THÉORIE D*AGASSIZ
n'admet qu'une race humaine en Amérique, en dehors des Esquimaux. Or, depuis la publication de VHomme américain de d*Orbigny, il n'est plus permis de croire à cette uniformité. Toutes les études faites sur cette question ont d'ailleurs de plus en plus démontré la multiplicité des races admise par ce voyageur. De plus lorsqu'on compare les races humaines de l'Amérique à celles de l'ancien continent, on constate que, à part quelques exceptions, des rapports assez étroits s'établissent avec l'Asie surtout par certaines populations de l'Amérique méridionale; lorsque l'on compare les faunes et les flores, c'est au contraire par l'Amérique septentrionale. Ces faits sont en opposition directe avec la théorie d'Agassiz.
I' 9® Royaume arctique, — Celui-ci mérite de nous arrêter un I peu plus longtemps que les autres. Il comprend toutes les régions boréales des deux continents. La limite méridionale, un peu arbitrairement fixée par Agassiz, s'arrête à la zone des forêts. Nulle région au monde ne présente à l'homme des conditions d'existence aussi identiques, parce que le froid les domine toutes. Aucune par conséquent ne semble pouvoir mieux se prêter à la justification des idées de l'auteur. Et pourtant les faits concordent aussi peu que possible avec sa théorie.
Agassiz caractérise ce royaume par l'existence d'une plante ti de six espèces animales, cinq mammifères et un oiseau. La plante est le lichen d'Islande [cenomyce rangiferina). Or, ce lichen est si peu caractéristicpie des régions polaires (|u'on le trouve en France sur bien des points et jusqu'aux environs de Paris à Fontainebleau. M. Decaisne pense qu'il est mangé pendant l'hiver par nos lièvres et nos lapins, comme il l'est par les rennes en Laponie. Au reste les observations récemment faites en Groenland par l'expédition polaire allemande montrent que cette contrée qui, dans le royaume boréal, se prêterait le mieux aux conceptions d'Agassiz et qu'habitent les Esquimaux pur «ang, ne possède presque aucune espèce végétale qui lui soit propre et que bon nombre d'entre elles se retrouvent dans les Alpes et au sommet des Vosges. C'est une conséquence du retour de la chaleur après l'époque glaciaire, les espèces qui la redoutaient ayant émigré en altitude aussi bien qu'en latitude.
Parmi les espèces animales, l'ours blanc et le morse sont vraiment boréaux. On peut en dire autant du phoque groenlandais iionsidéré comme espèce. Mais comme type on le retrouve partout; comme genre, il habite toutes les mers d'Europe. Le renne habitait en France à l'époque quaternaire ; il vivait en Allemagne au temps de César; il descendait tous les ans jus<^u'à la mer Caspienne du vivant de Pallas. La baleine franche visitait nos côtes avant d'avoir été chassée par l'homme. Enfin aujourd'hui encore l'eider niche tous les ans en Danemark à 10-15 degrés au sud du cercle polaire. Ainsi sur six espèces données par Agassiz comme propres à son royaume arctique, trois au moins appartiennent tout autant à son royaume européen.
Certes, Agassiz mieux que personne était capable de caractériser nettement la région dont il s'agit par des espèces animales, si la chose eût été possible. Il a échoué parce qu'il n'existe pas en réalité de faune vraiment boréale. Celle-ci résulte de Textension des faunes plus méridionales qui vont en s'appauvrissant à mesure qu'elles avancent vers le nord, mais qui changent fort peu de caractère. En réalité, ce prétendu royaume se morcelle en provinces indépendantes, ou mieux se rattachant aux régions placées plus au sud et par suite mieux partagées. « La région polaire, dit Lacordaire en parlant des insectes, est caractérisée, moins par la spécialité de ses produits que par leur petit nombre. }} Tous ces faits sont encore la conséquence du peuplement des régions boréales à la suite de l'époque glaciaire.
L'homme du moins présente-t-il, sous le pôle, l'homogénéité que suppose la théorie? Pas davantage, quoi que prétende Agassiz à ce sujet. « Là, dit-il, vit une race d'hommes particulière, connue en Amérique sous le nom d'Esquimaux et ailleurs sous ceux de Lapons, de Samoyèdes et de Tchouktchis.... L'uniformité de leurs caractères tout le long des mers arctiques les rapproche d'une manière frappante de la faune à laquelle ils sont étroitement liés. »
Il y a dans ces paroles d'Agassiz de graves erreurs anthropologiques et ethnologiques. L'uniformité de caractères dont il parle n'existe nullement. Il me suffit de rappeler que les Lapons sont une des races les plus brachycéphales et les Esquimaux une des plus dolichocéphales (|ue l'on connaisse. En réalité ce sont deux races tellement distmctes qu'aucun anthropologiste n'a jamais eu la pensée de les réunir.
Quant aux Samoyèdes et aux Tchouktchis, ils ne sont pas originaires des paya glacés où nous les trouvons aujourd'hui. Les premiers se rappellent être venus du midi et M. de Tchiatchef a retrouvé leur souche originelle sur les confins de la Chine. Les seconds ne sont arrivés au détroit de Behring que depuis
{)eu de temps, pour se soustraire à la conquête russe contre aquelle ils ont bravement lutté ; ils ont subjugué et absorbé les Yukagires qui les avaient précédés. Ils diffèrent en outre également des Esquimaux et des Lapons.
Ainsi dans ce royaume arctique, où se trouvent réunies les conditions les plus favorables pour mettre en lumière ce qu'il peut y avoir de vrai dans les idées d'Agassiz, tout proteste contre ces idées. Malgré ses vastes connaissances, l'auteur n'a pu le caractériser zoologiquement d'une manière précise ; la faune spéciale qu'il admet n'existe pas ; l'identité des populations proclamée par lui disparait devant le plus léger examen.
En résumé la théorie qui rattache une race humaine à chaque centre d'apparition comme un produit local de ce centre, doit être rejetée par quiconque tient quelque peu c-cmpte des résultats de l'observation.