‹ L'espèce humaineChapitre 68 sur 160 · CARACTÈRES GÉNÉRAUX · texte numérisé non relu

CARACTÈRES GÉNÉRAUX

-qu'éveiller le souvenir de ce aue nous voyons chaque jour. L'énorme arcade surcillère de rliomme de Néanderthal elle-même ne peut dissimuler le caractère tout humain de ce crâne exceptionnel, sur lequel je reviendrai tout à l'heure.

Dans toutes les races fossiles on retrouve le caractère essentiellement humain de la prédominance du crâne sur la face. Chez elles comme chez nous, la boite osseuse destinée à contenir le cerveau s'allonge et se rétrécit ou se raccourcit en s'élargissant, se surbaisse ou s'élève ; mais toujours elle conserve une capacité comparable à celle des crânes de nos jours. Dans le crâne de Néanderthal, dont on a dit qu'il était le plus bestial connu, la capacité crânienne calculée par des savants qui certes ne cherchaient pas à l'exagérer, s'élève à 1220 centimètres cubes. Pour M. SchaafThausen lui-même, elle est égale à celle des Malais et supérieure à celle des Hindous de petite taille. Dans le crâne brésihen de Lagoa Santa, elle est de 1388 centimètres cubes.

Chez le grand vieillard de Gro-Magnon elle atteint selon H. Broca 1590 centimètres cubes ; elle dépasse de 119 centimètres cubes la moyenne obtenue par le même savant sur 125 crânes parisiens du xix^ siècle.

Nous pouvons donc avec certitude appliquer à l'homme fossile que nous connaissons les paroles de Huxley. Pas plus aux temps Quaternaires que dans la période actuelle, « aucun être intermécliaire ne comble la brèche qui sépare l'homme du Troglodyte. Nier l'existence de cet abîme serait aussi blâmable qu'absurde. »

Le savant éminent qui a écrit cette phrase, n'en saisit pas moins toutes les occasions qui se présentent pour signaler, dans diverses races humaines, ce qu'on appelle des traùs, des carac» teres simiens, Y a-t-il là chez Huxley une contradiction regrettable? Evidemment non. Chez lui, comme chez d'autres vrais savants, ce n'est qu'un abus de langage contre lequel j'ai déjà protesté. Appartenant à la race blanche qui leur sert naturellement de norme, préoccupés des similitudes anatomiques trèsréelles qui existent entre l'homme et le singe, ils comparent 'Constamment et uniquement, d'une part le Blanc, de l'autre l'anthropomorphe. Ils oublient que les oscillations des caractères ^morphologiques f résultats inévitables de la formation des races humaines, doivent nécessairement tantôt accroître, tantôt diminuer quelque peu la distance qui sépare ces deux termes; ils se laissent aller à employer ces expressions figurées, que je lais- '^erais passer sans peine, si elles n'étaient parfois prises à la lettre ^volontairement ou involontairement. On sait que le savant ^mglais, lui-même, a dû protester énergiquement contre les conséquences tirées de ses paroles ou de ses écrits.

De l'aveu de Huxley, les oscillations ne sont jamais assez étendues pour amener la confusion. Le caractère humain ne fîhange donc pas de nature ; il ne devient pas simien. Les osciliations dont je parle se présentent parfois sur le même indi^

vidu, jusque sur le même os. Chez le vieillard de Gro-Magno» dont je parierai plus loin avec quelque détidl, le fémur est à la fois le plus l6Lrge et le plus épais que M. Broca ait mesuré chez rhomme et nous en avons trouvé de plus volumineux encore. Or, <^ez ie Chimpanzé, ce même os est plus large et beaucoup pl«s mince. Ëst-il permis pour cela de dire que le fémur des Èyzies est d*ime part simien^ et d'autre partp&^ qu humain?

En définitive, ce qui reste acquis, c'est la conclusion de Huxley, que je citais tout^-rheure. Les croyants k Vhomme pitàécoïde doivent se résigner à le chercher ailleurs que chez les seules races fosâiies que nous connaissions, et à recourir encore à rinoonnu. Il en est qui n'acceptent pas sans murmure cette nécessijté, et qui protestent au nom de la philmopMe. Laissonshe» dire, contents d'avoir pour nous l'expérience et l'observation.

Vin. — Envisagées au point de vue de la forme générale du crâne, tontes les races fossiles se rapportent à deux t3rpes fondamentaux: l'un franchement dolichocéphale, l'autre passant progneasîvenient de la mésaticéphalie à une brachycéphalie trèsprononcée.

De vives discussions se sont élevées il y a quelques années pour décider lequel de ces deux types avait précédé 1 autre. Cette questioQ se rattachait eUe-même à un ensemble d'idées générales q«e l'on peut désigner sous le nom de théorie vumgoloïde.

▲ ia suite de fouilles &ites dans d'anciennes tombes et quelones dofanens. Serres avait annoncé en 1854 que des habitants oe la France comptaient des Mongols parmi leurs ancêtres. Bien auparavant plusieurs savants Scandinaves, entre autres S. Nilsson, Retzios, Escbricht, etc., avaient rapproché des Lapons, c'est-à-dire d'une race Finnoise, les individus à tête globuleuse rencontrés dans les sépultures néolithiques et dans les tourbièies de la Scanie. M. Pruner Bey, reprenant ces premières conceptions avec les données récemment acquises sur l'ancienneté de l'homme, formula peu à peu tout un corps de doctrine remarquable par sa simplicité et par le jour qu'il semblait jeter sur tout le passé de nos populations.

Pour l'éminent anthropologis te, il existe encore de nos jours une vaste formation humaine qu'il désigne sous le nom de mongoloîde^ parce qu'elle lui paraît se rattacher à certains égards au type mongol proprement dit, tout en conservant un certain nombre de caractères qui la rapprochent des races blanches. Cette grande race, telle que l'entend M. Pruner Bey, occupe la plus grande partie du nord de l'ancien continent et s'étend jusqu'en Amérique. Elle est d'ailleurs représentée au centre et dans le midi de l'Europe par divers groupes plus ou moins isolés, tels que les Basques. Certaines populations historiques comme les Ligures hri ont appartenu. Tout indique donc qu'elle occupait jadis l'Europe entière. Or elle-même descendrait de la race primitive Ïiaternaire que font connaître les têtes fossiles trouvées par • Dupont à Furfooz dans la vallée de la Lesse. La parenté, la

DOLIGEOCJÊPflALEâ £T BJiÂCHYCËPHÂLES 223

filiation dont il s'agit paraissent à M. Pruner Bey attestées par les formes^énérales de la tête et par ses proportions qui, dans toutes ces races, se rapprochent plus ou moins de la brachycéphalie.

 ces vues générales on apposait Texistence des crânes trouvés dans le Néanderthal en Prusse, dans la caverne d'Engis en Belgique, dans les tufs de La Deoiise en Auvergne, dans le loess du Rhin à Eguisheim en Alsace. Toutes ces tètes sont dolichocéphales. On les disait plus anciennes que celles de Furfooz. Mais, à ce moment, il existait au sujet de presque tous ces ossements des doutes de nature diverse qui pouvaient paraître légitimes, et la théorie de M. Pruner Bey n'en conquit pas moins de nombreux et sérieux disciples. En écrivant en 1875 mon Rap^ Pwtsur l& progrès de r anthropologie^ je crus devoir attribuer A antériorité au type brachycéphale, tout en faisant des réserves Ibnnelles en faveur surtout du crâne d'Eguisheim. La découverte de Cro-Maçnon, dans le Périgord, vint montrer en outne bientôt combien il fallait se garder encore de conclusions trop hâtées. En présence de ces grands dolichocéphales, incontestablement antérieurs aux hommes de la Lesse, il était évident que la théorie mongoloïde devait subir de sérieuses modifications et Je n'hésitai pas à le reconnaître.

Depuis cette époque, de nouvelles découvertes ont enrichi la science et bien des points ont été éclaîrcis. Les anciens Uts de la Seine, étudiés avec une sagacité remarauable par M. Belgrand^ Ont fourni un cAronoTTî^^c relatif dont M. Hamy a su compren- <ire les indications. Le travail présenté par lui* au congrès de Stockholm ne peut laisser de doute. Jusqu'à ce jour le type dolichocéphale s'est montré seul dans les graviers du fond de la plaine de Grenelle. Il y est représenté par la race de Canstadt. Il reparait sous la forme de race de Cro-Magnon dans les ciUuvtonSy au niveau et au-dessous des blocs erratiques, à 3 et 4 mètres de profondeur. C'est seulement au-dessus, à 2"50 et 1">40 de profondeur, que se montrent les tètes se rapprochant plus ou moins de la brachycéphalie.

La superposition et par conséquent la succession des types est ici évidente. Sommes-nous autorisés pour cela à regarder les dolîchocéphdes comme ayant précédé partout les brachycéph'ales? Peut-être doit-on conserver encore quelques doutes à cet éçard. Quelques fragments appartenant probablement au dernier type ont été recueillis à Glichy, bien peu au-dessus d'une calotte crânienne de la race de Canstadt, et la belle tète de Nagy- Sap en Hongrie a été retirée d'un loess bien csu'actérisé, mais dont l'âge ne paraît pas avoir été déterminé.

Peut-être, quand de nouveaux faits seront venus lever les derniers doutes, en arrivera-t-on à reconnaître que les deux types sont arrivés à peu de distance l'un de l'autre sur les terres qui devaient un jour être l'Europe; mais jusqulci tout milite en faveur de l'antériorité des dx)lichocéphales. En Amérique, le seule crâne fossile connu conduit à la même conclusion.

Quoi quil en soit, la théorie mongoloïde dans ce qu'elle a ea d'absolu ne saurait désormais être acceptée. On ne peut réunir dans le même groupe et regarder comme étant de même race, rhomme de Gro-Magnon et celui de Furfooz, Mais la conception de M. Pruner Bey n'en reste pas moins vraie en partie ; et l'honneur d'avoir rattaché les populations vivantes aux populations fossiles ne saurait être disputé à cet éminent anthropologiste. Toutefois ce qu'il a dit d'une seule race doit être attribué à plusieurs. Les peuples de l'Europe occidentale tiennent à l'époque quaternaire, non par une racine unique, mais au moins par six et peutrêtre davantage.

IX. — Distribuer méthodiquement les diverses races d'une espèce n'est jamais chose aisée. La difficulté se fait très-vivement sentir lorsqu'on étudie les races humaines vivantes ; elle grandit encore quand il s'agit des races fossiles. Les matériaux lussent-Us aussi abondants qu'ils sont rares, on n*a plus l'individu entier et on ne peut songer à appliquer la méthode naturelle : on est forcé de s'en tenir à une Classification systématique. C'est ce que nous avons dû faire, M. Hamy et moi; et sans partager les idées absolues émises autrefois par Retzius, nous avons pris la forme générale du crâne pour point de départ de notre classification. En agissant ainsi, nous n'avons du reste fait qu'imiter les paléontologistes dans leurs études des fossiles animaux.

Nous avons déjà vu que les considérations tirées de cette forme conduisent à partager les hommes fossiles en deux groupes, l'un dolichocéphale, l'autre brachycéphale. C'est évidemment au premier que se rattacherait le crâne de Lagoa Santa qui doit, selon toute apparence, devenir le type d'une race distincte. Mais les documents relatifs à ce fossile sont encore trop incomplets pour que je puisse m'y arrêter dans un résumé aussi succinct que celui-ci.

Dans les deux groupes fondamentaux des différences existent à côté du caractère commun. Dans le premier, ces difTérences sont très-grandes et très-accusées; elles le' sont généralement moins dans le second. Aussi avons-nous distingué nettement les deux types dolichocéphales, tandis que nous réunissons dans le même chapitre et comme en une sorte de famille, au moins une partie des races brachycéphales.

On peut adresser certains reproches à cette nomenclature, et nous l'avons bien senti. Nous avons parfaitement compris que la tête de la Truchère est aussi distincte de celles de Furfooz que le crâne de Néanderthal l'est de celui de Gro-Magnon. Mais, d'une part, cette tête est le terme extrême d'une série graduée dont il nous semblait difficile de la détacher ; d'autre part, ce fossile, au moment où nous écrivions, était entièrement isolé. Encore aujourd'hui il ne s'est montré de nouveau qu'aux temps de la pierre polie. Tout en lui faisant une place dans notre cadre, nous n'avions pas voulu écarter, d'une manière absolue, la pensée d'un cas individuel.

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