CARACTÈRES RELIGIEUX — ATHÉISME
l'existence d'un Dieu, mais l'absence d'idées définies à ce sujet. » Ici, comme M. Barthélémy Saint-Hilaire, le savant anglais donne au mot athéisme un sens fort différent de celui qu'il a eu jusqu'ici. En outre il cite ailleurs sans commentaire plusieurs passages dont le sens implique évidemment la négation de toute divinité, et lui-même s exprime par moments de telle sorte que telle parait être sa conviction, au moins au sujet de certains sauvages. Aussi les témoignages qu'il apporte et ses propres dires sont-ils souvent invoqués à l'appui de l'opinion qui refuse la religiosité à certains groupes humains.
Mais le choix des citations dont il s'agit ici me semble prêter à une objection grave. Lorsque les écrivains auxquels je réponds ont à choisir entre deux témoignages, l'un affirmant, l'autre niant l'existence de croyances religieuses dans une population, c'est toujours le dernier qui leur parait devoir être accepté. Ils ne mentionnent pas même le plus souvent les témoignages contraires, quelque précis, quelque autorisés qu'ils puissent être.
Or il est évidemment bien plus facile de ne pas voir ce que tant de causes peuvent dérober à nos yeux que de le découvrir. Quand un voyageur affirme avoir constaté les sentiments religieux chez une population que d'autres avaient déclaré en être dépourvue, quand il donne des détails formels sur une question aussi délicate, il a certainement en sa faveur au moins la probabilité. Je ne vois pas de raison qui puisse autoriser à ne pas tenir compte de ce témoignage positif à accepter sans contrôle le témoignage négatif. C'est pourtant ainsi que l'on agit trop souvent.
Je pourrais justifier ce reproche en prenant un à un à peu près tous les exemples de populations prétendues athées signalées par divers auteurs. Je me borne à quelques-uns des plus frappants.
A propos des Américains, on cite Robertson, lequel affirme qu'on a aécouvert en Amérique plusieurs tribus qui n'ont aucune notion d'un être suprême et aucune cérémonie religieuse. On n'oppose pas à cette assertion les renseignements, bien précis pourtant, dus à d'Orbigny. L'auteur de Vnomme Américain méritait d'autant moins cet oubli, qu'il conteste précisément les opinions émises à ce sujet par divers écrivains et par Robertson lui-même. « Quoique plusieurs auteurs, dit-il, aient refusé toute religion à certains Américains , il est évident pour nous que toutes les nations, même les plus sauvages, en avaient une quelconque. » D'Orbigny développe cette pensée en donnant des détails sur les dogmes acceptés chez toutes les races de l'Amérique méridionale, et il montre chez toutes la croyance à une airtre vie, attestée par des cérémonies funèbres. N'y a-t-il pas là quelque chose de plus sérieux que la simple assertion négative empruntée à un voyageur ?
Dira-t-on que d'Orbigny n'a parlé que des tribus de l'Amérique méridionale et que c'est dans le nord de ce continent qu'il faut chercher les populations athées ? Sur la foi du P. Baegert, on
DE QUATREFAOES. 23
cite en effet les Californiens, qui n^auraient eu ni gouvernemen ni religion, ni idoles, ni temples, ni culte. Mais on ne dit rie des faits observés par M. de Mofras, et qui contredisent absolument cette assertion. Les Californiens, nous dit ce voyageur, croient à un Dieu supérieur. « Ce Dieu n*a eu ni père m mère. — Son origine est entièrement ignorée ; ils croient qu'il est présent partout ; qu'il voit tout, même au milieu des nuits les plus obscures; qu'il est invisible à tous les yeux; qu'il est Tami des bons et qu il ch&tie les méchants. » Les Californiens élèvent des temples ou si Ton veut des chajpelles ovales, de 10 et 12 pieds de diamètre, qui jouissent du droit d'asile même en cas de meurtre. Evidemment les Californiens doivent être rayés de la liste des populations athées, et la notion qu'ils ont de leur Dieu supérieur est au contraire remarquablement élevée. Sur ce point ces pauvres sauvages ont dépassé de beaucoup les Grecs et les Romains.
Les Californiens sont au nombre des tribus humaines les moins élevées dans l'échelle sociale ; mais il en est que l'on regarde comme placées bien au-dessous, les Mincopies, par exemple. Quelques écrivains, adoptant les idées de Mouat, les re^urdent comme athées. Ils ne disent rien des témoignages du major Michel Symes et de M. Day. Le premier rapporte ce qu'il tient du capitaine Stockoe, qui a vécu plusieurs années au milieu de ces insulaires; le second raconte ce qu'il a vu. De ces témoignages, il résulte que les Mincopies adorent le soleil comme source première de tout bien ; la lune comme puissance secondaire ; les génies des bois, des eaux et des montagnes, comme agents des premières divinités. Ils croient qu'un esprit malfaisant excite les tempêtes, et tantôt ils cherchent à le calmer par des chants, tantôt Us le menacent de leurs flèches. Ces mêmes Mincopies croient à une autre vie et entretiennent un feu allumé sous l'échafaudage qui porte le cadavre d'un chef pour calmer son puissant esprit.
On accepte le témoignage de Le Vaillant, relativement à l'absence de toute reli;^ion chez les Hottentots. On se tait au sujet de l'opinion contraire émise par Kolben, dont l'exactitude et la véracité, jadis mises en doute, sont aujourd'hui hors de soupçon après l'enquête faite par Walkenaer. Kolben ne faisait du reste que confirmer ce qu'avaient dit ses prédécesseurs Saar, Tachard et Boeving. Il avait en outre le grand avantage d'étudier les indigènes avant qu'ils n'eussent été refoulés et dispersés par les Européens. Or Kolben nous dit que les Hottentots croyaient à un Dieu créateur de tout ce qui existe, ne faisant jamais mal à personne et demeurant au-delà de la lune. Ds le nommaient Gounja Ticquoa^ c'est-à-dire Dieu des Dieux. Ils reconnaissaient aussi une divinité méchante nommée Touquda, La lune était à leurs yeux un gounja inférieur. Ils cro3raient d'ailleurs à une autre vie , car ils redoutaient les revenants et rendaient une sorte de culte à leurs grands hommes en consacrant à leur mémoire un champ, une montagne, une rivière,
Caractères religieux — - athéisme 355
•devant lesquels ils donnaient en passant des signes de respect. Ces 4étdls, donnés par le vieux voyageur prussien, concordent avee 4»ux que Campbell a recueillis de la bouche d'un chef Houzouana.
Burchell, affirme-t-on, n*a vu aucune religion chez les Gc^re^ Bachapins. Cependant , et Lubbock le constate lui-môme ailleurs, on trouve dans les écrits de ce voyageur que les Bacha^ pins croient à un être malfaisant nommé Mcmliimo^ auquel ils attribuent tout ce qui leur arrive de fâcheux. Pour se défendre contre lui, ils se couvrent d'amulettes et ont bien d'autres superstitions. 11 est bien évident que Burchell n'a pas su tout ce que croient les Bachapins, soit qu'il n'attachât pas grande importance à cette recherche, «oit qu'il ait été arrêté par la diffl- <ialté sur laquelle a insisté Kolben et que je si^alais plus haut»
Ainsi les Bachapins croient à un être supérieur, mais méchant^ à une sorte de Diable, U serait bien singulier qu'ils ne crussent pas à une espèce de Dieu. Schweinfurth pense avoir reconnu ^elque chose d'analogue ch^z les Bongos; mais lui-même in** tiste à diverses reprises sur la difficulté de savoir au juste à quoi s'en tenir sur les questions de cette nature. Admettons toutefois que le fait soit vrai pour ces Nègres aussi bien que pour les Ba^ ehapins. On ne pourrait y voir qu'un phénomène accidentel et local, nullement un caractère de race. Je reviendrai plus loin sur les Nègres ; je n'ajoute que quelques mots au sujet des Bachapins.
Cette population n'est qu'une portion de la race Cafre Bécbuana. Or grâce à livingstone, à M. Cazalis, etc., nous avons au sujet des croyances religieuses de ces tribus en général des détails fort précis et d'une authenticité incontestable. Les Bassoutos ont leurs légendes, leur cosmogonie, leur mytholo^e rudimentaire. Ils admettent l'existence d un être qui tue par lu foudre; ils lui donnent le nom de Moréna^ littéralement être inteU Ugent qui est en haut; ils ont en outre des Molimos, espèces de Dieux lares aue l'on prie, à qui l'on offre des sacrifices, en l'hoo^ neur desquels on se purifie ; ils croient à une autre vie, à un antre monde placé au centre dé la terre, et qu'ils appellent tabyme qui ne se remplit jamais. Les Béchuanas croient si bien aux revenants, que le féroce Dingan n'osait pas sortir le soir, de peur de rencontrer le spectre de Chaka, assassiné par lui.
IV. — Le résultat de mes investigations est exactement I'km)* posé de celui auquel sont arrivés M. Saint-Hilaire et sir John
Lubbock. ObUgé, par mon enseignement même, de passer en revue toutes les races humaines, j'ai cherché l'athéii
'athéisme chez les
'écoles
plus ou moins restreintes, comme on l'a vu en Europe au sièela 5emier, comme on l'y voit encore aujourd'hui.
fist-il vrai que des faits analogues se soient produits ailleurs, «i que quelques tribus Américaines, quelques populations poly** nésiennes ou mélanésiennes, quelques hordes de Bédouiot aient totalement perdu les notions de lia divinité et d*une autre vie?
La chose est certainement possible. Mais à côté d'elles vivaient d'autres tribus, d'autres populations, d'autres hordes, exactement de même race, et où s'était conservée la foi religieuse. C'est ce qui résulte des exemples mêmes cités par Lubbock.
Là est le grand fait. L'athéisme n'est nulle part qu'à Vétat erratiqne. Partout et toujours, la masse des populations lui a échappé ; nulle part, ni une des grandes races humaines ni même une division quelque peu importante de ces races n'est athée.
Tel est le résultat d'une enquête qu'il m'est permis d'appeler consciencieuse et qui avait commencé bien avant mon entrée dans la chaire d'antnropologie. Il est vrai que dans ces recherches j'ai procédé, j'ai conclu, non pas en penseur, en croyant ou en philosophe, tous plus ou moins préoccupés d'un idéal qu'ils acceptent ou qu'ils combattent; mais exclusivement en naturaliste qui, avant tout, cherche et constate des faits.
Dans l'étude scientifique des religions, il faut se garder d*agir à la manière du physiologiste qui, n'ayant soumis à ses expériences que des vertébrés, refuserait de reconnaître chez les animaux inférieurs les fonctions caractéristiques de l'animaUté, parce qu'elles y sont plus simples et plus obscures. Ici, plus qu'ailleurs peut-être, il faut imiter les naturalistes modernes, qui ont su retrouver les fonctions fondamentales jusque chez les aerniers Mollusques et les derniers Zoophytes, là même où manque parfois tout appareil spécial.
Le physiologiste ne méconnaît pas l'existence d'un phéno>mène parce qu'il s'accomplit en un heu et par des procédés autres
3ue ceux qu'il est habitué à rencontrer. Chez la presque totalité es animaux, jusque chez les plus simples, la chimification se fait à l'intérieur du corps. Chez les Physalies, le même acte physiologique s'opère au dehors, entre les nombreux appendices qui servent à la fois de bras et de bouches à ces singuliers Zoophytes. Malgré l'étrangeté du procédé, la fonction n'a ni disparu, ni changé de nature aux yeux de l'homme de science.
Le naturaliste qui fait l'histoire de l'homme, l'anthropologiste^ ne doit ni agir ni juger autrement. Quelque simple, quelque incomplète, quelque naïve et enfantine qu'elle soit , quelque absurde qu'elle paraisse, une croyance ne saurait perdre à ses yeux son caractère, dès qu'elle se rattache à ce que les religions développées ont de commun et d'essentiel.
Or, quels que soient chez ces dernières les dogmes et les doctrines, on trouve comme formule générale, et qui les jmbrasse toutes, les deux points suivants : croire à des êtres supérieurs à l'homme, pouvant influer en bien ou en mal sur sa destinée ; admettre que pour l'homme l'existence ne se borne pas à la vie actuelle, mais qu'il lui reste un avenir au delà de la tombe.
Tout peuple, tout homme croyant à ces deux choses est reUaieux, et l'observation démontre chaque jour de plus en pluai Tuniversalité de ce caractère.
Comme l'intelligence, comme la moralité, la religiosité a^