour le sauvage, à peu près toujours l'étranger est un ennemi. Il en est encore de même chez bon nombre de peuples aryans ou sémites. N'en était-il pas de même chez les nations classiques auxquelles se rattache notre civilisation ?
Rien de plus fréquent que d'entendre les voyageurs accuser des races entières d un irrésistible penchant au vol. Ce reproche a été adressé, entre autres, aux populations insulaires delà mer du Sud. Ces peuples, répète-t-on avec indignation, volaient jusqu'aux clous des navires I Mais ces clous, c'était du fer; et, dans ces îles dépourvues de métaux, un peu de fer était à juste titre regardé comme un trésor. Eh bien, je le demande à tous mes lecteurs, (ju'un navire doublé et cheviÙé en or, cloué de diamants et de rubis, vienne atterrir dans un port quelconque d'Europe, sa doublure, ses clous seront-ils bien en sûreté? Et ne se trouverat-il pas bien des gens prêts à raisonner comme les Nègres, qui ne se font aucun scrupule de voler un Blanc ? « Vous êtes si riches I » disent-ils, quand on leur reproche quelque méfait de ce genre.
Mais ces mêmes Nègres respectent fort bien la propriété les uns des autres. Le vol ne parait pas être plus fréquent entre eux qu'il ne l'est chez nous entre Européens, et le voleur est puni sur la côte de Guinée tout comme en Europe.
Peut-être faut-il rapporter à la notion de propriété la manière dont Tadultère est envisaçé chez quelques peuples. Là où la femme s'achète, il est évidemment une violation des droits du propriétaire. Toutefois, même chez les trihus les plus sauvages, on constate souvent de la manière la plus positive, quelque chose de plus élevé et se rattachant à des idées morales ou socifides telles que nous les comprenons nous-mêmes. La gravité de la peine encourue par le coupable ne permet guère de douter
2u*il en soit ainsi. L'Australien, non corrompu par le voisinage es Blancs et par Teau-de-vie, ne pardonne jamais à celui qui a blessé la pudeur de sa femme et le tue à la première occasion» Chez les Hottentots, la mort est aussi la pumtion de Tadultère. Chez les Nègres de la Gôte-d'Or, le coupable s'arrange d'ordinaire avec 1 offensé, s'il s'agit d'une des femmes de troisième ordre, qui ne sont guère que des concubines» Mais s'il s'agit de la grande femme ou de la femme fétiche, la mort, ou tout aa moms la ruine du coupable, suffit seule à venger l'offense.
Les Négresses ne sont pas pour cela des Pénélopes. Je ne prétends nullement récuser sur ce point l'accord unanime des voyageurs; et les maris, comme nous venons de le dire, n'invoquent pas toujours la rigueur du code local. Quelle conséquence légitime peut-on tirer de ce fait ? Seulement que les mœurs et la loi sont en contradiction chez ces races. Mais n'en est-il pas souvent de même chez nous? L'adultère ne se montre-t-il impunément que chez les Nègres? Les maris complaisants n'existent-ils que chez les Australiens?
IV. — Le respect de la vie humaine est universel. Partout le meurtrier est puni. Mais, chez nous-mêmes, le meurtre suppose certaines conditions. En dépit de la jurisprudence actuelle, celui qui tue son adversaire dans un duel loyal n'est tenu pour un meurtrier par personne ; celui qui tue ou fait tuer en bataille rangée beaucoup d'ennemis est un héros.
Chez le sauvage, la formule est encore plus élastique. Gomme je le rappelais tout à l'heure, pour lui tout étranger est presque toujours un ennemi, et le tuer n'est pas un crime : c'est souvent un titre de gloire. En outre, chez la plupart des peuples sauvages ou barbares, le sang exige du sang; et la vengeance, pour être accomplie, n'a pas besoin d'atteindre le vrai coupable. Tout individu de la même famille, de la même tribu, de la même nation , peut et doit payer pour lui, si l'occasion se présente. Quand Takouri massacrait j^ar trahison le capitaine Marion du Fresne avec ses seize matelots, il ne faisait qu'obéir à la loi de son pays; il vengeait son parent Nagui Noui enlevé par trahison trois ans auparavant par Surville, qui avait voulu punir le vol d'un canot. Voilà comment tant d'Européens innocents ont péri vietimes des méfaits de quelques-uns de leurs compatriotes et comment une réputation imméritée de férocité s'est attachée à certaines peuplades.
Mais rappelons-nous que l'Écossais et le Corse n'agissaient