THÉORIE D'AGASSIZ
lu globe : que la création a eu lieu par places et que les espèces, rayonnant autour de ces centres, ont donné à la flore, à la ÎBxaie actuelles tous leurs traits caractéristiques.
Jusque-là, Agassiz ne fait qu'adopter la doctrine des centres it création, doctrine toute française, que Desmoulins a formulée, que M. Edwards a développée.
Ce qui appartient à Agassiz, c'est d'avoir reproduit au nom delà science une idée émise d'abord au nom de la théologie pwLa Peyrère; c'est d'avoir donné à l'homme pour patrie première le globe tout entier; c'est d'avoir admis que les races humaines avaient les mêmes lieux d'origihe que les groupes d'espèces animales ou végétales, et d'avoir attaché une de ces nces à chacun des centres de création ; c'est d'avoir multiplié le nombre des créations humaines au point de professer que «l'homme a été créé par nations, » douées dès le début de tous lenrs caractères distinctifs et parlant chacune sa langue propre.
Au premier abord cette conception n'a rien d'absurde en ellemême, rien qui soit en contradiction avec ce que nous avons vu JMqnlci. Nous avons dit plus haut que la physiologie conduit à dire : <c tout est comme si les groupes humains descendaient dW paire primitive unique. » Elle ne va pas au-delà. Pour ^ s'en tient aux considérations tirées de cet ordre de faits, la théorie d'Agassiz pourrait donc être acceptée comme une hypothèse fort gratuite, il est vrai, mais commode pour rendre compte de la répartition et de la diversité actuelles des types humains.
Il n'en est plus de même lorsqu'on interroge une autre branle des sciences naturelles, la géographie zooïogiaue et botanique. Alors, il est facile de constater que les idées d Agassiz condui- ^t à faire de l'homme une exception, à le mettre en désac- -cord avec les lois générales de la distribution géographique de tons les autres êtres organisés, et que par conséquent elles sont
ly. — Je partage complètement la croyance d'Agassiz, en ce ^concerne les centres ae création, ou mieux les centres â^appa-
Pour qui s'en tient aux données de l'observation et de l'expéitenee, il est évident que toutes les espèces animales et végétales fi'ont pu prendre naissance sur un même point quelconque du gk)be. La première nous montre, dans les diverses régions, des «çèces, des types différents, vivant naturellement dans des contrées qui présentent à très peu près les mêmes conditions d'exis- 'le&ee. La seconde nous apprend que l'on peut transporter la idupart des espèces d'une région à l'autre et qu'elks y prospect, quand les conditions d'existence sont équivalentes; qu au contraire les espèces boréales et tropicales ne sauraient, même temporairement, être soumises à l'action des mêmes milieux; <Itie ni les unes ni les autres ne résistent à l'action d'un climat ^péré. De tous ces Mts il est impossible de ne pas conclure
que les animaux et les plantes ont eu plusieurs points d*appantion.
Mais si j'accepte cette doctrine seule conciliable avec les faits^ c'est à la condition de la prendre tout entière et telle qu'elle ressort des études faites sur la répartition géographique de tous les êtres vivants. Or, les travaux de cette nature sont aujourd'hui nombreux. .
Pour l'ensemble des végétaux phanérogames, nous avons l'ouvrage de M. Ad. de Gandolle, devenu classique dès son apparitioii.
Les animaux n'ont pas encore eu leur de Gandolle. Le grand ouvrage de M. Alphonse Edwards comblera en partie cette lacune pour les régions les plus méridionales du globe. En attendant, des études importantes ont eu lieu sur quelques-unes des principales classes. Buffon par ses belles recherches sur la géographie des mammifères a ouvert la voie où l'ont suivi les deux Geoffroy Saint-Hilaire, Fr. Cuvier, Andrew Murray ; Dumeril et Bibron ont étudié les reptiles au même point de vue ; Fabricius, Latreille, Macley, Spence, Kirby, Lacordaire, ont fait de même pour les insectes; M. Milne Edwards a fait connaître la distribution des crustacés; j'ai tâché d'en faire autant pour les annélides. Enfin de très-nombreux travaux, portant sur des groupes moins élevés, sont depuis longtemps dans la science et Agassiz lui-même a largement contribué à accroître nos connaissances sous ce rapport.
De cet ensemble de recherches se dégagent un certain nombre de ces faits généraux que nous appelons des lois. Si la conception d'Agassiz est vraie, elle doit concorder avec ces lois. Or, le désaccord se manifeste dès le début.
Constatons d'abord que cette conception renferme deux idées très-distinctes : celle du cosmopolitisme originaire de l'espèce humaine ; puis celle d'un lien géographique entre la race humaine et les groupes animaux ou végétaux, rencontrés dans un centre commun. Voyons ce que cette dernière peut avoir de vrai ou de faux.
Pour Agassiz l'influence du centre d'apparition est générale et absolue. Elle s'étend à tous les produits du sol comme à ceux des eaux douces ou salées. Une contrée est caractérisée aussi bien par ses végétaux que par ses animaux et par son homme. A ses yeux, une force essentiellement locale semble avoir produit tous les êtres, ou du moins leur avoir imprimé un cachet commun.
Cette généralisation était inévitable. Quiconque veut rattacher une race humaine à chaque centre d'apparition doit à plus forte raison localiser dans chacun d'eux la cause originelle de toutes les formes animales ou végétales qui le peuplent. Pour tous les êtres vivants la coïncidence géographique doit être absolue, dans chaque centre de création.
Or, le plus souvent cette coïncidence n'existe pas. Des eaux
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d'un fleuve aux berges qui renferment le contraste peut être frappant. C'est ce que montrent les découvertes d'Agassiz luimême sur la faune ichtiologique de l'Amazone. Pour qui accepte les résultats publiés par l'illustre voyageur, il est évident que cette faune se divise en groupes bien plus cantonnés que ceux des faunes terrestres. Le même fait se montre sur les rivages de deux mers séparées par une terre même fort étroite. La faune, la flore terrestres de l'isthme de Suez sont les mêmes dans toute son étendue, tandis que M. Edwards n'a pas trouvé une seule espèce de crustacés commune à la Méditerranée et à la mer Rouge, et que l'étude des annélides m'a conduit au même résultat.
Il y a plus , la même région peut être centre d'apparition pour une classe d'animaux et nullement pour une autre. L'Australie, par exemple, est un centre des plus caractérisés pour les mammifères et s'isole à ce point de vue de toutes les terres voisines. Quand il s'agit des insectes, elle se confond au contraire avec la Nouvelle-Zélande, la Nouvelle-Calédonie, et les îles qui s'y rattachent. J'emprunte ce dernier fait à Lacordaire. Il a d'autant plus de valeur que cet entomologiste a multiplié les centres d'apparition bien plus qu'Agassiz, et en a rendu ainsi la caractérisation plus aisée.
Ainsi la coïncidence admise par Agassiz, loin de s'étendre à tous les êtres organisés d'une région, n'existe même pas dans certains cas d'une classe à l'autre pour les animaux seuls.
V. — Agassiz partage la surface entière du globe en neuf grandes régions ou Royaumes, Je ne puis ici exposer avec détail les nombreuses critiques auxquelles prêtent la délimitation et la caractérisation de ces centres. Je me borne à quelques courtes remarques sur chacun d'eux.
1® Royaume polynésien. — Nous verrons plus loin qu'il est impossible de considérer la Polynésie comme un centre d'apparition humain. Cette région a été en entier peuplée par des migrations venant de l'archipel iiidien, et dont l'histoire peut être en partie reconstituée. Le premier royaume d'Agassiz doit être rayé en ce qui nous concerne ; c'est un centre exclusivement animcd et végétal. Au reste Agassiz, tout en le maintenant dans le 'fcBxte et sur la carte, ne le fait pas figurer dans le tableau illustré qui résume ses idées.
2* Royaume australien. — Agassiz englobe la Nouvelle-Guinée dans ce royaume. Il détruit par là l'homogénéité de la faune mammalogique. En même temps il réunit les diverses races humaines d'Australie aux Négritos et aux Papouas. Toute unité de type disparait par cela même.
3** Royaume malais ou indien. — Ce royaume comprend llnde, les archipels malais et les îles Andaman. Or, dans l'Inde, antérieurement à la conquête aryane, vivaient des Jaunes et des Noirs. Ces derniers se retrouvent encore à l'état pur dans les Andaman, dans la presqu'île de Malacca; la Malaisie présente un
véritable fouillis de races très-diverses, allant du Blanc au Nègre; quant aux Malais proprement dits, ils sont bien plutôt une population uniformisée par Faction de l'islamisme qu'une race proprement dite ; ils présentent à un haut degré des caractères de métissage. Tous ces faits protestent contre la pensée de faire de ces régions un centre d'apparition humain.
4** Faune hottentote, — Agassiz abandonne l'expression de royaume, quand il s'agit du sud de l'Afrique, sans motiver ce changement. Quoi qu'il en soit, c'est là une des régions qui se prêteraient le moins mal à l'application de sa théorie. Au point de vue zoologique et botanique, l'Afrique méridionale constitue un véritable centre. Le Boschisman et le Hottentot pourraient être considérés comme en étant le type humain caractéristique. Mais les Nègres de Delagoa et les Cafres viennent encore protester contre cette coïncidence partielle.
5* Royaume africain. — Cette région comprend pour Agassiz le reste de l'Afrique, sauf le littoral méditerranéen. Il y ajoute Madagascar et la moitié méridionale de la péninsule arabique. Or, au point de vue mammalogique, Madagascar constitue un petit centre à part, tandis que la population humaine y est trèsmélangée. Les Hovas sont des Malais à peine modifiés, et chez les Sacalaves eux-mêmes les langues indiquent des rapports avec les Malayo-Polynésiens. Quant à la portion continentale de ce royaume, il suffit de remarquer qu'elle réunit des Nègres, des Abyssins, des Arabes, etc. L'histoire et l'état de choses actuel protestent également contre le rapprochement fait ici par l'auteur.
6* Royaume européen, — Cette division comprend pour Agassiz tout le pourtour de la Méditerranée, la Perse et le Bélouchistan. Elle embrasse par conséquent des faunes et des flores fort diverses ; elle mêle les populations aryanes, sémitiques et chamitiques ; elle ne tient pas compte de l'histoire. Agassiz le reconnaît lui-même et déclare n'avoir pris en considération que les temps préhistoriques. Mais dès l'époque quaternaire, à elle seule la France nourrissait des races grandes et dolychocéphales, d'autres petites et brachycéphales. Enfin si Agassiz réunit les Persans aux Européens, il laisse en dehors les Hindous qui sont ethnologîquement leurs frères et les place dans un tout autre royaume.
7** Royaume mongol ou asiatique. — Celui-ci renfermerait toute la partie centrale de l'Asie, à partir du Bolor et de l'Himalaya et s étendrait jusqu'au Japon. Le Mongol est pris pour type humain de cette vaste étendue. Mais Agassiz oublie les Aryans du Bolor, les Yutchis blancs, les Japonais du même type, les Aïnos, etc. 11 réunit donc tout au moms des populations se rattachant à deux des types extrêmes de l'humanité.
8** Royaume américain. — Agassiz ne fait qu'un seul royaume de l'Amérique entière, tandis que tous les zoologistes, tous les botanistes s accordent pour la partager au moins en deux grands centres bien caractérisés. Il adopte l'opinion de Morton qui