‹ L'Espérance Chrétienne Le RoyaumeChapitre 15 sur 30 · III. — L'ANTICHRISTIANISME A. — LA TRIPLE CRISE · texte numérisé non relu

III. — L'ANTICHRISTIANISME A. — LA TRIPLE CRISE

‘O Oesôc où atvos tobrou éto- DAWOGEV TX VoñUATA TOY dxisToy els T0 Uh adydoat TOY puwTiouoy Toù cbayyehiou Ts Ddëns Toù Xptotoÿ (la bonne nouvelle de la gloire du Messie, 2 Cor. 4/4).

Parmi les maîtresses forces qui travaillent à l’éclosion de la doctrine du Royaume, nous avons nommé le ritschlianisme théologique, et l’évolutionnisme scientifique ou social; il nous reste à mentionner l'influence la plus puissante, et que nous appellerons « l’antichristianisme. » Nous groupons sous cette rubrique, non seulement les atlaques injustes, ou méritées, qui sont dirigées du dehors contre l’Église et qui l’obligent à faire son examen de conscience, mais encore, et surlout, les innombrables manifestations d’un malaise grandissant au sein de l’Église elle-même, effervescence inouïe qui est le signe du désarroi dogmatique, éthique, ecclésiastique. Et, de même qu’à l’époque de la Réforme l'élite morale de la chrétienté crut devoir s’arracher au Catholicisme, de même, à l’heure actuelle, les esprits les plus pénétrés de la sève évangélique méditent sur l’urgence d’une rupture avec le Chris-

BAPE PEUT Re

tianisme dégénéré ou travesti, involontairement solidaire d’un passé qu’il répudie ou d’un présent qu’il condamne, et paralysé par là même. Après avoir abandonnéle crucifix pour la croix, on délaisserait le christianisme pour le Christ, mais pour le Christ hébreu des Écritures, et non pour le Christ he’ lène des conciles. En d’autres termes, le mot Christ étant la traduction en grec du mot hébreu Messie, le christianisme deviendrait, substantiellement, le messianisme; c’est-à-dire un christianisme sans les jésuiles, nourri des prophètes et des apôtres, non des Pères et des papes.

L’Antichristianisme, ainsi compris, est un fait. C’est un fait que le christianisme est battu en brèche par l’incrédulité qui le hait, par le cléricalisme qui le défigure, par le protestantisme qui veut le réformer. Il va de soi, hélas! que, parmi les blasphémateurs, il y a une foule de jouisseurs et d’orgueilleux qui cracheraient à la face du Fils de Dieu lui-même, parce qu’il incarne la sainteté morale. Mais il faut noter, aussi, que beaucoup de nobles esprits s’acharnent contre le christianisme, non pas au nom de l’instinct animal, mais au nom d’un généreux idéal social. Ils en veulent à une religion qui se prétend universelle, définitive, et qui semble s’accommoder d’une société comme la nôtre. Clémenceau écrivait, à propos d’un livre matérialiste sur la mort : « Le christianisme n’a pu rien trouver de mieux, pour inquiéter la vie, que d’exagérer l'horreur de la mort, Son seul moyen d’action, c’est la crainte de la mort, poussée au delà de toute mesure, imposée comme une préoccupation de tous les instants. Et toutes ses règles, toute sa notion du devoir, toute sa morale, se réduisent à un placement à gros intérêts pour la vie présumée d’au delà de la tombe. Il se résume lui-même, pratiquement,

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dans cette formule d’objurgation : Songez à votre salut! Or, le salut consiste à éviter les griffes du diable, et à s’assurer une bonne place au paradis. Comment veut-on que nos sociétés conservent, dans son intégrité, une vie morale basée sur des conceptions aussi enfantines? »

Ces conceptions sont celles du catholicisme. En 1895, nous avons entendu, dans une chapelle romaine, une méditation sur l’emploi du temps, et l’orateur s’est exprimé ainsi : € Si Dieu accordait à l’un des damnés la grâce d'échapper à l’enfer, et de revenir sur la terre pendant un quart d'heure, pour faire son salut, à quoi emploierait-il ces minutes? Il accomplirait un de ces actes de charité, qui sanctifient et justifient, ou s’imposerait l’une de ces pénitences effroyablement cruelles qui expient nos fautes. » En voilà assez pour légitimer les indignations d’un Clémenceau; pour quiconque a étudié l’histoire des religions, tout est païien dans ces quelques mots : paien ce Dieu bourreau, paien cet enfer éternel, païen ce salut qu’on se fabrique, paiennes ces pénitences cruelles, païenne enfin cette pseudo-charité qui consiste à viser le prochain pour s'atteindre soi-même, par le mystérieux choc en retour d’un carambolage mystique. Aussi, l’antichristianisme n’a pas de ferment plus actif que le romanisme.

Mais ce qui nous intéresse plus particulièrement, c’est la part du protestantisme dans cette crise, Or, au sein des églises issues de la Réforme, les cadres ecclésiastiques et dogmatiques se disjoignent; ce serait peu encore, mais la piété elle-même cherche sa voie, C’est-à-dire que la chrétienté évangélique est atteinte dans la volonté (activité gouvernementale et organisatrice de l’Église), dans la pensée (dogme), dans le sentiment (vie pratique, bienfaisance, culte, etc). Les grandes hérésies des premiers siècles s’entredéchirent

sous de nouveaux noms. Le donalisme élait une hérésie ecclésiastique, son mot d'ordre était : Pas de sacrement : administré par les indignes! — et nous voyons, aujourd’hui, des chrétiens qui se retirent, non seulement de toute église officielle, mais de toute église organisée, au nom de l'idéal historique d’une communauté des purs. Le pélagianisme était une hérésie dogmatique, son mot d'ordre était : Pas de péché collectif, héréditaire; il n’y a que des individus, et qui jouissent, à leur naissance, d’un libre arbitre intégral, comme Adam! — et nous voyons, aujourd’hui, des systèmes théologiques où la notion du péché est énervée, où la coulpe devient la transition fatale à quelque état moral supérieur. Le montanisme était une hérésie pratique, son mot d'ordre était : Pas de travail qui soit une collaboration au labeur humain, un affermissement de la société en vue du lendemain, car le siècle est mauvais et tout va sauter! — et nous voyons, aujourd’hui, non seulementdes sectes millénaires quiannoncent l’imminence de la Parousie, mais de puissantes églises, fortement enracinées dans le monde, et qui prêchent le néant de Pexistence présente au prix des biens éternels.

Mais laissons ces aperçus généraux; et creusons plus profondément, pour mettre au jour le désordre des esprits au sein de la chrétienté, même évangélique. Nous examinerons, successivement, la crise dogmalique, la crise éthique, et la crise ecclésiastique.

10 La crise dogmatique.

Sans le savoir, Darwin a peut-être secoué la base de la théologie traditionnelle plus radicalement que Galilée. L’astronome a détrôné la terre dans l'espace, mais le naturaliste a détrôné l’homme, lui-même, sur la terre. Nous ne savons plus où suspendre le tableau de l'univers que les

théologiens avaient laborieusement peint en plusieurs siècles; il fallait, à ces couleurs le demi-jour de la Cathédrale, non la lumière crue du Muséum ou de la Bourse du travail. Et alors, le doute anxieux, le scepticisme amer, où l'incrédulité morne, ont passé comme un rouleau de fer sur les croyances de nos contemporains.

Notre but n’est pas d'étudier les diverses formes de celte banqueroute de la foi. Ge n’est pas chez ceux qui ne croient plus qu’il faut observer la crise dogmatique, mais bien chez ceux qui croient; d’abord, chez ceux qui s’efforcent de croire autrement, ensuite, et surtout, chez ceux qui défendent la croyance traditionnelle.

Parmi ceux qui réclament une refonte du dogme évangélique, il faut citer, naturellement, les théologiens scriptu-

raires, ceux dont la première préoccupation n’est point

de justifier les croyances courantes par des textes bibliques (1), mais de se plonger dans l’atmosphère de l’hébraïsme et de se laisser pénétrer par la pensée des prophètes. Parmi ceux qui reconnaissent, franchement, la nécessité d’un dogme nouveau, nous citerons Kaftan, (Glaube und Dogma, 1889. Brauchen wir ein neues Dogma? 1890). La thèse est très intéressante; il faut, dit-il, que la théologie protestante prenne au sérieux « l’obéissance de la foi; » il faut que « l’église évangélique nous offre des vérités qui soient des questions vitales, et non pas seulement des présuppositions et des possibilités. » Jusqu'à présent, dit-il, on considère la foi comme une croyance,

(1) On y arrive toujours. A Ja fin d'une version catholique de la Bible, nous avons trouvé la liste des textes qui justifieraient la transsubstantiation, les indulgences, la messe, la papauté, les reliques, le purgatoire, « l'éternité des tourments de l'enfer, » etc. Tout le catéchisme romain,

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excepté quand il s’agit du salut; alors, on se rappelle qu’elle est une confiance. « La tâche actuelle du théologien, c’est de mettre en lumière le point de vue de la foi proprement dite, dans toutes les parties de la doctrine. Par exemple, la foi véritable à la divinité du Christ implique la soumission à une loi qui s'impose à notre volonté. Saluer en Jésus le Fils de Dieu, c’est vouer obéissance à cette loi. » Aussi longtemps que la dogmatique n’aura pas été révisée dans cet esprit-là, le dogme sera un fardeau pour l'Église, parce que la foi évangélique et le dogme ancien ne sont pas les parties d’un même tout.

Ces affirmations sont dignes d'attention; mais comment se fait-il que Kaftan ne prolonge pas les lignes commencées, et ne montre pas que la notion biblique de la foi-obéissance découle de la notion biblique de Dieu et du monde, et appartient à la doctrine du Royaume”? C’est à ce concept fondamental qu'est désormais liée toute réforme sérieuse de la pensée théologique.

Ce que les docteurs ne font pas, les sectes l’entreprennent; c’est une loi de l’histoire ecclésiastique. Nous avons déjà mentionné, dans notre premier volume, Robert Roberts; ses livres ou ses brochures portent des titres caractéristiques : &« La chrétienté égarée, ou la démonstration que la théologie courante est anti-scripturaire... En quoi la théologie de la chrétienté se distingue de la vérité révélée dans la Bible... La foi de la chrétienté est composée des fables prédites par Paul. »

Voici quelques-unes des affirmations contenues dans ces ouvrages. « L’Évangile est la proclamation du Royaume de Dieu. — Ce Royaume est un état politique fondé sur les ruines de tous les gouvernements actuels. — Ce sera

l’ancien Royaume d'Israël reconstitué. La récompense

4199 CHAPITRE SINIÈME

promise aux chrétiens, c'est la participation au Règne du Messie. — Ce Royaume durera mille ans, après quoi la terre sera éternellement habitée par un résidu de justes rendus immortels par le Juge; tous les autres humains, ressuscités pour l’occasion, mais condamnés à la barre du jugement dernier, rentreront dans le néant. — La doctrine de l’immortalité de l'âme est une fiction païenne. — Le mot âme, dans la Bible, désigne la créature ou ses divers aspects : personne, corps, vie, esprit, disposition, souffle, individualité, etc. Mais le mot âme n’exprime jamais l’idée d’immortalité. — L’immortalité est le fruit de la foi en Christ. Elle a pour support la résurrection du corps, et se manifestera sur la terre, non dans une région inconnue du firmament. — L'héritage des saints n’est pas le ciel, mais la terre. — Le baptème est un acte d’obéissance que ceux-là, seulement, peuvent accomplir, qui ont assez d'intelligence pour croire à la bonne nouvelle du Royaume. Le baptême est le moyen d’une union actuelle avec le Rédempteur, laquelle prépare une parfaite assimilation avec lui, à la résurrection. Le baptême est donc nécessaire au salut. »

Quel mélange! Que d’erreurs grossières, et que d’intuitions fécondes! De même qu'il y a des pressentiments sublimes dans la doctrine des anarchistes, de même nous savons discerner, jusque dans le chaos dogmatique des sectaires « Ghrisladelphiens » — (c’est le nom des chrétiens qui pensent comme Roberts) — les symptômes consolants d'un retour à l’hébraisme scripluraire, les signes non équivoques d’une lassitude profonde à l’égard de l’eschatologie ecclésiastique.

Ce que nous avons lu jusqu’à présent de plus fort, en faveur d’une réforme des idées courantes sur la nature de l’espérance chrétienne, c’est une brochure publiée à Bâle,

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en 1874, par le pasteur Reinhardt, et qui est intitulée : Que nous manque-t-il? ou Le besoin de notre époque, c’est la doctrine biblique du Royaume de Dieu s'établissant sur la terre. En 1876, l’auteur fit paraître une brochure intitulée : La vraie conception du monde, c'est l’idéalisme réaliste du christianisme biblique. (Die wahre Weltauschauung ist der biblisch-christliche-Realidealismus). Cette seconde brochure contient un appendice intitulé : Cent thèses ou vérités appropriées à l’époque. Voici quelquesunes de ces thèses.

QIl nous faut un nouveau principe vital de Réforme; c’est à la foi de le donner. Il devra nous ramener au christianisme des origines, tout en apparaissant comme le fruit du développement des siècles passés, et comme le germe de l'avenir; toutes conditions qui se trouvent réalisées dans la doctrine biblique du Royaume messianique s'établissantsur la terre. — Ce Royaume est appelé Royaume de Dieu ou des cieux, non point parce qu’il faut le chercher là haut, mais parce qu’il vient de Dieu et apporte le ciel sur la terre. — Jésus et ses apôtres n’ont jamais enseigné qu’on dût rejeter l’espérance d’un Royaume de Dieu établi sur la terre; mais ils ont blâmé les moyens préconisés par les Juifs pour atteindre ce but. — Ils se sont bien trompés, ceux qui ont cru fortifier le christianisme en le « spiritualisant, » par leur faux idéalisme platonicien;, ils ont uni Christ à Bélial, la vérité évangélique à la philosophie païenne. Le dualisme païen creuse un abime entre l'esprit et la matière; Platon va jusqu’à dire que la séparation de l'âme et du corps est le commencement de la véritable vie! Ce serait de l’imbécillité, si ce n’était la conséquence fatale de la conception païenne du monde. Ne voit-on pas Île bouddhisme affirmer que le véritable être, c’est le non-être”?

Aussi, Justin Marlyr avait raison d'affirmer que ceux-là ne sont pas chrétiens (1) qui nient la résurrection, et pensent que les âmes vont au ciel aussitôt après la mort. Cest du platonisme. — 11 n’y a pas de place, dans la conception chrétienne du monde, pour l'hypothèse d’un corps et d’une âme vivant séparément. Le corps et l’âme, la matière et l'esprit, sont les deux pôles simultanés de toute vie connue. — Dans le langage de la Bible et de Christ, le mot âme est employé pour le mot vie; et mourir, c’est perdre la force vitale consciente d'elle-même. L'âme peut mourir. L’expression «âme immortelle » ne se rencontre nulle part dans les documents bibliques, elle appartient au vocabulaire paien. — Le purgatoire n’existe point, pas plus que ce qu’on appelle ordinairement le ciel et l’enfer. — L’orthodoxisme ou le dogmatisme, c’est-à-dire l’affirmation que le salut dépend de ‘l'adhésion à certains dogmes incompris, est déraisonnable et anti-chrétien. — Le dogmatisme pagano-chrétien de nos églises, qui cherche le salut hors du monde réel, n’est donc pas le pur évangile. » Ou nous nous trompons fort, ou ces affirmations, prises dans leur ensemble, (nous laissons les détails), sont les propos d’un précurseur. En tous les cas, ces thèses dénotent l’état de désarroi dogmatique dans lequel nous som- mes plongés. Cette crise apparaît davantage encore, quand on étudie les discours ou les écrits des hommes qui ne se posent pas en chercheurs, mais en docteurs. Pour formuler un jugement vrai sur les tendances de la prédication contemporaine, il suffit de feuilleter les anciens sermonnaires. On s’apercevra, du coup, que la chaire

(1) L'auleur veut dire : « Ne sont pas les héritiers de la pensée chrétienne authentique: »

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chrétienne se tait, de plus en plus, dans trois domaines importants : l’apologétique, le dogme, les choses finales. C’est dire que la pensée de l’Église n’est plus sûre d’ellemême. Elle se défend toujours contre ses adversaires ; toutefois, cette apologétique négative, qui consiste à prouver que l’on peut croire quand même, n’a pas les allures victorieuses d’une armée conquérante, mais bien d’une garnison cernée. — Le mutisme des pasteurs, (philosophiquement parlant), sur les mystères fondamentaux du christianisme : la chute, l’incarnation, l’expiation, est un phénomène encore plus remarquable. Ils sentent que les formules traditionnelles deviennent inadéquates, et ils prèchent les faits sans en offrir une explication; ils prêchent la réalité du péché et de la grâce, mais reculent devant les commentaires théologiques. Nous n’ignorons pas que les exceptions sont nombreuses, et que ces commentaires abondent encore sur les lèvres pastorales; mais ces explications stéréotypées, servies sous une forme identique par des individualités différentes, équivalent à un refus de se prononcer, personnellement, sur les questions en litige; cette monotonie dans l’exposition, n’est qu’une des faces du mutisme général sur les problèmes dogmatiques. — Et l’on se tait, plus volontiers encore, sur l'avenir. L’eschatologie reste jignorée, ou systématiquement passée sous silence ; quand elle est mentionnée, elle est fantasmagorique, sans lien avec la réalité, et traitant de « ces choses qu’il n’est pas permis à l’homme d’exprimer, » car nous manquons de révélation positive sur le sujet, hors l’affirmation de la Parousie. En ce qui regarde, plus particulièrement, le châtiment futur, il est curieux de retrouver, chez les plus sincères, trois numéros et pour ainsi dire trois calibres d’affirmations, selon qu’ils sont à la lecon de

catéchisme, dans la chaire, ou au cimetière. Quand il s’agit d'expliquer aux catéchumènes la doctrine officielle de la chrétienté, on affirme les peines éternelles; quand on prêche et qu’on expose la vérité d’une manière plus personuelle, on arrondit les angles du dogme, on enveloppe de périphrases la théorie des tourments sans fin; mais quand on parle aù cimetière, sur la tombe d’un pauvre artisan incrédule, alors, devant la veuve en larmes et les orphelins éplorés, on laisse de côté l’enfer, on lit quelque psaume grave et sobre où l’âme humaine, tout en exprimant sa foi au jugement divin, affirme son espérance indomptable en celui dont elle émane.

Après tout, les silences de la prédication contemporaine sont des symptômes encourageants; on abandonne, de plus en plus, la périphérie de la doctrine évangélique, pour se concentrer en Jésus-Christ. Nous nous en réjouissons, mais à la condition que ce retour au Sauveur soit un retour au Messie, à la christologie scripturaire, la seule qui puisse fournir à notre pensée le point d’appui nécessaire pour conquérir à nouveau les territoires abandonnés : apologétique, dogme, choses finales. Une église où l’on se résoudrait à un agnosticisme définitif sur ces questions, ne serait plus qu’une demi-église.

Or, nous sommes obligé de constater que la chaire évangélique, tout en rendant, peu à peu, la primauté au Chef, ne présente pas encore un Rédempteur complet à notre génération. Ce n’est pas le Christ hébreu, dans sa robuste originalité, dans sa plénitude prophétique, c’est le Christ ecclésiastique, et dont on ne sait presque rien dire, sinon que le Fils de Dieu s’est incarné pour mourir. Ah! que l’on nous comprenne bien : cette formule renferme tout, si l’on veut; elle est vaste comme l'infini, on ne devrait l’écrire ou

la prononcer qu’en tremblant d’adoration. Et cependant, il y a une manière de présenter ces réalités suprêmes, qui les rend suprêmement irréelles, qui donne au drame de la Passion une couleur précisément dramatique, et parfois fantasmagorique. Dans notre prédication contemporaine, si l’on ne sait pas s'arranger de l’avenir, on ne sait que faire, trop souvent, avec le présent et le passé. L'homme et le monde, la religion naturelle et Dieu, l'Ancien Testament en dehors des prédictions dites messianiques, tout cela forme autant de blocs erratiques dans le domaine de la pensée chrétienne catholicisée, c’est-à-dire chrétienne sans l’être, chrétienne sans être messianique. Il en est qui ne comprennent rien, qui n’admettent rien en dehors de Jésus, parce qu’ils ne discernent pas le Messie en deçà et au delà de Jésus. Ils croient prêcher Jésus-Christ, et ils ne prêchent que Jésus-Jésus.

En définitive, (il faut le répéter une fois de plus), la doctrine du Royaume est absente de la prédication. Nous avons entendu un sermon sur le ciel, qui constituait une charge à fond contre la vie, la foi et l'Évangile. Ici-bas, disait le prédicateur, impossible d'échapper à la frayeur de la mort, impossible d'échapper au péché. « Dans lavenir, il y a des chutes ‘certaines pour chacun de nous » /sic/. Bien plus, le pardon de Dieu ne procure pas la paix, car le souvenir de la faute subsiste. Mais « le ciel nous délivrera de cette puissance du péché. » Cette dernière phrase est nettement contraire à l'esprit et à la lettre de l’Écriture ; prononcée par ün pasteur orthodoxe, elle n’en était pas moins anti-évangélique. Et nous avons entendu, jadis, une prédication sur ce texte : («Toutes choses concourent, ensemble, au bien de ceux qui aiment Dieu, » déclaration qui place, dans une lumière éblouissante, le dynamisme rédempteur

quientraine l’humanité vers l’accomplissement de ses destinées.. Mais le Royaume de Dieu ne fut pas nommé. Le prédicateur écartait même, dès ses premiers mots, toute possibilité de le nommer, en déclarant, sans restrictions explicatives, que « l'Éternel règne; » et il fondait la certitude chrétienne en la Providence, tout d’abord sur cette parole du psalmiste. Et c’est ainsi que le règne de Dieu en vient à cacher le Royaume de Dieu! (1).

Cependant, il faut de nouveau signaler, dans la prédication actuelle, des motifs d'encouragement. Elle pousse, toujours davantage, à l’action ; or, l’action réclame une force propulsive, un cadre et un but; chaque appel à l’activité chrétienne et sociale est une voix qui réclame l’avènement de la doctrine du Royaume, car l'établissement du Foyaume lui-même reste subordonné à cet avènement primordial.

Nous avons consulté l’enseignement parlé de la chaire chrétienne; bien que l’enseignement écrit exprime, d’ordinaire, une pensée plus approfondie, nous allons constater que la doctrine du Royaume est absente, encore, des manuels catéchétiques. Nous n’en voulons pour preuve qu’une récente « Exposition abrégée de l'Évangile à l’usage des catéchumènes, » intitulée : le Royaume de Dieu (2). Nous avions ouvert ce livre avec espoir, mais la simple lecture de la préface a éteint notre espérance. Elle se termine, en effet, par la proposition sacramentelle : « Nous

(1) Dans un autre sermon, un prédicateur disait : « L’espérance qui est en nous, c’est de croire en Dieu, en Jésus, au Saint-Esprit. L'espérance qui est en nous, c’est de ne savoir autre chose que Jésus-Christ crucifié, L’espérance qui est en nous, c’est la certitude du pardon. L'espérance qui est en nous, C’est Pamour de la patrie etc. » Ainsi, l'espérance était tout, sauf l'espérance chrétienne, au sens biblique et messianique du mot,

(2) Emery et Fornerod, Lausanne, 1898.

espérons que notre essai contribuera à affermir la foi à la vérité éternelle de l'Évangile, et à avancer le règne de Dieu. » Cette proposition est typique; il faut avoir gardé la conception traditionnelle du Royaume, pour avoir l’idée de rejoindre, par la relation de cause à effet, la conviction que l'Évangile est vrai et « l'avancement du règne de Dieu. » D'ailleurs, le chapitre premier ne laisse aucun doute sur la pensée des auteurs : &« La mission de Jésus-Christ a été de fonder, sur cette terre, le Royaume ou le règne de Dieu. » Et plus loin : « Jésus a fondé le Royaume de Dieu, c’est à ses disciples de continuer son œuvre. » Néanmoins, ce Royaume qui a commencé avec Jésus, est aussi vieux que le règne de la providence : « Le but de l’action de Dieu est la réalisation progressive de son règne d'amour; cette action s’appelle la providence. » La confusion entre le Royaume et le règne est perpétuelle, dans ces pages; le Royaume, c’est tantôt la Providence, tantôt l’Église, (qui a pour but la réalisation du règne d’amour), tantôt un état social pénétré par l'esprit de Christ. Mais, sur ce dernier point, comment saisir la pensée des auteurs? Ils affirment qu’il faut soumettre à l'Évangile « les mœurs el les institutions de la société, de manière à hâter la réalisation du Royaume de Dieu. » Puis ils ajoutent que cette réalisation n'aura pas lieu ici-bas! « Le Royaume de Dieu commence à se réaliser ici-bas, mais nous pensons que sa réalisation parfaite n’aura lieu que... sur une terre nouvelle, » Alors, pourquoi ne pas dire : w’aura lieu que là-haut, selon la formule traditionnelle? Qu'est-ce qu’une terre nouvelle qui ne sera pas ici-bas”? Ce sera donc la terre, sans être la Terre? Et la formule évangélique: « Ta volonté soit faite sur la terre, » devrait signifier : « Qu’elle soit accomplie làhaut? »

Décidément, ce catéchisme dont le titre, à lui seul, constiiue un programme et une prophétie, ne répond point à son titre. Nous félicitons les auteurs de l’avoir choisi, c’est un signe des temps: mais nous regrettons que, sous le pavillon du Æoyaume, ils aient fait naviguer le rêgne. Au surplus, la dogmatique rationaliste ne constituera jamais une doctrine du Royaume, car elle bâlit en briques; elle ne creuse pas assez profondément le sol biblique, pour en extraire les massives pierres de taille de l’hébraïsme.

Aussi, notre tristesse est-elle d'autant plus vive, quand nous cherchons en vain le Royaume dans les catéchismes évangéliques. Ce qui nous étonne le plus, dans ces manuels, ce n’est pas que certaines affirmations sur le Royaume soient absentes, mais c’est qu’on y trouve plusieurs déclarations très justes, conformes à l'intuition biblique du Royaume, et dont les auteurs n’ont pas discerné les conséquences. Telle proposition anodine renverse tout l’édifice de la dogmatique populaire. On nous déclare, par exemple, que les enseignements de Jésus ont eu le Royaume pour centre; mais lequel des catéchumènes pourrait s’en douter, en consultant la table des matières de son catéchisme? Ou bien l’on affirme que, parmi les prophéties messianiques, celles qui se rapportent au règne du Messie sont beaucoup plus nombreuses que les prédictions relatives à ses souffrances; mais qui pourrait le deviner par la lecture du catéchisme? En commentant l’Oraison dominicale, on rappelle que le but principal de nos prières doit être l’établissement du Royaume; mais alors, pourquoi cette même pensée ne domine-t-elle pas les chapitres consacrés à nos devoirs envers Dieu, envers nous-mêmes et envers les hommes”?

Si lon était réellement subjugué par la vision du

Royaume, pourrait-on énumérer les définitions scripturaires de Dieu, en oubliant la plus remarquable de toutes : Dieu est celui qui vient? Pourrait-on traiter de l’image divine au sein de l'humanité, sans affirmer que la ressemblance de l’homme avec Dieu consiste, essentiellement, dans la capacité d’exercer une activité rédemptrice? Et dans la section relative à la « préparation du salut, » pourrait-on mentionner la Sacrificature et le Prophélisme en omettant la mission symbolique de la Royauté? Pourrait-on, en parlant des prophéties, les reléguer dans l’arsenal de l’apologétique, et les considérer comme appartenant au passé, alors que la majorité des prédictions bibliques attendent leur accomplissement dans l’avenir? Pourrait-on, à propos de la Sainte Cène, insister sur le mémorial, sans rappeler aux communiants qu’ils Cannoncent la mort du Seigneur jusqu'à ce qu'il vienne? » Pourrait-on, en énumérant les éléments du culte, citer la prière, le chant, la méditation de la Bible, la célébration des sacrements, et taire le sacrifice volontaire, au service de la société, sous la forme du don en argent ou en nature? Pourrait-on, en - énumérant « les devoirs de la vie sociale, » exposer les « préceptes pour les personnes mariées, les obligations respectives des maitres et des serviteurs, » et oublier le paupérisme, l’industrialisme, le militarisme, l’alcoolisme, et toutes les questions autour desquelles se joue la destinée des nations contemporaines? Pourrait-on, en exposant le rôle de l’Église ici-bas, identifier celle-ci avec « lIsraël selon l'esprit, » et en profiter pour passer sous silence « l’Israël selon la chair, » auquel continuent cependant d’appartenir « l'adoption, et la gloire, et les promesses, » et le dernier mot dans l’histoire religieuse de l'humanité? Enfin, pourrait-on terminer, par ces mots significatifs, un

catéchisme dominé par la vision du Royaume : « Nous devons vivre dans la vigilance et la prière, beaucoup plus attachés aux choses du ciel qu'aux choses de la terre? » En définitive, on néglige trop souvent de inontrer aux catéchumènes que le chrétien regarde, non vers le passé, mais vers l’avenir, ce qui ne signifie pas, nécessairement, l'au delà (1). On néglige de prouver aux enfants que le chrétien, en évangélisant, loin d’obéir à des préoccupations secltaires, remplit sa destination d'homme; que la race humaine a été créée missionnaire; que l'établissement du royaume sur la terre est l’explication du passé, du présent et de l’avenir, de la naissance et de la mort; et que le salut définitif de l'individu est impossible sans le salut de l’ensemble. Le devoir d’évangéliser, quand il est indiqué, disparaît dans la liste des autres devoirs; qui devinerait qu’il constitue, à lui seul, le moule dans lequel devrait être jeté le catéchisme tout entier? La pensée maitresse de certains catéchistes semble être : Z! y a une religion à suivre. D’autres ont un idéal supérieur : Il y a une âme à sauver. D’autres s’élèvent plus haut encore : Il y a une vie à vivre. Mais combien peu prennent pour devise : Il y a une œuvre à accomplir! Les uns cherchent à instruire, les autres à convertir, mais qui cherche à enrôler? Sans doute, l’enrôlement ne va pas sans la conversion, de même que la conversion ne va pas sans l'instruction; mais, les questions de méthode primant tout, l’économie de la dogmatique évangélique serait transformée, si ses diverses parties se

(1) Nous renvoyons nos lecteurs, sur ces différents points, aux articles que nous avons publiés sous ce litre : La vision du Royaume et le catéchisme. Le Royaume de Dieu et la réforme du catéchisme. Sera-t-on chrétien au XXe siècle ? EL à notre volume de conférences : Peut-on rester chrétien ? ns

coordonnaient et se subordonnaient les unes aux autres dans un même élan vers le but. Ce but, c’est le salut; non pas le salut au sens très spécial que lui prêtent certains évangélistes, quand ils paraissent le confiner tout entier dans le sentiment du pardon; mais cet affranchissement total de tout l’être, (physique, moral et social), qui est lié au renouvellement final des cieux et de la terre, à l’établissement de la Justice ici-bas, et en regard duquel Paul s’écriait : « Nous ne sommes sauvés qu’en espérance! » Le salut, c’est le Royaume. Mais les catéchismes de l’heure actuelle n’échappent guère au mécanisme stérile d’un « précis de religion, » pour se transporter, avec l'attente joyeuse du Royaume, sur le terrain d’un dynamisme fécond.

Ce que nous disons des catéchismes, nous sommes bien obligé de le répéter au sujet de ces catéchismes savants qu’on nomme, dans les Facultés, des « Exposilions de la dogmatique chrétienne. » Sans sortir de notre théologie de langue française, et sans aller chercher soit à droite, soit à gauche, les manifestations les plus tranchées de l’orthodoxie ou du libéralisme, bornons-nous à examiner le « programme de théologie systématique » publié par le professeur Bouvier, et la table des matières des deux volumes de dogmatique du professeur Bovon. Nul n’accusera le premier d’intransigeance critique, ni le second d’aveuglement superstitieux ; et pourtant, ces esprits affranchis n’aboutissent, ni l’un ni l’autre, à la doctrine du Royaume. Nous savions que celle-ci ne fleurit pas aux pôles : les glaces du traditionnalisme lui sont aussi contraires que les banquises du rationalisme. Mais on aurait pu supposer que les régions tempérées de la pensée théologique auraient favorisé l’apparition d’un vert bourgeon, prophétie d’un

134 CHAPITRE SINIÈME

relour au Messianisme scripturaire. Hélas! point de bour- ‘eon.

Bouvier écrit : « La matière de la dogmatique, c’est la religion. L'objet religieux, c’est le divin, la vie divine. » Qu'est-ce que la vie divine? « La vie de la nature, la vie de l’homme, la vie de l’humanité, dans leurs rapports réciproques, constituent la vie universelle. Le caractère le plus sensible de la vie universelle, c’est lharmonie. Cette harmonie est l'effet de la toute-présence de l'esprit dans l'univers. L'esprit, c'est ce que nous appelons la vie divine. » — Certes, nous ne restons pas insensible à la beauté de cette synthèse; cette vaste base est précisément adaptée à la construction de l'édifice du Royaume, et nous

(ue)

pourrions croire que le professeur y aboutira; surtout quand il intitule superbement son cours : &« Histoire de la vie divine. » Le développement de ce thème tei que Bouvier le comprend, est plein d’intuitions; nous aimons ces titres généraux : ( Le pressentiment de la vie divine, ou le paganisme. — [’attente de la vie divine, ou le judaisme. — L’incarnation de la vie divine, ou le christianisme; » mais ces belles arches ne se rejoignent pas, elles restent suspendues dans le vide, il leur manque la clef de voûte du Royaume. On nous rappellera, sans doute, la section du cours intitulée : « La réalisation progressive de la vie divine dans la société, ou le règne de Dieu; » mais nous avons déjà insisté sur la différence entre le Royaume et le règne. Jamais un penseur qui croit au Royaume ne résumera, Comme suit, les éléments de « l'œuvre du Christ » : réconciliation, expiation, intercession, justification; » car l’œuvre du Christ est à peine commencée, et les subdivisions numérotées que Bouvier emprunte, malgré tout, sur ce point, à la scolastique traditionnelle, ne correspondent

point à la plénitude infinie du grand ouvrage de la Rédemption cosmique (1).

Il est regrettable que Bovon, avec son sentiment profond des réalités religieuses et morales, avec son constant souci de résoudre en Jésus-Christ les antinomies rationnelles ou les contradictions de la vie, n'ait point été saisi par la vision du Royaume. L'atmosphère de sa dogmatique en eût été transformée; les parfums de l’avenir y auraient davantage flotté. Mais telle qu’elle est, il est impossible à un socialiste, par exemple, qui lirait la table des matières, -d’échapper à la pensée que l'Église continue à disserter sur

(1) La récente biographie de Bouvier (Auguste Bouvier, théologien protestant, par E. Roberty) ne change pas notre manière de voir. Nous y avons retrouvé les superbes intuitions qui, développées, aboutiraient à la doctrine du Royaume: par exemple : € La vie divine est la vie spiriluelle travaillant à la réalisation parfaite de l'harmonie universelle » (p. 173). « La Bible et la conscience chrélienne reconnaissent entre la terre et l'humanité des harmonies physiques, intellectuelles et morales, Jésus à fait de la nature entière un des liens qui rattachent l’homme à Dieu, et qui expliquent Dieu à l’homme » (p. 483). « L'Église ne doit jamais être qu’un simple moyen, le plus flexible des instruments entre les mains de celui qui laboure « le champ, » c’est-à-dire le onde » (p. 213). « Le Royaume, c'est l'organisme humañnilaire de la vie divine ; il s'agit, dans la pensée de Jésus, d’un idéal social qui doit Ôtre commun à tous les esprils régénérés » (p. 492). — Quand on à forgé de pareilles formules, comment peut-on rédiger, simullanément, des affirmations qui appartienrent à un autre type mental, à un autre univers intellectuel? Par exemple : « I faut interpréter spiriluellement la notion évangélique du Royaume de Dieu (p. 211). — Critique du réalisme scripluraire (ibid.). — Ne relournons pas au messianishe, que le tenlateur offcait au Christ, et que celui-ci a repoussé (p. 212). — Le règne de Jésus est invisible, spirituel (p. 222). » EL, dans une brochure intitulée : Les orthodoxes el les libéraux en face de la royauté de Christ,

. Bouvier décrit ainsi la royauté messianique : « Roi comme médiateur, parce que le chrétien s’est senti, par la foi en lui, réconcilié avec Dieu ; roi comme Sauveur, parce qu'il à appris par Ghrist lout ce qu'il y a de divin dans un amour saint; roi comme Seigneur, parce qu'un coin du voile de l’avenir céleste à élé soulevé par le Ghrist ressuscité » (p. 144). lci, Bouvier voguait, décidément, en plein tradilionnalisme idéaliste.

136 CITAPITRE SIXIÈME

des subtilités de dogmes légués par le Moyen âge. Dans le premier livre, il trouverait la « classification » inévitable » des attributs divins, » avec la dissertation obligatoire sur « les anges. » Après le livre I /Les origines : l'homme, fils de Dieu) viennent les livres II /Le péché : l'homme rebelle), IT /La grâce : l’homme sauvé), IV /L’élernité : l’homme dans la gloire). La table des matières contient le résumé de 59 paragraphes différents, sans compter l’énoncé du titre de 29 chapitres, de 15 articles, et de 17 sections ou subdivisions, soit en tout : 120 en-têtes. Or, sur ces 120 en-têles, qui résument le plan de Dieu pour le salut du monde, il n’y en a pas un seul qui contienne cette simple formule : Le Royaume de Dieu. À l'heure actuelle, on peut donc publier, avec une foi fervente, avec un respect sincère des Écritures, une dogmatique ouverte à l’esprit moderne, et laisser ignorer au chercheur incrédule, mais qui a soif de

bonheur moral et de justice sociale, que la notion du.

toyaume appartient, essentiellement, à l’économie du svstème évangélique! Nous lisons et relisons cette longue table des matières, et nous ne pouvons nous empêcher de nous écrier : «On a enlevé le Messie, et nous ne savons où on l’a mis! » Et cela est tellement vrai, que nous ne retrouvons même pas, dans le chapitre sur l’œuvre de Christ, la mention de sa royauté. Nous voyons seulement : « Christ Le révélateur (autrefois, on disait « prophète, ») et Christ le rédempteur (autrefois, on disait « sacrificateur. ») Le Christ roi ne figure pas au programme. Or, sa royauté n’est pas nécessairement impliquée dans les deux autres offices ainsi définis : « Manifestation de Dieu aux hommes — réconciliation de l’homme avec Dieu. » Tant que la vision de l’avenir humain n’illuminera pas davantage la pensée chrétienne, non seulement la dogmatique sera trop

étroite pour envelopper la vérité, mais la morale elle-même sera trop étriquée pour contenir la vie.

29 La crise éthique.

Dans sa « Recherche de la vérité, » Malebranche écrivait : « Passer toutes les nuits pendu à une lunette pour découvrir dans les cieux quelque tache ou quelque nouvelle planète, c’est oublier, et ce qu’on est présentement, et ce qu’on sera un jour. » Et encore : « Les hommes ne sont pas faits pour examiner toute leur vie les insectes, et l’on n’approuve pas trop la peine que quelques personnes se sont donnée, pour nous apprendre comment sont faits les poux de chaque espèce d'animal. Il est permis de s’amuser à cela quand on n’a rien à faire. Mais les hommes doivent incessamment s'appliquer à la connaissance de Dieu et d'eux-mêmes, travailler à se défaire de leurs erreurs, de leurs passions, de leurs inclinations au péché » (Livre IV, chapitre 7). Cette conception de l’existence a longtemps passé pour évangélique, (1) et nous ne saurions en vouloir à un Sully Prudhomme, par exemple, quand il écrit : € L’éthique du

(4) Dans un livre sur l’Evolultion el la vie, un de nos contemporains, Denys Cochin, écrit : € Tant qu'il existera des hommes, on rencontrera des esprits plus occupés de leur origine, de leur fin dernière, que de tous ces amusements qu'on appelle l’industrie, le commerce, la politique » (p. 63). C’est du Malebranche. — Dansle Journal des Écoles du dimanche, en octobre 1898, on trouvait le commentaire suivant sur l’oraison dominicale : « Donne-nous notre pain quotidien! C'est la seule demande se rapportant aux besoins du corps. Dieu permet que nous lui présentions ces besoins, #ais avec un esprit de modéralion el de contentement. » C'est encore du Malebranche!t — En 1888, nous assistions en Angleterre (Keswick) à de grandes « réunions de consécration, » où des chrétiens sincères cherchaient le secret d’une vie plus sainte. Voici comment un orateur expliqua, devant un vaste auditoire, empressé à prendre des notes, cette même requête de lOraison Dominicale : « Donne-nous notre pain! Il y a des chrétiens qui formulent cette prière en ne songeant qu'aux besoins corporels. Mais l’homme a une âme, et l’âme était plus importante que le corps aux

chrétien diffère, par des règles de conduite très importantes, de celle du libre penseur. La pratique de l’une consiste dans l’humilité, le mépris des sens, et de toute science inutile au salut; celle de l’autre fait, au contraire, un devoir à l’homme de dresser la tête, d'employer son activité à produire le plus possible, et sans relâche, tout ce qui peut améliorer et embellir la condition terrestre, et à scruter la nature. » {Revue de Paris, 1°" Septembre, 1898).

Voilà une antithèse nettement formulée. Comment choisir? Notre jeunesse est livrée, simultanément, à deux influences divergentes; là morale de Malebranche règne dans l’église, elle inspire les catéchismes catholiques ou protestants; la morale de Sully Prudhomme règne dans l’Université, où nos enfants sucent la moëlle des auteurs païens pendant dix années consécutives. Faut-il baïr le monde, et traiter de « splendides vices » les vertus de l’homme naturel? Faut-il aimer le monde, et diviniser la nature avec les Grecs? (1).

Point de réponse possible, en dehors de la doctrine du Royaume. Pour le messianisme, il ne s’agit ni de fuir le monde, ni de l’adorer, il s’agit de le transformer, formule qui implique, tout à la fois, et l’aveu de son imperfection

yeux du Seigneur. Certainement celui-ci, en dictant cette requête, pensait principalement à la nourriture de l'âme. Or, la nourriture de l'âme, c'est Christ. Et la prière exprime notre désir de nous nourrir quotidiennement de Christ. Donne-nous, aujourd'hui, notre pain quotidien… O Seigneur! j'ai faim de toi. Jai soif de toi, Seigneur ! » Toujours du Malebranche.

(4) — Sans doute, et nous l'avons rappelé plus haut, Platon oppose les intérêts de l’âme à ceux du corps; mais un penseur comme Platon ne représente pas l'orientation générale des mœurs grecques. Sa doctrine était plutôt une protestation contre le naturisme hellène, et contre un polythéisme symbolique où l’homme déifié se contemplait lui-même complaisamment, comme dans un miroir à facettes.

actuelle, et la ferme espérance de sa perfection future. La morale ecclésiastique semble encore loin de cet idéal, au moins dans ses documents officiels. Elle souscrirait à cette affirmation de Calvin : « Le Royaume spirituel de Christ et l'ordonnance civile sont choses fort loin distantes l’une de l’autre. C’est folie judaïque de chercher et enclore le règne de Christ sous les élérnents de ce monde » (Institution, IV, 20, 1). L'enseignement (1) religieux s’inspire encore de principes analogues. Et alors, un catéchumène sincère oscille entre l’exaltation et l’indifférence. En effet, si la vie future mérite seule nos pensées, méprisons la vie présente! D'autre part, cette existence qu’on dédaigne a de rudes exigences : subissons donc un esclavage volontaire, oublions les dogmes qui imposent une sainteté chimérique. Même en évitant les deux abîimes, le chrétien est souvent victime d’une contradiction interne entre ses croyances et ses sentiments; on le voit ressentir comme une inconséquence le bonheur qui rayonne d’un berceau, les austères jouissances du travail, les joies sublimes de l’art, et les généreuses voluptés de l’activité politique ou sociale. Il est difficile de concevoir une vie moins belle que cette existence en partie

(1) Le sens de ce passage est suffisamment éclairé par l'affirmation suivante : «Si quelqu'un objecte qu'il n’y a nul témoignage au Nouveau Testament, pour prouver qu'il soit licite aux chrétiens de faire guerre, je réponds qu'il ne faut point chercher déclaration de cela en la doctrine des apôtres, vu que leur intention a été d'enseigner quel est le règne spirituel de Christ, non point d’ordonner les polices terriennes » (IV, 20, 42). Ailleurs, Calvin explique « de quoi nous profite le règne de Christ. Car puisqu'il n’est ni terrien ni charnel, mais spirituel, il nous attire làhaut et introduit à la vie permanente, afin que nous passions doucement et en patience le cours de celle vie, sous beaucoup de misères, faim, froid, mépris, opprobres, toutes fâcheries et ennuis » (If, 45, 4). I faut avouer que celle conceplion du Royaume doit peu gêner les méchants qui imposent aux bons lesdits opprobres et ennuis.

double, dans laquelle on ne se livre jamais tout entier. Le païen qui se plonge sans arrière-pensée dans le courant du monde, ou l’ascète qui s’en retire absolument, assurent au moins l’unité esthétique et morale de leur conduite. Mais peut-on rêver rien de plus mélancolique, rien qui contrarie davantage le cœur et la raison, que les nobles et stériles efforts de ces chrétiens courageux, mais incomplets, qui se désintéressent, théoriquement, d’un monde où tous leurs intérêts les plus sacrés les enracinent, un monde où leurs enfants naissent et meurent, et qui a porté dans ses flancs le corps du Fils de Dieu? (1).

Ces réflexions sont plus communes qu’on ne le croit, dans nos églises; et la sourde protestation des esprits contre le type traditionnel de la moralité ecclésiastique prend forme dans une tendance, toujours plus générale, à subordonner les préoccupations religieuses aux préoccupations

(1) Voici quelques extraits d’une méditalion, datée de 1887, sur ce texte : « Cherchez premièrement le Royaume de Dieu. » L'auteur interprèle ainsi celte parole : « Occupez-vous en premier lieu de Dieu. » Et nous relevons, dans le développement de ce thème, les pensées suivantes : «Il faut se demander sans cesse : À quoi cela me servira-t-il après la mort? Au milieu d’une occupation sérieuse, absorbante, songer tout à coup à l’éternité... Tout le travail humain a pour unique fin l'entretien d’un corps qui doit tomber en pourrilure... La vie est un moment accordé à l’homme, au seuil de l'éternité, pour faire acte d'agent libre, choisir entre une éternité de bonheur ou une éternité de malheur. Nous naissons sous le coup d’une condamnation capitale ; notre vie doit être un recours en grâce. Gelui qui n’a pas compris cela est perdu, fût-il honnête, laborieux, instruit, bon époux, bon père, bon ami, etc. » Voici les échos d’une méditation entendue en 1900 : « La vie chrétienne, la vie de celui qui cherche le Royaume de Dieu, consiste à chercher les choses d’en haut. Voilà pourquoi saint Paul à dit que ceux qui s'intéressent aux choses de la terre (famille, art, affaires, elc.) vont à la perdition. Nous devons nous altacher d'une manière secondaire aux choses de la terre, ayant d’abord à cœur le souci de faire la volonté de Dieu et de chercher sa gloire, d’abord le Royaume de Dieu et sa justice. »

morales (1). La religion n’ayant pas réussi à unifier la conduite, on cherche cette unité par la morale. Nous ne jugeons pas, nous constatons; nous racontons l’histoire spirituelle de notre époque. À ce point de vue, il est bien nécessaire d'étudier la littérature religieuse des anglosaxons, surtout en Amérique. Nous avons sous les yeux un volume de conférences intitulé : L'expansion de la religion. [The Expansion of Religion, by Winchester Donald, Boston). Dans un chapitre sur la nouvelle anthropologie, l’auteur, qui est un pasteur, montre que la préoccupation toujours plus générale des besoins et des droits du corps humain, ne décèle nullement les progrès du matérialisme, mais indique, au contraire, un élargissement du domaine religieux. L'importance accordée aux hôpitaux, aux logements ouvriers, aux exercices physiques, mesure l’attention donnée à cette affirmation apostolique : « Votre corps est le temple du Saint Esprit » (2). Un professeur, ou un missionnaire, n’en est plus à présenter des excuses au public lorsque son apparence n’est pas celle d’un moribond! Et le «dimanche moderne » lui-même, avec son idéal de « récréation, » n’est pas une infidélité au sabbatisme, mais un retour à l'institution primitive d’un jour de repos « fait pour l’homme, » selon la parole du Sauveur.

Ces affirmations sont déjà assez remarquables; mais on

(1) En juillet 1900, l'abbé Garnier écrivait : dans le Peuple français, « Au fond, les familles nombreuses qui ne remplissent pas leurs devoirs religieux sont plus chrétiennes que les familles attachées à toutes sortes d'exercices de piété, qui néanmoins outragent Dieu dans une des lois les plus essentielles de la vie humaine. La base du christianisme, c’est la loi naturelle, autrement dit le Décalogue » (La dépopulation et l'Évangile).

(2) « Nous attendons la résurrection des corps, de nouveaux cieux et de nouvelles terres. On peut donc dire que toutes les voies de Dieu aboutissent à la glorification de la matière » (Martensen, Morale I, 1).

pourrait n’y voir qu’un des aspects de ce « christianisme social » qui suscite l’enthousiasme du jeune clergé américain. Aussi, le témoignage suivant aura plus de poids, pour ceux qui savent peser l’impondérable. Georges Matheson est l’auteur d’un ouvrage fortement pensé, intitulé : Les éléments naturels de la théologie révélée (Londres, 1881). Certes, on n’accusera pas l’auteur d’appartenir à l’école qui déprécie la valeur des affirmations dogmatiques. Dans ces pages, son but était de montrer que le christianisme a résolu, par les doctrines de la Trinité, de l’Incarnation et de l’Expiation, les trois grands problèmes religieux de l'antiquité : « Qui est Dieu? Quelle est sa relation avec l'humanité? Sa gloire peut-elle s’accorder avec l’existence du mal moral? » Le même théologien vient de publier, en 1899, un ouvrage intitulé : Études sur le portrait de Christ; et nous y rencontrons, au chapitre 11, des affirmations singulièrement précieuses pour l’histoire des idées religieuses à notre époque. Décrivant la communauté apostolique, groupée autour de Jésus, il la définit : une ligue de la pitié. Et il ajoute : & À l’origine, ces pécheurs furent unis, non par un credo, mais par un idéal, par un modèle à imiter. Ils ne s’engagèrent pas à admettre certaines doctrines, ils promirent d'accomplir certaines actions. Ils commencèrent, comme ils finirent, par la foi; mais le début de leur foi ne fut pas la signature d’un symbole, ce fut l'expression d’un désir de suivre Jésus. On ne leur impose même pas une confession préliminaire de leur péché. On ne leur dit pas de commencer par interroger leur passé, de se demander s'ils sont dignes dé suivre le Maître; qu’ils viennent seulement! Et, en effet, comment un homme saurait-il que la charité lui manque, avant de s’être affilié à la ligue de la pitié?

« Mais pourquoi Jésus forme-t-il une pareille ligue? Pourquoi recourir à un concours humain, alors qu’il pourrait en appeler à l’armée céleste, qui jouait un rôle si éminent sous l’ancienne alliance?.. Les temps sont changés; désormais, l’homme aura charge de l’homme. Jusqu’alors, on avait cherché les ministres de l’humanité en dehors d'elle; être nourri par des opérations mystérieuses, c'était l'être providentiellement. Croire qu’Élie au lorrent avait été entretenu par les corbeaux, paraissait plus respectueux que de le croire alimenté par les Arabes — les deux traductions étant également admissibles. En réalité, le recours aux oiseaux était moins respectueux. Le ministère intelligent est le ministère le plus providentiel. Les corbeaux sont trop au-dessous de l’humanité, et les anges trop audessus d’elle, pour que leur ministère aux uns et aux autres soit parfait, car il ne se fonde pas sur une expérience commune à celle de la race humaine. »

On pardonnera la longueur de la citation, à cause de sa richesse. Elle révèle un véritable changement de front dans la conception religieuse du monde. Et, en effet, la doctrine de l’incarnation revêt, de nos jours, un caractère inattendu : ce n’est plus, comme dans la dogmatique du Moyen- Age, le surnaturel engloutissant la nature, mais la nature s’imbibant de surnaturel, la morale de religion (1). C’est la réhabilitation des groupements « naturels, » dont on comprend la signification providentielle et la fonction rédemptrice : couple, famille, race, société. Et c’est, en

(1) 1 est inutile d'insister sur la nouveauté de ce point de vue. Dans une brochure pieuse, intitulée le Sabbatl, nous avons trouvé naguère l'affirmation suivante : « Ne choisissons pas le dimanche pour aller en quête d'œuvres de charité, loujours faciles à trouver en ce monde, mais réservons à Dieu seul le jour consacré par fui, »

même temps, une dénonciation indirecte des doctrines et des procédés de l’évangélisation courante. Elle est fondée, trop souvent, sur une fausse conception de la morale, et il est facile d’en fournir des exemples qui appuieront nos dires sur la crise éthique où nous nous débattons.

Dans le Rapport publié sur ses travaux par un excellent évangéliste de Londres (City Mission Magazine, décembre 1862), nous relevons les traits suivants, en les aceompagnant des commentaires qu'ils ont suggérés à l’auteur, déjà cité, de : « La destinée de la race humaine. »

Par une journée d'hiver, à une époque de chômage et de misère, je visitai un jeune mourant pour lui parler de Jésus el du ciel. C’était l'aîné de six enfants, il souffrait le martyre jour et nuit. Pâlie par les privations et les veilles, sa mère m'écouta, puis, tournant ses grands yeux bleus et limpides vers moi, elle me dit, avec un regard et un accent qui demandaient la confirmation de ses paroles : & Le pauvre garcon n'a connu que la misère ici-bas; il y aura sûrement quelque chose de meilleur pour nous, dans un autre monde ; on ne souffrira pas ici et là-haut... » Je lui répondis : « Personne ne peut aller au ciel, sinon par Jésus. — Je Le suppose bien, reprit-elle. » Mais je sentis que l'erreur n’élait pas déracinée.

Notre commentateur anonyme ajoute, au sujet de ce récit: «Il est clair que cette mère ne comprenait pas la doctrine de la justification par la foi; mais il est également clair qu’elle portait, au fond de son âme, la certitude que la justice divine est inséparable de la divine paternité; et sa remarque exprimait le besoin d’un Évangile plus large, et qui fût en harmonie avec les intuitions que Dieu luimême lui accordait. »

L’évangéliste écrit, encore, dans son Rapport : À une

autre femme je demandai : & Sur quoi repose votre assurance? — Eh bien! j'ai élevé convenablement mes enfants, et Je nai pas donné beaucoup de mal à la paroisse. » Y a-t-il une grande différence entre cette personne et une paienne?

« Certainement, réplique notre commentateur. Elle avait suivi le pauvre rayon de lumière qui traversait ses ténèbres. Procurer à ses enfants un caractère moral, et travailler dur pour le pain quotidien, c’est une activité que Dieu approuve, et qui ne perdra point sa récompense. Toutefois, cela ne signifie point qu’une vie ainsi employée contienne les conditions nécessaires de la communion avec les rachetés » (1).

Encore un exemple. La vieille Alice élait propre et enjouée, malgré les rides creusées par la misère sur sa figure où se lisaient les traces du chagrin. Il vaudrait la peine d'écrire sa vie, on y verrait ce que les gens d'une certaine classe font et souffrent. (Eh bien! Alice, lui dis-je, vous négligez le culte public! Où pensez-vous que cela vous conduise? Rappelez-vous ce verset de la Bible : « Comment échapperons-nous, si nous négligeons un si grand salut? » Le texte ne dit même pas : & Si nous jurons, mentons ou commeltons d'autres péchés; » car, si vous ne jurez ni ne mentez, cependant, si vous négligez le salut, vous serez perdue. À moins de vous repentir et de croire en Jésus, vous

(4) Pour comprendre cette dernière affirmation, il faut savoir que, d’après notre auteur, il n’y a pas deux classes d'hommes, les sauvés, et les perdus, mais trois. D'abord, ceux qui ont entendu, compris, reçu et pratiqué l'Évangile; ensuite, ceux qui n'ont jamais élé mis en demeure d'accepter ou de rejeter, délibérément, Jésus-Christ; enfin, ceux qui le repoussent consciemment. Les premiers vont à la gloire; car, si le Rédempteur est « le Sauveur de tous les hommes, » il Fest « principalement des croyants. » Les autres vont au repos, dans la mesure où ils ont élé fidèles aux lumières naturelles de la conscience. Les derniers vont au lieu ©où il y a des pleurs. »

périrez. — Oh! je sais le contraire. — Comment! — Oui, je mets de côté tout ce qu'on me donne, el quand des marins passent sur la route, je fais ce que je peux pour eux, el quand ils me doivent quelque chose et se sauvent, je supporte tout ; et je n’irai pas en enfer. — A lice, le Sauveur dit : Venez à moil el vous suivez un aulre chemin. Si vous continuez ainsi, ce west pas vers le ciel que vous allez. — Alors, elle interrompit brusquement l’entrelien. Hélas! aussi longtemps qu'un homme ne s'est pas soumis à Christ, rien de ce qu'il accomplit n'est agréable à Dieu; au contraire, toutes ses actions, si profitables qu’elles soient au prochain, sont les actes d'une créature en révolte contre Dieu; et par conséquent, d'après l'article XITI de la Confession de l'Eglise Anglicane, ces aclions ont la nature du péché. »

« Nous ne croyons rien de semblable! s’écrie notre commentateur. Il n’y a pas le moindre rapport entre la piété naturelle d’Alice, et le formalisme des pharisiens. Comment! voilà une femme digne dans sa pauvreté, ignorante mais patiente, pardonnant les injures, manifestant une charité que beaucoup de chrétiens devraient imiter; et tout cela est de la nature du péché! Alors c’est à Satan, et non au Saint-Esprit, qu’il faut attribuer ces {splendida vitia qui rendraient le monde plus heureux s'ils se propageaient davantage! Le souci de ne pas imputer le mal à Dieu, ne devrait pas nous faire attribuer le bien à Satan. »

Ces quelques exemples suffisent à justifier notre affirmation que l’évangélisation courante est fondée sur une fausse conception de la moralité. Ce qui éloigne du christianisme beaucoup de nos contemporains, ce n’est pas seulement son dogme, c’est sa morale, sa conception de la vie. Et la preuve que nous sommes en pleine crise éthique, au sein même de l’Église, c’est que des voix s'élèvent pour réclamer

une réforme de l’évangélisation, qui prendrait une orientation morale et sociale. Au nom même du crucifié, on est fatigué du procédé simpliste qui consiste à réunir des miséreux qui ont faim de soupe, ou de souvriers qui ont soif de justice, pour leur dire, affectueusement, entre un cantique et une prière : « Vous avez peur de l'enfer, croyez et vous serez sauvés. » Ceux qui préconisent de nouvelles méthodes ne prétendent pas déprécier la valeur d’une prédication purement spirituelle, mais ils contestent son opportunité, dans certains milieux, et même, en une mesure, son efficacité. Les intellectuels, les bourgeois, les socialistes, nous échappent; de pauvres femmes, il est vrai, se groupent avec édification autour de nos harmoniums, et nous nous en réjouissons. Toutefois, quand on se présente au monde en l’autorité du Fils de Dieu, on a le droit de viser à des victoires plus disputées.

Ces dernières considérations nous amènent à méditer sur la place que l’Église occupe dans la société contemporaine.

3 La crise ecclésiastique.

Quand nous parlons d’une crise ecclésiastique, nous ne prétendons point faire allusion aux débats qui encombrent la littérature religieuse de toutes les confessions chrétiennes sur les caractères de la véritable Église, sur la justesse des prétentions de l’Église romaine ou de l’Église anglicane à la succession apostolique, sur les mérites comparés du luthéranisme ou du calvinisme, du méthodisme ou du baptisme, sur l’autorité des confessions de foi au sein d’une église unie à l’État, et dans laquelle orthodoxes et libéraux revendiquent, avec une égale ardeur, le droit de premiers occupants. La crise ecclésiastique dont nous parlons, n’a rien à voir avec les « questions ecclésiastiques; » c’est la

crise que traverse l'Église chrétienne tout entière (grecque, romaine, évangélique) à l’aube du XXe siècle. Secrétan écrivait, en 1893 /L’ Église et le monde. — Revue chrétienne, mai) : « Tout observateur impartial dira que le christianisme s’en va de l’Europe. La foule des lettrés, suivie avec dévotion, parfois devancée par la masse des ouvriers, ne tient plus au christianisme que par quelques cérémonies purement conventionnelles, que les familles autorisent à l’égard des nouveaux-nés et sur les défunts. Le Monde le dédaigne, le Peuple le hait. » Un autre penseur contemporain écrivait naguère, après avoir entendu les sottises de quelque prédicateur catholique : « Cela dégoûte du christianisme pour cinq ou six ans au moins. L'Église s’est emparée des Évangiles, et elle y glisse, à l’improviste, les puérilités du Jésuitisme espagnol » (Jaurès. — La Dépêche du 4° janvier 1891). Mais quelqu'un dira : La confusion entre le christianisme et le cléricalisme n’est pas irrémédiable; si le christianisme déformé a fini son temps, le christianisme réformé va le remplacer; l’avenir est au protestantisme.

Il est permis d’en douter, si l’on parle du protestantisme en tant qu’établissement ecclésiastique. Dans la protestante Allemagne, voit-on la population fréquenter les temples? Dans un des faubourgs de Berlin, d’après une statistique récente, il n’y a qu’une chapelle de 164 places pour 30.300 protestants; dans une autre localité, englobée dans la capitale, les 72.000 protestants ont un seul temple, où peuvent à peine tenir 800 personnes (1). Et cela suffit, parce que le peuple ne se soucie pas du culte. Une enquête sur les idées religieuses des travailleurs allemands a valu des réponses comme celles-ci, rédigées par des ouvriers :

(1) Espérons que ces chiffres ont été modifiés par les dernières constructions de temples.

« L'Église est une institution qui, dans sa forme actuelle, n’est utilisée par les membres du clergé que pour se faire de grosses prébendes, et maintenir le peuple dans l’ignorance et la soumission. En tout cela, une confession ne le cède en rien aux autres. — Les membres du clergé, particulièrement ceux du clergé protestant, se sont de tout temps sentis les valets des classes possédantes... Le baptême ne doit être accepté que pour ne pas nuire à l’enfant... La prédication ne sert pas à la formation du caractère, ne contenant pas d’éléments intellectuels. L’instruction religieuse ne sert qu’à l’abétissement » (cf. Foi et Vie, 1 août 1899).

Le monde anglo-saxon a-t-il plus d'enthousiasme pour le christianisme protestant? En 1891, le pasteur anglais Farrar, bien connu par ses ouvrages, écrivait : € Dans la classe ouvrière, qui constitue la majorité de la population, le nombre des communiants, même occasionnels, n’est pas de trois pour cent. » Et l’illustre Shaftesbury disait que le nombre des ouvriers anglais qui entrent dans un lieu de culte, ne dépasse pas deux pour cent. Aux portes de New- York, à Brooklyn, voici quel était l’état des choses, il y a quelques années. « Je causais, écrit Strong (auteur de l’Ére nouvelle) avec plusieurs pasteurs de la localité; l’un d’eux, qui dirigeait l’une des plus importantes églises épiscopales de la ville, nous dit : Sur la liste de mes membres d'église, je ne compte pas un seul ouvrier! (Nous rappelons que, dans les églises libres, il ne suffit pas d’appartenir à la paroisse pour appartenir à la communauté des croyants). Le pasteur d’une église réformée hollandaise ajouta : C'est aussi mon cas! Le pasteur d’une grande église congrégationaliste poursuivit : Nous avons un artisan sur notre liste! Le pasteur d’une des principales églises presbyté-

riennes déclara : S'il s’agit d'ouvriers proprement dits, je n’en ai pas un seul dans ma congrégation! Or, le total des membres inscrits dans ces quatre églises, était d’environ 2.200. »

Ces faits soulèvent de graves problèmes. Nous ne voulons pas nous infliger le ridicule de proclamer la banqueroute de l’Église, après les Darby ou les Sébastien Faure; mais nous nous croyons autorisé à déclarer que la chrétienté universelle traverse une crise. En 1893, un auteur swedenborgien (1) affirmait « l'insuffisance de nos églises actuelles pour lachèvement de leur mission dans le monde, » et il ajoutait : « Elles se sont mises en dehors de l'humanité, en prêchant la charité sous la seule forme de l’aumône du riche à l’égard du pauvre. La mendicilé est devenue un métier, dont on fait parade à la porte des églises. »)Ilya beaucoup de force dans ce dernier trail; nos yeux s’accoutument, en effet, à ce spectacle, comme les yeux des Polynésiens aux cases royales décorées de têtes coupées. Et il est certainement prodigieux, que l'Église de la Pentecôte, où il n’y avait pas un seul pauvre (Actes, 4/33) soit revendiquée pour mère par des milliers de filles illégitimes, qui se glorifient d'entretenir le pauvre, et qui bénissent les fidèles en disant : « Souvenez-vous des pauvres! » au lieu de dire : Supprimez les causes du paupérisme! Néanmoins, les critiques formulées contre l’Église par un disciple de Swedenborg paraîtront toujours partiales aux chrétiens.

Voici qui leur semblera plus probant. En 1898, la Contemporary Review publiait une étude intitulée : « Le déclin de l’Évangélisme. » L’évangélisme, dit l’auteur,

(1) L'Évangile social; par Humann.

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remonte au réveil méthodiste du X VIII: siècle; il a façonné la pensée et la piété de toutes les églises évangéliques en Angleterre, en Allemagne, en France, et dans le monde, mais c’est un mouvement qui s'arrête, Le peuple se plaint partout de ces églises; elles n’ont guère vu dans l'Évangile qu’un plan de salut individuel; elles ont méconnu l’idée d’un salut commun, de l’unité de l'humanité en Christ; recrutées dans la classe moyenne supérieure, leurs yeux ne se sont pas ouverts à la solidarité universelle, à la responsabilité mutuelle de tous les hommes, elles ont ignoré leur temps.

Ce jugement sévère, et spécialement dirigé contre le protestantisme, a réveillé, parmi les protestants de tous les pays, des échos approbateurs. Voici une voix d'Allemagne : « Nulle part une aussi grande-partie de la population, surtout dans la haute bourgeoisie, celle qui par sa fortune et son éducation donne le ton, n’a rompu avec l’Église. Le protestantisme est malade, à la mort, d’un individualisme moral et social qui atteint la piété personnelle et l’activité ecclésiastique. La puissance de la prédication est, aujourd’hui, en rapport inverse avec sa correction. Peut-être n’at-on jamais, depuis un siècle et demi, prêché d’une façon si conforme à la confession de foi; mais l’effet sur la vie du troupeau est restreint. Dans certains milieux archi-pieux, on ne pense qu’au réveil et à l’évangélisation; c’est un excès de spiritualité bien contraire à l’esprit de Christ » (Stæcker, Foi et Vie, 1er février 1899).

Voici une voix de Hollande : « Détaché de toute racine historique, sans profondeur théologique, et admirablement naïf dans sa conception de la vie, le Réveil méthodiste a été plutôt esthétique que philosophique, visant presque exclusivement le salut des âmes isolées. S’opposant à toute

organisation, l’Église même lui était une pierre d’achoppement... Or, le moment est venu où le protestantisme se trouve placé devant ce dilemme : ou abdiquer, ou s’assurer un avenir en prenant position en face des problèmes contemporains, et en donnant à ces problèmes une solution puisée dans les principes mêmes de sa foi. Mais le méthodisme, cloué à l’individualisme, ne visant que le salut d’outre-tombe, dépourvu de toute idée organique et partant scientifique, à baissé pavillon et s’est retiré dans l’action pratique. Il n’a rien à dire aux angoisses de notre génération inquiète » (A. Kuyper, ibid. 4e" nov. 1899).

Voici une voix de Suisse : « Quelque chose manque au protestantisme évangélique, quelque chose dont l’absence menace de stériliser tout le reste, et c’est la foi triomphante à la souveraineté du Christ ici-bas... Ce qui fait le plus cruellement céfaut au protestantisme contemporain, c’est une réalisation sociale adéquate à son essence. Les Églises ne sont pas de vraies Églises, par où j'entends des sociétés dans lesquelles puissent librement s’épanouir les éléments sociaux de la vie chrétienne. Elles ne sont pas organisées pour cette fin; de certaines d’entre elles on devrait dire, qu’elles le sont à fin contraire. La solidarité qu’elles prêchent, elles ne l’actualisent point en des communautés concrètes. Les chrétiens de notre époque — chose étrange et vraiment monstrueuse — n’ont pas en. commun d’autres intérêts immédiats que ceux du prêche et de la collecte. Nos Églises ne sont plus guère que des auditoires » (G. Frommel, ibid. 4er fév. 1900).

Voici des voix de France. Un pasteur luthérien écrit : « La : prédication évangélique est peut-être plus fidèle à l'Évangile que jadis, mais semblable à la poulie folle d’une machine, elle tourne sans entrainer le reste des rouages; au lieu d’agir

sur et dans la masse, elle me parait agir un peu & côté; une partie notable de notre population échappe à notre action, et le lien qui unit encore le peuple à l'Évangile est fragile » (Dieterlen, ibid., janv. 1900). Un pasteur des Églises libres écrit : «Nos œuvres se sont multipliées ;.… mais, chez quelques-uns, une activité religieuse ardente ne serait-elle pas comme une sorte de compensation des incertitudes de leur foi religieuse? Et quant à ceux qui s’éloignent de l’Église, ils le font pour bien des raisons. J’en signalerai deux parmi celles dont la responsabilité revient à l’Église : 10 Dans les efforts qui tendent à l’établissement d’une solidarité effective entre les hommes, les protestants évangéliques se sont souvent laissés devancer par des hommes étrangers à toute foi chrétienne. 2° Ceux du dehors se figurent encore que, pour devenir un vrai chrétien, il faut commencer par admettre, les yeux fermés, l’infaillibilité de la lettre de l'Écriture sainte, ce à quoi ils se refusent, et à bon droit, et nous ajouterons : ce à quoi ni l'Évangile, ni la Réforme, n'avaient jamais songé » (R. Hollard, ibid., 1°" déc. 1899). Un pasteur de l’Église réformée écrit : « Pourquoi s’éloignet-on de l’Église? Parce que son action n’est ni assez juste, ni assez solidariste. Nous étions, au XVIC siècle, à l’avantgarde de la science, de l’action morale, de la foi! Aujourd’hui, nous nous trainons un peu à larrière-garde. Le protestantisme français ne cherche pas du tout à résoudre la question sociale, telle qu’elle se pose à la fin du XIX°siècle. . C’est d'autant plus mal à nous, que nous ne sommes ni des ignorants, ni des malades, et que nous sommes tout de même plus nombreux que quand les premiers réformateurs ont résisté aux princes et au pape. Nous sommes donc bien coupables; notre routine est impardonnable » (Élie Gounelle, ibid.. 1° janvier 1900).

L'Église contemporaine, même évangélique, traverse-telle, oui ou non, une crise? Que faut-il penser d’une époque où une revue patronnée par un journal ecclésiastique, très conservateur, publie ces déclarations enflammées, dignes d’un ancien prophète : « Les églises ont pu remplir leur devoir de leur mieux, mais l'Évangile de l'amour de Dieu pour le monde n’a pas obtenu toute la place à laquelle il a droit. Les églises protestantes sont restées des sectes : d’un côté, on offre aux hommes la grâce de Dieu; de l’autre, on les condamne s'ils ne se convertissent point d’après les règles humaines, ou s’ils veulent sauvegarder leur droit à la vie. Ce dont nous avons besoin, c’est du Dieu qui fait luire son soleil sur tous les hommes, du Dieu qui aime les hommes appartenant à d’autres religions, tout autant que les protestants. Les Juifs, en leur temps, prétendirent, eux aussi, à une situation privilégiée; ils fortifiaient le Judaïsme, pour conduire à Christ par son moyen; mais de cela Dieu ne voulut rien savoir. Notre génération a besoin de l'Évangile libre, intégral, procédant de Dieu seul. Et cet Évangile viendra, et alors cesseront le protestantisme et le catholicisme, et toutes les formes de domination ecclésiastique. Les églises se sont sans cesse rangées du côté des grands; qu'elles conservent leur lot! Mais Jésus, lui, sort du cœur des pauvres; il glorifie Dieu, non pas en faisant des catholiques ou des protestants, mais en faisant de vrais hommes, quelle que soit, d’ailleurs, leur façon de comprendre les choses qui les dépassent. Cette église-là, je la vois venir! C'est Jésus, le Fils de l’homme, qui conduira les hommes à Dieu, et c’est pour cet Évangile de l'humanité que nous devons combattre » (Blumhardt, ibid., 16 oct. 1899).

Que serait-ce donc, si nous écoutions ces autres prophè-

tes, en Angleterre et aux Élais-Unis, qui sonnent de la trompette autour de la Jéricho ecclésiastique, et qui préparent les écroulements libérateurs? Il faut lire Strong (1), le voyant de l’Âre nouvelle; il faut méditer Sheldon, et son épopée d’une église qui marche, littéralement, sur les traces du Maitre; il faut scruter Herron, l’apôtre de « l’Évangile social (2); » le prédicateur qui lança à travers le monde le célèbre sermon : « Message de Jésus aux riches (3); » il faut prendre au sérieux les sublimes paradoxes de Stead sur « l’Église civique. » J’appelle ainsi, explique-t-il, l’union de tous ceux qui aiment, au service de tous ceux qui souffrent, parce que le nom d'église est celui qui convient le mieux à toute association d'hommes et de femmes qui travaille au salut de la communauté (4). Dans son livre intitulé : Si Christ venait à Chicago, l’auteur écrit en substance : € Si Christ venait à Chicago, il ne reconnaitrait, sans doute, dans aucune des institutions ecclésiastiques, la société qu’il fonda pour continuer son œuvre et travailler, après lui, à la rédemption du monde. Ce serait le Conseil municipal qui lui semblerait s’en rapprocher le plus. Car les églises, en substituant l’adoration de la divinité au ser-

(1) The new Era. Voici quelques titres de chapitres : « La destinée de la

race humaine. — Le sommaire de la Loi. — Le mécontentement popuaire. — Le problème de la campagne. — Le problème de la cité. — La séparation des masses et de l’Église. — La mission de l'Eglise. — La

nécessité de nouvelles. méthodes. — L’enthousiasme pour l'humanité. »

(2) The call of the cross. — The larger Christ. — Social meanings of religious experiences, etc. Voir la revue mensuelle : The social Gospel.

(3) Cf. Lettres sociales aux riches, du pasteur allemand Naumann.

(4) A rapprocher de ces lignes de Secrélan : « Nous n’essaierons pas de justifier notre définition de l’Église; nous avions besoin d'un nom générique pour désigner tous les efforts collectifs, tous les biens résultant du concours des activilés spontanées » (Principe dé la morale, Préface).

456 CHAPITRE SINIÈME

vice de l'humanité, comme élément essentiel de la religion, ont défait dans une grande mesure l’œuvre de l’Incarnation. » Dans un discours, Stead n’a pas craint de comparer telle église à la mode, (et dont les membres viennent chercher, le dimanche, une belle musique et de douces émotions mystiques), au bouge où les fameurs d’opium trouvent l'oubli de la vie. € IL y a autant de religion dans un cas que dans l’autre, s’écrie-t-il; peut-être, est-ce dans l’église qu'il y en a le moins! Car le Chinois qui fume de l’opium ne chante pas des cantiques où l’on professe de servir Jésus-Christ. »

Dira-t-on que le bouillant journaliste s’est laissé emporter par un tempérament de tribun ? Écoutons, alors, un artiste raffiné, Ruskin. Dans une conférence intitulée : Le travail, il s'adresse ainsi à son auditoire : € Quand un enfant chantonne autour de son père, il n’appelle pas cela le servir. Servons-nous Dieu en chantant des hymnes ? C’est nous récréer, (si c'est quelque chose), c’est nous servir nousmêmes et non Dieu. Et cependant, nous avons l’impudence d'appeler notre culte : le service divin! Quand un homme jure dans les rues, nous déclarons qu’il prend le nom de Dieu en vain. Mais nous sommes vingt fois plus coupables, quand nous demandons à Dieu ce que nous ne voulons pas recevoir. Nous prenonsle nom de Dieu en vain, quand nous répétons : Que ton règne vienne! sans travailler à l’établissement de son Royaume » [The crown of wild olives).

L’apparente modération d’un professeur de sciences naturelles recouvre une critique, plus radicale encore, du christianisme traditionnel. Dans son opuscule intitulé : La cité sans temple, H. Drummond écrivait : « Sans la vie humaine à influencer, sans les relations de maitre à serviteur, d’époux à épouse, d’acheteur à vendeur, de créancier

à débiteur, le christianisme est impossible. A la vérité, on pourra posséder le sentiment, l’extase, l’adoration, la superstition, voire de la religion; mais ce ne sera pas la religion du Fils de l’homme. Précisément parce que de grandes multitudes ont identifié le christianisme avec le culte divin, d’autres grandes multitudes refusent d’entrer en contact avec le christianisme. Considérées dans leur ensemble, toutes les églises du passé ont réussi à donner au monde une impression du christianisme, qui est directement contraire à la réalité. En Europe, des nations entières vivent, adorent et meurent, dans la conviction que le Christ est un Christ ecclésiastique, que la religion est la somme de toutes les observances de l’Église, que la foi est l’adhésion aux croyances de l’Église. Dans bien des pays, les églises ont littéralement volé le Christ au peuple; elles ont enlevé le christianisme à la cité, pour l’emprisonner derrière les grilles de l’autel... Or, le but suprême des églises doit être d’aider les hommes à s’en passer. »

La chrétienté est-elle, oui ou non, en pleine crise ecclésiastique? Une des caractéristiques de lépoque actuelle, c’est que l’œuvre de l’Église est, de plus en plus, poursuivie en dehors des cadres de l’Église; les ligues neutres se multiplient contre l’alcoo!, la débauche, la guerre, l'exploitation dominicale des faibles. Ce mouvement avait commencé à se dessiner au début du XIX: siècle, lorsque surgirent les Sociétés d’évangélisation, de missions, de propagande, biblique; mais il a pris, maintenant, une extension inattendue. Pour ne citer que la France, et certains groupements organisés ou inspirés par l'influence directe ou indirecte du protestantisme, il suffit de mentionner l’Association pour l’étude pratique des questions sociales, l'Union pour

l'action morale, la Coopération des idées, la Société des

universités populaires, la Commission évangélique d'action morale et sociale. La « salle d’évangélisation » devient, peu à peu, la « maison d’évangélisation, » une « Solidarité, » où l’on compte sur l'influence du milieu pour préparer l'influence de la parole, où l’on donne au peuple, outre les conférences religieuses, des conférences purement laïques, et où des orateurs chrétiens se défendent, avec raison, de représenter, soit le protestantisme, soit l’Église, soit même le christianisme traditionnel.

C’est une ère nouvelle qui Commence. La Réforme du X VIe siècle peut être considérée comme un réveil religieux à couleur ecclésiastique, puisque l'effort était spécialement dirigé contre le catholicisme; le Réveil du protestantisme au XIX° siècle, issu du méthodisme anglais, fut nettement individualiste; nous allons assister à un Réveil social qui prendra les proportions d’une Réformation.

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