‹ L'Espérance Chrétienne Le RoyaumeChapitre 14 sur 30 · QE · texte numérisé non relu

QE

propres contemporains » (p. 24), C’est assez dire qu’il est trop tôt pour porter un jugement d'ensemble sur l’humanité. «Tout être vivant doit se juger d’après l’état adulte, tandis qu’on ne peut jusqu'ici contempler que l’enfance et l'adolescence de l’humanité » (p.33). Bien plus, Con ne peut assez concevoir la constitution du Grand Être qu’en combinant notre espèce avec toutes les races susceptibles d'adopter la commune devise des âmes supérieures : Vivre pour autrui... La religion provisoire est devenue de plus en plus incapable de consacrer cette coalition » (p. 37). Nous aimons ce mot de coalition, il mérite qu’on le rapproche de cette superbe définition : « Le Grand Être est l’ensemble continu des êtres convergents. » Et notre philosophe ne craint pas d'aller jusqu’au bout; il parle d’ « incorporer au Grand Être tous nos libres auxiliaires animaux » (1).

Il n’est pas difficile de reconnaitre, dans ce vaste panorama, les grandes lignes du paysage messianique. La coalition des âmes qui veulent vivre pour autrui, la convergence des êtres vers l’unité, la glorification de la nature inférieure, qu'est-ce que cela, sinon déjà la doctrine du Royaume? Elle est encore misérablement incomplète, elle ignore le péché, elle méprise l'individu (2), elle est privée du Roi,

(1) On rit de la « Société protectrice des animaux, » on rit des dames qui se liguent pour ne plus s’orner de plumes d'oiseaux, on rit des végélariens à qui la rouge vision de l’abattoir enlève le goût de la viande, hier encore palpilante et souffrante, on rit des protestations contre les vivisecteurs.. et l’on ne sait pas respecter les indices d’un esprit nouveau, les prodromes d’une ère qu'un Esaie saluail avec exlase, Allons à l’école de certains paiens, éclairés eux aussi par le Logos, comme ce prince Asoka aux Indes, qui, fidèle à Bouddha, construisit des hôpitaux pour hommes et bêtes, trois siècles avant le Christ (Cf. Les grandes religions, par Grant).

(2) « L’humanité se décompose d'abord en CGilés, puis en Familles, mais jamais en individus. »

c'est-à-dire décapitée — d'accord; mais, dans les vérités énoncées par Comte, il y a peut-être plus de prophétisme inconscient, plus de robuste biblicisme, que dans certains cours de religion chrétienne.

Il est incontestable que les notions de finalisme et de synergie se sont imposées à la philosophie contemporaine, dans la mesure où la biologie est venue au premier rang de nos préoccupations scientifiques. Comte accusait le matérialisme d’expliquer le supérieur par l’inférieur, et déclarait que la pensée doit suivre l’ordre inverse; dans linertie, par exemple, première loi de la mécanique, il voyait l’ébauche d’un phénomène vital, Phabitude; et, dans la sociabilité des animaux, il découvrait une image anticipée de la société. « La progression organique en général ne peut se bien définir, que quand on en connait le dernier terme. La science sociologique, la science morale de l'humanité, est la science finale dont la biologie elle-même n’est que le dernier préambule. » Littré, lui-même, aboutit à la doctrine de la finalité : « Les organes ne naissent pas autrement que par ou pour une accomodation de la nature organisée à ses fins. » Taine affirme que la conservation du type est le fait dominateur qui commande tous les phénomènes vitaux. Ce type, Claude Bernard l’appelle une « idée organique; » et il écrit : « Dans l'être vivant, tout dérive de l’idée, qui seule dirige et crée; les moyens de manifestation physico-chimiques sont communs à tous les phénomènes de la nature, et restent confondus pêle-mêle, comme les lettres de l’alphabet, dans une boîte où cette force va les chercher pour exprimer les pensées ou les mécanismes les plus divers. » Généralisant cette conclusion, Renan écrit : CII faut admettre, dans l’univers, ce qui se remarque dans la plante et dans l’animal, une force intime qui pousse le

germe à remplir un cadre tracé d'avance. Il y a une conscience obscure de l'univers qui tend à se faire, un secret ressort qui pousse le possible à exister. Une sorte de ressort intime, poussant tout à la vie, et à une vie de plus en plus développée, voilà l’hypothèse nécessaire (1). » Après cela, on comprend cette parole de Secrétan : « La vraie substance du monde est le plan du monde » (2). |

La renaissance de l’idéalisme, en France, a puisé ses forces dans une profession de foi téléologique. Dans sa fameuse déclaration de principes, « le devoir présent, » Paul Desjardins écrit : «Je professe en toute certitude que lhumanité a une destinée, et que nous vivons pour quelque chose. Que faut-il entendre sous ce mot d’'Humanité? Je n’en sais rien, sauf que ce je ne sais quoi n’existe pas encore, mais est en voie d'exister, en voie de se faire soimême. » Cette foi dans les destinées du monde est un véri-

(A) «Il y à dans la nature une énquiélude biologique, le sentiment d’un malaise actuel et le pressentiment d’un bien-être supérieur; et c’est pour effacer ce malaise, que la nalure se met en travail. Elle cherche; et cetle irradiation de l’effort est peut-être capable de fournir une raison suffisante de la variabilité illimitée et des variétés innombrables des êtres » (Armand Sabatier : Evolution el socialisme. — Foi et Vie du 1e avril 1899). « De quelque facon qu'on envisage les sociétés, on y reconnait un mouvement intérieur et spontané qui les porte d’un état inférieur à un élat supérieur » (Liltré : La science au point de vue philosophique). Kant écrivait déjà : L'histoire peut être considérée « comme laccomplissement d’un plan caché de la nature, en vue du développement intégral de toutes les facultés humaines » (Idée d’une histoire universelle, &. IV, p. 304).

(2) A noter ces affirmations caractéristiques d’un philosophe contemporain, Boirac sauf erreur : « La métaphysique s'efforce de concevoir le monde, et ne peut le concevoir que comme une société d'êtres, car, qui dit univers dit wnilé, union, lien; or, le seul hen vérilable est celui qui relie par le dedans, c’est la vie universelle, principe du monisme; et tout lien qui unit plusieurs vies en une seule, est foncièrement social, »

table dogme, pour les fondateurs dé «Union pour l’action morale. » La société s’organisera, parce qu'il faut qu’elle s'organise; voilà J’axiome. Desjardins écrit : « Le salut politique en démocratie, dit Secrélan, dépend uniquement des efforts privés, de la mission intérieure. Voilà donc une nécessité absolue; cette nécessité, comme toutes les nécessités qui sont dans la nature des choses, recevra satisfaction, et cela simplement par la Force qui veut que le monde subsiste ; celle-ci saura bien s'arranger et trouver ses voies. » Et encore : « Nous pouvons être assurés du triomphe des positifs sur les amis du néant, simplement parce qu’il faut que cela soit. »

Cette attitude morale, qu’on le sache ou non, c’est de l’'Hébraïsme bien plus que de l’Hellénisme; c’est l'attitude qu’adopte spontanément un Salvador, en 1871, écrivant à son neveu prisonnier : « Quel que soit le malheur où lon soit jeté, c’est heureusement un principe du monde qu’au fond il y a toujours quelque cause de bien. Après le sort qui sera fait à la France, au lieu de dangereuses récriminations, tâchons en commun de faire prospérer le germe réparateur. »

Ce qu’il y a d’intéressant dans les cilations que nous donnons, c’est que nous y trouvons un optimisme héroïque, non pas celui du XVIII siècle, mais un défi courageux à la réalité mauvaise qu’on entreprend de modifier par l’action. Il faut lire, sous cet angle-là, une page caractéristique du philosophe Payot. « Si l’on veut trouver dans la théorie de l’évolution une explication mélaphysique des choses, il faut d’abord compléter l’hypothèse et rentrer dans la tradition aristotélicienne. Il faut voir dans l’univers une volonté obscure qui tend vers la conscience, el qui y arrive dans et par l'humanité; il faut couronner le mécanisme évolution:

mt

niste (1) par une métaphysique de la volonté... Si nous sommes amenés à voir dans l'univers une volonté qui fait effort vers une fin supérieure, fin que nous pouvons plutôt espérer qu’affirmer, il est difficile de ne point être frappé de la disproportion sans bornes de l’ensemble des choses avec notre chétive individualité. Nul état d’âme n’est plus propre à inspirer le sacrifice : une seule satisfaction conserve toule sa valeur, c’est Le dévouement à ceux qui n’ont pas la suprême énergie de la résignation à la vie, telle que nous l’a faite l’Insondable Puissance qui nous a concédé provisoirement le privilège de la conscience, pour que nous collaborions de toute notre énergie à ses desseins présumables. » Il est difficile d’unir davantage, à un pessimisme contenu, je ne sais quelle invincible confiance en la constitution rationnelle et l’immanente finalité du monde. Et celte foi au dynamisme libérateur qui entraine l’univers au but est, précisément, le trait dominant de la philosophie sociale à notre époque.

Cette foi n'exclut pas l’appel à l’action. Qu’on relise la préface d’Izoulet à La Cilé moderne [métaphysique de la sociologie]. « J'ai vu un jour ce tableau : au revers d’un mont, sous une tempête déchainée, un petit groupe frissonnant. Ce sont des brebis qui se blottissent les unes contre les autres, mues par l’instinct de conservation. Qu’estce que l'humanité? me disais-je, un humble troupeau suspendu aux flancs escarpés d’un astre, la Terre. Sous le vent de l’abime, l'humain troupeau se presse, se serre, s’agrège,

(1) « Mécanisme évolutionniste! » Celle alliance de mots montre bien à quel point le lerme évolution a perdu son sens primitif el légitime, Le mot évolution ne devrail désigner que des phénomènes appartenant au domaine organique; rien de moins mécanique, dès lors, qu'une évolution, :

et c’est. la Cité. L'association est l’unique recours de Phomme dans sa chétivité. L'union est son rempart; l'accord, sa forteresse; la solidarité, son salut. » Et alors, il écrit son livre sur l’association ; il montre, successivement, l’association en chimie, en biologie, en sociologie animale, en sociologie humaine, puis il passe à l’exposé de la « Psychologie bio-sociale, » où il développe quelques-unes des thèses fondamentales du Messianisme, sous des titres comme ceux-ci : «Synthèse du matérialisme et du spiritualisme — Socialisation de l'idée du moi — Nature essentiellement sociale de la psychologie humaine. » Dans la troisième partie, à propos de la « Morale bio-sociale, » il pose « l'identité de la moralité et de la socialité, » et « le faux dualisme de la matière et de l’esprit. » Il y a là de véritables intuitions révélatrices.

Toutefois, la métaphysique de la sociologie ne peut : s'organiser sans une base religieuse, au sens biblique du terme. Et c’est pourquoi, nous accordons une attention spéciale à un livre paru aux États-Unis, sous ce titre : Évolution sociale, par Kidd. « Spencer, écrit l’auteur, n’a jamais perçu la différence essentielle qui distingue l’évolution humaine de toute autre évolution, à savoir l’existence, dans l’évolution humaine, du facteur de la raison individuelle. » Or, ce n’est pas un facteur coopérant, bien au contraire. (Tandis que l’évolution de notre race est, avant tout, une évolution sociale, il y a une qualité particulière, la plus profondément individualiste, anti-sociale, antiévolutionniste, qui tend à se développer progressivement, toutes choses égales d’ailleurs, au sein du genre humain, et c’est la raison. La raison exerce une influence de désin: tégration, et le caractère typique de notre évolution a toujours été une lutte sans trêve, pour contrebalancer cette

influence dans l’intérêt, soit de la société, soit de la race; les systèmes religieux constituent une classe immense et caractéristique de phénomènes sociaux, dont la fonction est d'assurer la subordination des intérûts actuels de l'individu aux intérêts généraux de l’évolution ». 3

Voilà qui n’est point banal. Ainsi, le progrès du genre humain n’est point lié au développement du cerveau, mais au développement de l’altruisme (1). L'évolution n’est pas intellectuelle. Les Grecs, par exemple, fondateurs d’une civilisation éteinte, étaient nos supérieurs au point de vue mental. Dans les temps modernes, le développement intellectuel ne marche point de pair avec le développement social, et l’on peut même se demander si le premier n’est pas entravé par le mouvement de - notre civilisation. Qui plus ets, les anthropologistes sont incapables d'établir une connexion nécessaire entre la capacité crânienne et le développement social. Sans doute, nous sommes plus savants que nos ancêtres, mais si nous héritons de leurs conquêtes scientifiques, cela ne prouve pas que notre raison soit plus forte. Enfin, il suffit de jeter les yeux sur une mappemonde, pour s’apercevoir que l’hégémonie n'appartient pas aux nations les plus intelligentes. En conséquence, et pour peu que l’on sache lire, dans l’histoire universelle, la survivance inévitable et la fatale domination des plus aptes, il est clair que l’évolution de la société humaine est religieuse avant d’être intellec-

(1) Cf. Tarde (Les transformations du pouvoir). « La moralité importe encore plus que le génie au progrès social. » EF ailleurs : « La religion est plus essentielle à l'homme que la guerre. On voit de très grands peuples non belliqueux; on n’en voit pas de non religieux. On pourra en voir d'irréligieux, ce qui est tout autre chose » (L'opposition univegselle).

tuelle. « Depuis que l’homme est devenu une créature sociale, son développement intellectuel est subordonné à son développement religieux. Par le simple jeu de la loi de la sélection naturelle, la race humaine tend à devenir de plus en plus religieuse. Et en effet, les lois de l’évolution, opérantes au sein de la société, travaillent au bien de l'organisme social considéré dans sa totalité, c’est-à-dire au bien de ces générations futures qui sont absolument indifférentes aux individus présents. Quelle est donc la puissance qui les rendra capables de se sacrifier, même inconsciemment, pour l’avenir? C’est la religion. »

Nous sommes en accord fondamental avec l’auteur; mais nous regrettons sa définition de la religion. D’après lui, « une religion est une forme de croyance qui assure une sanction, ultra-rationnelle, à la conduite de l'individu dans ce large domaine où ses intérêts sont opposés à ceux de l'organisme social ; par la foi en cette sanction, les intérêts particuliers sont subordonnés aux intérêts généraux de l’évolution humaine. » Pareille définition est bien la conséquence de la dogmatique traditionnelle, toujours préoccupée de l’individu et muette sur les destinées de la race. De là à considérer tout système religieux comme une espèce de chien de berger, qui fait courir les moutons devant lui, pêle-mêle, sans qu’ils sachent où on les mène, il n’y a qu’un pas. Et en effet, l’essentiel, c’est que les moutons se hâtent vers le bercail, et les pécheurs vers le ciel, pour dégager la route où passera le char de l'Évolution victorieuse.

Mais quand la doctrine du Royaume aura sa place, on comprendra que l’homme religieux n’est pas la dupe d’un immense et séculaire mouvement stratégique, auquel il collabore sans le savoir ; on comprendra que le chrétien véritable, (car c’est de lui que nous parlons), ne peut pas

L'ÉVOLUTIONNISME All

séparer ses sentiments de piété et ses aspirations sociales; sa foi n’est pas anli-rationnelle et sa raison n’est pas égoïste, mais sa foi et sa raison s’élancent d’un même élan vers le même but, car il salue dans son propre Sauveur le Messie des nations.

Néanmoins, nous estimons que la thèse de Kidd mérite d’être prise en considération; il n’est point banal d’appliquer les principes darwiniens à la sociologie, de manière à tirer du spectacle de l’histoire la conclusion que l’évolution aboutira, forcément, au triomphe des peuples les plus religieux, au sens évangélique du mot. Aussi, croyons-nous que la philosophie sociale coopère, actuellement, à l’éclosion de la doctrine du Royaume (1).

% L'Évolutionnisme et la Religion.

Plusieurs des auteurs que nous avons cités se eurent. manifestement, qu’en introduisant la notion du devenir dans tous les domaines de la pensée, ils travaillent à ruiner la religion. Dominés à leur insu par la conception romaine du christianisme, (et c’est elle, en définitive, qui règne encore sur certains points de la dogmatique protestante), ils parlent de l’Église comme on parle de la Chine :

(4) De bons esprits commencent à s'étonner que les jeunes bourgeois puissent traverser toule la filière des classes, des examens, des concours, sans jamais avoir appris qu'elle est la signification sociale de la famille, de l'État, du capital, du salarial, etc. Ils vivent en étrangers au sein de la sociélé contemporaine, dont ils ne comprennent pas les manifestations fondamentales. Aussi, Fouillée écritil : « L'orientation philosophique et sociologique est le vrai correctif de ce qu’il peut y avoir dans les éludes classiques de trop spéculatif, de trop dilettante, de trop étranger aux conditions de la vie réelle. La sociologie économique est ce qu'il y a de plus propre à faire comprendre la dignité des professions industrielles, commerciales, agricoles el coloniales » (Les études classiques et la démocratie). C’est l’inconsciente préoccupalion du Royaume, pénétrant, par les philosophes, dans l’Universilé.

c’est l'empire de l’immutabilité. Or, s’il y a quelque chose qui soit un fait accompli, c’est précisément l’irruption du fleuve évolutionniste à travers ces plaines endormies. Qu’il faille s’en réjouir ou le regretter, là n’est pas la question présente; nous ne sommes pas insensible au « danger moral de l’évolutionnisme religieux » (Frommel), mais notre but actuel n’est point de juger les diverses tendances que nous examinons;, nous nous bornons à constater qu’elles existent, et que leur merveilleuse convergence constitue la plus grande prophétie des temps modernes.

A ce point de vue, il est impossible de méconnaitre que l’atmosphère évolutionniste a pénétré dans la chaire, dans la littérature religieuse, et dans la théologie. D'abord, dans la prédication; voici quelques extraits d’un sermon prononcé aux États-Unis par Lyman Abbott, en 1895. « La rédemption est plus qu’une pure et simple restauration, le retour au paradis perdu; l’évolution ne cherche jamais son idéal en arrière. Les écrivains bibliques regardent vers Pavenir; c’est vers l’avenir que marchent les Abraham, les Moïse, les David. Christ, lui-même, annonce à ses disciples qu’ils accompliront des œuvres plus grandes que les siennes. Et le philosophe de la rédemption, saint Paul, ne parle jamais de rebrousser chemin vers Éden. L'idéal, ce n’est pas Adam, c’est Christ. » Voilà pour la chaire.

S'agit-il de la littérature religieuse? Le livre d’'Henry Drummond : « La loi naturelle dans le monde spirituel, » s’est vendu à 127.000 exemplaires en Angleterre, et les éditions à l’étranger ne se comptent plus. Ce succès est d'autant plus significatif que ce livre, de l’aveu même de son auteur, ne donne pas toute leur valeur à la personnalité humaine, à la conscience et à la liberté; les chrétiens s’étonnaient qu’on püût identifier les lois naturelles et les

lois spirituelles; les savants contestaient que l’adage Omne vivum ex vivo fût aussi inébranlable que l’axiome de la gravitation; de toutes paris, on remarquait avec surprise l'absence de la doctrine de l’expiation. Et néanmoins, l’ouvrage venait tellement à son heure, qu’il fut accueilli avec enthousiasme. En 1894, Drummond publia : « L'ascension de l’homme, » un essai de sociologie morale sur une base biologique. L’auteur déclare qu’en déduisant de l’évolution organique la légitimité de la seule et unique « lutte pour la vie, » on ne considère qu’une partie de la réalité, c’est-àdire les phénomènes qui ont trait aux conditions de la nutrition parmi les êtres vivants. Mais ceux-ci ne se bornent pas à se nourrir, ils se reproduisent; de là, toute une classe de phénomènes altruistes : la faim rend égoïste, mais amour paternel inspire, au lieu de la lutte pour sa propre existence, la lutte pour la vie des autres, des faibles. Et c’est là un facteur primordial dans l’évolution humaine. — Se figure-t-on Augustin, Calvin, Wesley justifiant, par de semblables considérations, la parole du Sauveur : « Aimezvous les uns les autres? » Aujourd’hui, cela parait naturel (1).

Enfin, la théologie elle-même a lancé sa barque sur le courant évolutionniste, au risque de rencontrer certains brisants. Si nous jetons un coup d’œil sur la table des matières de l’Esquisse (Sabatier : Esquisse d’une philosophie de la religion], nous discernons immédiatement des

(1) Dans la biographie de Drummond par Smith (p. 474), nous relevons cette affirmation : « Le chrétien est un homme qui seconde l’évolution du monde selon les intentions de Jésus-Christ. Je ne vois pas comment un homime peut s'opposer à la religion, pourvu qu'il ait la notion la plus élémentaire de l’évolution » (Le mot religion est employé, ici, dans le sens de Christianisme).

tre

titres comme ceux-ci : « Histoire de la prière. — I’évolution du principe chrétien. — Genèse du dogme. — La vie des dogmes et leur évolution historique. — Téléologie, etc, » Ces formules suffisent à fixer l'orientation de la pensée. La voici, du reste, en peu de mots : « J'aime à me servir du mot d'évolution, et à considérer tous les phénomènes dans leur succession naturelle. Mais ce n’est point là une doctrine mélaphysique; c’est un procédé d'étude, une méthode (1) qui consiste en ces deux règles essentielles : observer chaque fait tel qu’il se présente, et l’observer dans les conditions où il se présente, parce qu’un fait n’a sa vérilé et sa valeur que dans cet enchaînement » [Préface]. Et l’auteur termine son livre par ces considérations : « La connaissance religieuse reste nécessairement soumise à la loi de transformation, qui régit toutes les manifestations de la vie et de la pensée humaines... Les grandes créations religieuses sont des organismes, et chaque organisme porte en lui-même, déterminée par sa nature propre, l’exacte capacité de ses métamorphoses. La vie d’une religion se mesure à sa puissance d'adaptation et de renouvellement. Si le christianisme est la religion universelle et éternelle, c’est que sa virtualité à cet égard est infinie... La tractation dogmatique de la connaissance religieuse aura pour objet la tradition de la société religieuse,

(1) Cest la méthode qui a renouvelé toute la connaissance au XIX° siècle. En économie politique, par exemple, l’ancienne école déclarait, avec Leroy-Beaulieu, « que le salarial figure au nombre de ces instilulions que l’on doit considérer comme définitivement acquises, et une fois pour toutes; » tandis que Gide écrit : « L'ancienne école considérait les faits économiques, les institutions, dans un état supposé d'équilibre Slable. La nouvelle école les étudie dans leurs rapports de succession » (Revue du christianisine pratique, 43 mai 1890 : Quatre écoles d'économie sociale).

L'ÉVOLUTIONNISME Ai Hat

Elle considèrera cette {tradition comme la révélation objective de la vie intérieure de l’Église. Cette tradition apparaitra, dès lors, Comme une puissance se continuant en nous-mêmes. Saisir cette âme dans sa continuité féconde et dans le renouvellement perpétuel de l’organisme extérieur, comprendre cetté âme et cel organisme dans leur unité vivante, raconter la genèse des dogmes et leurs longues métamorphoses comme une constante et nécessaire incarnation du principe qui s’y manifeste, suivre dans l'histoire cette chaîne ininterrompue et la prolonger dans notre propre vie par une évolution sans cassure : telle est la manière à la fois critique et positive, conservatrice et progressive, ferme dans la piété et toujours déférente à la science, que le symbolisme critique permet d’appliquer à toutes les créations religieuses » (1).

Par ces dernières considérations, mais dans un sens beaucoup moins précis, nous rejoignons l’évolutionnisme théologique, dont le système de Ritschl est un spécimen vigoureusement particulier, et nous refermons le cercle de nos brèves observations sur la notion contemporaine du devenir dans la science, l’art, la philosophie sociale et la religion. Nous nous croyons autorisé à conclure que nous n’exagérions rien, en affirmant que les symptômes précurseurs d’un retour intellectuel à la doctrine du Royaume se manifestent, simultanément, dans tous les domaines de la pensée.

(1) Décidément, ce n'est plus le point de vue de Bossuel : « La foi ne varie pas dans la vraie Eglise, el la vérité venue de Dieu a d’abord sa perfection » (Histoire des variations, Vol. à).

Page 1