‹ L'espèce humaineChapitre 121 sur 160 · CARACTÈRES RELIGIEUX · texte numérisé non relu

CARACTÈRES RELIGIEUX

I. — Si Timpartialité scientifique et le calme d'esprit sont nécessaires dans l'étude des phénomènes moraux, ils sont bien plus indispensables encore quand il s'agit de se rendre compte des faits dépendant de la religiosité. Malheureusement cette condition est trop rarement remplie. La passion se mêle avec une regrettable facilité à tout ce qui ressemble à une question religieuse. Bien d'autres causes, faciles à constater, se joignent à elle pour égarer le jugement, et il n'est pas difficile d'expUquer comment, sous ces influences diverses, on a pu méconnaître de très-bonne foi les manifestations de la religiosité dans des portions plus ou moins considérables de l'humanité.

La plus fréquente des causes d'erreur sur lesquelles je crois devoir appeler l'attention, a sa source dans la haute opinion que l'Européen a de lui-même, dans la dédain qui préside habituellement à ses rapports avec les autres populations, et surtout avea celles qu'il traite avec plus ou moins de raison de barbares ou de sauvages. Par exemple, un voyageur qui, d'ordinaire, parle fort mal leur langue, interpellera quelques individus sur les délicates questions de la divinité, de la vie future, etc. ; ses interlocuteurs, ne le comprenant pas, feront quelques signes de doute ou de dénégation sans aucun rapport avec les questions posées; à son tour; l'Européen se méprendra. Lui qui déjà ne voyait en eux que des êtres infimes, incapables de toute conception tant soit peu élevée, en conclura sans hésiter que ces peuples n'ont aucune notion ni de Dieu ni d'une autre vie ; et son assertion, bientôt répétée, sera facilement acceptée comme vraie par des lecteurs qui ont des peuples étrangers à notre civilisation à peu près les mêmes opinions que lui. L'histoire des voyages nous fournirait ici de nombreux exemples. Les Gafires, les Hottentots, etc., ont été maintes fois cités comme des peuples athées; on sait bien aujourd'hui qu'il n'en est rien.

Le voyageur parlât-il aisément la langue du pays, il peut

encore être aisément induit en erreur. Les croyances religieuses touchent à ce que notre être a de plus intime ; le sauvage ne met pas volontiers son cœur à nu devant un étranger qu'il redoute, dont il sent la supériorité et qu'il a vu souvent prêt à méconnaître ou à railler ce qu'il a toujours regardé comme le plus respectable. La difficulté qu'un Parisien éprouve en France à s'initier aux superstitions du matelot basque ou du paysan bas-breton, doit lui donner la mesure de celles qu'il trouverait à faire expliquer sur de pareilles matières un Gafre ou un Australien. Campbell eut bien de la peine à obtenir de Makoum l'aveu que les Boschismans admettaient l'existence d'un dieu mâle et a'un dieu femelle, d'un bon et d'un mauvais principe ; il laissa bien d'autres découvertes et bien plus importantes à faire à MM. Arbousset et Daumas. Wallis, après un mois d'intimité avec les Taïtiens, déclara que ces insulaires étaient sans culte, tandis que le culte se mêle pour ainsi dire à leurs moindres actes. 11 n'avait vu que de simples cimetières dans les moraï, dans ces temples vénérés dont aucune femme ne peut même toucher la terre sacrée I

La vive foi d'un missionnaire est souvent aussi une cause d'e^ reur. Quelle que soit la communion chrétienne qu'il représente, il arrive d'ordinaire au milieu des peuples qu'il veut convertir avec la haine de leurs croyances, qui pour lui sont œuvres du démon. Trop souvent il ne cherche ni à s'en rendre compte, ni même à les connaître; sa seule préoccupation est de les détruire. Je pourrais nommer ici un de ces apôtres par trop zélés qui ne voit dans la religion brahmanique que le comble de la barbarie uni au comble du ridicule. Il est évident que les croyances bien autrement rudimentaires d'un Gafre ou d un Australien ne sauraient être une religion aux yeux d'un pareil juge. Ce qu'il pense, il le dit, il Timprime ; et la liste des populations dites atihées eompte un nom de plus.

Heureusement, parmi les Européens laïques il en est qui, établis à poste fixe au milieu des populations, s'initient à leurs usaees, à leurs mœurs, de manière à les comprendre et à aller au fond des choses voilées, pour celui qui ne fait que passer, par des formes choquantes ou bizarres. Parmi les missionnaires il en est qui, plus indulgents parce qu'ils sont plus éclairés, savent reconnaître l'idée religieuse quelque affaiblie qu'elle soit, quelque transformation qu'elle ait subie. Peu à peu la lumière se fait, et e'est ainsi que successivement les Australiens, les Mélanésiens, les Boschismans, les Hottentots, les Cafires, les Béchuanas ont dû être retranchés du nombre des peuples athées et être reconnus pour religieux.

IL — Niera-tron la justesse de cette conclusion? Refusera-t-on d'accorder à ces peuples une religion proprement dite, de voir de véritables divinités dans des êtres qui reçoivent un tribut de respect afTectueux ou de terreur, des hommages et des prières de la part des populations aui les redoutent ou espèrent en eux?

CARACTÈRES RELIGIEUX — B0UDDHIC:.1E 351

Ce serait possible. Ici encore notre orgueil européen me semble avoir bien souvent conduit à de fausses conséquences. Croyants ou incrédules, libres penseurs ou chrétiens fervents, nos savants, nos philosophes ont trop présente à l'esprit lldée de la divinité telle que la conçoivent nos classes les plus cultivées. Souvent, pour peu que cette idée s'abaisse ou se modifie, ils ne la reconnaissent plus ; pour peu que les conséquences qu'on en tire sur l'origine, la nature et la destinée de l'homme ou de cet univers diffèrent de celles qu'ils admettent eux-mêmes ou qu'ils sont ha* bitués à en entendre tirer, il n'y a plus pour eux de religion.

Je ne puis expliquer que de cette manière le jugement porté sur une portion bien considérable de l'humanité par un certain nombre de savants, de penseurs éminents, parmi lesquels on compte notre illustre orientaliste Burnouf. A ses yeux le bouddhisme est un véritable athéisme. Dans un livre qui a obtenu un succès mérité, M. Barthélémy Saint-Hilaire a soutenu cette manière de voir avec un talent et un savoir également incontestables. Il a de plus placé à côté des croyances bouddhistes, peutêtre même au-dessous, celles qui les avaient précédées chez les Mongols, les Chinois et les Japonais. Ainsi, pour mon éminent confrère, la presque totalité des races jaunes, bien plus du tiers de l'humanité, sont athées.

Mais en formulant cette conclusion le savant auteur du Bouddah consultait avant tout sa propre raison et ses conceptions personnelles. « Les peuples bouddhiques, dit-il, peuvent être « sans aucune injustice regardés comme des peuples athées. « Ceci ne veut pas dire qu'Us professent l'athéisme, et qu'ils se «font gloire de leur incrédulité avec cette jactance dont on « pourrait citer plus d'un exemple parmi nous; ceci veut dire « seulement que ces peuples n'ont pas pu s'élever, dans leurs « méditations les plus hautes, jusqu'à la notion de Dieu. »

Dans ces quelques lignes apparaît clairement toute la pensée du livre et la cause du désaccord qui me sépare de M. Barthélémy Saint-Hilaire. Les bouddhistes, qui mettent des dieux partout dans leurs léçendes, qui partout ont semé des temples consacrés à ces divinités, qui les redoutent et les adorent, qui ont fait de la prière une institution, qui admettent le dogme de la ^e future et celui de la rémunération, ne se sont pas fait de Dieu lldée à laquelle nous sommes tous plus ou moins parvenus : donc Us sont athées. Telle est évidemment la préoccupation sous l'empire de laquelle a été écrit cet ouvrage, que devra lire d'ailleurs quiconque tient à se faire des idées précises sur quelquesunes des graves questions si vivement controversées de nos jours.

Le savant qui a vu l'athéisme dans le bouddhisme devait à plus forte raison porter le même jugement sur les anciennes croyances du Japon, de la Chine et de la Mongolie. Pourtant là aussi on croyait à de nombreuses divinités, toujours subordonnées à un IKeu suprême incréé et créateur. Au Japon, nous dit Siebold,

on ne comptait pas moins de sept dieux célestes' et huit millions de kamis ou esprits, dont 492 étaient des dieux supérieurs. Les Kamis inférieurs, au nombre de 2640, étaient des hommes déifiés. En Chine, la réforme de Lao-tseu et de Khoung-tseu eut en partie pour but la destruction de Tidolâtrie , et Tidolâtrie n'est pas l'athéisme. C'est surtout de superstition et non d'athéisme que les voyageurs taxent les populations du nord et du centre de l'Asie. Elles aussi ont leurs idoles. Il en est de même de toutes les populations boréales. Dans l'île sacrée de Waygatz, près du détroit de ce nom, en 1827, les missionnaires brmèrent 420 images accumulées sur le seul promontoire de Haye-Salye. Partout dans cette aire si vaste, on croyait ou l'on croit encore à des esprits habitant les rochers, les arbres, les montagnes, les corps célestes, et on leur adressait des hommages intéressés.

Mais partout aussi on croyait à un dieu suprême^ ayant créé ces esprits eux-mêmes et conservant tout ce qui existe. Les Lapons et les Samoyèdes avaient ou ont encore sur ce point les mêmes idées que les anciens Chinois. Leur Jubmel, leur Num répond exactement au Chang-ti de Khoung-tseu lui-même, et des locutions populaires montrent qu'ils le regardent comme le premier dispensateur de tout bien. Num tad (que Num m'accorde), Num arka (que Dieu soit remercié), reviennent, paraît-il, souvent dans le langage des Samoyèdes. Cette croyance à un dieu suprême et à des esprits secondaires, fort nombreux mais présentant une certaine niérarchie, était bien ancienne en Asie puisque nous voyons l'empereur Chun, 2225 ans avant notre ère, « faire les sacrifices au Souverain suprême du Ciel, et les cérémonies usitées envers les six grands esprits, ainsi que celles usitées pour les montagnes, les fleuves et les esprits en général. »

Des croyances de cette nature, attestées et sanctionnées par des actes publics, peuvent-elles être regardées comme athées? Tout au moins faudrait-il ajouter qu'il s'agit d'un athéisme fort diff'érent de celui qu'ont professé et professent de nos jours quelques écoles philosophiques européennes.

III. — J'aurais des observations analogues à faire au sujet des opinions émises par sir John Lubbock dans les deux ouvrages qui lui ont mérité en anthropologie une réputation égale à celle Qu'il possédait déjà comme naturaliste. « Il est difficile, dit-il, ae supposer que des sauvages assez grossiers pour ne pas pouvoir compter leurs propres doigts, aient des conceptions intellectuelles assez avancées pour posséder un système de croyances digne du nom de religion. »

Laissons de côté ce que l'auteur dit ici de la numération qui repose pour moi sur une appréciation inexacte. Ces mots « digne du nom de religion » ne nous apprennent-ils pas que, comme M. B. Saint-Hilaire, sir John Lubbock prend ses propres conceptions en matières religieuses comme criteriuri de celles des sauvages ?

Pour sir John Lubbock l'athéisme est « non pas la négation de

Page 1