CARACTÈRES MORAUX — PUDEUR, HONNEUR
guère autrement dans leur vendetta. Chez eux, comme chez le Peau-Rouge, le Maori, le Fijien, le sang de tout membre de la famille où du clan pouvait laver le sang versé par un autre. En pareil cas, pas plus chez les Européens que chez les sauvages, ce que nous appelons aujourd'hui un guet^-apens n*était considéré comme acte de lâcheté ou de trahison. Rappelons-nous, d'ailleurs, qu'au moyen âge les chefs les plus haut placés de nos sociétés européennes n'hésitaient pas à agir de même ; rappelonsnous que nos commandants de navires, ayant à punir quelque attaque de sauvages, bombardent et brûlent sans scrupule le& premiers villages venus avec la presque certitude que bien des innocents payeront pour les coupables, et peut-être alors seronsnous moins sévères.
Au point de vue du respect de la vie humaine la race blanche européenne n'a rien à reprocher aux plus barbares. Qu'elle fasse un retour sur sa propre histoire et se souvienne de quelquesunes de ces guerres, de ces journées écrites en lettres de sang dans ses propres annales. Qu'elle n'oublie pas surtout sa conduite envers ses sœurs inférieures ; la dépopulation marquant chacun de ses pas autour du monde; les massacres commis de sang-froid et souvent comme un jeu ; les chasses à l'homme organisées à la façon des chasses à la bête fauve ; les populations entières exterminées pour faire place à des colons européens : et il faudra bien qu'elle avoue que, si le respect de la vie humaine est une loi morale et universelle, aucune race ne l'a violée plus souvent et d'une plus effroyable façon qu'elle-même.
V. — La pudeur et le sentiment de l'honneur sont certainement deux des principales manifestations du respect de soimême. Ni l'une ni l'autre ne manquent chez les peuples sauvages. Mais, la première surtout, se manifeste souvent par des coutumes, des pratiques fort opposées aux nôtres ou n'ayant avec elles aucun rapport. De là bien des méprises, comme celle qui a fait prendre, cnefz certains Polynésiens, pour un raffinement d'impudique sensualité ce qui n'est pour eux qu'un acte de pudeur élémentaire.
Je pourrais multiplier les exemples de cette nature. A quoi bon ? N'en est-il pas de même de la politesse ? Nous nous levons et nous nous découvrons la tète devant un étranger, un supérieur : en pareil cas le Turc garde sa coiffure et le Polynésien s'assied. Pour différer complètement dans la forme, les actes ne sont-ils pas inspirés par des sentiments identiques ? La faculté qu'ils accusent n'est-elle pas partout la même?
Il en est encore ainsi, pour le sentiment de l'honneur. Ici pourtant, plus qu'ailleurs, nous rencontrons des conceptions remarquablement d'accord avec les nôtres. L'histoire des peuples sauvages fourmille de traits d'héroïsme guerrier, et rien de plus commun que de voir les sauvages préférer la torture et la mort à la honte. L'Algonquin, l'iroquois provoquent leurs bourreaux à inventer de nouveaux supplices ; le chef cafre demande comme
une grâce d'être jeté aux crocodiles plutôt que de perdre la plume qui représente pour lui Tépaulette et de servir comme simple soldat après avoir commandé; TAustralien a son duel plus logique que le nôtre, et toujours sérieux.
Ce que nous appelons la générosité chevaleresque, quand il s'agit des Européens , ne manque pas davantage chez les sauvages. Dans nos luttes à Taïti plus d'un de nos officiers a dû la vie à ce sentiment. La paix une fois conclue, Tamiral Bruat demandait à un chef taïtien, qui l'avait eu pendant une heure au bout de sa carabine pendant qu'il se baignait, pourquoi il n'avait pas tiré : « J'aurais été déshonoré aux yeux des miens si j'avais tué nu et par surprise un chef tel que toi, » répondit le sauvage. Qu'eût fait, qu'eût dit de mieux 1 homme le plus civilisé?
Chez les Peaux-Rouges, chez les Australiens eux-mêmes, nous pourrions citer bien des actes divers accusant des sentiments de même nature.
VI, — En résumé, s'il est douloureux de reconnaître le mal moral chez les races, chez les nations qui ont porté au plus haut degré la civilisation sociale, il est consolant de constater le bten chez les tribus les plus arriérées et de le voir chez elles avec ce qu'il a de plus élevé, de plus délicat. Nulle part, l'identité fondamentale de la nature humaine ne s'accuse d'une manière plus ■évidente.
Est-ce à dire que tous les groupes humains soient au même niveau sous le rapport moral ? non certes. A ce point de vue comme au point de vue intellectuel, ils peuvent figurer ou plus haut ou plus bas dans l'échelle, bien qu'aucun d'eux ne rétrograde jusqu'au zéro. C'est précisément cette inégalité morale ■qui a pour l'anthropologiste un intérêt à la fois scientifique et pratique. Le développement même de la faculté, les actes qu'elle mspire , les institutions dont elle est la base, présentent des dififérences assez grandes pour qu'on puisse trouver des caractères dans cet ordre de faits.