CHAPITRE XXVI
RACE DE CANSTÀDT.
1. — Le nom de celte race est celui du village près duqud fut trouvé le premier fossile humain. En 1700, le duc Eberhard Ludwig de Wurtemberg faisait fouiller un oppidum romain aux environs de Stuttgard. One portion de voûte crânienne d'homme fut recueillie au milieu de nombreux ossements d'animaux. Mais la géologie, la paléontologie, étaient encore à naître ; et la nature de ce précieux fragment fut méconnue jusqu'au moment où Jaeger, en 1835, y vit un argument en faveur de la coexistence de l'homme et des grands mammifères éteints. En l'étudiant de près, grâce a l'obligeance de M. Fraas, nous avons pu, M. Hamy et moi, le rattacher sans peine au fameux crâne de Néanderthal.
IL — Celui-ci a été découvert, en 1857, dans une petite caverne aux environs de Dusseldorf. Le squelette était entier. Malheureusement, les ouvriers qui le rencontrèrent, brisèrent et dispersèrent ces ossements dont une partie seulement fut sauvée parle docteur Fuhlrott. Présentés la même année au congrès de Bonn, ils y devinrent le sujet d'études et de discussions qui se sont longtemps prolongées. M. SchaafFhausen , quoique allant parfois lui-même au-delà de la réalité, s'était placé tout d'abo]rd sur le vrai terrain. Pourtant quelques anatomistes Voulurent voir, dans cet individu, une espèce spéciale et même un genre nouveau. Surtout on le regarda comme intermédiaire entre l'homme et les singes, et l'on trouve encore, çà et là, des traces de ces interprétations.
Ces exagérations n'ont eu d'autre cause qu'un trait, extrêmement frappant, il est vrai, présenté par cette calotte crânienne- Chez l'homme de Néanderthal, les sinus frontaux ont pris un développement exceptionnel, et les arcades surcillères, pres<ni6 confondues sur le milieu de la glabelle, forment une saillie de» plus étranges au-dessus de l'orbite. On n'a pas manqué d'assimiler cette conformation aux crêtes osseuses que les singes anthro-
CRANE DE NÉANDERTHAL 227
pomorphes présentent au même endroit. Puis, partant de cette donnée, on s'est efforcé de trouver, dans le reste du crâne, des caractères en harmonie avec ce trait simien. On a insisté sur son peu de hauteur, sur sa forme allongée, sur la saillie de sa région occipitale, etc.
Avec un peu de bonne volonté, et tant qu'on l'a comparé seulement aux têtes modernes regardées comme normales on a pu faire de l'homme de Néanderthal une sorte d'être à part. Mais, peu à peu, on a rapproché de ce type d'autres crânes également fossiles. Bien plus, sur divers points de l'Europe, on a signalé dans les dolmens, dans des sépultures moins anciennes, chez des personnages historiques et jusque sur des individus actuellement vivants, ces caractères déclarés uniques trop à la hâte. Alors il a bien fallu reconnaître que l'homme de Néanderthal appartenait à une formation franchement humaine, à une race, dont il exagérait seulement certains traits.
Cette race n'en est pas moins remarquable et parfaitement caractérisée. Chez tous les individus de sexe masculin on trouve plus ou moins accentuées les saillies surcillères qui ont pris chez l'homme de Néanderthal un si singulier d veloppement. Le front étroit et bas parait encore plus fuyant par suite de ce contraste. La voûte crânienne est très-surbaissée. Assez régulière dans ses deux tiers antérieurs, elle se relève au-delà sur l'écaillé occipitale et se prolonge en arrière. L'ensemble du crâne est relativement étroit, et nous avons déjà vu que l'indice céphalique descend à 72. Tous les os en sont remarquables par leur épaisseur, qui dans le crâne d'Eguisheim atteint 11 millimètres. Quelques-uns de ces traits s'atténuent dans le crâoe féminin. Les bosses surcillères disparaissent presque entièrement; la saillie de l'occipital, et surtout le relèvement de son écaille supérieure, sont bien moins marqués ; l'indice céphalique remonte de un ou deux centièmes ; mais l'applatissement de la voûte et les autres caractères persistent.
Le crâne de Néanderthal et tous ceux que l'on peut rattacher trec lui au type de Canstadt sont incomplets et manquent de fcce. Une seule tète, dont l'âge n'est malheureusement pas déterminé avec certitude, permet de combler cette lacune. C'est celle de Forbes Quarry, des environs de Gibraltar. Chez elle le oène, le front rappellent entièrement ce que nous venons d'infimer; des ori>ites énormes et presque circulaires, dont l'indice 8'élève à 68, 83, répondent bien à ce qui en reste sur le crâne de Néanderthal, et masquent par leur bord externe la région A temporale. Au-dessous , les os malaires descendent presque i| verticalement; les os du nez sont saillants; l'orifice nasal est largement ouvert ; le maxillaire supérieur est sensiblement prognathe ; enfin l'arcade dentaire dessine un fer à cheval rétréci en arrière. L'ensemble est rude et massif. Une face récemment découverte par M. Piette dans la grotte de Gourdan et que M. Hamy décrira prochainement est venue confirmer le rappro-
chement que nous avions établi entre la tète de Forbes Quarry et les autres restes de la race de Ganstadt. Trouvée dans les couches inférieures de la grotte, associée à des sQex du type du Moustier, cette pièce reproduit avec quelque adoucissement le» caractères que nous venons d'indiquer. La mâchoire inférieure rappelle celle d'Arcy.
bi Ton joint à ces caractères ceux que fournit la célèbre mÔL— rhoirc de la Naulette, on doit ajouter que Thomme de Ganstadt avait le menton très-peu marqué, et que le bas du visage dépassait parfois ce que présentent sous ce rapport la plupart des crànos de Nègre guinéen. Mais les rechercnes de M. Hamy oixt montré que le singulier maxillaire découvert par M. Dupont nVtait, lui aussi, que la réalisation exagérée d*un type que Ton retrouve ailleurs considérablement adouci.
En somme le cràne et la face de Thomme de Ganstadt devaient présenter habituellement un aspect étrangement sauvage.
Le corps parait avoir été en harmonie avec la tête. Les quelques os dos membres conservés plus ou moins intacts indiquent une taille de 1** 68 à i** 73 seulement ; mais les proportions en 9ont athlétiques. Ils sont très-épais relativement à leur longueur, et les saillies* les dépressions servant aux attaches musculaires sont remarquablement développées. Ajoutons que le tibia, extrait d une carrière de Clichy par M. Bertrand, a présenté la forme aplatie que Ton a désignée par répithète de platycnémtque et que les o6tes du squelette de Néanderthal étaient sensiblement plus arrondies que d ordinaire.
Ul. — Jusqu^à ce jour la race de Ganstadt est incontesta- Momont la race eurv^péonne la plus ancienne. Elle a disputé le sol aux grands mammifère éteints, au mammout, au rhinocéros tiohonnus« à Tours et à lliyène des cavernes. Elle appartient donc aux premiers temps* de Tépoque aaatemaire. Pour M. î^^haalThausen* elle remonterait bien plusnaut encore, et ne serait autre chose que lliomme tertiaire survivant à la dernière rt^v\UutivM\ gvolo^que.
mx^uièw de wnr» Mais j*ai dît plus haut comment il est permis de |yM\><or que l'homme a suivi en Europe les srands mammi-
\K^ SsMut IV\M, ceux de M«Mites\ï^rto. ceux surtoai de Thénay. uoUÙ^\l>iW que $<>$ pkviuîei^?L avenir seul pourra répondre at\\mvati\xNiU<M\t ou u^^tiwmeul à cette questioii.
V>JUM quM fr^\ ïoit. Wi w«ste$ de lîudustne humaine accusent ^W* Uns i^r^^uWr^ tcttïp$ qua;ensjÙKs un progrès bien marqué.
RAGE DE GANSTADT 229
L^outillage et l'armement se sont accrus et perfectionnés. Les andouillers du cerf, les mâchoires de Tours ont été façonnés en armes ou en outils ; aux râcloirs, aux perçoirs, dont les formes sont de plus en plus accusées, se joignent les couteaux, les ciseauxy les marteaux emmanchés; les haches, hien plus volumineuses, tantôt relativement minces, planes d'un côté, retouchées de Tautre, tantôt épaisses, rudement taillées des deux côtés, avec ou sans talon, se rattachent aux types momtiérien et acheulém de M. de Mortillet ; elles prennent des formes arrêtées qui permettent d'y reconnaître diverses modifications caractérisant certaines localités; la flèche a grandi; la lance est devenue nne arme redoutable. Au milieu des plus basses alluvions Quaternaires on rencontre de petits amas de coscinopora globtuaris et autres petits fossiles de la craie, tous percés naturellement ou artificiellement. Le seul moyen d'expliquer cette disposition est de regarder ces polypiers, ces coquilles comme ayant formé jadis des colliers ou des hracelets dont le lien a disparu. Ainsi le goût de la parure, si développé chez les sauvages modernes, se manifeste dès cette époque.
Si Ton compare ces industries, bien modestes encore, avec ce oui existe aujourd'hui, on peut se faire une idée approximative ue ce qu'était la race de Ganstadt, alors qu'elle occupait peutêtre l'Europe , dans les premiers temps quaternaires. Avec M. Lartet nous retrouverons dans les lances en obsidienne de la Nouvelle-Calédonie les pointes en silex des bas niveaux de la Somme ; la hache de certains Australiens nous rappellera comme à sir Charles Lyell la hache d'Abbeville. C'est de ces derniers et des Boschismans que je serais tenté de rapprocher l'homme de Néanderthal et ses pareils. Comme eux, il semble avoir mené le plus souvent une vie errante. On ne lui connaît que peu de demeures ou de lieux de rendez-vous, comme la caverne de la Naulette. Rien ne semble indiquer qu'il eut des lieux de sépulture, comme nous en trouverons plus tard. Tout annonce d'ailleurs qu'il vivait uniquement en chasseur et rien ne permet de supposer qu'il ait connu l'agriculture, si remarquablement avancée chez certains Nègres mélanésiens.
IV. — A en juçer par la distribution géographique de» restes rencontrés jusqu à ce jour, la race de Canstadt, pendant l'époque qiiaternaire, occupait surtout les bassins du Rhin et de la Seine ; elle s'étendait peut-être jusqu'à Stangenâs, dans le Bohuslân; certainement jusqu'à l'Olmo, dans l'Italie centrale; jusqu'à Brux, en Bohême; jusqu'aux Pyrénées, en France; probablement jusqu'à Gibraltar.
Cette race n'est pas confinée dans les temps géologiques. L'attention éveillée par les caractères étranges du crâne de Néanderthal a fait entreprendre une foule de recherches qui ont rapidement tiré ce remarquable spécimen de l'isolement où il semblait d'abord devoir rester. MM. B. Davis, Busk, Turner, King, Carter Blake, Pruner Bey, Vogt, Huxley, Hamy, ont été plus
particulièrement heureux dans ces études et ont mis en lumière des rapports aujourd'hui généralement adoptés.
De cet ensemble de travaux, il résulte que le type de Canstadt, parfois remarquablement pur, parfois aussi plus ou moins altéré par les croisements, se retrouve dans les dolmens, dans les cimetières des temps gallo-romains, dans ceux du moyen-âge et dans les tombes modernes, depuis la Scandinavie iusqu'en Espagne, en Portugal et en Italie, depuis l'Ecosse et rlriande jusque dans la vallée du Danube, en Grimée, à Minsk et jusqu'à Orenbourg en Russie. Cet habitat comprend, on le voit, l'ensemble des temps écoulés depuis l'époque quaternaire jusqu'à nos jours, et l'Europe tout entière.
M. Hamy a justement fait remarquer qu'il existe probablement dans l'Inde, au milieu des populations refoulées par l'mvasion Aryane, des représentants du type Néanderthaloïde. Toutefois pour les retrouver avec certitude il faut aller jusqu'en Australie. Nos études ont confirmé sur ce point le résultat de celles de Huxley. Parmi les races de cette grande lie , il en est une répandue surtout dans la province de Victoria, aux environs de Port-Western, qui reproduit d'une manière remarquable les caractères de la race de Canstadt.
Enfin, la race de Canstadt a eu aussi des représentants en Amérique. Un des dessins publiés par MM. Lacerda et Peixoto ne peut laisser de doute à cet égard. Il représente presque toute la partie supérieure d'une voûte crânienne trouvée dans la province de Geara, et dont la ressemblance avec celle d'Eguisheitn est frappante. Malheureusement les savants brésiliens ne disent rien des conditions dans lesquelles ce précieux fragment était placé au moment de la découverte, et nous ignorons s'il s'agit d'un fossile ou d'un crâne datant de l'époque actuelle.
V. — L'ensemble des faits qu'il me faut résumer en quelques lignes soulève un problème important et conduit à une conclusion intéressante.
Et d'abord, sommes-nous en droit de rattache rethnologiquement les crânes plus ou moins Néanderthaloïdes, recueillis aux antipodes comme en Europe, à la race dont les bas niveaux quaternaires ont gardé les restes ? La reproduction de ce type n'est-elle pas purement accidentelle? Les plus anciens crânes eux-mêmes ne doivent-ils pas leurs caractères remarquables à quelque condition pathologique, à une simple déviation du développement normal, et en particulier à une soudure prématurée des os du crâne?
Ges diverses opinions ont été soutenues, et la dernière en particulier a eu quelques partisans. Elle reposait surtout sur l'état des sutures ossifiées du crâne de Néanderthal. Mais ces mêmes sutures existent sur la calotte crânienne de Ganstadt. Sur le frontal presque enfantin de La Denise, M. Sauvage a trouvé tous les traits du Néanderthal, bien que la suture médiofrontale elle-même subsistât encore en partie. Elle est entièrement ou-