CHAPITRE TROISIÈME Pnreire rerov th Bacikstay (Mat
La doctrine du Royaume, telle que nous l’avons esquissée, est encore loin d’avoir gain de cause. Pareille déclaration serait paradoxale, s’il fallait en croire la phraséologie pieuse. En effet, quel est le chrétien qui n’a pas, un jour ou l’autre, «avancé le règne de Dieu? » Cette expression sublime est employée avec une surprenante facilité ; chanter des cantiques dans un salon, donner « un traité, » assister à un culte du soir, c’est « travailler à l'avancement » du règne divin. Or, pour la plupart des gens qui parlent ainsi, cette locution n'offre aucune signification précise; ceux qui s’en servent veulent dire, simplement, qu’ils ont accompli telle action pour Dieu, prononcé telle parole en son nom. La notion du Royaume biblique n’effleure pas leur esprit.
Les fausses définitions du Royaume qui ont cours dans la chrétienté peuvent être classées sous l’une des rubriques suivantes : ou bien le Royaume est considéré comme pure-
que je sers, c’est de celui-là que je suis Roi! Servir, c'est régner. « La mort est le prix qui le met en possession du grand nombre, le sacrifice par lequel il les achète pour son Royaume (Aÿtpoy &vti roXÀA&v) (p. 442). La mort de Jésus n’est donc pas seulement la prémisse d’un raisonnement qui permet de conclure à la grâce de Dieu, « elle est l’acte de la
grâce elle-mêine. Parce que Christ sert et meurt, Dieu devient Roi » (p. 448).
ment eschatologique, ou bien il est regardé comme purement actuel.
10 Le Royaume purement eschatologique.
A tout moment, lés prédicateurs identifient le Royaume avec le ciel; ils emploient des raisonnements comme celuici : € Le Royaume est toujours proche, le Fils de l’homme est à la porte, car la mort peut à chaque instant nous surprendre » (1). Dans cette hypothèse, le dernier râle d’un agonisant est identifié avec l’apparition du Messie triomphateur sur les nuées, et le Royaume terrestre des prophètes est projeté dans un impalpable «au-delà, » dans un site qui n’a de nom dans aucune langue, et qu’on finit par identifier avec un état moral (2).
Pour éviter d'identifier le Royaume concret des Écritures avec les régions impalpables d’un indéfinissable inconnu, d’autres théologiens dépeignent le Royaume sous les couleurs du Millénium; dans ce système, le Royaume
(4) Conclusions d’un rapport de Ehrhard sur le Royaume de Dieu au point de vue de la dogmatique et de la prédication : « Allons vers les impénitents en leur disant : Amendez-vous, car le Royaume des cieux est proche! Si nous ne sommes plus sous l'empire des mêmes idées que les premiers chrétiens, cependant le Royawme est toujours proche, la mort peut, à chaque instant, nous placer en face des réalités éternelles. » (Conférences pastorales luthériennes).
(2) À la Société des traités religieux on trouve encore une feuille intitulée : « Sommaire de la Bible, » et dans laquelle on lit le paragraphe suivant : « Les livres du Nouveau Testament nous enseignent que Jésus-Christ, qui est Dieu au-dessus de toutes choses, fut envoyé sur la terre. Ils nous enseignent, de plus, que Jésus-Christ est venu pour racheter les âmes des siens, qu'il aimait d’un amour élernel, el qui par lui sont reçues en grâce el en paix auprès du Père, afin qu’étant adojtés comme ses enfants, ils pussent être faits hériliers, avec Christ, du Royaume de Dieu. » Si ce langage incompréhensible pouvait offrir un sens appréciable à quelque esprit candide, il arriverail au moins à la conclusion que le Royaume de Dieu s’identifie avec le ciel. Conclusion qui serait bien le mot du rébus, mais qui n’en constiluerait pas moins une erreur en soi.
des prophéties n’est qu’une parenthèse de mille années ‘ dans l’activité de Satan parmi les hommes; durant cette « trêve de Dieu, » le Messie sera présent sur la terre; puis, après l'armistice, l’esprit diabolique soufflera de nouveau, et toutes les nations se révolteront contre Jésus-Christ. Nous avons longuement montré, dans notre premier volume, pourquoi le millénarisme nous paraissait inacceptable.
A plus forte raison refuserons-nous d'identifier, purement et simplement, le Royaume avec l’État juif reconstitué. Cependant, il y a là une idée précise. — Mais que penser de ceux qui identifient le Royaume avec le Progrès? (1). Dans son commentaire sur saint Matthieu, Gratry écrit, à propos de l’Oraison dominicale : « Que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel, signifie : que le fini se retrempe dans sa source, et tende sans cesse vers l’infini. » Le fini tendant vers l'infini! Voilà bien, dans sa généralité vague, la conception contemporaine du progrès. — Empruntant leur langage au vocabulaire de l’histoire naturelle, les hommes de science déclarent qu’ils ont foi en l’Évolution ; mais, comme cette foi se réduit à la constatation que le présent est déterminé par le passé et détermine l’avenir (2), aussi longtemps que cet avenir n’est pas précisé, la formule de la prétendue loi du progrès pourrait être celle-ci : Tout ce qui existe, existe sous la forme du devenir; ou même : Ce qui est, est. — Quant aux hommes pieux, ils affirmeront que leur foi au progrès s’identifie avec la foi en la Providence, avec la conviction que Dieu dirige l’histoire.
(4) CF. Maury : Essai sur les origines de l'idée du progrès.
(2) Littré termine sa biographie de Comte par ces mots : « M. Comte mérite une grande place à côté des plus illustres coopérateurs de cette vaste évolution qui entraîna le passé et entraînera l'avenir. » La phrase. que nous avons soulignée constitue une Lapalissade.
« Le monde subsiste, écrit Secrétan, et dès lors le bien devra finir par prévaloir. » (Thèses soutenues à l'hôtel des Sociétés savantes, Paris 1893). Mais ce bien, sous quelle forme prévaudra-t-i1? Qu'est-ce que le triomphe du bien? Où et comment s’établira-t-il? La foi au progrès, même quand on la nomme foi à l'Évolution, foi en la Providence, ne peut être identifiée avec la foi au Royaume de Dieu. Car on ne nous indique pas quel serait le but du Progrès, et c’est ce but qui constituerait le Royaume. Et lors même qu’on voudrait définir le mouvement progressif du monde par cette expression synthétique : «préparation du Royaume, » encore faudraitil savoir en quoi consiste le Royaume, car la cause finale peut seule expliquer les termes antécédents d'un processus.
Ceux qui identifient le Royaume de Dieu avec le Progrès entendent bien parler de l’avenir (sans quoi leur langage serait incompréhensible), mais, par la force des choses, ils sont obligés de chercher, dans le présent, la réalité de ce Royaume. Ce Royaume cesse alors, nettement, d’être celui des prophètes; ce n’est plus que le règne de Dieu, la manifestation de sa royauté relative dans le monde actuel. Beaucoup de théologiens ne reculent pas devant une pareille substitution d’idées, et ceci nous amène à examiner l’erreur de ceux qui regardent le Royaume de Dieu comme une réalilé purement actuelle.
20 Le Royaume purement actuel.
Par la force même des choses, comme nous venons de le montrer, le Royaume en arrive à désigner les lois de la nature, ou la civilisation. Plusieurs adoptent la thèse chère aux catholiques romains, et ils identifient le Royaume avec l'Église (4). On écrit, par exemple : « Les espérances des
(1) « Le Royaume extérieur ne peut être autre chose que l’Église
prophètes, dégagées du vêtement grossier qui les recouvre, se montrent à nous brillantes de fraicheur et de vérité. Les faits ne sont-ils pas, ici, infiniments plus beaux que les rêves? » (Steeg : Le Messie d'après les prophètes). Mais les développements catholiques de la même idée ont plus de saveur : (Le véritable Royaume du Messie, c’est son Eglise ; il lui a donné des lois, une organisation déterminée; elle forme une société visible et extérieure; par conséquent, un royaume. Dans un sens large, ceux-là appartiennent à l'Église (visible), qui ont la vraie foi en Jésus-Christ et l’obéissance à son vicaire en terre, quand même leurs sentiments et leurs œuvres ne seraient point en harmonie avec leur croyance. Mais ceux-là seulement participent au bienfait de la Rédemption qui reçoivent la grâce à laquelle ils sont appelés, c’est-à-dire qui ne sont pas seulement appelés, mais encore justifiés, et ainsi rendus dignes d’être glorifiés. De là cette autre notion du Royaume de Dieu, envisagé comme la grâce même de Notre Seigneur opérant dans les justes » (Nouveau Testament traduit avec notes, par l’abbé Crampon, 1884).
On le voit, l’identification du Royaume avec l’Église aboutit à l'identification du Royaume avec les sentiments visible; l'identité de l’Église et du Royaume, dans sa période actuelle, est absolue » (Murisier : De l’idée du Royaume de Dieu sur la terre, 1862). Ou encore : « La base des espérances prophétiques était l’établissement d’un ordre de choses moral et religieux, émané de Dieu et dirigé par lui. Nous avons ici la prédiction la plus essentielle. Elle à trouvé son entier accomplissement dans l’élablissement du christianisme » (Dangler : Examen des citations messianiques). Ou encore : Je serai pour Jérusalem une muraille de feu tout à l'entour (Zacharie 2/5). « De telles paroles ne peuvent s'appliquer qu’à celle Jérusalem spirituelle sorlie de la Jérusalem terr-stre sous le noi d’Église du Christ » (Bible annotée). L'identitication de l'Église et du Royaume est complète en un passage comme celui-ci : « Si le prophète prédit de l'Église qu’en icelle
on ne fera mal à aucun, comment peuvent les magistrals sans offense de piété épandre sang humäin? » Calvin (Inst. IV, 20, 40).
d’un cœur pur (1). Pour d’aucuns, c'est la moralité. Un Malvert dira : « État de béatitude auquel parvient l’homme vertueux; lenirvana bouddhique » (Science et religion, p.76). Renan dira : «€ Le Royaume de l’âme, la Religion sans temple » (2). Ritschl dira : « Le souverain bien. »
(1) Dans son ouvrage, Église et Royaume de Dieu, À. Dorner essaye de conserver la Signification objective du Royaume, sans l'identifier avec l’Église, mais sans donner au mot son véritable sens. Cet essai ne nous parait pas heureux. Il est obligé de réduire l’Église au rôle d’un établissement culluel, afin d'attribuer au Royaume les fonctions qu'il dénie à l’Église. Par exemple, sur les 386 pages de son livre, 222 sont consacrées à l’Église, à ses fonctions culluelle, intellectuelle, elc. Puis il écrit : Nos considérations sur l'Église seraient terminées, si nous L'avions pas encore à définir sa posilion à l'égard de l’aclivilé morale de l'humanité (Rien que cela!). Il ajoute que l’Église ne peut « totalement ignorer » ce domaine immense; seulement, elle n’agira pas directement sur ce domaine, mais par l'intermédiaire des chréliens, sans quoi elle renoncerait à sa mission particulière, qui est religieuse, et qui lui interdit l'accès du domaine moral sinon dans la mesure où il est fondé sur la religion. Dès lors, le « Royaume de Dieu » désignera celle réunion du terrain ecclésiastique et du domaine moral par le pont de l’activité chrétienne. Le Royaume de Dieu enveloppe les personnalités religieuses qui travaillent chréliennement dans la sphère élhique ; ou encore, le Royaume désigne linfluence indirecte el progressive de l'Église sur le monde. C'est pourquoi, dans lÉcrilure, le Royaume implique une communauté de frères, tandis que l'Église au contraire (dagegen !) est avant tout une communauté de foi et de culte. — Dorner confesse, toutefois, qu'il est difficile de maintenir la dislinclion entre l'Église et le Royaume; car le Royaume, comme l'Église, a son germe dans le cœur humain, et l'épanouissement final, le rAfewua ou corps de Christ, comprend à la fois l’Église et le Royaume. — On se demande, alors, pourquoi Dorner élablit une distinction entre les deux concepts, Il répond que son concept du Royaume est en réalilé synthétique, et relie le domaine moral à l’Église. — Mais pourquoi choisir le vocable « Royaume de Dieu » qui revêt, dans les documents bibliques, un sens bien déterminé? — Réponse : « Au cas où quelqu'un se ferait scrupule d'employer une expression scripluraire dans un sens un peu différent du sens biblique, je confesse ouvertement qu'il me serait absolument égal d'employer une autre expression. » Voilà qui est franc. EL nous sommes bien d'avis, en effet, que pour désigner la pénétration graduelle de l'humain par le divin, il faut un autre lerme que le terme Royaume de Dieu, ainsi réduit à n'être qu'une formule philosophique ({dealbegriff).
(2) « En acceptant les utopies de son temps, Jésus sut en faire de
Pour d’autres, le Royaume de Dieu est la vie chrétienne intérieure. Bonnet écrit, à propos de 1 Corinth. 4/20 : «Le règne de Dieu est lui-même celte puissance ou cette force spirituelle, agissant dans une âme convertie, et entrée, par la régénération, dans la communion des enfants de Dieu. » Sabatier écrit : « Si Jésus prêche le Royaume de Dieu, il a soin d’en expliquer les conditions et les biens véritables, qui ne sont autre chose que l’humilité, le repentir, la confiance enfantine, etc. » /Esquisse, p. 227). Il est clair que l’auteur voit, dans ces divers sentiments, non seulement les présuppositions nécessaires, mais la substance même du Royaume. Henri Appia, dans une intéressante étude intitulée : « Trois conceptions du Royaume de Dieu, » distingue un Royaume eschatologique (le ciel), un Royaume moral (l’Église), un Royaume mystique (la Sanctification). Mais où est le Royaume proprement scripturaire, messianique, dans cette classification ?
Il est superflu de multiplier les exemples. Chacun peut s’en procurer d’inédits, en se remémorant, sauf exception, les lecons de son moniteur d’école du dimanche, le catéchisme de son pasteur, les sermons de son prédicateur,les allocutions de son évangéliste, les cours de son professeur de théologie (1). La vraie doctrine du Royaume, quand elle
hautes vérilés, grâce à de féconds malentendus. Son Royaume de Dieu, c'élait. surtout le royaume de l’âme, la religion pure, sans temple » (Vie de Jésus).
(1) Le Prédicateur a publié, en mars 1898, un plan de sermon sur le Royaume de Dieu, plan composé par Ch. Bois. Texte : « Annonce le Royaume de Dieu » (Luc 9/60). Dans le développement, relevons cette idée : « La prédication du Royaume ne vieillit pas. Car, Dieu qui aime, cela ne meurt pas; Jésus-Christ qui sauve, cela ne meurt pas; le Saint- Esprit qui régénère, cela ne meurt pas. » Voilà les idées qu'on inculque à de fulurs pasteurs sur la prédication du Royaume. D'ailleurs, la vision du Royaume à manqué à la pensée d'un autre professeur d’homilétique, Vinet. Dans un de ses « Discours religieux, » intitulé Le
s'affirme, ne suscite même pas l'opposition, à peine la surprise, lant on est loin d'en appréhender la portée, tant on parait incapable de la comprendre; les plus pieux, les plus savants parfois, regrettent qu’on veuille infliger de nouveaux noms à de vieilles choses, ils déclarent qu’on a loujours cru au rêgne de Dieu, et ils relournent tranquilles à son avancement. Comme nous l’avons indiqué, un pareil élat de choses doit s’expliquer par les fausses définitions du Royaume qui ont cours dans la chrétienté, et qui sont peut-être un legs du romanisme, soit par filiation directe, soit au contraire par réaction.
Le discrédit qui pèse ainsi sur la doctrine biblique du Royaume s'explique, encore, par une cause accidentelle et particulière à notre époque, savoir la méfiance universelle que l’on éprouve à l’égard de l’Eschatologie. Elle semble vraiment congédiée du domaine théologique. Ceux qui ont chassé de leur cerveau toute préoccupation scientifique des choses dernières, regardent parfois avec pitié ceux qui s’obstinent, philosophiquement, à la recherche des causes finales ; ceux-ci sont les Papias de ces nouveaux Eusèbes. Toutefois, nos Eusèbes contemporains sont trop souvent, comme leur patron, en adoration devant Constantin; c’est-
chrétien dans la vie active, il se pose le problème suivant : « C’est Dieu qui nous a placés sur la terre, et c’est lui qui veut que toules nos pensées soient dans le ciel! » Comment concitier l’inconciliable? Voici la réponse de Vinet. L'activité industrielle, polilique, scientifique, elc., est légilime, pourvu que nous agissions « pour le Seigneur, » Mais qu’estce qu'agir pour Dieu? « Voici deux épreuves après lesquelles il ne vous restera plus d’incertilude : 4° Aimez-vous à vous occuper des choses du ciel? Avez-vous du goûl pour la Parole de Dieu? 2° Mellez-vous en présence de la mort. » Sauf erreur, le Royaume de Dieu n'est pas même mentionné, ce Royaume qui peut senl opérer la synthèse entre les deux points de vue contradictoires! Etlors même qu'il serait mentionné, les expressions de Vinelt montrent, suffisament, que sa pensée se mou: vail sur un plan élranger aux préoccupations messianiques,
à-dire qu'à force d'identifier le Royaume avec l'Église, ils oublient de soupirer après la véritable manifestation du Roi.
Mais ce qui est plus frappant, ce qui caractérise une phase transitoire de la pensée occidentale, c’est que des chrétiens éprouvés, des théologiens consciencieux, des missionnaires qui travaillent, dans nos grandes villes, à l’établissement d’un Royaume social du Christ — malgré tout, déclarent à qui mieux mieux que l’Eschatologie les laisse froids. Sabatier écrit : « Ce qui n’est à aucun degré dans l'expérience religieuse, ne saurait trouver place dans la science religieuse, et doit en être banni » /Esquisse, p. 349). Harnack, dans son cours, nous disait qu’il faut distinguer, dans l’enseignement de Jésus, entre Ja prédication du Royaume (ReichspredigD-et la prédication de la repentance (Busspredigl) ; la première n'a qu’une valeur transitoire, la seconde a une valeur éternelle. (Comme exemple de la dernière, le professeur cilait... l’Oraison dominicale. Choix infortuné, puisque le centre de celle prière c’est la requêle : Que ton Royaume arrive !) (1)
Citons quelques lignes (empruntées à une leltre personnelle) d’un pasteur qui parle avec ferveur de christianisme social : & J’atteuds, j'espère beaucoup, mais rien de magique. Et je ne m'occupe pas de ces choses futures : la volonté sainte de Dieu se fera. Faite, elle coïncidera avec le bon-
(1) A la date du 2 octobre 1897, Harnack nous écrivait : « Je m’entretiendrais volontiers avec vous sur les questions eschatologiques. Pour moi, l’Eschatologie biblique (même celle du Nouveau Testament}, est précisément le lerrain où il faut dogwaliser le moins possible; car la plupart des données qui nous sont fournies, n’appartiennent pas à l'Évangile, mais relèvent de la politique, de la fantaisie, et de l’histoire universelle du temps. L'Eschatolozie évangélique est contenue dans Romains 8/35-39 : « Aucune chose ne pourra nous séparer de l'amour de Dieu, »
beur universel. Elle assurera l’immortalité à ceux qui la feront, par grâce. C’est à peu près tout ce que nous savons et pouvons savoir. Le reste, au surplus, m'est égal ; il arrivera ce que Dieu voudra. Le reste m’est, en outre, défendu. J’ai autre chose à faire, puisque le présent seul est à moi, et puisque la terre seule (voire un petit coin de cette terre) m'est assignée comme point de vue et comme champ d'action. » Voilà qui est typique. Encore un trait instructif; le missionnaire Coillard a écrit : « J’entendais, un jour, un pasteur faire la remarque qu’il n’avait jamais prêché sur le retour du Seigneur. Il disait : & Nous ne prêchons que l'Évangile, nous! » (Journal des Missions, décembre 1896).
En définitive (et ici encore, nous raréfions les citations), l’Eschatologie semble être au ban, non seulement de la théologie, mais encore de l'Évangile, voire du « Christianisme social! » Avouons-le sans détour : nous comprenons parfaitement ces méfiances; nous les avons partagées nousmême, nous les parilageons encore dans une grande mesure. Nous éprouvons le plus profond dégoût pour le fanatisme chiliaste, les inepties millénaires, l’intransigeance adventiste et autres aberrations, dont nous avons tracé le tableau à la fin de notre premier volume. En même temps, nous ressentons une salutaire frayeur à l’égard d’un retour offensif de la mélaphysique ancienne, sans racines dans la psychologie et l’histoire, et qui n’aboutit qu’à de vastes poèmes spéculalifs, quand celle ne dégénère pas en dogmatisme autoritaire. Sans doute, nous croyons à la mission de la pensée synthétique, et nous croyons au rôle de la métaphysique dans l’averir (1); mais avant que la
(4) «IL peut y avoir quelque excès, el même quelque étroilesse, dans l'habitude où nous sommes de ne voir toutes choses que dans le devenir.
62 CIAPITRE TROISIÈME
déduction retrouve son champ d'activité, il faut que l'induction achève de le lui préparer. Nous sommes donc à même de sympathiser avec les détracteurs de lPEschatologie. Toutefois, nous ne sommes plus des leurs. Nous considérons leurs protestations comme la conclusion presque inévitable, mais regrettable cependant, de prémisses défectueuses; ils sont les victimes d’une mauvaise orientation de la pensée et de la piété chrétiennes. Mais si le christianisme a fait un faux départ, il est encore à temps pour corriger une erreur qui n’a pas duré deux mille ans. Vingt siècles, dans l’histoire, qu'est-ce que cela? Dans le sablier de l’univers, les éons accumulés forment un grain de poussière. Sachons donc regarder la réalité en face; le christianisme est né d'hier; ses premiers pas, hésitants, l’ont conduit dans la fondrière du catholicisme; mais ses forces croissent avec les années; il va se dégager du fossé, il clora la parenthèse du romanisme, et il recommencera sa marche au grand soleil, sous les traits vigoureux du messianisme. Si cette affirmation a besoin d’être démontrée, nous espérons, dans les pages qui suivent, esquisser les linéaments de la preuve.
Nos enfants ramèneront sans doute la métaphysique, dont les questions élernelles, pour êlre omises, ne sont pas supprimées » (Sabalier : Rev. chrétienne. Janvier 1900).