CHAPITRE XXII
fOBXATIOll DES RAGES HUMAINES SOUS LA SEULE INFLUENCE
DU MILIEU ET DE l'hÉHÉDITÉ.
^ I. — Les premiers hommes qui peuplèrent le centre d'apparition humain durent ne différer d'abord les uns des autres que par des traits individuels. Au début et pendant un laps de temps Uidéfini, l'humanité n'a pu qu'être homogène, comme l'est toute espèce animtile ou végétale cantonnée dans une aire peu étendue. Aujourd'hui nous la voyons composée de groupes nombreux, Byant leurs caractères propres et constituant autant de races winctes. Gomment ces races ont-elles pris naissance ? comittent ont-elles grandi et se sont-elles multipliées ?
Répondre à ces questions d'une manière rigoureuse , en remontant des derniers effets aux premières causes, n'est pas en- . tore possible, ne le sera peut-être jamais. Toutefois la' science pcat aujourd'hui aborder ce problème dans ce qu'il a de génénl. Nous connaissons bien des circonstances dans lesquelles les taiiétés se montrent et les races se forment chez les animaux et les plantes; nous constatons chez l'homme un certain nombre de phénomènes identiques ou fort semblables à ceux que présentent à cet égard les deux règnes inférieurs. Nous sommes donc pleinement autorisés à conclure d'eux à nous, en rattachant les faits particuliers aux faits généraux. Cette étude est instmctive à bien des égards. Malheureusement nous ne pou- Tons l'aborder ici avec tous les détails qu'elle comporte ; nous ne pouvons que choisir quelques faits aans l'histoire des animaux pour justifier nos conclusions.
IL — Le problème de la formation des races humaines présente deux cas fort distincts. L'homme a subi d'abord 1 action seulement des agents modificateurs naturels. Sous cette influence se sont formées des races pures. Puis ces races se sont rencontrées, se sont croisées; les races métisses ont pris naissance. Sans être en antagonisme avec les forces naturelles, le
croisement par ses phénomènes propres en modifie et en masqi parfois les manifestations. Les aeux cas demandent donc à et examinés séparément. Nous commencerons par le premier.
III. — Toute espèce organique considérée dans son ensemt apparaît comme soumise à 1 action de deux forces dont Tu: tend à en maintenir, Tautre à en modifier les caractères. A que] cause peut-on rattacher cette double action? G*est là une que tion que se sont posée les plus grands penseurs, les plus énc nents physiologistes, depuis Aristote et Hippocrate jusqu'à Bu dach et à J. Millier.
Ce ne sont pas les ressemblances existant entre les représe tants d'une même espèce, entre les membres d'une même f mille, qui étonnent ces esprits d'élite ; ils s'accordent pour < trouver la raison dans Vhérédité. Le problème est pour eux da les différences. Non pas seulement dans les différences cens dérables telles qu'on les constate de race à race; mais ava tout dans les nuances constituant les traits individuels qui di tinguent le père du fils, le frère du frère. Là est en effet la dif culte fondamentale ; et pour la résoudre, on a proposé bien d hypothèses. Prosper Lucas, après les avoir discutées une à ur les a toutes regardées comme insuffisantes et a cru devoir a mettre à côté de Vhérédité qui conserve les types, une force sj ciale, Yinnéitéy qui les diversifie.
Pourtant, sans recourir à une force nouvelle, on peut se re dre compte de la double tendance manifestée par les êtres ' vants. Il suffit pour cela de pousser l'analyse des phénomèi un peu plus loin qu'on ne le fait d'ordinaire et de se fa une idée nette du rôle joué par le milieu et Vhérédité, En | néral, on attribue au premier une action partout et toujoT modificatrice, à la seconde une action purement conservatrî Or il est facile de montrer qu'il n'en est rien; et que, selon circonstances, chacune de ces causes agit d'une manière inver
IV. — En vertu des lois de l'hérédité le père et la mière ti dent également à transmettre à leur progéniture les caractè qu'ils possèdent eux-mêmes. Quelque semblables qu'on les sl pose, il y a toujours de l'un à l'autre certaines différences; nature du nouvel être est nécessairement un compromis en deux tendances différentes. Le fils ne peut donc jamais resse bler entièrement à son père. Chez lui les caractères communs a deux parents seront facilement exagérés ; les caractères oppc seront neutralisés ; les caractères différents engendreront x. résultante distincte des deux composantes comme le vert V du jaune et du bleu. Ainsi en vertu de ses tendances mêmes, par suite du concours obligé des sexes, Vhérédité directe et t médiate devient à certains égards une cause de variation.
\j hérédité médiate et indirecte^ rapprochée avec raison ] Burdach des phénomènes généagénétiques, V atavisme^ quirep duit brusquement avec une curieuse exactitude les caractè d'un ancêtre, parfois après des centaines de générations, jou
aussi à coup sûr un rôle considérable dans la variation des traits iDdi\iduels, dans les dissemblances qui séparent le père et la mère des enfants.
Leur action, ajoutée à celle ae Thérédité directe, suffit pour I expliquer l'apparition de certaines variétés, sans qu'U soit néces- ' . Bwre d'invoquer Tinnéité.
V. — Mais la force héréditaire, qu'elle se manifeste d'une génération à l'autre ou à travers plusieurs générations, fonctionne toujours sous l'influence du milieu et le rôle de ce dernier est maoifestement prépondérant.
Disons d'abord que ce mot doit être pris dans un sens beaucoup plus général qu'on ne le fait d'ordinaire. Buffon lui-même ne tenait guère compte que du climat, du plus ou moins de nourriture et des maux de l'esclavage, quand il s'agissait des animaux domestiques. Le milieu est pour moi quelque Chose de bien plus complexe. Il comprend l'ensemble de toutes les conditions sous l'empire desquelles la plante, l'animal ou l'homme se constituent et grandissent à l'état de germe, d'embryon, déjeune, d'adulte. Faire un choix dans ces conditions, admettre les unes et les prendre en considération, rejeter et exclure les autres, c'est évidemment agir d'une manière tout arbitraire. Ne tenir compte que d'une certaine période de la vie, laisser par exemple en dehors toute la période intra-ovulaire ou intra-utérine, c'est naériter le même reproche. Au point de vue dont il s'agit ici l'existence d'un être ne peut pas se scinder, pas plus que le nïilieu sous l'empire duquel s'accomplit cette existence.
Une foule de faits mettent hors de doute l'action du milieu *W le germe, sur l'embryon quelque protégé qu'il puisse paraître parles enveloppes de l'œuf, ou par les tissus de la mère. Les ^fiOi GeofiTroy Saint-Hilaire ont bien montré que la monstruosité JJpmonte aux premiers temps de la formation de l'être et indique ' ^lans certains cas les causes extérieures qui l'ont produite. Les ^périences de M. Dareste ont confirmé et singulièrement étendu, *û les précisant, ces premières conclusions. En mêlant de la garance aux aliments d'une femelle de mammifères, Flourens a ^loré en rouge les os du fœtus qu'elle portait. En plaçant les Jufs d'une truite saumonée dans une eau qui ne nourrissait que ^8 truites blanches, Coste a vu ces œufs pâlir progressivement ^ produire des truitons qui avaient perdu la coloration caractéristique de leur race. Pour grandir la taille de nos excellents petite chevaux de race Camargue, il suffit de fournir à la mère pendant la gestation une nourriture plus abondante que celle ^ont elle se contente habituellement dans sa vie demi-sauvage. , Ainsi on constate de la manière la plus nette et par des expé- ^ences précises que le milieu, agissant sur l'embryon pendant la ^le intra-utérine ou intra-ovarique, est capable de produire d'une P^rt les plus graves désordres tératologiques, d autre part de ''niples et légères déviations. On est donc pleinement en droit * attribuer à la même cause des modifications que leur plus ou
moins dimportance place entre ces extrêmes. Invoquer Tinnéi té, pour expliquer leur apparition, est évidemment superflu. Nous rattacherons donc à des actions de même nature rapparition da robinier sans épines dont nous avons parlé précédemment, celle du premier mouton ancon, né au Massachussets en 1791, celte du premier mouton Mauchamp, apparu en France en 1828, etc.
Les races ancon et mauchamp ne se sont propagées que grâce à rindustrie humaine. Mais ces déviations brusques d'un type donné peuvent aussi s'étendre et se multiplier d'elles-mêmes. On sait que tous les bœufs de l'Amérique du sud descendent de la race cornue espagnole. Or, en 1770, il naquit au Paraguay un bœuf sans cornes. En quelques années, nous dit d'Azara, cette forme exceptionnelle avait comme envahi plusieurs provinces. Pourtant elle est loin d'être recherchée, parce que l'absence des cornes la rend bien moins facile à prendre au lasso, si bien qu'on a cherché à la détruire. Elle s'était donc bien propagée spontanément.
Quiconque s'est quelque peu occupé d'embryogénie comprendra sans peine que les actions de milieu aient surtout prise sur les organismes en voie de formation et d'évolution. Toutefoiç leur influence sur un animal, même adulte, est parfois tout aussi marquée. Nos moutons transportés en Amérique s'y sont généralement acclimatés sans subir de grands changements. En particulier ils ont conservé leur toison. Mais dans les plaines de la Meta ils ne la gardent qu'à la condition d'être régulièrement tondus. Si on les abandonne à eux-mêmes, la laine se feutre, tombe par plaques et est remplacée par un poil court, raide et luisant. Sous l'mfluence de ce milieu brûlant, le même individu est tour à tour une bête à laine et une bête à poil. Or l'innéité, telle que la conçoit Prosper Lucas, ne peut être invoquée à pro-
f>os de changements subis par un animal adulte, tandis qtt« 'action du milieu apparaît ici d'une manière incontestable.
VI. — Nous venons d'indiquer comment l'hérédité et le mifeo peuvent donner naissance à une variété. Or, l'individu qui a commencé à dévier du type primitif devient parent à son tour; il tend à transmettre à ses fils les caractères exceptionnels (pi le distinguent. Les mêmes faits se répètent chez eux ; et, à chaque génération, les actions de milieu s'ajoutent les unes aux autres. Chaque fois aussi l'hérédité çn transmet la somme à la génération suivante. La plusf6dble modification ainsi' accrue de
Sère en fils conduit parfois aux changements les plus marqués, os bœufs d'Europe, dans les plaines chaudes de Mariquitaet de Neyba, ont perdu progressivement leurs poils, sont a'abord devenus pelones et auraient vite formé une race entièrement nue si on ne tuait réguUèrement les calongos. En revanche, no» cochons devenus sauvages dans les paramos ont acquis une sorte de laine sous l'action d'un froid continu sans être excessif. Le chien de Guinée et le chien des Esquimaux présentent un contraste analogue entre races d'une même espèce*
Dans les exemples qui précèdent, dans bien d'autres qu'il me faat passer sous silence, les actions dont il s*agit apparaissent eomme modifiant les organismes pour les mettre en harmonie avec le milieu. Or on comprend qu'une fois qu'elles auront prodait le maximum d'effet possible elles ne pourront plus que stabiliser de plus en plus le résultat obtenu, mais que jamais eUes^ ne sauraient déterminer de changement en sens contraire. La chaleur, qui a dépouillé peu à peu de son poU le bœuf calongo', ne le lui restituera pas; le froid qui a donné de la laine à nos porcs, ne les en dépouillera pas. Voilà donc le milieu jouant le rôle d'agent de conservation, de stabilisation.
TU. — Dans les lignes C[ui précèdent nous n'avons fait allusion au'aux forces naturelles livrées à elles-mêmes. C'est à elles qu'est Que la formation des races sauvages, que présentent toutes les espèces dont l'aire géologique est très-étendue, comme le renard, le chacal, le lion, etc.
Ces races sont parfois assez différentes pour avoir été considérées comme des espèces distinctes, tant qu'on ne connaissait S les termes géographiques et zoologiques intermédiaires. Fréic Cuvier lui-même est tombé dans cette erreur à propos de chacals venus les uns de l'Inde et les autres du Sénégal. Toutefois les races sauvages ne sont jamais ni aussi nombreuses ni aussi distinctes les unes des autres que les races domestiques.
Est-ce à dire que l'homme exerce autour de lui et par luînaême une sorte d'action magique, comme semblent l'admettre jnelques auteurs ? Nullement. En réalité, il n'agit sur Fanimal
E'en mettant en jeu tantôt volontairement, tantôt à son insu deux agents que nous avons rencontrés partout jusqu'ici : le milieu et l'hérédité. Par le fait seul de la domestication, de la •labulation qui en est à peu près toujours la conséquence, il change du tout au tout les conditions d'existence naturelles. En wnenant à sa suite les esclaves qu'il s'est donnés, il diversifie encore les influences qui agissent sur eux. Prompt à saisir tous les moyens de les utiliser le mieux possible, il profite des moindres modifications présentant quelque avantage, les pousse jusqu'à leurs dernières Umites et produit ces races extrêmes dont 1K)8 expositions de races animales montrent de si curieux spécimens.
Le grand moyen mis en œuvre par l'homme pour atteindre à des résultats qui semblent parfois tenir du merveilleux est la ^tion. Dès qu'il a eu des animaux domestiques, il a distingué
Eirmi eux des individus répondant mieux que les autres à ses tentions. Instinctivement en quelque sorte, inconsciemment^ comme dit Darwin, il les a choisis pour reproducteurs. En écar- Jtot les types inférieurs à ses yeux, en n'employant à propager lespèce que les types supérieurs, il a dirigé dans un sens déterminé l'action de l'nérédité et a promptement créé des races. Or jnomme a agi ainsi depuis les temps dont parlent la Genèse et leChou-King, c'est-à-dire depuis des milliers d'années. Est-il
surprenant qu*il ait multiplié autour de lui des formes hérédi» taires plus ou moins éloignées des types primitifs ?
La sélection progressive aurait sans doute conduit à des résultats nombreux et variés. Aurait-elle permis la création des races dont les caractères touchent de près à l*hémitérie? La réponse à cette question est au moins douteuse. Mais nous n^avons pas à la poser. Quand par une de ces actions de milieu dont Torigine reste obscure, il se produit une forme animale presque h tératologique, elle disparait bientôt piar le mélange des sangs, A^ les unions sont abandonnées au hasard. Voilà pourquoi on n*ob-|i serve rien de semblable dans les races sauvâmes. Mais si cetlêg forme se montre chez un animal domestique, si elle répond à uni besoin ou à un caprice quelconque, la sélection intervient, h conserve, la multiplie. Voilà comment a pris naissance la raM<i des moutons-loutres ou ancons, descendue en entier de Tuniqueia bélier dont nous avons parlé plus haut. Voilà comment M. Grauxn de Mauchamp a tiré sa race de moutons à laine soyeuse d uBri agneau mâle également unique. Ces deux exemples nous Bf-c prennent comment on a obtenu toutes ces races singulières qâ» i par quelques-uns de leurs caractères, semblent jurer avec to type même dont elles sont sorties. Dans Tespèce canine, nos bassets reproduisent Tancon ; le bœuf camard ou anato, appara en Amérique depuis la conquête, répond aa boiue-dogue, ete.
VIL — Les races, une fois formées sous l'empire de rhomme, se consolident par les mêmes causes qui leur ont donné naissance. Leurs caractères d'abord tout artificiels deviennent de plus en plus stables; si bien que, même un changement très-con- ' sidérable dans les conditions d'existence, ne les efface jamaii 1 entièrement. La nature acquise s'est pour ainsi dire fusionnée avec la nature primitive de l'être.
C'est là un fait habituellement méconnu par les naturalistes, • par les anthropologis tes qui ont abordé ces questions. On a par ': exemple admis comme démontré que les races domestiques, ren- 'i dues à la vie sauvage, reprenaient tous les caractères primitiis de j l'espèce. C'est une erreur. Qu'il s'agisse des végétaux ou des animaux, ces races marronnes perdent en effet un certain nombre j de traits et souvent les plus apparents, qu'ils devaient à la do- ' mestication ; ils en retrouvent d'autres qu'ils avaient perdus pendant leur esclavage ; mais les premiers ne sont le plus souvent qu'atténués et masqués par les seconds. Si les arbres firuitiert échappés de nos vergers, si nos chevaux, nos chiens, nos bœuJ&i nos porcs^ devenus marrons avaient réellement repris le type primitif de l'espèce, ils devraient présenter dans chacune des au«i qu'ils habitent l'uniformité si apparente chez les animaux aoi n'ont jamais subi l'empire de 1 homme. Or il n'en est rien.Il» devraient surtout ne plus conserver de trace des caractères acquis. Or ceux-ci persistent en partie. Van Mons a trouvé dans les Ardennes, à l'état de sauvageons, les pommiers et les poiriers de Belgique ; les piquants avaient reparu, les fruits étaient rede-
letits et acerbes; mais les principales variétés cultivées inaissaient encore. J'ai constaté un fait semblable pour ers à chair adhérente et à chair détachée du noyau dans ée des Gévennes. De son côté Martin de Moussy a reconnu, hordes de chiens redevenus sauvages en Amérique, toutes des races qui en avaient formé les éléments, bien qu'elles revêtu les caractères généraux de la bête fauve.
- L'ensemble des observations recueillies chez les anii les plantes et dont je puis à peine indiquer ici queles, permet de comprendre l'apparition et la multiplica-
races humaines , de rendre compte de quelques faits X, parmi lesquels il en est qui touchent de près à notre
atons d'abord que chez l'homme, comme chez les aniipparaissent parfois des variétés rentrant dans les cas éne. Les individus qui présentent à leur naissance ces •es exceptionnels n'en vivent pas moins fort bien et mat parfois une puissance de transmission bien remar- Edward Lambert, né en 1717 de parents parfaitement arda toute sa vie une sorte de carapace épaisse de plus uce, fendillée irréguUèrement de manière à lui mériter d'homme porc'épic. Tous ses enfants au nombre de six et i petits-nls héritèrent de cette étrange modification de , bien que sa femme et sa bru n'en présentassent pas la 5 trace. Dans la famille de Golburn, quatre générations ^rent la polydactyUe apportée par 1 aïeule du célèbre eur. A la quatrième, quatre enfants sur huit avaient des doigts surnuméraires, bien qu'à chaque génération normal se fût mêlé au sang tératologique.
mment , si on avait agi sur les descendants de Lambert olburn comme on l'a fait pour ceux du premier ancon, ttier mauchamp, on aurait obtenu deux races humaines, carapace cutanée, l'autre sexdiçitaire. Mais ici la séa fait défaut et le sang exceptionnel, dilué à chaque 1 mariage, a dû s'épuiser rapidement.
- L'homme ne se soumet guère lui-même à la sélection, plique avec tant de succès aux animaux et aux plantes, oduit donc pas dans son espèce les variations extrêmes >tient ailleurs. Ainsi s'explique bien aisément pourquoi [tes de variation sont moins étendues chez lui que chez s domestiques ou cultivées. Mais si, pour un motif quel- , il s'applique le procédé de la sélection, le résultat ne pas attendre. En mariant les plus grandes femmes aux de leur garde, Frédéric-Guillaume et Frédéric II avaient Postdam une véritable race distinguée par sa haute taille, ice un duc de Deux-Ponts, qui imita les souverains de la , obtint le même résultat.
t une autre cause qui contribue puissamment à rese chez l'homme l'étendue de la variation. G'est le pou-
« voir que lui donne son intelligence de se soustraire en partîi ^ux actions de milieu. Partout il lutte autant qu'il le peut contre les influences du dehors capables de déranger Téquilibre qui fait son bien-être. Sous les tropiques, il s'ingénie pour échapper à la chaleur ; sous le cercle polaire, il perfectionne ses moyens de chauffage ; s'il émigré, il transporte avec lui, autant que possible, ses mœurs, ses habitudes et redouble de soins pour lutter contre le milieu nouveau. Il n'y a rien d'étrange à le voir réussir à neutraliser dans une certaine mesure les influence» modificatrices du monde extérieur.
XI. — Mais le milieu ne perd pas ses droits pour cela ;' quoique amoindrie, son action n'en est pas moins réelle. C'est là vmt mit que permet d'affirmer ce qui se passe dans nos grande» colonies d'outre-mer. Là, chaque grande race européenne est pour ainsi représentée par des sous-races dérivées et variant selon la localité. Les îles du golfe du Mexique, l'Amérique dii Nord et du Sud, l'Australie elle-même si récemment colonisé» ont, dès à présent, leurs races propres dont quelques-unes sont remarquablement caractérisées.
Ne pouvant entrer ici dans le détail de tous ces faits de transformation, je me borne à indiquer quelques-uns de ceux qui ont été constatés aux Etats-Unis. On sait que la race anglaise ne s'y est guère implantée sérieusement qu'à l'époque des migrations puritaines, vers 1620, et de l'arrivée de Penn, en 1681. Deux siècles et demi, douze générations au plus, nous séparent de cette époque ; et pourtant, l'Anglo-Américain, le Yankee, ne ressemble plus à ses ancêtres. Le fait est tellement frappant que l'éminent zoologiste Andrew Murray, cherchant à rendre compte de la formation des races animales, ne trouva rien de mieux que d'en appeler à ce qui s'est passé chez l'homme aux Etats-Unis.
Les détails précis ne manquent pas d'ailleurs à ce sujet et sont attestés par une foule de voyageurs, par des naturalistes, par des médecins. Dès la seconde génération l'Anglais créole de l'Amérique du Nord présente dans ses traits une altération qui le rapproche des races locales. Plus tard la peau se dessèche et perd son coloris rosé ; le système glandulaire est réduit au minimum ; la chevelure se fonce et devient lisse ; le cou s'effile ; la tête diminue de volume. A la face, les fosses temporales s'accusent ; les os de la pommette deviennent saillants; les cavités orbitaires se creusent ; la mâchoire inférieure devient massive. Les os des membres s'allongent en même temps que leur cavité se rétrécit, si bien qu'en France et en Angleterre on fabrique pour les Etats-Unis des gants à part dont les doigts sont exceptionnellement longs. Enfin chez la femme, le bassiûf par ses proportions, se rapproche de celui de l'homme.
Ces changements sont- ils les signes d'une dégénéresceû^ déjà accomplie, et d'une extinction prochaine, comme le prétend Knox? Je crois à peine devoir répondre à cette assertion. Nouf
connaissons tous assez d'Américains et d'Américaines pouf savoir que, pour s'être modilBé, le type physique n'a pas baissé dans l'échelle des races ; et la grandeur sociale des Etats-Unis, les merveilles qulls accomplissent, l'énergie avec laquelle ils traversent les plus rudes crises prouvent qu'à tous les points de vue la race Yankee a gardé son rang. C'est tout simplement une race nouvelle façonnée par le milieu américain, mais qui est restée la digne sœur de ses aînées européennes et les dépassera peut-être un jour.
Le Nègre transporté dans îes mêmes contrées a subi aussi des changements remarquables. Son teint a pâli, ses traits ont gagné, sa physionomie s'est modifiée. « Dans l'espace de cent cinquante ans, nous dit M. Elisée Reclus, il a, sous le rapport de l'apparence extérieure, franchi un bon quart de la distance qui 16' séparait des Blancs. » L'appréciation de Lyellest à jpeu près la même. De plus, en visitant deux églises de Nègres, à Savannah, il a constaté que l'odeur si caractéristique de la race ne s'y faisait nullement sentir. Une longue expérience médicale à la Nouvelle-Orléans a montré au D' Visinié que le sang du Nègre créole avait perdu l'excès de plasticité qu'il présente en Afrique. Ajoutons avec MM. Reiset, de Lisboa, etc., avec Nott et Guddon eux-mêmes, que chez le Nègre l'intelligence a grandi en même temps que le type physique se modifiait, et il faudra bien reconnaître qu'il s'est formé aux Etats-Unis une sous-race nègre dérivée de la race importée.
Xll. — Ainsi le Blanc d'Europe et le Nègre d'Afrique, arrivés dans ce milieu également nouveau pour eux, se sont tous deux modifiés. Mais il y a plus : tous deux, selon M. Reclus, dont la témoignage est confirmé par celui de l'abbé Brasseur de Bourbourg, se rapprochent des races indigènes. Ces deux écrivains sepablent admettre qu'au bout d'un temps donné et quelle que soit leur origine, tous les descendants des Blancs ou des Nègres immigrés en Amérique seront devenus des Peaux-Rouges.
Pour que deux observateurs aussi intelligents arrivent sur une (peslion pareille à une conclusion identique et certainement fort inattendue, il faut que les faits parlent haut. Toutefois ils en ont forcé la signification, faute de s'être rendu suffisamment compte de la nature du problème. Que le Nègre et le Blanc remplacent quelques-uns de leurs traits, de leurs caractères, par des traits, par des caractères analogues à ceux des indigènes, il n'y a là rien que de fort naturel. Soumis à l'action du milieu qui a façonné les races locales, ils ne peuvent qu'en subir Tempremte dans une certaine mesure. Mais ils ne se confondront pour cela ni avec elles ni entre eux, pas. plus que le Blanc transporté en Afrique ne deviendra jamais un vrai Nègre, pas plus aue les descendants européens d'un Nègre ne seront jamais ae vrais Blancs.
Cette impossibilité pour une race, de se transformer en une autre, est souvent opposée à titre d'objection à la doctrine
monogéniste. Elle est pourtant la conséquence naturelle des phénomènes dont j'ai essayé de donner une idée succincte, et s'explique aisément. Toute race est une résultante dont le» composantes sont, d'une part l'espèce elle-même, et d'autre part la somme des actions modificatrices qui ont produit la déviation du type. On ne peut séparer l'un de Vautre ces deux éléments, et les races marronnes nous ont appris jusqu'à quel point pouvait aller la fusion. Toute race déjà assise, transportée d!ans le milieu
3ui en a formé une autre, se rapprochera sans doute de cette ernière; mais elle gardera en partie sa première empreinte, comme l'ont fait les arbres fruitiers de Van Mons, les chiens sauvages de Martin de Moussy.
Voilà ce qui se passerait même entre races primaires détachées directement du type primitif, et n'ayant subi que l'action d'un seul milieu bien déterminé. Mais, quand il s'agit du Nègre et du Blanc, la question est bien plus complexe. Ces deux types extrêmes représentent le dernier produit de deux séries d'actions séculaires dont la diversité, la multiplicité sont indiauées par les stations géographiques elles-mêmes. L'Europe et l Afriaue tropicale leur ont donné, si l'on peut s'exprimer ainsi, la aemière façon ; mais ils avaient été ébauchés bien avant d'atteindre leur habitat actuel. En les transposant, on ne soumet donc chacun d'eux qu'à une partie des influences qui ont façonné l'autre, et par conséquent il ne saurait y avoir jamais échange complet âe caractères.
XIII. — Sans nier d'une manière absolue l'action du milieu sur l'homme, la plupart des polygénistes lui refusent le pouvoir de donner naissance à des races nouvelles. A l'appui de leur négation, ils invoquent la persistance de certains types pendant un laps de temps considérable, et insistent principalement sur les faits empruntés à l'Egypte. Je joins ici bien volontiers mon témoignage au leur. Il est très-vrai que les peintures et les sculptures égyptiennes montrent chez les habitants de la vallée du Nil un type, ou mieux des types remarquablement uniformes; et, quiconque a visité ces contrées, a certainement été frappé comme moi de l'extrême ressemblance des populations actuelles avec les populations passées.
Mais, quelles raisons l'homme delà vallée du Nil aurait-il eues de varier? quelle cause autre que le croisement aurait pu déterminer une modification quelconque dans ses caractères physiques? Dans cette région exceptionnelle à tant d'égards, rien n'a changé depuis les temps historiques, ni la terre, ni le ciel, ni le fleuve; les mœurs, les habitudes, la vie journalière, sont restées ce qu'elles étaient au temps des Pharaons ; l'Egyptien va jusqu'à se servir, de nos jours d'ustensiles parfaitement pareils a ceux qu'employaient ses ancêtres il y a cinquante ou soixante siècles.
En Egypte, toutes les conditions d'existence, par conséquent, toutes les actions de milieu sont donc aujourd'hui les mêmes que
dans les temps reculés dont les monuments ont conservé lliistoire. Bien loin de tendre à modifier la race déjà assise, elles n'ont pu que la stabiliser de plus en plus. Dans Tordre d'idées que je défends, ce qui serait inconcevable, c'est que le type égyptien eût changé.
La persistance de ce type, loin d'être une objection à la manière dont je comprends l'action du milieu, la formation et le maintien des races, en est la confirmation.
XIV. — En résumé, comme toutes les espèces animales et végétales , l'espèce humaine est variable dans une certaine mesure; comme les animaux et les plantes, l'homme a ses variétés et ses races, apparues et formées sous l'action des mêmes causes.
Dans le règne humain, comme dans les deux autres règnes organiques, les causes premières de la variation sont le milieu mérédité.
Dans les phénomènes de cet ordre, le milieu joue le rôle de régulateur suprême. Agent de modification s'il varie, il devient agent de stabuisation, s'il reste constant.
Dans l'un et l'autre cas, son action a pour résultat Tharmonisation des organismes et des conditions d'existence.
L'hérédité, conservatrice par essence, devient par cela même agent de variation lorsqu'elle transmet et accumule des actions de milieu modificatrices.
XV. — Et maintenant il est facile de comprendre, dans ce qu'elle a de général, la formation des races humaines.
L'homme a d'abord sans doute peuplé son centre d'apparition et les contrées immédiatement voisines. Puis il a commencé iïmmense et multiple voyage qui date des temps tertiaires et dure encore aujourd'hui. Il a traversé deux époqiies géologiques; il en est à sa troisième. Il a vu le mammouth et le rhinocéros prospérant en Sibérie, au milieu d'une riche faune; tout au moinSy il les a vus chassés par le froid jusque dans le midi de l'Europe; il a assisté à leur extinction. Plus tard, lui-même a repris possession des baren-lands; il a poussé ses colonies jusque dans le voisinage du pôle, peut-être jusqu'au pôle lui-même, en même temps qu'il envahissait les sables et les forêts des tropiques, atteignait l'extrémité des deux grands continents et peu* plait tous les archipels.
Depuis bien des milliers d'années, l'homme a donc subi l'action de tous les miheux extérieurs que nous connaissons, celle de milieux dont nous pouvons tout au plus nous faire une idée. Les divers genres de vie auxquels il s'est livré, les diff'érents degrés de civilisation auxquels il s'est arrêté ou élevé, ont encore diversifié pour lui les conditions d'existence. Etait-il possible qu'U conservât partout et toujours ses caractères primitifs?
L'expérience, l'observation, conduisent à une conclusion tout opposée.
OE QUATREFAQBS. 13
En voyant l'Anglo-Saxon de nos jonrs, bien que protégé par toutes les ressources d'une civilisation avancée, subir raction du milieu américain et se transformer en Tankee, il nous faut admettre qu*à chacune de ses grandes étapes, lliomme soumis à des conditions d'existence nouvelles, a dû sliarmoniser avec elles, et pour cela se modifier. Chacune de ces stations princi-
Eales a nécessairement vu se former une race correspondante, es caractères primitifs, ainsi atteints successivement, se sont inévitablement altérés de plus en plus, en raison de la longueur du voyage et de la différence des milieux. Parvenus au bout de leur course, les petits-fils des premiers émigrants n'avaient ce^ tainement conservé que bien peu des traits de leurs ancêtres.
Le type humain primitif a probablement présenté, pendant un temps indéfini, ses caractères originels âiez les tribus qui restèrent attachées au centre d'apparition de notre espèce. Quand vint l'époque glaciaire qui, selon toute apparence, rendit inhabitable la première patrie de l'homme, ces tribus durent émigrer à leur tour. Dès lors, la terre n'eut plus d'autoeiihones; elle ne fut peuplée gue de colons. En même temps, l'action modificatrice des milieux pesa sur les derniers venus qui, eux aussi, se transformèrent.
A partir de ce moment, le type primitif de l'homme a été perdu ; l'espèce humaine n'a plus été composée que de race», toutes plus ou moins différentes du premier modèle.