LEL
Je VOOR PINS
nous n’entendons pas, seulement, telle ou telle doctrine qu’on en peut extraire, mais le principe vital, omniprésent, qui anime tout l’organisme scripturaire. Or, dans notre premier volume, nousavons montré par « l’histoire du réalisme biblique, » en quel sens Luther et Calvin ont méconnu la valeur propre de l’Hébraïsme. Luther «nous peint des patriarches qui appartiennent déjà à l'Église, et qui font des tournées missionnaires pour convertir les païens à Christ. » Quant à Calvin, transportant l’eschatologie ecclésiastique dans l’Ancien Testament, il s’efforce de prouver que les Israélites méditaient perpétuellement sur la félicité de la vie future (cf. notre premier volume, chap. IV). A dire vrai, cette constante préoccupation de démarquer l’Hébraïsme au profit du christianisme, n’est qu’une forme inconsciente de l’antisémitisme qui dominait le moyen-âge. On tolère Israël, l’Israël de la révélation, à la condition de retrouver en lui sa propre image.
Veut-on quelques paroles caractéristiques de Luther ? « Qui empêche les Juifs de retourner en Judée ? Personne. Les chemins leur sont ouverts. Qu'ils s’en aillent à pied, à cheval, en vaisseau, qu’ils volent s’ils sont pourvus d'ailes! Nous leur procurerons des provisions pour le voyage, pour que nous puissions être délivrés de cette lie dégoûtante. » C’est le style d’un rédacteur de PAnti-Juif. «Qu'il leur soit interdit de prononcer devant nous le nom de Dieu. Que quiconque entend un Juif prononcer le nom de Dieu, le dénonce aux magistrats, ou qu’il lui lance à la tête des boulettes d’excréments de porc, et le chasse comme un chien. » Le directeur de la Libre Parole ne dirait pas mieux. Enfin, voici l’opinion de Luther sur l’espérance caractéristique d'Israël : « Si Dieu ne m'avait pas donné un autre Messie que celui que les Juifs désirent, j'aimerais mieux
être un porc qu’un homme. En effet, le porc dans son bourbier jouit de ses délices, de ses saletés et de la boue; il ronfle, il ne craint aucun roi, la mort ou l’enfer ne lui font pas peur, il ne s’effraie pas des terreurs du Diable ou de la colère divine. Le Messie que les Juifs attendent, ne donnera jamais une félicité comparable à celle de ce porc (1). »
Il est difficile de ne pas voir, dans ces brutalités de langage et de sentiment, le reflet d’une époque où le Juif condamné à mort était pendu, par les pieds, à côté d’un chien ; où les feuilles de péage portaient des traits de ce genre: « Sur chaque bœuf et cochon, et sur chaque Juif, un sol ; » où les chrétiens enfin, pour célébrer dignement la mémoire de l'amour manifesté au Calvaire, obligeaient, chaque année, un député de la communauté juive à venir recevoir un soufflet public, le jour du vendredi saint.
D'ailleurs, la haine du Juif sévit encore en Europe. Léon XIII n’a pas intercédé, auprès du Sultan rouge, en faveur des Arméniens massacrés ; mais ce même pape s’est empressé d'écrire à l’égorgeur d'enfants, quand il a compris que les Israélites préméditaient, sérieusement, de rentrer dans leur patrie. Alors il a prié Abdul-Hamid de refuser la Palestine aux Sionistes, sous prétexte que l’Écriture condamne les Juifs à être toujours dispersés. Singulière foi en la prophétie, laquelle ne s’accomplirait pas si la Curie n’y mettait la main! Et surtout, singulière méconnaissance de la Bible, dont on ignore la philosophie de l’histoire ! Le secret de lattitude pontificale, ne serait-ce pas lintuition gênante que Jérusalem entrera, un jour, en rivalité avec Rome? Jérusalem, c’est le centre symbolique
(1) (Les Juifs et leurs mensonges. Tome VII, in-folio. Witlemberg, Thomas Klug, 1558).
du Royaume de Dieu scripturaire ; Rome, c’est le centre politique du Royaume de Dieu ecclésiastique.
L'exemple du Pape nous prouve à quel point les erreurs des Réformateurs sur la question juive étaient, purement et simplement, des erreurs romaines. Pour que la chrétienté moderne s’en dégage, il faut qu’elle sache constater le fait suivant: géographiquement, économiquement, politiquement, le peuple hébreu reprend, peu à peu, un rôle ethnique, et devient un facteur de l’histoire contemporaine; et cela est conforme à la doctrine de l’apôtre Paul, comme aux prédictions non réalisées des prophètes. Le retour au principe de la Réformation, le retour à l’'Hébraïsme, sera d’abord un retour à la vraie notion du peuple hébreu, considéré dans son Idée, comme porteur de la pensée mes-
sianique (1). j
L’antisémitisme a contribué, pour sa part, à cette renaissance de l’esprit d'Israël; pendant deux années entières, un officier juif, interné à l’Ile du Diable, a été le point de mire du monde; enfin, le mot d’ordre lancé, à Odessa, en 1882 : Auto-émancipation! réveille les antiques et saintes ambitions de la nation mystérieuse qui a donné au genre humain le Fils de l’homme. L'un des propagateurs
(4) Au XVIIPe siècle, il y eut un intéressant mouvement des esprits, au sein du catholicisme, en faveur des questions juives. — 1753: Note sur le retour des Juifs, par le père d’'Houbigant. — 1760: Le rappel futur des Juifs, par le curé Deschamps. — 1769: Essai d'explication de l’époque assignée à la conversion des Juifs, par l'abbé Belet. — 1775: Dissertation sur le retour des Juifs à l'Église (Traduit de l'italien). — 1778: Dissertation sur le rappel des Juifs par Rondel. — 1779 : Dissertation sur l'époque du rappel des Juifs (sans nom d'auteur). — 1779: Lettre dans laquelle on prouve que le retour des Juifs est proche (sans nom d'auteur). — Mais aujourd’hui, l'Osservatore Romano, moniteur officiel du Vatican, applaudit à la persécution des Juifs en Algérie et s’écrie: « C’est la justice de Dieu qui se révèle, car celte race, maudite de Dieu, ne saurait être bénie des hommes. »
du Sionisme explique ainsi ce nom: « Sion est la désignation tout ensemble d’un lieu et d’un peuple, de la réalité et de l’idéalité suprême de nos aspirations, de la nation et de la religion d'Israël. » On sait, d’ailleurs, que « Sion » était le terme préféré des écrivains bibliques pour désigner Jérusalem, en sa qualité de centre politique, social et religieux. De tous les points du globe, des Hébreux accoururent à Munich, en 1897,pour délibérer sur ce programme: Reconstitution des Juifs en une seule nation, revendication de tous les droits politiques de cette nation ressuscitée, et réalisation de toutes ses énergies vitales dans le pays des pères, la Palestine. C'est là que Nordau s’écria : « Les Sionistes ne sont pas un parti; ils sont le Judaïsme même. Tout ce qui, dans le Judaïsme, est vivant, idéal israélite, dignité virile, joie de vivre, tout cela est sioniste. Debout! Réalisant à nouveau votre solidarité nationale, et laissant là votre assimilation aux chrétiens, assimilez-vous, enfin, à tout ce qui se nomme Israélite sur la terre. » Au Congrès de Bâle, en 1898, Herzl prononçait ces belles paroles, écho de la voix prophétique : « Nous ne voulons pas seulement une société juive nouvelle, mais une société meilleure. Dans notre ancienne patrie où nous nous préparons à rentrer, nous aurons besoin d’une régénération de l’âme juive telle, que nous devenions capables d'élever le niveau moral, non seulement de notre peuple, mais de tous les peuples. »
Il y.a là quelque chose qui correspond à la vision authentique du Royaume, bien que les promoteurs du mouvement ne se placent pas sur le terrain religieux, et ne parlent pas du Messie. Or, l'esprit des prophètes, chaque fois qu’il se manifeste, sous une forme même effacée, suscite l'opposition de l’esprit pharisien ; et c’est pourquoi, le Rabbinat s’élève contre « de soi-disant sionistes. » Cela ne
saurait étonner ceux qui ont lu un catéchisme israélite (4) ; cette instruction religieuse est d’une fadeur indéfinissable; et, bien que le douzième article de foi soit rédigé ainsi : « Un jour viendra où Dieu nous enverra le Messie, » le catéchisme tient, tout entier, dans le développement de ce programme : « L’instruction religieuse a pour objet de nous faire connaître : 4° les vérités qui éveillent et fortifient le sentiment religieux dans nos cœurs; 2% les devoirs que la religion nous prescrit. Ces vérités sont : la connaissance de Dieu, de ses attributs et de ses œuvres, l’histoire de ses bienfaits. Ces devoirs sont: les croyances et les pratiques qui constituent la vie israélite (2). Et puis, au beau milieu de ce brouillard, flamboie tout-à-coup cette affirmation isolée : « L'époque du Messie sera marquée par le règne de la vérité et de la justice, par la cessation de la haine, et tous les hommes deviendront un peuple de frères et d'amis. »
Pour qu’une pareille espérance n’embrase pas de ses feux les derniers recoins du catéchisme rabbinique, il faut que l’esprit des prophètes ait abandonné les directeurs officiels de l’âme israélite. Aussi, est-ce en dehors des synagogues, dans le sionisme humanitaire, que l’hébraïsme reprend vie (3). Mais peut-il naître viable en dehors de l’atmosphère
(1) Catéchisme à l'usage de la jeunesse israélite, d’après le recueil d'instruction religieuse de M. Ulmann, grand rabbin, revu par M.le grand rabbin Wogue, autorisé par M. le grand rabbin de France.
(2) Par exemple: « Il nous est défendu de manger du sang, du suif, la chair des animaux impurs (tels que le porc, le lièvre, les poissons dépourvus d'écailles, etc.), de manger le fruit d'un arbre avant la quatrième année de sa plantation, de porter des vêtements où la laine se trouve mêlée avec du lin, etc.
(3) De même, au sein de la chrétienté, la pensée messianiste ou chrétienne se manifeste, avec vigueur, en dehors des cadres ecclésiastiques.
scripturaire ? Les rabbins prêchent un Messie sans messianisme, et les sionistes propagent un messianisme sans Messie. Où trouver la synthèse ?
Dans l’Église judéo-chrétienne. En 1882, l'avocat juif Rabinowitsch s'était rendu en Palestine, pour étudier les moyens d’une émigration des Israëélites hors de Russie. Un jour qu’il s'était assis sur la montagne des Oliviers, la vue des lieux où le Sauveur souffrit lui inspira cette question: « Serait-il possible que Jésus de Nazareth fût le Messie, et que ce pays soit devenu un désert parce que nous l’avons rejeté ? » Il lut le Nouveau Testament, reconnut l'erreur de sa nation, et revint de Palestine avec ce mot d’ordre : La clé de la terre sainte est dans les mains de notre frère Jésus. Il propagea ses convictions avec fruit, ouvrit une « Synagogue du saint Messie, Jésus, » et reçut le baptême. C'était, probablement,-le premier baptême judéo-chrélien depuis l’époque apostolique, c’est-à-dire que Rabinowitsch, par son baptême, n’entra pas dans une église chrétienne particulière, il resta Juif.
Jusqu'à présent, l’Église a essayé de démarquer chaque Israélite qui croit au Christ ; elle s’est efforcée de le noyer dans la masse des chrétiens sortis du paganisme, et de lPannihiler comme Hébreu. L'idéal serait que les Israélites qui se tournent vers le Sauveur demeurassent Israélites, car ils le sont, plus que jamais, quand ils acclament en Jésus, le Messie. Les apôtres ont-ils renié leur peuple ? L'Église de la Pentecôte était-elle composée de renégats ? Tous ces premiers martyrs étaient juifs et chrétiens à la fois, et formaient une communauté judéo-chrétienne.
Ce n’est pas seulement en Europe, que des Juifs se tournent vers le Messie crucifié, sans abandonner la irelgion de leurs pères. Une église judéo chrétienne s’est formée en
Perse (1); elle se réclame de Jésus-Christ, pratique le baptème et la cène, mais n’abandonne pas toutes les traditions nationales et religieuses du peuple élu. Les membres de cette communauté ne sont plus des Juifs talmudistes, et les fidèles de la synagogue les persécutent; mais ils nesont ni grecs, ni catholiques, ni protestants; ce sont des Hébreux de la vieille souche qui, à l'instar de Simon, fils de Jonas, ont reconnu, en Jésus de Nazareth, le Messie. Le sionisme et le judéo-christianisme constituent, par leur simultanéité providentielle, un des événements les plus graves de l’ère moderne. Comme dans la vision d’Ezéchiel, les ossements d'Israël commencent à frémir, à se rapprocher. Et, conformément aux lois du Royaume de Dieu, ce double réveil, national et religieux, s’opère en dehors des cadres du culte traditionnel ; c’est en dehors de la synagogue officielle que les sionistes se proclament juifs avec enthousiasme, et se séparent des nations; de même, c’est en dehors de la synagogue officielle que les judéochrétiens (2) se proclament messianistes avec enthousiasme, mais sans se fondre dans les églises. C’est une résurrection sociale et spirituelle d'Israël, en dehors du pharisaisme rabbinique et de l’ecclésiasticisme clérical, sur le propre terrain du prophétisme primitif, dans la conscience indéfectible d’un rôle ethnique à jouer, d’une mission œcuménique à remplir. Cest la renaissance du
(1) Nos renseignements remontent à 1898.
(2) On s’est habitué à donner un sens défavorable à ce lerme, à force d'identifier le parti des judéo-chrétiens avec les persécuteurs de saint Paul. Nous prenons le mot dans son sens élymologique, dans le sens où Paul lui-même est resté judéo-chrélien jusqu'à la fin de sa vie, c’està-dire Israélite convaincu et fidèle aux intuitions fondamentales de l'hébraïsme, non point quoique chrétien, mais parce que chrétien messianiste,
particularisme hébreu, au service de l’universalisme scripturaire.
Ce n’est pas tout. Non seulement le sionisme et le judéochristianisme évoluent, simultanément et sans préméditation, vers un but identique, mais le christianisme évangélique lui-même dérive dans cette direction. Le christianisme évangélique est le seul christianisme vital ; il est évangélique, dans la mesure où il est biblique ; il est biblique, dans la mesure où il est pénétré du souffle de l’hébraïsme. Or, une des caractéristiques de la théologie contemporaine, c’est précisément une attention toujours plus intense accordée aux documents de la pensée hébraïque dans les livres de l’Ancien Testament. Le premier élan de la critique a dépassé le but ; mais, tandis qu’elle dissolvait les textes écrits, l’épigraphie et l'archéologie en reconstituaient le sous-sol historique. Il est extraordinaire de voir un dilettante comme Renan, consacrer les merveilleuses ressources de son génie à imposer aux Parisiens élégants une histoire du peuple d'Israël. Seulement, il n’apporte pas à son étude un esprit d’impartialité scientifique. Avec quelle émotion Robinson Crusoé découvre les traces d’un pied humain sur le sable de son île déserte! Avec quelle stupéfaction les géologues recueillent les marques d’une intelligence, dans les informes débris que recèlent des cavernes préhistoriques! C’est avec la même candeur qu’il faudrait aborder l’histoire du messianisme, prêt à suivre avec adoration les vestiges d’une action suprahumaine dans les gestes de l’humanité /Gesta Dei per Israel).
Il ya plus. Non seulement les documents de l’hébraïsme occupent, toujours davantage, la pensée occidentale, mais celle-ci s’élève, peu à peu, jusqu'aux intuitions bibliques, en
psychologie, en sociologie, en philosophie de l’histoire. On laisse à Monseigneur Chabot, curé de Pithiviers, l’idéal formulé par lui en ces termes, dans la quatrième édition de sa grammaire hébraïque : « La connaissance de l’hébreu est de la plus grande utilité pour réfuter les Juifs, les protestants et les incrédules. » Même en dehors de toute foi positive, des milliers d’esprits s’affranchissent de l’hellénisme et cherchent l'influence de l'Orient ; la vogue de la littérature hindoue, dans certains milieux, prouve que l'esprit
européen n’est pas inféodé aux catégories intellectuelles de la raison grecque. Certes, il serait absurde et ingrat de nier les services que la Grèce nous à rendus, sur le terrain de la dialectique en particulier ; mais il est permis de croire que son influence n’a pas été purement heureuse dans le domaine théologique. Le professeur Butcher s’écrie: « Si notre religion nous est venue de l'Est, néanmoins elle a été transformée par le souffle venu de l’Ouest » {Some aspects of the Greek Genius]. Nous ne partageons pas cet enthousiasme ; nous croyons, précisément, que pareille «transformation» justifie un retour conscient à l’hébraïsme ; ce qui, d’ailleurs, nécessitera le renouvellement de notre langage théologique. Comme le faisait observer le professeur Leenhardt, dans un cours inédit: « La théologie parle encore comme elle parlait, quand la philosophie et la théologie avaient le même alphabet de concepts. Or, la langue philosophique s’est enrichie et précisée, depuis lors, tandis que notre langue théologique est restée stationnaire. » Et pourquoi cela, sinon parce que la dogmatique reste trop exclusivement enfermée dans les cadres de la métaphysique traditionnelle, avec ses oppositions tranchées, (cartésiennes et platoniciennes), entre l’âme et le corps, l’esprit et la matière, Dieu et le monde, avec ses innombrables
antinomies, insolubles formellement, résolues dans le domaine de la vie ?
La réaction contre l’hellénisme est d'autant plus urgente, que certains théologiens semblent considérer l’état de choses actuel comme définitif ; ils se félicitent que Sem ait été vaincu par Japhet, et ils propagent avec vigueur lantisémitisme théologique (1). Dans son étude sur les Apocalypses, De Faye écrit, par exemple : « Dans les idées qu’ils se faisaient de l’avenir et de la rénovation universelle, les Juifs n’ont jamais réussi à être spiritualistes. 1l leur a fallu apprendre ce secret des Grecs (p. 40). Grâce à l’éducation hellénique, l’esprit juif parvint à se dépouiller du matérialisme qui lui était inhérent. Il n’éprouva alors aucune peine à substituer à des notions comme celles de la résurrection des corps et du règne messianique, celles de l’immortalité de l’âme et de la vie éternelle. Les Juifs étaient incapables de concevoir l’idée pure. Voilà le signe auquel on reconnaît le Juif qui n’a pas subi l'influence de l'étranger » (p. 150). A cela nous répondons: il est exact que les Juifs n’ont jamais réussi à être des idéalistes, au sens où le conçoivent nos cerveaux quintessenciés de logiciens. Mais nous n’admettons pas que l’on identifie le spiritualisme réaliste des prophètes, avec lidéalisme abstracteur des professeurs de philosophie. Ni le Royaume de Dieu, ni l’Incarnation, ni la Création ellemême, ne peuvent se concevoir avec la métaphysique de l Qidée pure. » Si l’on est matérialiste en croyant au corps glorifié, on l’est également en croyant à l’immanence de Dieu dans le monde. Nous admeltons, certes, que la dôc-
(1) Nous avons entendu un professeur de théologie dire, dans un Cours : « Débarrassons notre foi des éléments paiens et judaïques qui y restent atlachés. » Païens et judaiques ! La synonyimnie est établie,
trine de la résurrection se heurte à des objections formelles, insurmontables, quand on conserve la psychologie de Platon: emprisonnement de l’âme, que la mort délivre. Mais la psychologie de Paul ne connaît pas ce que nous appelons âme; elle distingue le corps de l’esprit, avec une âme qui est le moyen terme entre les deux, une âme à la fois corporelle et immatérielle, spiritualisation du corps, extériorisation de l'esprit, qui sert de trait d'union entre les deux, après comme avant la mort (1). Telles sont, du moins, les inférences que l’on peut tirer de la psychologie scripturaire, et nous ne trouvons point qu’elles fassent mauvaise figure à côté des théories courantes. Aussi, quand on nous dit: « Le signe auquel on reconnaît le Juif qui n’a pas subi l’influence de l’étranger, c’est qu’il est incapable de concevoir l’idée pure, » nous répondons simplement :
(1) A titre de protestation intéressante contre les dognies philosophiques du criticisine ancien et nouveau, nous citons la page suivante, qui pourrait bien être le symptôme d’un revirement possible dans les esprits: «Il y aurait peut-être lieu de retoucher les théories régnantes sur la perceplion extérieure. On poserait, en principe, que toule sensalion est vraie, qu'elle est bien un contact avec la réalité, qu’elle est la réalité même»saisie par l’esprit. On cesserait de discuter l’extériorité des phénomènes, vu que ce sont là des termes dénués de toute signitication et que, si l'expression: extérieur au corps à un sens, l’expression : extérieur à l'esprit n’en à pas. On ÿ regarderait à deux fois avant d'enseigner que la couleur, le son, la résistance, sont des états du moi, ce qui, pour beaucoup de gens, est presque toute la philosophie; on n’appellerait plus sensations les qualités des corps, ce qui leur donne un air d’être « subjectives, » el crée une équivoque. On ne déclarerait plus que l'esprit est séparé des objets par les nerfs, le cerveau, formules d’une énormilé presque monstrueuse, puisque les mêmes gens qui l’emploient nous annoncent que l'esprit n'a aucune place dans l’espace, et se proposent de démontrer que les organes sont de pures apparences. Ainsi, le monde sensible est réel, solide, indépendant de notre conscience » (CG. Mélinaud. Revue des Deux Mondes, 15 janvier 98. Le Réve el la Réalité). — Cf. La psychologie biblique de Delitsch. — Et Güschel (Letzte Dinge, p. 172, 150). — Beck (Seelenlehre, p. 40), etc.
Le signe auquel on reconnait l’Hellène qui n’a pas subi l'influence de l’hébraïsme, c’est qu’il est incapable de concevoir l’incarnation.
Ce qu’on reproche encore à l’esprit hébreu, outre son matérialisme, c’est son particularisme. De Faye se plaint que certains auteurs sacrifient l’histoire à l’idée, « procédé appliqué dans l’historiographie hébraïque elle-même. Dans les livres de Josué, des Juges, des Rois, le point de vue théocratique exerce une influence déjà marquée dans le groupement et l’appréciation des événements. De bonne heure on perdit, en Israël, ce goût de conter pour le plaisir de conter, qui fait le charme des chroniqueurs de race. Ce peuple n’a jamais produit un Hérodote » (p. 90). Voilà encore l’hellénisme opposé à l’hébraïsme : le Grec raconte des histoires, des légendes, avec la satisfaction que l’enfant éprouve à. faire tourner un kaléidoscope; l’'Hébreu veut prouver; l’obsession du but le poursuit, les destinées d'Israël peuvent seules l’émouvoir. Mais c’est là, précisément, ce qui constitue sa force, et même sa grandeur, car ce nationalisme persévérant plonge ses racines dans un instinct secret de mission universelle : Israël doit vivre, parce qu’il vit au profit du monde, il est le peuple messianique. Voilà le fond de | « historiographie hébraïque. »
« L’Écriture sainte, affirme Auberlen, ne considère pas l'humanité comme un agrégat d'individus ou de nationa-
lités, mais elle a une conception organique du monde et
du genre humain. » Et, de même que la nature est un vaste
organisme dont l’homme est la tête, de même l’histoire ne nous offre pas un amalgame de peuples uniformes; elle constitue, elle aussi, un ensemble, dont la tête est le second Adam, fleur d'Israël. De là, le rôle unique des Hébreux dans le domaine religieux. « Pour le chrétien qui pense,
ajoute Auberlen, il n’est pas indifférent d’avoir une conception mécanique ou, au contraire, une conception vivante de la nature ; de même, il ne lui est pas indifférent d'adopter telle ou telle philosophie de l’histoire. Car la Nature, l’'Histoire, et la Révélation sont les trois grands domaines où se déploie la vie divine, ct le domaine de la Révélation suppose les deux précédents. C’est pourquoi, la Bible a sa conception particulière de la Nature et de l'Histoire. »
De son côté, Baumgarten affirme qu’il est impossible d’être un historien, si l’on r’envisage pas les destinées du peuple élu comme le centre de l’histoire universelle. « A Pheure actuelle, dit-il, les historiens, même quand ils embrassent un vaste domaine, écrivent à un point de vue étroitement nationaliste ; au fond, l’histoire universelle n’a guère dépassé le point de vue d’un Hérodote » /Apost. Gesch. 11-14). Ainsi, De Faye reproche aux Hébreux de ne pas raconter pour le plaisir de raconter, à la manière de l’auteur païen; tandis que les défenseurs du réalisme biblique reprochent, précisément, à ce même Hérodote et à ses émules, de ne pas jeter sur le monde le coup d’œil d’un Esaïie. |
Sur le terrain de la philosophie de l’histoire, nous estimons que l’hébraïsme a raison contre l’hellénisme. On veut universaliser les vérités religieuses, en coupant leurs racines israélites! Or, la forme juive est justement celle que Dieu a choisie pour universaliser là vérité. Sabatier écrit: (Supposez le Christ apparaissant en Chine; n’est-il pas évident que la première forme de l'Évangile eût été tout autre, et ne sentez-vous pas, par cette hypothèse même, le caractère historique et contingent de celle qu'il a revêtue en Israël ? » Nous répondons : À votre tour, supposez que le peuple hébreu se distingue de toutes les autres nations par
son rôle providentiel, sa mission libératrice, sa signification messianique, et vous ne pourrez plus vous figurer un Jésus japonais ou persan. Vous le pourriez, assurément, si le point d'application du levier rédempteur avait été le Japon, par exemple, au lieu de la Palestine, et si les documents les plus anciens et les plus authentiques nous révélaient, dans l’île de l’Extrême-Orient, l'existence d’un Abraham, d’un Moïse, d’un David, et d’un Esaïe japonais; en un mot, si la nourriture morale et religieuse du genre humain s'était élaborée au Japon, au sein d’un peuple miraculeusement monothéiste, alors que toutes les autres nations du monde, y compris la nation israélite, auraient été embourbées dans l’idolâtrie la plus épaisse. Que dis-je? la nation israélite n’aurait même pas existé, car les patriarches n’auraient jamais été suscités. Et alors, naturellement, la Parole faite chair aurait vécu dans un cadre différent ; le Fils de l’homme aurait eu l’épiderme jaune et se serait sustenté avec du riz, au lieu d’avoir la peau blanche et d’absorber du pain de froment. En vérité, il n’y a rien là qui nous déconcerte, et nous admettons aisément que la coloration du Messie importe peu à la valeur éternelle de la vérité évangélique.
Mais la pensée de notre auteur n’est pas aussi anodine ; et, en avançant que le Rédempteur aurait pu être un Chinois ou un Hindou, il semble suggérer l’idée que la forme hébraïque de la révélation scripturaire est indépendante du fond ; en d’autres termes, que ce fond serait resté le même sous une forme bouddhique, et que le peuple juif n'a pas une valeur intrinsèque, une valeur unique, exceptionnelle ou plutôt exclusive, soit au point de vue ethnique, soit au point de vue religieux ; en résumé, et pour employer le vieux langage de la foi traditionnelle, le peuple d'Israël ne
serait plus le peuple élu, le peuple de Dieu. Et cela revient à dire, en effet, que Jésus n’a pas été Juif; il a porté sa nationalité comme on revêt quelque manteau éphémère, dont on s’enveloppe aujourd'hui, et qu’on rejettera demain; mais l’hébraisme ne constituait point, pour son âme, un organisme spirituel aléquat, lentement élaboré à travers les âges par une patiente et divine préparation, et harmonieusement adapté à la personnalité du Messie, comme à son œuvre. L'hypothèse que nous combattons prétend grandir le Maître, en coupant tous les liens qui le rattachaient à un point particulier de l’espace et à un moment spécial du temps. Or, c’est le diminuer, au contraire, que de le transformer en une espèce de Sage idéal, sans contours, sans nationalité, sans pied-à-terre, en une manière de prophète omnibus, que nulle race ne reconnait pour sien.
Nous n’ignorons pas ce que l’auteur incriminé pourrait nous répondre. Il nous renverrait à son livre. Il nous avertirait que nous présentons un seul côté de sa pensée, car il a écrit, sur la même page : « On ne peut guère supposer le Christ naissant ailleurs qu’en Judée. Il y a liaison et coordination dans le plan de Dieu. » Dont acte. Mais alors, si Jésus est né dans la Judée en vertu d’un plan défini, élaboré par l'Éternel, comment notre auteur peut-il ajouter, après avoir suscité, hypothétiquement, un Rédempteur chinois : « Ne sentez-vous pas, par cette hypothèse même, le caractère historique et contingent (1) de la forme
(1) Il y aurait beaucoup à dire sur celte alliance de mots : « historique et contingent. » Il semble bien qu'il y ait là équivalence. Or, la vie de Jésus a été un phérromène historique: donc, un phénomène contingent? On pourrait le conclure de cette phrase : « Dieu est-il un phénomène que l'œil de homme puisse jamais apercevoir dans aucune
que l'Évangile a revêtue en Israël? » Avouons qu’il y à là une contradiction. Si la forme revêtue par l'Évangile en Israël a été le résultat d’un «plan » divin «lié et coordonné, » comment y reconnaître les caractères de la contingence, c’est-à-dire, en langage philosophique, d’une éventualité dépourvue de toute nécessité? Il faut choisir entre l’idée de plan (ou de nécessité), et l’idée de contingence (ou de non nécessité). Or, il est évident que notre auteur s'arrête au second terme de l'alternative; et la preuve, c’est qu’il s'efforce de pallier l’hébraïsme du Messie ; il en est presque honteux pour lui; il en parle avec un mélange de discrétion et de regret: « Dans les paroles de Christ, le germe vivant, par le seul fait que le Christ a été un Hébreu, se trouve nécessairement amalgamé avec un peu de terre hébraïque. Et c’est pour cette raison que, malgré son originalité indéniable, l'Évangile, sous sa première forme, nous apparaît comme un phénomène palestinien. »
Eh bien! voilà ce que nous appelons nier le judaïsme de Jésus; car c’est n’y point croire, que d’en excuser le Maitre. Nous y contemplons, au contraire, un de ses plus beaux titres de gloire; et nous insistons sur le judaïsme du Messie, avec d'autant plus de ferveur que nous affirmons, de toute notre âme, l’universalisme évangélique. Cet universalisme splendide et miséricordieux fait ressortir, avec d'autant plus d'éclat, la valeur des passages où le Sauveur du monde se montre israélite jusqu’à la moëlle; et cela, le sachant et le voulant, pleinement conscient de la signi-
série phénoménale ? » (p. 86). Voilà tout ce que l’histoire peut nous donner ! Que signifie, alors, le litre de l’ouvrage : « Philosophie de la religion... d'après l'histoire? » Guyau à écrit l'Esquisse d’une Morale Sans obligation; vient-on d'écrire l'Esquisse d’une Religion sans absolu?
fication divine de l’hébraïsme. Dans notre premier volume (1), nous avons cité la belle page où un penseur contemporain développe l’idée que l’universalisme de Jésus n’était pas un simple cosmopolitisme, signe de faiblesse et non de force, mais l’épanouissement normal du particularisme juif; c’est dans la mesure même où il était Israélite, profondément, librement Israélite, que Jésus ouvrait ses bras à l'humanité; car sa nation était la seule, ici-bas, dont le concept idéal impliquât la bénédiction, par son moyen, de toute la terre. Jésus a été Hébreu, l’'Hébreu par excellence, le Roi des Hébreux. Mais que faut-il en conclure? Si Jésus n’avait pas été Hébreu, il n’eût rien été pour le monde : Hébreu, au contraire, son empire est illimité. Tel est le grand paradoxe de l’histoire.
Cependant, ceux qui essayent de dénationaliser le Messie ont raison, dans la mesure où ils essayent de dégager le Sauveur des entraves du judaïsme. Le judaïsme, proprement dit, est un hébraïsme dégénéré. On pourrait même affirmer que Jésus, dans un certain sens, a été moins un fondateur qu’un réformateur; de là les difficultés spéciales de sa tâche, et les haines inouïes qu’il suscita. L'histoire des croyances prouve, suffisamment, qu’il est plus facile de lancer une religion que de retoucher une liturgie. Jésus a voulu être le restaurateur de l’hébraïsme contre le judaïsme ; chacune de ses paroles sur le Royaume de Dieu était un coup de bélier contre les murailles de l’apocalyptique pharisienne.
Les considérations précédentes laissent entrevoir dans quel sens nous pouvons affirmer que la théologie occidentale reviendra, peu à peu, aux intuitions fondamentales du
réalisme scripturaire. Une des premières conséquences de ce renouveau, ce sera une simplification de la dogmatique, nourrie désormais de la robuste stve biblique. Voici, en effet, l’un des principes fondamentaux des judéo-chrétiens, formulé par Rabinowitsch : « Nous, Juifs, postérité d'Abraham et fils de la Loi, nous avons le devoir sacré de régler les articles de notre foi au Messie Jésus, uniquement d’après l’enseignement du Saint-Esprit dans les Écritures de la nouvelle alliance, sans nous arrêter aux formulaires que les nazaréens (les chrétiens), originaires de nations adonnées à l’idolâtrie, avaient solennellement rédigés et rendus obligatoires pour leurs successeurs d’origine non juive. L’ensemble de ces formules de foi des chrétiens d’origine paienne, fait voir qu’au moment où elles furent rédigées, alors que pour la première fois la lumière du Messie Juif resplendit à leurs yeux, ils n'étaient pas encore capables d’en supporter la splendeur. Aussi, ont-ils commis de nombreuses erreurs au sujet de la Divinité même et de son unité, au sujet de la naissance du Fils de David, du temps de sa vie, et au sujet de sa résurrection ; ils se sont ainsi séparés en sectes. Afin d'arrêter les disputes, ils ont rédigé des symboles pour empêcher la diversité d'opinions dans la foi au Messie. Mais nous, Juifs, qui croyons à la Loi de Moïse et aux Prophètes, et dont les pères y croyaient également, nous savons comment il faut concevoir l’unité de Dieu. Nous savons aussi, par les Prophètes et par les Psaumes, comment devait germer le Messie, qu’il devait souffrir, mourir et ressusciter des morts. Ce qui seul nous manquait, C'était la foi en l’homme Jésus de Nazareth, c'était de savoir que c’est lui l'Homme, le Seigneur, le Messie, de qui ont parlé tous les prophètes. Nous n’avons pas besoin de nous charger de toutes ces distinctions et
minuties que les Conciles chrétiens ont établies, autrefois, pour leurs fils. Car, la doctrine du Messie était pour eux une question entièrement nouvelle. Avant que l'Évangile du Messie fût parvenu jusqu’à eux, en quoi les concernaient nos pères, Abraham, Isaac et Jacob, David notre roi, sa maison et son trône? Bref, pour eux, la Loi et les Prophèêtes n'étaient qu’un témoignage en faveur du Nouveau Testament; pour nous, le Nouveau Testament est simplement l’accomplissement de la promesse qui nous avait été faite.
« Paul écrit aux Romains : Si de ta bouche tu confesses que Jésus est le Messie, et si tu crois en ton cœur que Dieu l’a ressuscilé des morts, tu seras sauvé. Voilà tout! Pendant tout 'e temps de sa vie sur la terre, Jésus n’a prêché parmi ses frères que la foi qu'il est le Fils de leur Père, du Père d'Israël, c’est-à-dire qu’il était le Fils du Père qui, dès l’origine, était connu d'Israël. C’est cette simple foi qui, d’après l’Écriture, communique le salut, sans qu’elle ait besoin d’être déterminée par des définitions. Quand Corneille, l’homme étranger, eût fait venir Pierre, celui-ci, dans cette première occasion de parler aux nations, ne parla que du baptême de Jésus, du meurtre de Jésus, de sa résurrection, du fait qu’il est le juge des vivants et des morts, et du pardon des péchés accordé à tous ceux qui croient en lui. Rien de plus.
« Ce que nous venons de dire prouve clairement que les Juifs, possédant le témoignage assuré de Dieu à leurs ancêtres, le Messie et ses disciples ne leur prêchent rien que cette simple foi : c’est de lui, Jésus, et de lui seul, que la Loi et les Prophètes ont parlé. Ils ne demandent pas autre chose, car la vraie foi n’est qu’un petit point, mais elle brille comme un éclair à des distances incommensurables ;
elle ne peut être enfermée dans des explications qui lui poseraient des limites. Elle est la somme totale d’un compte immense, dont un grand nombre de calculateurs ont établi les différentes parties, dans des circonstances diverses ; elle est l’ensemble de ces chiffres nombreux additionnés en un seul, point que l'intelligence et le cœur seuls peuvent saisir. »
C’est avec une émotion profonde que nous reproduisons ce mémorable passage ; ce que nous y entrevoyons nous laisse pressentir tout un monde que nous ne soupçonnons pas encore. Mais quelque chose nous dit que l’avenir est là! Le Christianisme remontera aux sources de l’hébraïsme, ou il périra. Le christianisme grec est fossilisé ; le christianisme romain achève de se paganiser définitivement ; le christianisme protestant est resté à mi-chemin entre le catholicisme qu’il rejette, et l’hébraisme qu’il poursuit fhéoriquement. Il est temps que les églises de la Réformation retournent, pratiquement, au principe de la Réforme, et qu’elles apprennent à s'exprimer, en matière de dogme, avec la sobriété des Écritures. Par exemple, voici comment Rabinowitsch parle de la Trinité: « Aux chrétiens d’entre les nations, la notion d’un Dieu unique n’a été révélée que par Jésus, le Messie, et par les apôtres. Ils croyaient à une multitude de dieux ; dès lors, il fallait faire pénétrer en eux cette idée: les trois personnes que l’œil du croyant découvre dans les Écritures de l’Ancien Testament, et dans l’histoire de leur accomplissement (le Nouveau Testament), sont un. Pourquoi Israël chercherait-il à résoudre ce qui n’était un problème que pour les nations? Les croyants d’entre | les nations appellent les trois personnes: « Père, Fils et Saint-Esprit, » nous les appelons : le seul Dieu, sa Parole et son Esprit Saint, qui tous sont un. Pourquoi les églises
nazaréennes chargeraient-elles les Israélites de choses qu’elles seules ont reçues de leurs pères, pour écarter de leur esprit de fausses notions sur la Divinité ? Sur ce point, les nations ont à se laisser instruire par les apôtres, qui décidèrent de ne pas charger les païens convertis au Messie de choses qui n’ont pas une valeur universelle. D'ailleurs, nous ne trouvons nulle part, dans les Écritures, que la foi aux trois personnes doive être confessée de la bouche. »
Voici un passage aussi intéressant, relatif à la naissance du Sauveur : « Les Juifs ayant été jusqu'ici les adversaires du Messie, il leur est difficile de préciser en paroles le côté miraculeux de la naissance de Jésus, sans s’exposer à le profaner par des idées charnelles. Il convient donc, à cause de l’honneur dû à Dieu, de ne pas entrer dans des développements qui risqueraient de déchirer le voile; mais de s’en tenir aux termes de l’Écriture, ou de dire: Il y a ici un mystère ; il est né par le Saint-Esprit; un germe juste a germé de dessous soi (par lui-même. — Zach. 6/12); c’est le Saint-Esprit. Comprenez bien ce qui est dit. »
Ceux qui veulent simplifier la foi au nom de la raison, la tuent; ceux qui veulent la simplifier au nom de l’Écriture, la vivifient. Travailler pour l’hébraïisme, ce n’est pas travailler pour l’orthodoxie, mais ce n’est pas davantage travailler pour le rationalisme. Déjà se dessine, au sein de l'Église, un courant nouveau (1). « Lisez votre Bible avec
(1) Preuve en soit une thèse, soutenue à la Faculté de Montauban (Causse. Le socialisme des Prophètes). L'auteur développe, en terminant, les affirmations suivantes: La théologie, l'Eglise, la Société, doivent se convertir au Messie social. I parle de « la renaissance de l’hébraisme; » . il distingue entre le éhristianisme messianique, d’une part, et le christianisme dogmatique et ecclésiastique de l'autre ; il montre « l’insuffisance sociale de la Réforme du XVI: siècle. » C'est un vocabulaire nouveau pour des idées nouvelles. — Enfin!
Es
des yeux dessillés (1), s’écrie un professeur de théologie, et vous y verrez cette chose inouïe que les quatre cinquièmes du livre qui est censé nous entretenir de l’attente du ciel, ne parlent pas du ciel, et ne connaissent pas le séjour où les bienheureux chantent avec des palmes de victoire! Vous y verrez cette chose plus merveilleuse encore, c’est que, dans le souci de reconquérir le Royaume sur la terre, les héros de Jéhovah n’ont pas seulement relevé la tête pour rêver du ciel, et que, dans leur amour pour Jéhovah, dans leur fierté de travailler à une cause si sainte, et de traverser le monde en champions de la justice, de la vérité et de la charité, ils ont fait leur journée sans même aborder la question de savoir où ils iraient, le soir, se reposer. Suivez donc sur leurs pas les prophètes Amos, Osée, Esaïe Jérémie; vous verrez ces austères semeurs de paroles divines ouvrir leurs sillons sur une terre ingrate, s’y courber sans d’autre espoir que d’y jeter le grain, et s’y ensevelir eux-mêmes, contents d’avoir pu seulement annoncer la moisson du Dieu-Roi pour les générations futures. À part un texte de Daniel, et une parole incertaine dans les Psaumes (2), il faut arriver jusqu’à Jésus-Christ pour voir le geste du semeur s’élargir jusqu’au ciel. Et c’est la supériorité de la nouvelle alliance sur l’ancienne, que les
(2) Salter disait, le 48 novembre 1883, à la Société pour la culture morale de Chicago: « La Bible ne peut pas être une règle de foi et de conduite pour les hommes d'aujourd'hui. Quel homme, s'intéressant à la civilisation moderne, pourrait croire au Royaume des cieux comme Jésus y a cru? » La question est, précisément, de savoir comment Jésus y croyait.
(1) Dan. 12/2-3. Ps. 73/24. Les autres allusions à la vie et aux rémunéralions d’outre-tombe, que l’on a cru trouver dans la littérature hébraïque, tiennent à des imperfections de traduction (Note du professeur Westphal).
sujets du Royaume, toujours courbés sur le même sillon, travaillent désormais dans l’aurore du jour d’En-Haut.
« Est-ce à dire que Jésus détourne nos regards de ce monde, pour les tourner vers le ciel? Non, certes! Il est venu accomplir les prophètes et non les contredire, et l’Église, sur ce point, a bien mal compris sa pensée. Sans doute, il a dit: « Votre récompense sera grande dans les cieux!» mais cette récompense est pour ceux qui lui auront, ici-bas, dans la mesure de leurs forces, rendu le Royaume usurpé. Il ne nous apprend pas à prier : « Notre Père, que nous allions à toi! » mais: « Que ton règne vienne ! » — «Ta volonté soit faite dans le ciel! » mais: « Sur la terre comme au ciel ! » I! ne nous dit pas : « Le Royaume de Dieu est au ciel! » mais: «Le Royaume de Dieu est au milieu de vous. » - - « Regardez les étoiles, et pensez au ciel! » mais : (Regardez les campagnes, et priez pour la moisson ! » — «Je vous attends au ciel! » mais: « Je reviendrai sur la terre. » —« J'y bénirai ceux qui auront vécu d’extase pour le ciel, » mais : (J’y bénirai ceux qui auront visité, vêtu, consolé les malheureux, donné un verre d’eau froide aux plus petits! » Et comme le Maître avait prêché, les apôtres prêchèrent à leur tour. Q Il faut qu'ibrègne |, » Et l'impression laissée par cette prédication du Royaume terrestre fut si forte, qu’il a fallu des siècles à l’Église pour cesser d'attendre, sur la terre, le retour immédiat du Sauveur.
« Conquérir le Royaume, voilà l’œuvre, l’œuvre essentielle, condition de toutes les promesses. Prêcher l'Évangile du Royaume ; réaliser en nous le Royaume sur la terre, pour ramener le ciel sur la terre ; et marcher sur la terre non comme des exilés attendant le décret qui leur ouvrira la patrie, non comme des ambulanciers après une bataille
perdue, — l'Évangile n’est pas pour les vaincus du monde, il est pour ceux qui doivent vaincre le monde! — non comme des employés de pompes funèbres, accomplissant des offices de mort, mais comme les témoins de la vie, comme les propagateurs de la Parole de Vie, comme les enrôlés de la grande bataille qui doit affranchir ce monde de l’obsession de la mort, et permettre au Prince de la Vie de rentrer en triomphateur dans son Royaume ; être, en un mot, les Volontaires du Royaume !... »
Comment le professeur Westphal appelle-t-il cette conception de la piété? Il ne la nomme pas encore le « messianisme ; » mais, comme il sent bien qu’il est impossible de lui trouver une appellation en dehors du vocabulaire scripturaire, il la nomme « le Jéhovisme. » (1) Voilà qui est significatif ! L’auteur écrit : «Jéhovah n’a-t-il pas envoyé ses prophètes pour nous dire qu’il n’agrée qu’un seul hommage : celui qui établit l’unité de la vie dans la consécration à son service? Et quand on voit nos milieux, soi-disant chrétiens, consacrer un jour à la dévotion et six jours à la complicité avec le monde; quand on voit la distinction entre clergé et laïques permettre, la plupart du temps, aux laïques de rejeter sur le pasteur toutes les fonctions religieuses de la communauté, et au pasteur lui-même de résumer ces fonctions en quelques cultes et quelques charités, on se demande si c’est bien ici l’Église chrétienne, héritière du Jéhovisme prophétique.… Si un Esaïe, un Jérémie chrétien pouvaient se lever parmi nous, que diraient ces hommes de l'Esprit en présence de l’immense
(1) Nous voilà loin de l’affirmation de Pécaut: «Ce que le Christ a dit, ce qu'il à fait, n’est pas la borne infranchissable du savoir moral et de l’action morale, car il à puisé lui-même à la source de la tradition hébraïque » (Le Christ et la conscience). :
apostasie de l’Église relativement à la religion primitive, faite de moralité, de socialité et de piété, dont les prophètes disaient : elle sera faite de ces trois éléments, ou elle ne sera pas?... Jésus, chef et fondateur de l’humanité jéhoviste, n'est ni prêtre ni laïque, il est Roi. Dans son Royaume, il ne nous appelle à être ni prêtres ni laïques, mais sujets: Et comme l'établissement de son Royaume est un train de guerre, il veut que ses sujets soient des sentinelles de Jéhovah! »
Nous applaudissons de tout cœur à ces fortes paroles. Un retour formel et audacieux de l’Église à l’hébraïsme (1) est la condition nécessaire de la grande synthèse qui s’impose entre l’esprit moderne et la foi évangélique. Le retour au Jéhovisme, ou mieux encore au messianisme (puisque c’est conserver le « christianisme »), est la seule réponse possible à ces fermes critiques d’un libre esprit : «Le christianisme, religion toute de théorie, de métaphysique et d’au-delà, héritière de la philosophie grecque et des mythologies anciennes, greffée sur le judaïsme plutôt que sortie de lui, venue pour l’accomplir et le compléter en l’adaptant aux supériorités et aux faiblesses de l’esprit d'Occident, fit son originalité propre de répondre à des questions que lesprit biblique n’avait jamais senti le besoin de poser. Or,
(1) Appelé aussi le réalisme scripturaire (Cf. notre premier volume). Dans sa préface à la dogmatique de Martensen, Ducros écrit: «Si étrange que puisse nous paraitre ce réalisme théologique, il est aujourd’hui la seule formule capable d'exprimer et de défendre la vérité chrétienne. Du Christianisme on peut dire qu'il ne sera pas, s’il ne devient toujours plus le réalisme divin de la création el de lincarnation, et le réalisme humain de la solidarité. » Mais, hélas! ajoute le traducteur: « Le Christianisme, histoire et organisme vivant, produit sur nous la même impression de nouveauté et de surprise pénible qu'il produisait sur les Celse et les Porphyre, les représentants les plus illustres du paganisme ».
comme toutes ces questions s’étendaient sur le domaine de l’inconnaissable et de l’invérifiable, un jour devait venir où le philosophe d'Occident, déchristianisé, ne pouvant plus ni croire à la réponse, ni cesser de se poser la question, se sentirait précipité dans un abîime de néant. Le judaïsme, au contraire, religion toute positiviste, toute de morale et d'action pratique et historique, n’ayant posé dans l’ordre théorique que des principes simples, et si conciliables avec tous les systèmes métaphysiques qu'ils les dominent tous; ayant posé dans l’ordre pratique un idéal individuel réalisable dans le présent, et un idéal universel à réaliser dans l’avenir; le Judaïsme, ou pour mieux dire l’'Hébraïsme, ne livrait en butin à l’esprit de doute que les formes du culte et la poésie de la légende, mais rien de ce qu’il y avait en lui de vital et d’essentiel, et pouvait, à travers toutes les transformations de la pensée ‘tantôt l'accompagner de front, et tantôt la précéder.. C’est pour cela que le rôle de la Bible n’est pas épuisé. C’est aujourd’hui un livre inconnu; quand il cessera de l’être, on sera étonné de voir qu'après tout il n'existe pas encore de livre meilleur que celui-là pour instruire l’homme, pour lui apprendre ses droits et ses devoirs, pour faire de lui un être de vérité, de justice, de fraternité ; et qu’il n’y en a pas de meilleur, non plus, pour enseigner aux peuples qu’ils ont un idéal à atteindre, et une œuvre universelle à réaliser » (Darmsteter. — Les Prophètes d'Israël, p. 294, 386). Voilà comment s’exprime un libre penseur. A quand là profession de foi des libres croyants ?
Ovdeis Oüvatar eireiv KYPIOY IHEOYE et pn év nvetuartt &yiw
(1 Cor .12/3).
Le grand miracle de l’histoire, c’est la naissance du peuple hébreu, surgissant au sein du paganisme universel comme un brin d'herbe verte qui germerait au milieu du feu. Le grand miracle du peuple hébreu, c’est l’apparition des prophètes, apparition sans analogue dans les annales de l’humanité, puisque ces hommes n'étaient ni des devins, ni des prêtres, ni des sages, ni des philosophes, ni des savants, ni des magistrats, ni des gouverneurs, mais des prophètes hébreux. Enfin, le grand miracle du prophétisme, c’est la prédication d’une religion sans dogmes, sans rites, sans vie future au sens traditionnel du mot, la prédication du Royaume de Dieu, c’est-à-dire de la terre nouvelle où la justice habitera, la prédication du messianisme ou christianisme ; Car, si les prophètes ont prêché le messianisme en annonçant le Messie, ils ont prêché le christianisme en annonçant le Christ.
En d’autres termes, les prophètes sont des voyants, des inspirés, des géants de l'intuition spirituelle, qui ont annoncé au monde que le mal, ici-bas, n’était qu’une parenthèse, et que la création tout entière s’épanouirait, un
jour, dans la lumière. L'Éternel est la vie, il triomphera de la mort; Jéhovah est la sainteté, il triomphera de la souillure. Et cela, non pas ailleurs, quelque part dans le firmament étoilé, mais sur la terre; c’est sur notre globe que le Messie travaillera et remportera la victoire : il € germera du tronc d’Isaï. »
Cette vision du Royaume de Dieu les ravit à eux-mêmes, les absorbe au point qu’ils ne semblent pas se poser le problème de la survivance personnelle, pas plus qu'ils ne se posent la question de l’origine du mal, pas plus qu'ils ne spéculent sur la manière dont le mal cessera. Dieu établira sa domination ici-bas, par le Messie, voilà leur foi. Dans le sentiment indéracinable de leur solidarité avec Jéhovah, qui est de toute éternité, et avec le Messie qui règnera éternellement, ils se sentent si parfaitement unis aux générations futures, ils sentent leur destinée individuelle si indissolublement liée aux destinées de notre race, qu’ils ne paraissent pas même se poser le problème de limmortalité personnelle. Ils ne l’ont pas niée, ils ne l’ont pas non plus explicitement affirmée; soulevés vers l’avenir par les lames de fond de la vie, ils étaient trop vivants pour songer à démontrer la survivance.
Pour nous, disciples dés prophètes, éclairés par une première apparition du Messie sur notre globe, nous discernons plus nettement la différence entre le siècle présent et le siècle futur, et nous sommes presque tentés de les opposer l’un à l’autre, en appelant terre le siècle présent, et ciel le siècle à venir. Cela est légitime, à la condition que nous conservions l’intuition fondamentale des prophètes, et que le siècle futur soit, à nos yeux, sur le même plan que le siècle présent, c’est-à-dire que le ciel soit identifié avec notre terre transfigurée. Dès lors, vouloir le Royaume de
Dieu, ce sera vouloir à la fois une société nouvelle et une terre nouvelle; à la fois un autre état social, et «la fin du monde ; » à la fois la pénétration des mœurs et des institutions par l'Évangile, et l'avènement de « la vie éternelle; » à la fois le Royaume et «leciel. » Mais ce ciel ne sera point le Paradis du catholicisme, avec sa messe en musique in sæcula sæculorum, ce sera la cité «sans temple» où l’on «apportera la gloire et l'honneur des nations, » où il n’y aura plus ni deuil, ni cri, ni douleur, car les premières choses auront disparu » fApocalypse 21/4). Et voilà pourquoi nous avons écrit, plus haut, que le ciel actuel, celui de nos cantiques, n’est qu’un ciel provisoire.
Telle est l’espérance chrétienne (1), c’est-à-dire l’espérance messianique, c’est-à-dire l’espérance des prophètes. Telle est la substance même de la Révélation, et le but même de la Rédemption. Car, après tout, la vie est terriblement simple; elle se résume, pour chaque être humain tour à tour, dans cette brutale constatation : Me voilà! Je n’ai pas demandé à naître, et cependant, me voilà! Ou bien je suis le produit du hasard, ou bien je suis une pensée de l'Éternel ; mais, plus je regarde autour de moi, et plus je me persuade que ma foi en un Créateur ne peut s'appuyer sur ce qui
(1) Notre ouvrage est intitulé FÆspérance, et non Evidence chrétienne. A ceux qui nous demandent comment nous pouvons affirmer que le Royaume s’établira sur notre lerre, puisque ce sera une terre nouvelle, nous pourrions répondre que le principe de l'unité des êtres et des choses ne réside pas dans la perpétuité des molécules qui les composent. Mais, nous préférons répondre : Zgnorainus ! Nous ignorons (Comime vous dailleurs), nous espérons. Au surplus, nous n'avons pas la prétention de défendre nos idées, comme si nous en étions l’auteur. Nous pensons les avoir trouvées dans la Bible ; mais si elles sont contraires à la révélation de Dieu dans le Messie Jésus, nous les abandonnerons, pourvu qu’on nous offre une hypothèse plus compréhensive et plus scripturaire que la nôtre.
est ; il faut donc qu’elle s’appuie sur ce qui sera: ce qui est, c’est la terre actuelle; ce qui sera, c’est la terre nouvelle ; ce qui est, c’est le Royaume des ténèbres; ce qui sera, c’est le Royaume de Dieu. Croire au Royaume dans l’avenir, c’est simplement croire à la Création dans le passé ; la création fut un germe dont le Royaume sera le fruit; quand ce fruit aura müri, nous comprendrons pourquoi Dieu à créé, mais alors seulement. Jusque-là, l'univers sera un rébus. Et il ne cesse de l’être, partiellement, que dans la mesure où nous saluons, dans le Christ Jésus, le Messie qui donne la victoire sur la douleur, le mal et la nroit, qui cherche à s’incarner dans la société, et dont le retour triomphal marquera l’inauguration du siècle futur.
Voilà ce que le prophétisme a révélé au monde; c’est un idéal à contempler, c’est un programme à réaliser. Et c’est bien ainsi que le Messie, lui-même, comprit l’œuvre des prophètes ; c’est à cette clarté qu’il éclaira sa propre mission. Une rapide lecture des Évangiles suffirait à convaincre un enfant, que la notion du Royaume de Dieu formait le centre des enseignements du Christ ; il va, de lieu en lieu, Cannonçant la bonne nouvelle du Royaume ; » il exhorte ses disciples à «chercher premièrement le Royaume;» ceux qui prient doivent demander l'avènement du Royaume, avant même de demander le pain quotidien ou le pardon des péchés. «Je ne suis pas venu abolir, mais accomplir, » répétait le Maître.
Alors, objectera-t-on, pourquoi ne pas se manifester, ouvertement, en sa qualité de réformateur social et de Messie ? Il ne suffit pas de répondre qu’un malentendu s'était créé entre le peuple et Jésus, celui-ci parlant d’une royauté spirituelle, et celui-là parlant d’une royauté matérielle; car le Seigneur aurait pu détruire un pareil malen-
le A
tendu en huit jours, s’il avait jugé utile de dissiper le quiproquo. La vérité, c’est que la position du Nazaréen était beaucoup plus complexe ; d’une part, en effet, les Juifs avaient parfaitement raison de saluer en lui un souverain prédestiné à dominer sur notre terre, et le Christ se serait annihilé lui-même, s’il avait détourné de sa personne un tel hommage; mais, d’autre part, les Juifs avaient parfaitement tort de chercher en lui un agitateur politique, un chef résolu à s'appuyer sur la force de l’ambition, de la richesse ou de l’épée. La difficulté, pour Jésus, était de favoriser le vrai messianisme en décourageant le faux; le vrai messianisme, c'était celui des prophètes ou l’Hébraïsme; le faux messianisme, c'était celui des pharisiens, ou le Judaïsme; — le vrai messianisme, c'était la conquête progressive du monde par la sainteté, l’espérance, et le sacrifice; le faux messianisme, c'était la brusque transformation du monde par des catastrophes sociales et des cataclysmes apocalyptiques ; — le vrai messianisme, c'était l’Évolution inspirée par l'Évangile du Royaume; le faux messianisme, c'était la Révolution activée par le fanatisme dela Religion. Ainsi, le but était le même: transformer la terre ; mais Jésus voulait la transformer par son esprit, tandis que le peuple voulait la transformer par le dogme, le rite et le sabre.
Depuis l’apparition du prophétisme dans le monde, il a toujours été en lutte avec telle ou telle religion organisée, car le prophétisme gravite autour de la conscience, et la religion gravite autour du prêtre. Successeur des Esaïe et des Jérémie, mais leur maitre en même temps que leur disciple, Jésus devait, comme eux, et bien plus qu'eux, entrer en lutte avec le formalisme pieux de ses contemporains. Il représentait l'indépendance de J’amour, et ceux-ci représentaient l’esclavage de l’égoïsme; or, l’égoisme, c’est le
péché. Le Sauveur déclara la guerre au péché ; le vrai messianisme, en effet, ne comprend pas une réforme sociale sans un renouvellement moral (1); mais le faux messianisme prêche une société réformée, sans exiger la régénération des cœurs. Au nom même de la terre nouvelle où la justice habitera, au nom même du Royaume de Dieu, Jésus dénonçait l'hypocrisie, la sensualité, l’orgueil, Pavarice, la cruauté des faux dévots et des faux messianistes ; au nom de l’Hébraïsme, il condamnait le Judaïsme; au nom même du socialisme des prophètes, il se constituait le champion d’un individualisme divin, celui du sanctuaire intérieur, et il revendiquait pour chaque homme tous ses droits, tous ses devoirs, toutes ses responsabilités. Cette prédication-là le conduisit au Calvaire.
Il comprit vite que sa mort était inévitable, il l’accepta, il la choisit; il vit clairement que, pour établir le Royaume de Dieu sur une terre empoisonnée par le péché, il fallait que le Saint de Dieu se laissât tuer par le péché, en lui donnant l’occasion de suer tout son venin. Il périt done, sans tache, par le péché et pour les pécheurs ; et son immolation volontaire mit en pleine lumière le secret de l'humanité nouvelle : savoir, la solidarité avec les impurs consentie par le pur, la solidarité avec la masse consentie par le Fils unique, la solidarité avec les coupables consentie par le juste, le Messie, cette fleur mystérieuse dans laquelle venait s'épanouir tout le passé de notre race, et qui contenait en germe tout l’avenir du genre humain. Le faux messianisme faisait bon marché du mal moral, il prétendait passer du siècle présent au siècle futur dans l’éclat des fanfares, sous
(1) Antécédent, concomilaut, où subséqueul: mais pas nécessairement el uniquement gntécédent.
un arc de triomphe; et voici, le vrai messianisme élève, entre l’ère actuelle et l’ère future, non pas les trophées de la victoire, mais le maigre monument de la défaite, l’ignominieux pilori, le gibet expiatoire, la croix! Désormais, humanité saura quel est le chemin du salut ; il faudra que les chariots du Progrès passent docilement devant cette borne milliaire, ou qu’ils s’enlisent. Dans leur marche vers l’âge d’or, il faudra désormais que les siècles successifs, en défilant au pied du bois maudit, courbent leurs étendards devant la forme pâle du roi crucifié; il faudra qu'ils déchiffrent à Golgotha, dans la contemplation de l’amour pauvre et nu, mais vrai, trois fois vrai,et tout puissant par sa sainteté, le secret de l'avènement des temps nouveaux. L’humanité, aussi volage que désespérée, maintenant réconciliée avec Dieu et avec la vie par le Sauveur, saura désormais que le péché est au fond de toutes nos erreurs, de toutes nos souffrances, de toutes nos fautes, qu’il est le roc où se brisent toutes les réformes sociales qui prétendent l’ignorer, enfin que la voie qui mène au Royaume de Dieu, à la terre nouvelle où la justice habite, part de la Passion du Messie, et se déroule entre les croix où ses disciples offrent leur vie.
C’est là, d’ailleurs, ce que les prophètes avaient entrevu. L'un d’entre eux, dans une heure d’angoisse, avait dépeint le serviteur de l’Éternel sous les traits de l'Homme de douleur, il avait montré le Messie sous les apparences d’un agneau qu’on mène à l’abattoir, et l’horreur sublime de cette prédiction jetait comme un crêpe sur le trône éblouissant du Messie promis. Aussi Jésus, en se sacrifiant, n’eut-il pas l'impression qu’il renonçait à établir sur terre la royauté messianique ; il comprit, au contraire, qu’il en posait les indestructibles bases, et c’est à son Église qu’il
confia la mission de construire sur ces larges assises. Cohéritière, avec Jésus, de la pensée des prophètes, l'Église avait donc pour mandat de travailler à l’avènement du Royaume de Dieu dans le monde (1). .
Les apôtres veulent ce que voulaient les prophètes. Les uns et les autres annoncent une humanité nouvelle; les prophètes la veulent au nom du Messie qui souffrira et qui règnera, les apôtres la veulent au nom du Messie qui a souffert et qui règnera. Si la vision des apôtres paraît moins nette, pendant quelques années, cela est dû probablement au fait que leur éducation avait été celle de tous leurs compatriotes, c’est-à-dire moins inspirée par l’hébraïsme des prophètes que par le judaïsme des scribes ; ils en avaient conservé une tendance innée à préconiser les solutions brusques ; c’est ainsi que les paroles du Messie sur son retour furent interprétées, pendant un temps, d’une manière peu conforme aux paraboles du Royaume, et au lent développement de l’humanité que celles-ci laissaient supposer (cf. notre premier volume). Néanmoins, les documents apostoliques, tels qu'ils sont, ne contiennent pas une doctrine du Royaume de Dieu qui soit contraire à celle des prophètes ; il semble même que leur foi au Royaume terrestre du Christ pouvait être d’autant plus ferme, que le Roi lui-même avait déjà paru, une première fois, sur la terre. D'ailleurs, ce qui contribue aussi à obscurcir pour nous le véritable horizon des apôtres, c’est que l’Église y est au premier plan, et quand nouslisons ce mot dans leursécrits,
(1) «Je me suis demandé, souvent, si ce que nous appelons le Christianisme était bien dans les intentions de Jésus. Il me semble que son dessein à été bien moins de fonder dans le monde une nouvelle religion, que d'apporter au monde une vie nouvelle» (Léopold Monod. Le problème de l'autorité, p. 53).
nous y mettons naïvement, par association d’idées, tout ce que le terme recouvre aujourd’hui. Or, il n’y avait pas, alors, de vocable moins ecclésiastique (1). L'Église n’était pas encore une institution officielle, gardienne de dogmes immuables et de rites traditionnels, c'était une société, une assemblée comme le nom l'indique, l’ensemble des disciples de Jésus, la congrégation des messianistes authentiques, en qui revivait l'esprit des prophètes. L'Église, c'était le corps de Christ, elle poursuivait son œuvre, elle était l’exécutrice testamentaire de ses volontés, elle était le moyen dont le Royaume est la fin. De même que les prophètes, passionnément attachés à Israël, aimaient en celui-ci l'instrument prédestiné de l'Éternel pour l'établissement du Royaume, de même les apôtres, passionnément consa-
(1) On ne peut donner trop de poids à cette affirmation. Tous les jours, de fervents amis de l’établissement ecclésiastique s'opposent au «Christianisme social» au nom du Christianisme de l’Église, Les évangiles, disent-ils, ne contiennent pas un plan d'organisation sociale. Mais contiennent-ils davantage un plan d'organisation ecclésiastique ? Bost écrit avec raison: « Jésus a-t-il fondé une académie, une école des prophètes, une institution où un certain nombre d'initiés auraient le dépôt infaillible de sa pensée? A-t-il, du moins, couché par écrit la liste des principales doctrines qu’il désirait, voir prêcher dans son Église? À défaut de cela, a-t-il écrit quelques pages, quelques lignes? Non, il n’a rien fait de tout cela; je me trompe, il a enseigné à ses disciples une prière qu’ils nous ont même transmise sous deux formes sensiblement différentes, et il a institué deux cérémonies symboliques, le baptême el la sainte Cène, sans même préciser le sens qu'il y fallait attacher » (Le protestantisme libéral, p. 475). Personnellement, nous ne pouvons pas même admettre cette assimilation traditionnelle entre le baptême el la Cène. Les textes ne permettent pas d'affirmer que Jésus aurail institué un sacrement appelé le Baptême, au mêmèê titre qu’un sacrement appelé la Cène. Saint Paul n'aurait point parlé du Baptême comme il en a parlé (1 Cor. 1/14-17) s’il avait cru qu’il y avail équivalence entre l’administration du baptême et la célébralion de la Cène. Et l’histoire de l’Église jusqu’à nos jours, montre bien que la théorie et la pratique du baptème ont loujours été moins fixées, dans la chrétienté, que la théorie et la pratique de la Cène.
crés à l’Église, ne la considéraient point comme un but en elle-même. Saint Paul va jusqu’à dire que le fond même de son Évangile, ce qui constitue l'originalité de son message, c’est la notion mystique de l’Église envisagée comme l’organe de la solidarité volontaire, de la coopération consciente et du mutualisme concerté, comme le germe de la société nouvelle où il n’y a plus de distinction entre les hommes et les peuples. En un mot, les apôtres, comme les prophètes, regardent vers l’avenir; ils se représentent la fin des âges comme un retour de Jésus-Christ ici-bas ; et l’auteur de l’Apocalypse, quand il veut décrire l’état définitif de l’humanité délivrée, nous montre la nouvelle Jérusalem descendant sur notre terre (1).
Donc, si le Judaïsme révolutionnaire avait été une déviation du prophétisme grave et pacifique, le ministère du Messie et la fondation de l’Église furent un retour à l’hébraïsme. À cette époque-là, le christianisme était digne de ce nom ; il était vraiment le messianisme... On sait ce qu’il devint. 11 fut défiguré jusqu’à devenir le catholicisme. On pourrait définir le catholicisme : La confusion du Royaume avec l’Église. Dès que l’empereur fut devenu chrétien, le christianisme devint impérial ; l’Église s'installa confortablement dans le monde, brüla les temples païens, et décréta qu’elle exerçait, ici-bas, l'autorité souveraine au nom du
(4) On nous adresse, parfois, l’objection suivante : « Vous n'avez pas le droit de l’aflirmer, car la première terre avait disparu, » A cela nous répondons : Et le premier ciel aussi. — « Je vis un ciel nouveau et une terre nouvelle, car le premier ciel et la première terre ont disparu. Et je vis la Cité sainte qui déscendait du ciel, et j’entendis une voix qui disait : Dieu habitera avec les hommes. » Dans ce tableau symbolique, tout est calculé de manière à produire l'impression que la Cité descendra du ciel (nouveau) sur la terre (nouvelle). Et c’est ce que nous affirmons. d’un bout à l’autre de cet ouvrage.
Christ-Roi. Puis, elle brüla les livres hérétiques. Puis, elle brûla les héréliques eux-mêmes, en clamant : «Je suis le Royaume de Dieu ; ce Royaume doit rester pur ; il faut donc l'expurger.» Et plus elle brûlait, et plus elle justifiait ses bûüchers en répélant: (C'est moi que les prophètes ont annoncée, c’est moi que Jésus-Christ a fondée, hors de moi point de salut! » Et cet insupportable orgueil se compliquait d’une anarchie intellectuelle insupportable ; l’expression « Royaume de Dieu,» une fois dépouillée de son sens biblique, devenait taillable et corvéable à merci : tantôt, c'était l’établissement ecclésiastique extérieur à l'individu, tantôt, c'était le règne de la grâce dans les cœurs, tantôt, c'était le paradis après la mort; et personne, dans la chrélienté, ne ramassait ton fouet de cordes, à Christ!
Enfin, Luther se dressa ; il marcha droit au pape, et lui dit: Ton Église n’est pas l’Église vraie ! Et alors, quelque chose croula. L'ancien moine venait d’arracher l’âme humaine au romanisme, et cela, au nom dela croix ; il avait crié à l'humanité pécheresse : « Malheureuse, tu cherches le pardon ! Eh bien! il faut le recevoir gratis de Dieu, ou l'acheter comptant du prêtre. Jésus-Christ offre son sang pour toi, et le pape réclame ton or pour soi, il faut choisir. » Et l'humanité, éblouie, sorlit avec fracas de la boutique romaine, pour se diriger vers les purs horizons de la Palestine.
Cependant, l'œuvre de la Réformation n’était pas achevée. En effet, nous avons défini le catholicisme : la confusion du Royaume de Dieu avec Pglise. Or, Luther ne partit point en guerre contre celte notion-là. Assurément, il nia que l’Église papale fût véritablement le Royaume de Dieu, et cela, parce qu’elle n’était pas l'Église évangélique ; mais le fond de sa pensée élait celui-ci: une Église réellement
330 CIIAPITRE ONZIÈME
évangélique s’identifierait avec le Royaume de Dieu. Or, si la confusion du Royaume de Dieu avec l’Église est la caractéristique même du catholicisme, tous les protestants qui commettent celte confusion restent catholiques, ou redeviennent catholiques, par là-même.
Rappelons, une fois de plus, le but poursuivi par le Messie. Si les injustes souffrances du Sauveur constituaient, à elles seules, toute la substance du plan rédempteur, pourquoi cet ineffable martyr n’a-t-il pas été consommé sur un autel solitaire, au séjour de la lumière éternelle, et devant les armées célestes en extase ? Et s’il devait, malgré tout, périr expressément par la main des pécheurs, pourquoi tant de siècles de violence avantson apparition ? Caïn savait frapper ; le Sauveur n’aurait-il pu tomber sous ses coups? Et quand le Messie parut enfin, pourquoi ne fut-il pas l’une des premières victimes dans le massacre des innocents? Pourquoi vécut-il plus de trente années ? Durant son ministère, que signifie le double courant de son enseignement, l’un qui coule à pleins bords, dès le début, l’autre qui roule en cachelle un mince filet d’eau? L’un, quiest la prédication du Royaume de Dieu, hardie, publique, persévérante, continuée à Jérusalem jusqu’à la veille de la Passion; l’autre, qui est la prédiction du supplice, secrète et dévoilée peu à peu aux seuls disciples consternés? A toutes ces questions la réponse est facile, et nous la lisons sur la croix ellemême : Celui-ci est le Roi. Devant cet écriteau révélateur, acceptons le commentaire inspiré du malfaiteur qui s’écria: «Seigneur, souviens-loi de moi, quand tu viendras en ton règne ! » Haussons notre théologie au niveau de cette foi sublime, et, dans la victime du Calvaire, sachons saluer l'héritier du messianisme prophétique, le héraut de la terre nouvelle. Dès lors, tout s'explique. Jésus a livré sa vie, sans
doute, mais pour établir, par sa mort, la terrestre domination du Père céleste,
Il convient d’insister sur ces distinctions si nécessaires, mais si fréquemment passées sous silence. Il faut nous pénétrer de celle idée, que l’image d’une croix ne suffit pas à symboliser la pensée du Rédempteur pour le salut du monde; il y faut, encore, une couronne. La croix et la couronne sont les deux pôles de l'Évangile complet ; et s’il est vrai d'affirmer qu’un messie sans la croix ne serait plus Le Sauveur, il est également vrai d'affirmer qu’un sauveur sans la couronne ne serait plus le Messie. Avec la croix seule, nous conserverions Jésus ; avec la couronne seule, nous conserverions le Christ; mais il nous faut la croix et la couronne pour posséder Jésus-Christ.
Luther a remis en luinière le Crucifié (et voilà pourquoi nous l’aimons et le vénérons), mais il n’a pas replacé dans la même clarté le Roi. Or, l’Église catholique avait doublementerré: elle ne possédait, n1 le vrai Jésus victime, ni le vrai Messie ; et si elle en était venue à supprimer l’efficace du sacrifice rédempteur, c’est précisément parce qu’elle avait commencé par travestir la notion scripturaire de la royauté messianique. En effet, identifiant le Royaume de Dieu avec l'établissement papal, elle devait en arriver, logiquement, à faire dépendre le pardon des péchés de la soumission aux lois de l’empire ecclésiastique, lois qui incarnaient la volonté même de l'Éternel, dans l'hypothèse romaine. En attaquant la doctrine des indulgences et du salut par les bonnes œuvres, Luther n’a donc pas frappé Parbre du papisme à la racine ; sans doute, en proclamant la gratuité du salut, il a brisé la maîtresse branche du romanisme ; cependant, pour abattre le tronc lui-même, il aurait fallu dénoncer l'erreur centrale, le mensonge radical du catho:
licisme, savoir l'identification du Royaume avec l'Église. Comme nous lécrivions plus haut, Luther a cru formuler toute la vérité évangélique, en déclarant que l’Église catholique n’était pas le Royaume, parce qu'élle était infidèle; mais il aurait fallu, pour être d'accord avec les prophètes et les apôtres, déclarer qu’une Église fidèle, elle-même, n’était point et ne pouvait pas être le Royaume, et qu'aucune Église ne le sera jamais.
Est-ce que la loi de Moïse, disait saint Paul, était autre chose, malgré son autorité divine, qu’un pédagogue chargé de conduire les hommes à l'Évangile? De même, l’Église joue le rôle d’un pédagogue chargé de conduire le genre humain au Royaume. Aujourd’hui, nous serions surpris de rencontrer un chrétien qui mettrait la loi de Moïse au même rang que l'Évangile; demain, l’on sera tout aussi étonné de rencontrer un chrélien qui identifie l'Église avec le Royaume. Avec le coup d'œil du génie, Luther a opéré la dissociation entre Moïse et Jésus ; maisil n’a pas achevé son œuvre, il n’a pas distingué entre l’établissement ecclésiastique et la Terre nouvelle où la justice habitera. C’est pourquoi, nous résumerons en ces mots l’œuvre incomplète, bien qu’admirable, des Réformateurs :
Ils ont soulevé l’individu contre le papisme au nom de la croix, mais ils n’ont pas soumis l'individu à la Société au nom du Royaume.
En d’autres termes, et pour éviter de funestes confusions d'idées entre la Société (c’est-à-dire l'humanité), et l’État (c’est-à-dire le gouvernement) :
Les Réformateurs ont déraciné l’âme humaine de la fausse Église pour la transplanter dans la vraie Église, mais avec l’intention expresse de reprendre, pour leur
compte, ct de réaliser intégralement le programme du roma-
nisme, à savoir : préparer les êlres humains pour le Paradis,
Ou encore:
Ce que les Réformateurs ont voulu apporter au monde, c’est le vrai moyen d'aller au ciel, et non la vraie manière d'établir ici-bas le Royaume de Dieu (1).
En cela, ils sont restés fidèles à l’idéal ecclésiastique de la chrétienté dégénérée, elle-même infidèle à l’idéal messianique des prophètes et des apôtres, et de Jésus-Christ, notre Roi-Sauveur. Qu'est-ce à dire, sinon que le messianisme attend encore un libérateur? Déjà, le judaïsme révolutionnaire, apocalyptique, et pharisien lui avait infligé un premier échec, pendant les siècles qui précédèrent la venue du Christ; et Jésus, le restaurateur de l’hébraïsme authentique (2), s'était usé jusqu’à la mort, en luttant pour
(1) Voilà pourquoi notre état social est tel, que les Asiatiques nous font rougir quand ils essayent de le juger. Un Hindou écrit, à l'adresse des Européens : «Il m'a fallu du temps pour arriver à comprendre-a possibilité de ces énormilés de richesses ou de misères qui se coudoient sur vos places publiques, jusqu’au sein de vos fêles dites populaires. Gommentexprimer mon étonnement douloureux à chaque pas en avant dans cette civilisation, de loin si brillante, mais enfer en réalité? Dès la vie fœtale, c'est pour les uns les privations, le travail forcé à perpéluité, pour les autres toutes les facilités, et quelque chose qu'il serait dérisoire d'appeler la lutte pour la vie, car tout choc sera amorti par les soins d'une famille en exlase. fl s’est trouvé des gens assez dénués de réflexion, pour affirmer que Dieu l’a voulu ainsi. Ge Dieu, que vous avez fait à votre image, serait hideux s’il avait voulu ces choses horribles » (La Civilision et le Christianisme). Un fils du roi du Gambodge, après avoir visité l'Exposition universelle de 4900, s’écriait: «Sous la magnificence de ce triomphe, je vois l'effort. Et c'est celte vision qui me poursuit, C’est elle que j'emporterai comme le plus vivant souvenir de votre civilisation supirieure : vos énormes ateliers, vos faubourgs d'ouvriers et de pauvres, toute votre misère. »
(2) Que l’on nous comprenne bien; nous ne voyons pas en Jésus un simple restaurateur du passé; il faut abandonner le point de vue de la théologie traditionnelle, qui représente la Rédemption comme un retour à l’état adamique; le Libérateur n’a pas été une espèce de Viollet-le-Duc travaillant, en archéologueà, la reconstitution d’un monument préhisto-
le messianisme de l’amour contre le judaïsme de la haine. Mais l’hébraïsme avait été englouli à nouveau, et cette fois par le catholicisme, c’est-à-dire par linfiltration païenne dans le christianisme déchristianisé, dans le messianisme démessianisé. À deux reprises, par conséquent, la pierre tombale d’une religion organisée s’est abattue, pour l’écraser, sur le germe vivant du messianisme ; et celui-ci, après avoir été étouffé par le judaïsme, a failli être broyé par le catholicisme. En ces deux occurrences, le danger couru par le messianisme a été d'autant plus sérieux que les forces adverses prétendaient davantage lui ressembler : le judaïsme pouvait se vanter, spécieusement, d’être l'héritier légitime de l’hébraïsme, et le catholicisme clamait bien haut sa foi profonde au Royaume de Dieu, tout en l'identifiant avec l'Église romaine. Le protestantisme a été un vigoureux effort pour briser la funeste domination du papisme ; mais la Réformation n’a pas été assez loin; elle n’a pas su renier etrejeter, pour elle-même, toute espèce de confusion entre l’Église, quelle qu’elle soit, et le Royaume; et, par conséquent, elle n’a pu complètement débloquer le fleuve du messianisme, emprisonné dans les glaces de l’ecclésiasticisme.
Eh bien! le messianisme authentique essaye d'échapper à cette geôle, il aspire à se dégager du christianisme contemporain, catholique ou protestant, puisque ce christia-
rique. En disant que Jésus a été le restaurateur de l’hébraïsme, c’est vers l'avenir et non vers le passé que nous dirigeons la pensée, car l'hébraïsme était la vision de la Terre nouvelle constituée par le Messie. En reprenant les affirmations des prophètes, Jésus les fait passer comme autant de rayons à travers la chaude atmosphère de sa propre personnalilé, il les colore de sa lumière, et les renvoie sur le monde chargés d’une clarté nouvelle et d’une vie renouvelée, doués désormais d’une puissance irrésistible d'expansion illimitée.
nisme est infidèle à son étymologie. De là, le malaise de la chrétienté, travaillée par des courants souterrains; de là, la crise du christianisme. Il y a eu, dans le passé, une crise du judaïsme et une crise du catholicisme; il y a, maintenant, une crise du chrislianisme. C'était inévitable. Jusqu'à la fin du monde, toute religion qui prétend puiser aux sources bibliques devra, peu à peu, reculer devant le messianisme, dans la mesure où elle n’aura pas su trouver dans l’Écriture la doctrine du Royaume de Dieu, dans la mesure où elle ne sera pas manifestement constituée en vue de la Terre nouvelle où la justice habitera. Le judaïsme était révolutionnaire et apocalyptique; le messianisme est pacifique et évolutionniste... le judaïsme a sauté. Le romanisme était clérical et autoritaire ; le messianisme est laïque et libéral... le catholicisme a sauté. Le christianisme contemporain est religieux et bourgeois ; le messianisme est moral et populaire... le christianisme contemporain sautera.
Parler ainsi, ce n’est pas formuler un paradoxe intolérable ; c’est porter de l’eau à la rivière. Nous en appelons aux témoignages que nous avons accumulés dans le présent volume. Partout éclatent les protestations sacrées, les saintes colères du messianisme ressuscité contre le christianisme usurpateur qui s'était affublé de son propre nom. Ce christianisme-là, naturellement, résistera tant bien que mal à la poussée de la sève prophétique ; il résistera comme le judaïsme à l’hébraisme, comme le catholicisme au protestantisme. Mais il résistera pour s’effondrer. En attendant, l'heure est venue de parler clair et de se compter sur un programme précis. Admettons-nous, oui ou non, que l'Église du Messie a pour mission d'établir le Royaume de Dieu sur la terre? Si nous ne l’admettons pas, disons-
le (1); pas de périphrases et pas de phrases, surtout religieuses; pas d’'émouvantes prosopopées au Progrès chrétien, à la Civilisation évangélique, au Christianisme social des distributeurs d’aumônes. La vérité, c’est que notre unique but est de soulager la misère, de généralion en généralion, en attendant l'heure bénie où le monde éclatera, comme une chaudière, pour envoyer dans le ciel tous les malheureux qui ne Lomberont pas dans un enfer éternel. Voilà ce que d’aucuns s’efforcent de croire, voilà leur philosophie de l'histoire. Soit. Il faut le proclamer nettement, et se ranger sans hésitation sous la bannière du christianisme traditionnel, catholique ou semi-catholique.
Mais si nous admettons (2), au contraire, que l’Église du Messie a pour mission d'établir le Royaume de Dieu icibas, alors nous'avons une tout autre conception de la vie et du devoir. Sans doute, il ne s’agit pas d'affirmer que les hommes, à force de progrès industriels, de découvertes scientifiques, de dispositions législatives, et de sociétés d'évangélisttion, parviendront à supprimer ici-bas, radicalement, l'erreur, la souffrance, le péché, la mort. Mais s’ils ne peuvent pas faire descendre le ciel sur la terre, (car
(1) Ayons, alors, le courage de notre conservatisme, c’est-à-dire donnons des armes contre l'Évangile au jacobinisme révolutionnaire, et prouvons la vérité de ces affirmalions de Rousseau : «Rien n’est plus contraire que le Christianisme à l’esprit social ; une société de vrais chréliens ne serait plus une sociélé d'hommes. Car la patrie du chrelien n'est pas de ce monde.» Cilé par Taine (Origines de la France contemporaine, 1-73).
(2) Nous refuser à l'admettre, ce serait nous montrer moins clairvoyants que. des hommes du dehors, tels que Spuller qui écrit, dans un volume sur Lamennais: « L’'Imilalion, comme le chrislianisme du moyen âge, ne s'occupe que de l'individu. L'Évangile, au contraire, pousse à l’action, et dispose les hommes à concourir à une œuvre commune, qui n’est aulre que la transformation de la société ou, selon le langage évangélique, l'établissement du Royaume de Dieu. Il y a un monde entre les deux esprits » (p. 318).
ceci sera l’œuvre du Messie au dernier jour), ils peuvent rapprocher la terre du ciel, et préparer, sans métaphore, le relour du Seigneur. S'ils ne peuvent pas fonder la terre nouvelle où la justice habitera, ils peuvent organiser la société nouvelle d’où l’on bannira l'injustice. En d’autres termes, le plus sûr moyen de hâter l’établissement du Royaume de Dieu sur notre globe, ce n’est pas de condamner celui-ci aux flammes, c’est de travailler avec audace à l’avènement de ce Royaume ici-bas, d’v travailler « de tout notre cœur, de toute notre âme, de toute notre force, et de toute notre pensée, » au nom du Dieu qui est Lumière, dans la communion du Fils de l’homme, et par la vertu de l'Esprit saint, Car, en définitive, le plus court chemin de la terre actuelle (œuvre du péché), à la terre future (œuvre du Libérateur), passe par une société nouvelle (œuvre de l’homme), reconstruite sur les bases adamantines de la Justice.
En présence de la conception biblique du monde, et du programme des prophètes, et de l'idéal messianique dans sa glorieuse et redoutable simplicité, nous nous demandons quel est, aujourd’hui, le groupe d'hommes qui veut, délibérément, quelque chose d’approchant. Les chrétiens? Hélas! leur philosophie de l’histoire ressemble, étrangement, à celle que formulait naguère un incrédule, en ces termes : « Le progrès est indéfini, et le bonheur général que nous rêvons tous est un but idéal, dont l'humanité ira toujours en se rapprochant, jusqu’au jour où elle disparaîtra ellemême par le fait de l'extinction du soleil, mais qu’elle n’atteindra jamais complètement » (A. Naquet. — Cf. Brissac : Pour et contre le collectivisme). Ce navrant tableau n’était pas destiné à combattre les chrétiens, car ceux-ci répéteraient volontiers, en termes presque identiques : « Le
bonheur général, ici-bas, est un but idéal que l’humanité n’atteindra jamais complètement, jusqu’au jour où la destruction de notre monde ouvrira l’ère de la félicité spirituelle dans les régions célestes » (1). L'écrivain pessimiste que nous citons, n’attaquait donc point les chrétiens; il critiquait, en réalité, certains socialistes, et plus: spécialement, les collectivisies, coupables d'espérance exagérée en ce qui regarde la destinée humaine. Or, la Bible en main, nous sommes obligé d'affirmer que, sur ce point-là, les chrétiens et les incrédules ont tort, tandis que les socialistes et les prophètes ont raison.
Et c’est pourquoi, nous nous adressons, en terminant, à tous ceux qui observent les signes des temps, à tous ceux qui étudient le socialisme autre part que dans les manuels de l’économie politique bourgeoise, ou dans les colonnes des journaux religieux ; nous en appelons à ceux qui vont aux sources, qui étouffent sous la carapace de nos préjugés, et qui cherchent d’instinct la compagnie intellectuelle et morale de leurs adversaires; nous en appelons aux chrétiens qui souffrent jusqu'aux larmes, jusqu’au doute parfois, jusqu’à la colère même, de l’état du monde en général et de l’Europe en particulier (2), et nous leur disons: La main sur la conscience, où sont aujourd’hui les enthou-
(1) Malgré les apparences, le stoicisme est, lui aussi, une doctrine de désespoir. « Qu'importent l’histoire et la nalure? Inutile d'y rechercher la justice. L'essentiel, c’est qu'elle règne dans mon âme.» De même, un certain christianisme s'écrie: «Qu'importe la banqueroute universelle dans le monde présent ? Le ciel nous consolera de la terre.» La doctrine du Royaume s'inscrit en faux contre ces découragements, si nobles soient-ils.
(2) Le professeur Huxley a dit: « Si nous n'avons l’espoir d'une amélioration réelle dans la condition de la plus grande partie de la famille humaine, si vraiment l’accroissement des connaissances ne doit pas diminuer l'étendue et l'intensité de la misère et de la dégradation phy-
siastes, les voyants, où sont les intrépides qui marchent en silence à la conquête préméditée de l’avenir?.... Vous le savez.
Eh bien! quand nous voyons, d’un côté celte fougue, cette coalition, cette fureur d’espoir, cette ivresse de haine ou de compassion, cette froide et sublime résolution de transformer la terre ou de périr — et quand nous voyons, d’un autre côté, cette langueur, cette médiocrité, cette lâche renonciation à l’hégémonie morale, à l'influence économique et sociale, cette impuissance d’agir que l’on justifie au nom de la piété, au nom d’une conception de l'existence qui identifie la vraie vie avec la préparation à la mort (1), alors notre premier mouvement est de nous jeter parmi ceux qui veulent et qui luttent, car nous reconnaissons en eux les héritiers inconscients des prophètes, les porteurs aveugles d’un messianisme lumineux. Mais sou-
sique et morale. alors, je n’hésile pas à dire que je saluerais, comme la seule fin désirable, la venue de quelque comète amie qni balaierail tout » (Bulletin de l'Union pour l'Action morale. 4° juin 1900).
(1) 11 manque un trait à ce tableau de la chrétienté contemporaine, c’est son orgueil froid, sa-sévérité sans entrailles à l'égard du « monde » (Nous décrivons la chrétienté, et non les quelques vrais chrétiens qui S'y trouvent dispersés). Un maitre a écrit: « La science chrétienne doit s'appliquer à ne jamais repousser l'humanité, fille de Prométhée. Envers elle, il faut condescendre d’abord aux égards de la charité et du respect. La plupart de ceux qui subissent l'influence de cette humanilé aveuglée, sont des victimes que tourmente en grand nombre le besoin de la rédemption. Depuis longlemps ils l’auraient acceptée, si on la leur avait annoncée dans le langage qu’ils entendent; mais on leur a présenté un christianisme dur, inhumain, insensible à tous les intérêts de la civilisation, alors qu'au contraire il veut les servir et les glorifier. Etensuite, l’orthodoxie et le piétisme ont reproché à nos contemporains l’impiété, la légèreté, la vanité, comme un crime intentionnel ! Nous confessons que notre ancienne théologie, tout autant que l’école piétiste, a provoqué l'esprit de révolle en ne prêchant que la Grâce, et en oubliant que la nature et la créalion doivent être son milieu gt ses moyens d'action » Martensen (Morale, Introduction 5).
dain, nous nous arrêtons, car nous apercevons dans l’autre camp, ou plutôt dans la cohue des chrétiens gémissants ou résignés, nous apercevons la pâle et sanglante image de l’indomptable athlète qui mourut en croix pour le Royaume de Dieu. Alors, dans notre esprit troublé, dans notre cœur déchiré, éclate un indescriptible conflit, et nous nous écrions, malgré nous: O socialistes! mes frères, vous prêéchez le messianisme et je vous en bénis, mais vous prêchez un messianisme, sans profondeur, un messianisme qui méconnait la gravité du péché, un messianisme sans Messie crucifié et même sans Messie, un messianisme que le Messie Jésus combattrait sur plusieurs points, comme il combattit le messianisme pharisien, jusqu’à la mort, et voilà pourquoi je ne suis pas des vôtres. Et vous, à chrétiens! mes frères, vous proclamez le Messie, et je vous en bénis, mais vous proclamez un Messie ecclésiastique, ultra-spirituel ou supraterrestre, un Messie sans messianisme, et voilà pourquoi je ne suis pas entièrement des vôtres (1). Socialistes et chrétiens contemporains, si vous restez ce que vous êtes, vous serez impuissants à réaliser le plan divin pour le salut du monde, vous ne pourrez pas constituer le Royaume de Dieu sur la terre. Il est temps de vous compléter les uns par les autres, dans une commune consécration à celui qui a souffert, et qui vit, et qui règnera. Voilà le grand, le tragique
(1) Nous ne saurions nous solidariser complètement avec le chrislianisine, aussi longtemps qu'il n'aura pas désavoué une parlie de son passé, et précisé son progcamme pour l'avenir. Si l'Esprit du Messie réveillait la chrélienté, on verrait l’Église romaine, l’Église grecque, l'Église évangélique, s'unir, en un congrès solennel, pour détester les erreurs et les crimes que les chrétiens n'ont jamais officiellement répudiés. Que les églises protestantes commencent! Qu'’elles disent haulement, wrbi el orbi:«Par notre faute, la religion est restée trop souvent une puissance néfaste; par notre faute, le christianisme a parlé au XIXe siècle une langue morte. Nous confessons avec douleur les péch's.
problème de l'heure présente: la crise du christianisme bat son plein; l'Église devra se meltre au service du Royaume, ou apostlasier.
Mais la chrétienté va se ressaisir (1). Déjà les brises libératrices gonflent des voiles qui pendaient inertes; déjà le souffle des prophètes hébreux nous soulève ; dès maintenant, tournés vers le Soleil de justice, nos yeux sont «ouverts à quelque immense aurore, » et nous pouvons dire des ténèbres actuelles, éclairées par celte clarté finale, ce que le poète écrivait des nuits de juin:
Les astres sont plus purs, l'ombre parait meilleure, Un vague demi-jour teint le dôme éternel,
Et l’aube douce et pâle, en attendant son heure, Semble toute la nuit errer au bas du ciel.
de nos pères: supplices des catholiques en Angleterre, bûcher de Servet, noyades des anabaptisles, elc., et nous confessons, avec la mime douleur, que nous n'avons pas sérieusem2at Songé, en tant qu'églises évangéliques, en tant que parli du Messie, à l'abolition du paupiérisme, du militarisme, et des autres fléaux qui ont marqué, depuis cent ans, l’exlension du régime capitaliste à travers le monde. A partir d'aujourd'hui, affranchies du poids qui opprimait nolre conscience et qui paralysait nos mouvements, nous formons la résolution de combaltre telles et telles iniquités, nous prenons résolument la direction du progrès moral ct social, au nom du Christ Jésus, et nous metlons fin au long scandale qui empoisonne l’exislence des nalions depuis Conslanlin. » — Quel chrétien, digne de ce nom, pourrait consentir à rester chrélien, au sens traditionnel du mot, lorsqu'un de nos contemporains a le droit d'écrire ce qui suil: « Lorsque l’histoire élablira le bilan du XIX* siècle, on ne pourra manquer de reconnailre que le socialisme a eu le mérite d'entreprendre délibérément, dès le début, el en tous pays, la lutie contre la guerre et le mililarisme. Sans doute, la doctrine pacifique est antérieure au socialisme; mais le parti socialisle est le seul qui ait adopti celle idé> en tant que parti. Les pacifiqu?s non socialistes sont des isolés au sein de leurs partis respectifs, un socialiste non pa‘ifique serait un non-sens » (Vive la milice ! par Gaston Moch).
(1) Cf. Revue du Christianisme social. — A5 janvier 1897. Cest un huméro qui contient le résullat d'une enquêle sur « la mission socia!e du protestantisme, »
Husis 0 voi Xpiorod Eéyouev
(14 Cor. 2/16).
La doctrine du Royaume de Dieu, telle que nous la présentons, soulève bien des questions. On peut se demander, avec appréhension, si elle ne diminue pas la valeur de l’individu et de la régénération personnelle, le rôle de la Passion rédemptrice, la mission propre de l’Église; on peut se demander, avec inquiétude, si la doctrine du Royaume n’aboutit pas à un double conflit avec l’ordre social et avec le christianisme, et l’on peut s’indigner avec bonne foi de tant de critiques dirigées contre un passé qui, malgré ses erreurs et ses fautes, s’est pourtant réclamé avec sincérité de Jésus-Christ. Nous comprenons parfaitement ces ohjections ; et si nous pensions que l'orientation messianique du christianisme devait affaiblir, chez les chrétiens, le souci tenace de la vie spirituelle, l’ardente préoccupation de la sainteté individuelle, nous serions épouvanté de notre œuvre. Mais ces dangers, et d’autres moins graves, peuvent être évités, et c’est ce que nous allons montrer, en dissipant quelques malentendus. D'ailleurs, nous ne prétendons pas défendre, sur tous les points, la forme que nous avons donnée à nos idées, car nous avons été obligé de renoncer à l'emploi des demi-teintes, et les couleurs sont crues:
ne
quand il s’agit de rompre avec la tradition, il faut parler clair et ferme, frapper des formules précises qui puissent provoquer l’adhésion ou la discussion. Mais il reste vrai que nous nous approprions la belle pensée de Vinet : «Je me reprocherais presque autant de manquer à une vieille chose, qu’à un vieil homme » /Liberté religieuse), et l’on se méprendrait étrangement sur nos intentions, si l’on cherchait dans ces pages autre chose qu’un fervent amour pour la cause trois fois sacrée du Messie, plus précieux à tous les vrais chrétiens, depuis deux mille ans, que leur fortune, leur famille ou leur vie. Cela posé, énumérons les objections principales qu’on nous adresse.
À. — Votre doctrine est fausse.
Soit. Mais pourquoi”? L’affirmation ne suffit point ; il ne suffit pas de répéter, et de répéter encore, que le christianisme est la religion du salut individuel, et que le christianisme se résume en trois points: perdition éternelle de tout homme, par droit de naissance — expiation du péché collectif de la race par le sang du Fils de Dieu, mais expiation applicable aux seuls individus qui acceptent l’explication orthodoxe du fait — survivance de quelques élus dans le Paradis, la terre étant détruite et l’enfer allumé.
Au fond, l’objection que nous examinons consiste à dire, si l’on est catholique : Le Christianisme catholique est le bon, pas de Réforme! — ou bien, si l’on est protestant: Le Christianisme protestant est le bon, pas de réforme de la Réforme !
A l’objection ainsi formulée, nous n’avons rien à répondre ; la réponse ne serait pas comprise. D'ailleurs, elle est clamée, elle est rugie par toutes les voix de la nature et de l’histoire ; ceux qui ne les écoutent point, n’entendraient pas notre faible organe. Bornons-nous à répéter, après
344 CIIAPITRE DOUZIÈME
Vinet : (Il faudrait revoir notre théologie. Le Christianisme n’est, ni exclusivement, ni par excellence, celui qu’on nous prêche depuis vingt-cinq années; je crois cette formule impuissante et usée à l'égard des masses ; c’est un réchauffé très refroidi du XVIe siècle. Ce qui élait original du temps de Luther, ne l’est plus aujourd’hui. Nous parlons au siècle une langue morte; mais la nouvelle forme de l’ancienne et éternelle vérité se prépare dans les esprits » /Leltres, 29 août 1846).
Mais il y a des critiques moins superficielles. Si l’on (1) descend dans les détails, si l’on nous rappelle que Jésus-
(1) Nous devrions ciler nos sources ; mais ce serait entrer dans les polémiques du jour. Qu'on parcoure nos feuilles religieuses de langue française, pendant l’année 1900, et- l’on y trouvera, explicitement ou implicitement, presque loutes les objections que nous allons examiner ; d'autres ont élé émises dans des leltres personnelles, ou des entreliens particuliers. Nous signalons la collection du Christianisme au XIXe siècle, de l'Église Libre, de la Vie Nouvelle, du Témoignage, comme aussi de plusieurs journaux régionaux ou suisses. Voici les Lilres de quelques arlicles à consuller sur les questions soulevées par le messianisnie. Nous les menlionnons à peu près dans leur ordre d'apparilion, les dales nous manquent: «L'œuvre du pasteur (Ch.), Le mouvement solidariste (Ch.), Fnauguration de la Solidarité de Rouen (Ch.), Morale et Évangile (Ch.), Dans le Nord: Visite à une œuvre de mission chrétienne-sociale (Tém.), Évanyile et questions sociales (Le Lien), Solidarités et Commission d'action morale (Gh.), Notre programme (Ch.), Un chrislianisme social (Gh.), La réforme de la Réforme (NV. N.), La réforme de la Réforme (Ch.), Le christianisme social à Genève (V. N.), Un grand mouvement (Chrétien belge), La réforme de la Réforme (V. N.), Activité chrétienne et sociale (Ch.), Un nouveau spectre (NV. N.), Le pot de confitures (Ch.), Le christianisme social à Paris (NV. N.), Que ferait Jésus ? (Écho de la Vérité), Notre frère le corps (Gh.), L'Évangile du Royaume (Semaine religieuse de Genève), L'attitude sociale ef politique de Jésus (V. N.), Quelques malentendus (Ch.), Le christianisme social (V. N.), L'Évangile du Royaume (Signal), Si j'étais laique (Huguenot du $S. O.), Lettre de Ch. Blumhardt à ses amis (V. N.), L'Évangile du Royaume (Semeur vaudois), Le christianisine social (E. L.), Un recueil de passages bibliques (L'Église nationale de Neuchâtel), Soliduristes et Solidarités (L'Église chrélienne), Chrislianisme intégral (LOTS Étonnements (Ch.), En 1991 : Justification, sanctification ef christianisme social
Christ n’a pas combattu l’esclavage ou le césarisme, qu’il a refusé de prendre parti entre deux frères qui se disputaient un héritage, que Jésus a prédit qu’il y aurait toujours des pauvres, et que son Royaume n’était pas de ce monde, etc., nous répondrons :
1° Les deux derniers textes invoqués ne signifient pas ce qu’on leur impute. Jésus a dit: « Vous avez des pauvres, » en s'adressant aux quelques hommes qui l’entouraient. Il n’a pas dit que son Rovaume ne s’établirait pas dans le monde, mais bien qu’il s’y établirait sans faire appel à lesprit du monde (cf. p. 34).
2 Il est vrai que Jésus n’a pas voulu prendre parti dans une querelle domestique. Est-ce que cela prouve que les chrétiens, à tout jamais, devrontse désintéresser de répartir justement les biens de la terre? Alors, ils devraient se désintéresser de l’évangélisation, parce que Jésus, un jour, a interdit aux apôtres d'annoncer la bonne nouvelle aux paiens (1). Ils devraient se désintéresser de l’antialcoolisme,
(Liberté chrétienne), Évangile ow messianisme (Revue de théologie), etc.
Personnellement, nous avons exposé ou défendu notre point de vue dans les articles suivants: Un autre programme (V.N.), Christianisme tout court? (Gh.), «Religion nouvelle » (E. L.), La réforme de la Réforme {V. N.), La réponse claire (E. L.), À propos de confitures (V. N.), Christianisme intégral (Hug. du $. 0.), Reconnaissance (Gh.), Le christianisme social (Signal), Æxcès el défaut d'individualisme (Semeur vaudois), Le Christ du Judéo-christianisme (Réveil d'Israël), La réforme de la Réforme (Protestant de Normandie), En 1901 : Observations sur le Christianisme social (Liberlé chrétienne), Évangilé et meéssianisme (Revue de théologie), Quelques explications (Revue chrétienne), elc: CF. aussi, nos articles réguliers dans l’Avant-Garde.
L’Avant-Garde (paraissant tous les deux mois à Orthez, rédacteur : Jean Roth) est une mine inépuisable de renseignements sur les aspiralions et les malaises des « chrétiens sociaux, » sur la nouvelle évangélisalion, et sur les rapports entre le christianisme et le socialisme.
(4) Pour expliquer les différences entre la dogmatique élaborée des apôtres et la dogmatique élémentaire du Maitre, on allègue journelle-
parce qu’on disait de Jésus : «C’est un buveur!» Ils devraient se désintéresser de la question des mœurs, parce que Jésus a dit à la femme adultère : «Je ne te condamne pas. » Ils devraient se désintéresser de la famille, parce que Jésus a dit : «Qui est ma mère et qui sont mes frères 2?»
Transformer l'Évangile, le livre de la spontanéité par excellence, en un code rigide où chaque parole du Christ aurait la valeur d’un texte de loi, quelle méconnaissance de la vie et de l'Esprit ! À ce compte-là, aucun Lapon ne pourrait devenir un chrétien complet, car le Maître a dit: « Considérez les lis des champs, » et ces fleurs-là ne poussent pas dans les banquises. |
Et puis, ceux-là même qui s'opposent au christianisme «social» parce que Jésus a refusé de partager un héritage, n’insistent jamais sur des textes, autrement nombreux et précis, qui démolissent le régime capitaliste actuel. Par exemple : (Si quelqu'un veut prendre ta tunique, laisse-lui encore ton manteau... Aimez vos ennemis... Ne vous amassez pas des trésors sur la terre. Quand tu donnes un festin, invite des pauvres, des boiteux, desaveugles... Quiconque aura quilté ses terres ou ses maisons, à cause de mon nom, héritera la vie éternelle... Ne vous faites pas appeler directeurs... Toutes les fois que vous n’avez pas donné à manger ou donné à boire, toutes les fois que vous n'avez pas recueilli l’étranger ou vêtu l’indigent, toutes les
ment la différence des temps. Pourquoi le même argument ne serait-il pas valable sur d’autres points? Si Jésus, par exemple, ne s’adressait qu'aux Juifs, il y avait là une nécessilé momentanée ; celte concentralion, cetle activité intensive sur un point déterminé, étaient la condition du Royaume universel. De même, on pourrait dire que Jésus, afin de créer en Israël les disposilions qui devaient préparer l’universalité de son Royaume, évila souvent de se plier aux idées messianiques de la foule, en refusant d'intervenir dans les affaires civiles.
fois que vous n’avez pas visité le malade et le prisonnier, c'est à moi, maudits, que vous ne l’avez pas fait! »
30 Il n’y a pas là une attaque précise, formulée en termes techniques, du régime économique auquel était soumis l'empire romain, mais tout le monde comprend que ces paroles de Jésus constituent un formidable réquisitoire contre toute espèce de société, passée, présente ou future, dont la base est la lutte pour la vie et non la coopération pour la vie. Aussi, sommes-nous médiocrement ému par le fait que Jésus n’a pas expressément attaqué le césarisme ou l’esclavage. Il s’est borné à déposer une cartouche de dynamite sous l’ancien monde, c'était quelque chose. Notre rôle, à nous, est de veiller à ce que la mèche brûle jusqu’au bout. Jésus ne vivait pas au sein d’une civilisation dite chrétienne ; la civilisation païenne qui l’entourait était conforme aux principes du paganisme, et quant à la civilisation juive, elle a encouru la condamnation du Messie dans la mesure où il s’est efforcé de ramener le judaïsme riluel à l’hébraïsme social des prophètes (1). Pour nous, au con-
(1) Jésus a critiqué, dans leur fond ou dans leur forme, les institations suivantes : celle du divorce (Mal. 5/32 et 19/9), celle du serment (5/34), celle des tribunaux (5/38), celle du sabbat (12/8), celle du gouvernement (20/25), celle des sacrifices (9/13), celle du « corban » (15/5), celle de la hiérarchie (23/10), celle de la famille (11/37), celle de la propriété (6/19, 10/9, Luc 12/33, 18/22). Il à fait plus que critiquer les institutions, il a critiqué les usages qui créent les instilutions ou les consolident. Il a blâämé la course aux honneurs (Luc. 14/7), la distinction des classes (Luc 14/13), l'emploi de la force (Mat. 5/5, 9, 26/52), la lutte pour la vie (10/39, 16/2). Jésus à condamné un étal social fondé sur le «chacun pour soi, » puisqu'il à dit qu’il fallait choisir entre « Dieu et Mamon », c'est-à-dire, en langage moderne, entre la coopération et la concurrence. Qu'on relise la fin du chapitre VI du premier évangile à cette lumière-là, et tout s’éclaire : « Vous ne pouvez servir Dieu et Mamon. Voila pourquoi je vous dis de ne pas vous inquiéter. » En d’autres termes, le jour où la guerre de tous contre chacun serait remplacée par l'association de chacun avec tous, il ny aurait plus lieu aux soucis
traire, plongés dans une civilisation réputée chrétienne, qui contredit l'Évangile, nous pactisons avec le mensonge et l'hypocrisie chaque fois que nous ne protestons pas clairement contre les iniquités contemporaines (1).
B. — Votre doctrine est injuste.
l'out à l’heure, on nous accusait d’être novateur ; maintenant on nous reproche de ne pas admettre que nous répétons les anciens. On nous rappelle que nous n’avons rien inventé : que les hommes du Réveil ont fondé de magnifiques asiles, que les hommes de la Réforme ont voulu organiser l’État chrétien, et que nous sommes injuste envers nos prédécesseurs en les critiquant.
Assurément, parler mal des pères, c’est se donner tort; il ne faut prononcer leurs noms qu'avec un frémissement de gratitude et de respect, et aussi avec une immense pitié, car ils ont vécu dans un milieu plus mauvais que le nôtre, le monde était plus éloigné du but qu’il ne l’est aujourd’hui. Mais quelle est la vraie manière de les honorer? Ils vivent en nous, notre sang et notre àme viennent d'eux; mais ce n'est pas assez pour leur gloire, 1l faut qu'ils vivent par
malériels qui rongent l’âme de l'immense majorité des humains. Ce jour-là, on constaterait que les lois vraies de la société sont simples comme les lois de la vie: « Considérez les lis!» Cherchez donc, premièrement, le Royaume de Dieu, la terre lransformée par la justice, la socialisation de Ja vie, et «toutes ces choses (le vivre el le couvert) vous seront données par surcroit. »
(1) Nous reconnaissons franchement que la prédication apostolique du Royaume, dans son ensemble, ne revêt pas une couleur sociälé, au sens acluel du mot; mais elle revêt, encore moins, une couleur ecclésiastique. D'ailleurs, peu nous importe «la couleur. » Le fond substantiel demeure; ët comment la prédication du Royaume ne serait-elle pas essentiellement sociale, même dans le Nouveau Testament, puisque l’Écriture nalionalise (en Israël) et kwmanise (dans le Messie) la vérité qui sauve,
. c'est-à-dire «la foi agissante par la charité » sur la Terre, et travaillant pour l’accomplissement des prophéties ?
nous. Il ne suffit pas qu'ils se répètent eux-mêmes indéfiniment; dans leurs descendants, il faut qu’ils se succèdent à eux-mêmes ; il ne suffit pas qu'ils soient en nous comme une momie dans un. tombeau, mais comme une sève toujours vivace dans un organisme en croissance (1). Réciter docilement la formule des prémisses qu'ils ont posées, sans jamais tirer la conclusion qui aspire à s’en dégager, ce n’est pas continuer nos pères, c’est les piétiner. Empêcher le bourgeon d’éclore, ce n’est pas conserver la plante, c’est la tuer. Des conservateurs conséquents seraient les fossoyeurs de l’Église et de la société (2).
Et voilà pourquoi nous ne croyons pas être injuste envers nos prédécesseurs, en nous séparant d'eux. On nous
(1) «Ce n’est pas en arrière qu'il faut aller, pour chercher une confession de foi. Pourquoi retourner à la confession de Westminster ou au symbole de Nicée? L'Église est mieux capable de penser, aujourd’hui, qu'elle ne l’a jamais élé. Au XIX° siècle, nous sommes plus en mesure de faire une confession de foi que les hommes du XVIe où du IVe siècle, Si le monde n'était pas plus sage qu'alors, Ghrist l'aurait vainement instruit pendant des siècles, et le Ghristianisme serait une entreprise inanquée» (Lyman Abbott).
(2) Écoutons Vinel: «La réformalion, comme principe, est en permanence dans l’Église. C’est le christianisme lui-même, se restaurant spontanément et par ses propres forces. Quelle que soit l'importance de Févénement du XV£e siècle, la réforimation est encore une chose à faire, une chose qui se refera perpétuellement, et à laquelle Luther et Calvin n’ont fait que préparer un chemin plus uni» (Littérature au XIXe siècle, 3, 392). « L'imperfection de l'œuvre réformatrice du XVIe siècle, lient à ce que la doctrine de l'Église ne fut point approfondie, ou la question relisieuse nettement résolue. Ge que les réformateurs ont laissé à nos soins, c'est précisément cela» (Liberté religieuse, 594). On peut se demander s’il n'y a pas quelque chose de providentiel dans l’impuissance du protestantisme à organiser extérieurement une Église unique, en face de l’élablissement papal. Le protestantisme finira par comprendre que ce n’est pas une infériorité, mais une force : son but ne doit pas être l'Église, mais le Royaume. Dans la mesure où les protestants travaillent pour l’Église, ils sont divisés ; ils sont unis, dans la mesure où ils lultent pour le Royaume.
JD0 CHAPITRE DOUZIÈME
reproche d’être injuste envers des hommes que nous répétons ; non point, nous prétendons être juste envers des hommes que nous n’imilons pas. Il est superflu de nous le dissimuler à nous-même; l’étonnement que produit l’exposé du messianisme, prouve suffisamment qu’il y a là quelque chose de neuf. « Nouveauté » étrange, d’ailleurs, puisque nous prétendons remonter, non seulement jusqu’au berceau de la Réforme, mais jusqu’à la source de l’hébraisme.
Assurément, les hommes du Réveil, au XIX° siècle, ont fondé des asiles, des orphelinats, etc., et ils ont eu raison. Mais leur conception du rôle social de l'Évangile (1) n'allait
(1) On a publié, en 1896, une étude écrile par le professeur Jalaguier, vers 1850, etintitulée: Que doit précher le pasteur ? Écoutons un homme du Réveil: «Les questions sociales tendent à développer les dispositions antichrétiennes les plus redoutables. L’Évangile a son point d’appui dans le ciel. Tout y mène, et tout en part. Les questions sociales enferment les pensées dans l'horizon terrestre. L'Évangile porte tout entier sur les pressentiments du monde invisible, sur l'attente et la crainte du jugement à venir. Le Seigneur et les apôtres ne montrent que le ciel, ne parlent que de foi, de conversion et de salut. Le Christianisme, qui vient du ciel, qui ne regarde qu'au ciel, ne montre et ne promet que le ciel, doit se tenir à l’écart des intérêts de ce monde, de ses mouvements et de ses systèmes, tout en les pénétrant de son esprit (C’est là le hic !). Le chrélien ne peut se mêler comme chrétien aux choses d'ici-bas, puisque ce serait y mêler le christianisme. Comme citoyen, il le peut. A la fois membre de la Cilé et membre de l’Église, il a de saintes obligations envers l’une et envers l’autre. En laissant toujours les deux sphères distinctes, il faut qu'il verse dans la vie du monde la vie du Ciel. Quel est, toutes choses égales d’ailleurs, le pasteur dont le ministère serait le plus efficace, de celui qui s’attacherait aux questions actuelles, ou de celui qui s'en abstiendrait pour prêcher purement le vieil Évangile ? Je n'hésite pas à répondre: c’est le dernier.» Ainsi, entre deux pasteurs également pieux, intelligents, zélés, celui qui sait le moins de choses exercera l’action la plus féconde. Soit. Jalaguier est, cependant, obligé de constater que «la prédication ordinaire n’a plus prise sur les âmes. Ce fait n’a pas besoin d’être prouvé, tant il est évident. » Et alors? On peut la renouveler en parlant de la mort. «Il reste un fait à l’aide duquel on peut ramener la question de l’éter-
OBJECTIONS ET RÉPONSES jofil
guère au-delà de ces établissements charitables ; les œuvres de soulagement et de relèvement leur apparaissaient comme le fleuron de la couronne évangélique ; en cela ils ne se distinguaient pas d’un Vincent de Paul, par exemple, et conservaient l'idéal catholique de la bienfaisance chrétienne. Jamais les hommes du Réveil n’ont affirmé, en tout autant de termes, que les maux intellectuels, moraux et religieux de notre époque étaient dûùs, en grande partie, à une mauvaise organisation économique, à un élat social qui repose d’aplomb sur la concurrence illimitée, au lieu de se fonder sur la libre coopération de tous (1). Ils ont bien prêché que «le diable est menteur et lHomicide, dès le commencement; » mais ils n’ont pas montré que le chef-d'œuvre du mensonge et de l’assassinat, c’est une conception de la vie sociale qui érige l’intérêt personnel à la dignité de premier principe, et qui prétend cimenter la société par l’égoïisme. Le vrai ciment, au contraire, dit le Sauveur, c’est l'amour; le message évangélique est donc opposé au message ploutocratique ; il faut «choisir entre Dieu et Mamon; » et ce qui a manqué aux hommes du Réveil, pour être pleinement « évangéliques, » c’est précisément le programme du Royaume de Dieu.
nité, c’est la mort. J'aimerais mieux rajeunir les vicux moyens d'action, que de recourir à ceux qu'on propose. » Si l'on songe que ces lignes ont été écrites au lendemain de la Révolution de 1848, on avouera que les hommes du Réveil sont restés fidèles à leur principe des «deux sphères distinctes.» Entre eux et les défenseurs du «CGhristianisme social» il s’est écoulé plus de 50 ans!
(1) Et pourtant, Jalaguier à écrit des pages hardies sur Le Socialisine et le Christianisme. Le chapitre IL estinlilulé: « Le but du socialisme est un but chrétien.» Et l'ouvrage se termine ainsi: «Le socialisme plus éclairé, et le chrislianisme mieux compris, se rencontreront comme deux alliés naturels, étonnés de s’êlre pris un instant pour des adversaires. »
En ce qui regarde les Réformateurs, il est vrai qu’ils ont voulu orgañiser l’État chrétien, mais cet idéal théocratique se rapprochait fort de l'idéal du romanisme. Aussi longtemps que l’Église et l’État sont envisagés comme deux entités souveraines, travailler pour l’État chrétien, c’est travailler pour le césaropapisme. Mais l’Église et l’État ne sont que des moyens au service de la société, el le but suprême n’est point l’État chrétien, mais la société chrétienne, l'humanité constituée dans la justice, avec ou sans églises, avec ou sans gouvernements, au sens traditionnel des mots. Nous ne -craignons pas d'affirmer que les réformateurs comprenaient, autrément, l'activité au service du Royaume de Dieu (1). D'autant plus que Luther lui-même, vers la fin de sa vie, renonça au rêve d’un État chrétien : au point que son historien, Kuhn, est obligé d'écrire : «En séparant le Royaume de Dieu d’un monde livré à la toute-puissance du mal, en ne lui assignant d'autre rôle que
(1) Nous relrouvons, dans nos papiers, une citation de Scherer (marquée «p.257 » sans indication de source), et qui donne le point de vue de l'orthodoxie du Réveil sur les rapports de l'Église et de l'État. «Il y a antagonisme entre l'Église et PÉlat, pour autant qu'ils représentent le Christianisme et le monde. L'Église tend à agir sur l’ensemble de la société civile; or, l'État ne peut accepter cette action élrañgère à Son génie, Get antagonisme, ce rapport anormal, (anormal comme le péché), de l’Église et de l’État, provient de ce fait que le christianisme n’est pas universel, qu'il n’est pas même général; ed continuation, la nécessité de ce rapport, provient de cet autre fait qu'il n’y a pas d’approximation de l’humanité vers le christianisme, de l’État vers l’Église, que l'établissement du Royaume de Dieu sur la terre ne doit pas être le résultat d’une pénétration graduelle de l'humanité par l'Évangile, mais d’une séparalion des deux éléments, des chrétiens et des non-chrétiens, de l'Église et du monde, restés jusqu’à la fin en opposition. La solution du problème, c’est le jugement dernier. c'est le millénium ou absorption de l'État dans l'Église, réunion des deux sociétés dans un troisième terme, le Royaume visible de Christ. Toute la question des rapports de l'Église et de l'Élat, aboutit à une question eschalologique, »
celui de l'attente et de la souffrance, Luther a coupé le pont qui relie les choses du ciel aux choses de la terre. L'Église qu’il a fondée en a porté la peine; on lui a reproché, non sans raison, de rester trop étrangère aux aspirations du siècle» /Rev. chrét., mai 1900 — Ze Christianisme de Luther).
Mais, en nous éloignant des Réformateurs sur ce point, nous en appelons de leurs actes à leurs principes ; car ils ont ramené l’homme à la nature, à la famille, au travail, ils ont laïcisé la vie et sanctifié le monde par la foi, et par là ils ont posé les prémisses dont leurs disciples fidèles tirent humblement les conclusions y:
En quoi sommes-nous injuste à leur égard? — Quant à la question de savoir si les vues que nous défendons sont entièrement conformes au credo officiel d’une Église protestante quelconque, en vérité nous ne songeons point à nous la poser, et il est indifférent qu’on nous la pose, car la réponse nous importe peu. Nous aspirons à pouvoir dire comme l’apôtre: « Nous avons la pensée de Christ. » Cest la seule orthodoxie que nous ambitionnions. Que si quel-
(1) Dans un commentaire sur la généalogie de Jésus, Luther écrit: « Ne cours pas à Grimmenthal, à Einsiedel et autres lieux de pélerinage, mais cours dans la maison de ton voisin, qui à besoin de toi. » Calvin écrit : « Si nous réputons à quelle fin Dieu à créé les viandes, nous trouverons qu'il n'a pas seulement voulu pourvoir à notre nécessité, mais aussi à notre plaisir et récréation. Aux herbes, arbres ct fruits, outre les diverses utilités qu'il nous en donne, il a voulu réjouir la vue par leur beauté et nous donner encore un autre plaisir en leur odeur. N’a-t-il point donné quelque grâce à l'or, à largent, à l'ivoire et au marbre? etc» (Institution. 3-16-2). Wesley écrit contre Îles mysliques: «La contemplation est pour eux l’accomplissement de la Loi. Or, rien n’est plus opposé à l'Évangile, La religion solitaire n’est pas celle du Christ. « Saints solitaires » est une expression qui ne se trouve pas plus dans l'Écriture que « Saints adultères. » La religion de Jésus est avant tout sociale. La sainteté l'est de mème » (1739. — « Exposition. »}
34 CUAPITRE DOUZIÈME
qu’un allait jusqu’à nous dénier le droit de nous appeler protestant, nous en serions médiocrement ému. D'abord, parce qu'il nous suffit d’être chrétien, au sens étymologique du mot. Ensuite, parce que cette excommunication n’offrirait aucun sens. Arracher un libre croyant au protes- . tantisme, c’est chose plus difficile que de l’expulser de l’atmosphère terrestre. Car nous répétons avec Vinet: « Le protestantisme n’est pour moi qu’un point de départ, ma religion est au-delà... Le protestantisme n’est qu’un espace ménagé à la liberté de conscience. C’est le principe de l’individualité appliqué aux choses religieuses... C’est l'individualisme dans la pensée, une forme de la liberté. Le principe caractéristique du protestantisme est, tout-àfait, en dehors du dogme ; ce principe n’est autre chose que l'indépendance absolue de la conscience. Non seulement le protestantisme est un hommage rendu au principe de la liberté religieuse, mais le protestantisme n’est que cela. Le christianisme est autre chose ; le protestantisme n’est que cela. Si, refusant à nos frères la liberté de conscience, nous nous disons protestants, nous avons menti » (Semeur, XI,288.— Liltérat. XIXe siècle, I, 364.— Narrateur, IT, 688. — Nouvelles études, 383. — Liberté des cultes, 251. — Liberté religieuse, 397).
GC. Votre doctrine est incomplète.
Nous pourrions vous suivre, dit-on, si vous vous borniez à mettre en lumière un des côtés de l'édifice du christianisme, resté dans l’ombre. Mais vous prétendez que le christianisme social est tout le christianisme ; et ici nous protestons.
Nous répondons qu’il y a malentendu. Nous ne préconisons, séparément, ni le christianisme individuel, ni le christianisme ecclésiastique, ni le christianisme social,
mais bien le christianisme intégral, le messianisme biblique.
Le christianisme intégral ne veut pas appauvrir l’humanité, mais l’enrichir; et ce serait l’appauvrir, que de toucher au trésor de la vie intérieure, que de jeter la moindre suspicion sur la valeur divine du recueillement, de la prière, de la repentance, de la régénération. «Naître de nouveau, » c’est un but en soi, c’est un événement qui revêt une valeur absolue ; Jésus n’a cessé de répéter aux hommes: « Soyez! Il faut être, avant tout. L’être doit précéder le faire. » Conquérir l’individualité' véritable, arriver à la personnalité par l’unité avec le Fils, voilà le devoir. Et, pour le nier, il faudrait avoir oublié la tragique réalité du péché (1), dédai- , gner toutes les leçons de l’histoire, méconnaitre les premiers principes de la psychologie universelle. Cest pourquoi, le christianisme intégral conserve jalousement le christianisme individuel (2). Il ne songe pas, davantage, à
(1) Oublions-nous le péché? On nous a dit: Pour gagner les masses, vous allez leur présenter un Évangile de pitié, sans vous adresser directement à leur conscience : « Mais, après ces concessions, comment les convaincrez-vous de péché? » — La conviction de péché n'est pas le produit de tel ou tel procédé d’évangélisation; elle vient à son heure, sous l'influence de lPEsprit, quand les hommes sont placés en présence du Saint, du Juste, du Kils de l’homme. La grande préoccupalion de l'Église doit être d’amener les êtres humains {els quels au Sauveur, et non de les convaincre, préalablement, de péché! Les convaincre de notre amour pour eux, et de la miséricorde du Père, voilà le but prochain... Convaincre de péché les mullitudes languissantes? Quel idéal !-Cette conception de l’apostolat moderne prouve à quel point les chrétiens sont peu « convaincus de péché, » en ce qui les concerne personnellement; car, au service du Christ, être convaincu de péché, c'est pleurer sur les brebis sans berger, el savourer sa propre responsabilité devant le spectacle intolérable de leur délaissement séculaire.
(2) Les partisans du Christianisme intégral ne perdent point la capacité de parler conversion aux égoisles, consolation aux affligés, éternité aux frivoles, monde invisible aux mourants. Seulement, en ce qui
déprécier le christianisme ecclésiastique. Si le but proposé à l'individu est de parvenir à l'unité avec le Fils, cette communion ne l’unit pas seulement «au Père qui voit dans le secret, » mais aussi aux frères. L'Église est une famille dont les membres sont serrés par les liens d’une même foi, liens plus indestructibles que les liens du sang. La congrégation des croyants autour de la table sainte fut l'acte constitutif de l’Église, et reste l’acte qui la perpétue symboliquement, ou qui la renouvelle spirituellement. Le messianisme se suiciderait, s’il dépréciait la valeur du culte en commun, de la profession de foi proclamée d’un seul cœur, de l’adoration désintéressée au pied de la croix. Seulement, l’Église n’existe pas pour elle-même, et c’est ce que rappelle le christianisme sociàl ; ilest aussi nécessaire au christianisme intégral, que le christianisme individuel et le christianisme ecclésiastique. Livré à lui-même, le christianisme individuel deviendrait individualiste, sectaire, impuissant (1); livré à lui-même, le christianisme ecclésiastique deviendrait autoritaire, fanatique et formaliste; livré à lui-même, le christianisme social deviendrait politique, économique et socialiste. Mais le christianisme social, enraciné dans le christianisme individuel, et soutenu par la tige du christianisme ecclésiastique, produit les fleurs
revarde la cure d’âme des agonisants, ils n’admettent pas qu'on leur impose un type quelconque de visite pastorale où d’'exhortation chrétienne, car on pourrait feuilleter la Bible, de la Genèse à l’Apocalypse, sans y rencontrer une indication explicile sur les paroles à prononcer auprès d'un lit de mort.
(1) « Qu'est-ce que l'Évangile en son fond et en sa substance ? C'est l'inauguration du Rovaume de Dieu sur la terre. Le salut individuel, qui est déjà un but, n’est pas le but final. Le but, c’est le Royaume, la société idéale, l'humanité constiluée dans la justice, un peuple de vrais frères » (Léopold Monod. — Le problème de l'Autorité. p. 43, 46).
| | Le Û
OBJECTIONS ET RÉPONSES So
qui parfument la foule humaine et les fruits qui la désalterent. Voilà l’image du christianisme intégral ou messianique. En quoi notre point de vue synthétique est-il incomplet?
D. Votre doctrine est dangereuse.
Les uns nous disent: « C’est le rationalisme ! » D’autres: « Cest le catholicisme! » D’autres : « Cest le judaïsme! » D'autres : « C’est le socialisme ! » D’autres enfin : « C’est la panthéisme ! »
Ces reproches contradictoires constituent, pour nous, un encouragement précieux ; ils prouventque le christianisme intégral mérile son nom, puisqu'il éveille les alarmes des chrétiens qui n’en considèrent qu’une seule face.
Les néo-chrétiens seraient des rationalistes? Et pourquoi ? « Parce que votre notion du Royaume cache le Roi. parce que la royauté de Jésus-Christ vous préoccupe davantage que sa mort... parce que votre attitude est nettement antidogmatique, etc. » A cela nous répondons: Dire que le Royaume nous cache le Roi, c’est dire que la Iumière nous cache le soleil. C'est à force d’amour et d’enthousiasme pour le Sauveur, c’est à force de prendre au sérieux sa vertu rédemptrice dans tous les domaines de la vie, que nous avons aperçu peu à peu, confusément d’abord, puis. d’une manière toujours plus claire, l’admirable Royaume qui se développe organiquement autour de sa Personne créatrice. Quiconque a vécu dans la communion du Christ authentique, arrivera tôt ou tard à l’ineffable contemplation de son empire, et cela par le mouvement intérieur d’une révélation progressive. Il est impossible de voir Île Royaume, sinon par les yeux du Roi; cesser de dire avec saint Paul : « Ce n’est plus moi qui vis, c’est Christ qui vit en. moi, » ce serait perdre soudain la vision du Royaume, comme un paysage s'éteint quand la nuit tombe. Comment
donc peut-on nous reprocher de reléguer Jésus-Christ à l'arrière plan ?
Il est vrai qu’on ajoute à ce grief un grief qui semble l’annuler, On nous dit: Vous mettez tellement en vedette la personne et la vie du Sauveur, que sa mort parait secondaire.. Nous mériterions qu’on nous désignât partout du doigt, comme un ennemi de la race humaine, si nous avions le triste courage d’affaiblir la valeur sociale et morale, philosophique et religieuse, du sacrifice unique. La croix reste et restera le centre de l’histoire. Mais elle ne peut pas être, en même temps, la circonférence. L’une des branches du compas de Dieu s’est fixée au Calvaire, mais l’autre a tracé le cercle immense du Royaume. La circonférence n'aurait pas élé tracée sans le point central, mais ce point ne serait pas un centre sans la circonférence. Faire tenir tout l'Évangile dans la mort du Sauveur, c’est voiler une partie de la vérité. «Christ est mort, écrivait saint Paul, bien plus, il est ressuscité... Si nous avons été réconciliés avec Dicu par la mort de son Fils, & plus forte raison serons-nous sauvés par sa vie. » Ce n’est pas la prédication de la croix, mais celle de la résurrection, qui a fondé l’Église; c’est la révélation du Glorifié qui a suscité saint Paul; c’est la foi triomphante en la vie triomphale du Messie qui peut, seule, expliquer la composition des Évangiles, des Actes et des Épitres, c’est-à-dire du Nouveau Testament tout entier. Dès lors, quand nous attirons l'attention des chrétiens, non seulement sur la mort du Sauveur, mais sur sa vie, loin d’être infidèle aux Écritures, nous retournons à la tradition apostolique (1).
(1) On n’accusera pas le salulisme de déprécier la prédication de la Croix. Glibborn écrit, pourtant: « Le Chrislianisme se résume dans ces deux mols: Sang et feu. Le sang qui fait de nous des sauvés, le feu
Et c’est encore au nom de la vraie tradition scripturaire, que nous nous efforçons de mériter le reproche d’antidogmatisme (1). Assurément, il faudrait être un triste psychologue, un piètre pédagogue, pour nier l'influence de la doctrine sur la vie ; nous y croyons tellement, que nous consacrons tout un ouvrage à défendre la doctrine du Royaume. Mais s'opposer au dogmatisme, ce n’est pas s'opposer à la pensée, c’est la favoriser au contraire, c’est l’affranchir en lui permettant d'aller aux sources, de constater ce qui est, et de le dire. Par exemple, nous défions les exégètes consciencieux de construire, avec les seuls documents bibliques, une docirine cohérente sur le pourquoi et le comment de l’Expiation, sur la divinité de Jésus-Christ, sur la personnalité du Saint-Esprit, sur la Parousie, sur la nature et la durée du
qui fait de nous des sauveurs. La Pentecôte constitue le côlé positif du Christianisme, le Calvaire en est le côté négatif, représentant l'œuvre préparatoire » (Plus que vainqueur, p. 230). La Bible annotée contient l'affirmation suivantie,à propos d’'Exode 12/13: « Le repas de la Pàâque était un signe de communion avec Dieu. C’est là le côlé posilif de la grâce, dont l’expiation n’est que le côté négatif; deux choses qui se retrouvent dans l’eucharistie. » Ad. Monod disait: « On est porté, quel-
(juefois, à se représenter Jésus-Christ comme ayant seulement ouvert
pour nous la porte du ciel ; c’est une vue bien étroite. Jésus-Christ ne nous à pas été donné, seulement, pour effacer nos péchés: mais pour accomplir tout en tous. Que nous voilà loin de la pensée de ceux qui se représentent Jésus-Christ comme ayant accompli seulement un acte, l'acte principal du salut! » (Adieux, p. 188, 189). Maller écrit: « Au moment où le Sauveur remontait auprès de son Père, son œuvre n’élail pas achevée. Il lui fallait encore associer l'humanité, nous associer tous, à son action. Le Sauveur, en même temps qu'il s’est proposé le salut des âmes individuelles, à voulu restituer l'humanité comme corps social » (Dogmatique. IT, 209).
(1) 11 s’est fondé récemment, à Genève, une Association chrétienne évangélique, dont les staluts contiennent la déclaration suivante : «S’inspirant de Jean 3/16, désirant que l’Union de ses membres repose sur Paccord de volontés soumises à Dieu par Jésus-Christ, plutôt que sur une formule doctrinale, PAssocialion arbore la devise: Pour Christ el pour son rêgne. »
9360 CLAPITRE DOUZIÈME
châtiment futur. Qu'on étudie, par exemple, au point de vue de la doctrine du Saint-Esprit, les derniers discours de Jésus dans la chambre haute (Jean XIV à XVI), et l’on comprendra notre affirmation (1).
Et l’on nous accuse de rationalisme, quand nous prétendons, au contraire, avec Jésus, rester sur le terrain du réalisme biblique et du moralisme scripturaire ! Où sont les vrais rationalistes, sinon dans les rangs des mélaphysiciens de catéchisme, des mères de famille qui dogmatisent avec une intrépidité redoutable pour la foi de leurs fils, des pieux propagateurs d’un évangile strictement orthodoxe, mais étroitement intellectualiste ? (2) Nous avons des ver-
(1) Au Congrès missionnaire de New-York, en 1900, le Révérend Behrends, de Brooklyn, déclara qu'il se refusait à signer aucune confession de foi, à moins qu'on ne lui permit de les signer toutes. IL voudrait que l’on fit un las de lous les credos, et qu'on y mit le feu; l'or purifié de la vérité élernelle se trouverait dans les cendres. — L'évèque Doans, prélat d’Albany, compara la recherche des différences entre les confessions de foi, à celle des chiffons dans un {as de déchets. Et cela, devant des audiloires chrétiens qui ont réuni jusqu'à 45,000 assistants! Nous cilons ces paroles à tilre documentaire. Pour les apprécier, il nous manque le contexte ; un auditeur affirme que ces discours n’exprimaient aucune indifférence pour les dogmes des églises respectives auxquelles appartenaient les oraleurs (Foi el vie, 46 juin 4909).
(2) Le symbole d’Althanase débute ainsi: «Quiconque désire d’êlre sauvé doit, avant toutes choses, faire profession de la foi chrétienne universelle. À moins qu'il ne la garde en entier inviolablement, sa perdilion éternelle est infaillible. Celle foi chrétienne universelle consiste à croire un seul Dieu dans la Trinité, et une Trinilé dans un seul Dieu, sans confondre les personnes et sans séparer l'essenee, ele. » Ce symbole est visé dans la confession de La Rochelle, qui est encore le document officiel de la foi des réformés de France. — 11 nous suffirait de constater le dogmalisme des réformaleurs, pour en inférer qu'ils n'avaient pas les principes de la religion du Royaume. Luther refuse de tendre la main à Zwingle, parce que celui-ci ne croit pas à Ja consubstantialion ; Calvin, après avoir refusé de signer le Symbole « de ce prétendu Athanase » (Henry, Vie de Calvin, 1, p.490) finit par se consliluer « le défenseur du Symbole d'Athanase, presque à légal du Symbole des apôlres » (Fontanès, Un apôtre du christitrisme moderne, p. 32).
sions bibliques où l’on ne craint pas de traduire l’expression apostolique : « Celle voie, » employée pour désigner le messianisme des origines, par l'expression soi-disant équivalente : « Cette doctrine » (Actes 9/2, 22/4). Nous avons des liturgies qui obligent les pasteurs à déclarer chaque dimanche, du haut de la chaire, qu’en récitant le symbole dit des apôtres, on « confesse la foi chrétienne, » une foi chrétienne qui ne mentionne ni la repentance, ni la foi, ni l’amour, ni l'espérance, ni le Royaume de Dieu, mais qui insiste sur la conception miraculeuse, la descente aux enfers, et la résurrection de la chair. Nous ne prétendons point porter un jugement sur le bien fondé de ces trois articles, mais nous affirmons, simplement, que les rédacteurs du document ont trouvé le temps de se prononcer sur des questions que Jésus et saint Paul ont maintenues dans l’ombre, ou qu’ils ont formulées différemment, tandis que lesauteurs du document ont laissé de côté la substance même de l'Évangile. On nous objectera qu’ils n’ont pas mentionné le salut par le sacrifice de Jésus-Christ, et que leur but, par conséquent, n’était pas d’être complets. Soit; alors, pourquoi identific-t-on la récitation du symbole avec la profession de « la foi chrétienne ? » On donne ainsi à ce mot de foi une signification rationaliste, en l’identifiant avec la croyance.
Nous accuser de rationalisme, parce que nous protestons contre le dogmatisme du présent et du passé, c’est nous accuser de rationalisme, parce que nous protestons contre le rationalisme.
20 D’autres reprochent au messianisme d’être un retour au catholicisme, parce que l'idéal romain est la constitution du Royaume de Dieu sur la terre. Si tel élait l'idéal
romain, nous le ferions nôtre. Mais le programme du
papisme est tout autre; il ne prétend point établir le Royaume, il prétend représenter lui-même le Royaume, il identifie ce Royaume avec l’Église. Il suffit de celte simple remarque, pour creuser un abime entre le messianisme et le romanisme.
Mais on insiste; on dit que notre préoccupation de l’action obscurcit la doctrine du salut par la foi, et tend à la réhabilitation des œuvres. À cela nous répondons que le messianisme intégral prétend s'affranchir de l’opposition traditionnelle entre la foi et les œuvres, parce que ce vocabulaire est précisément emprunté à la conception paganoromaine de lareligion. Distinguer entre la foi et les œuvres, c’est sortir du domaine de la vie, qui est celui de l’Évangile, pour s'établir sur le terrain d’un mécanisme mort; qui dit le grain dit l’épi, qui dit l’épi ditle grain, de même la foi et les œuvres appartiennent au même organisme, à la même plante, au même jet vital. Quiconque peut tolérer, théoriquement ou pratiquement, une séparation entre la foi et les œuvres, ne respire plus dans l’atmosphère biblique ; il parle d’ajouter les œuvres à la foi, comme un artisan boulonne une pièce mécanique sur un autre morceau de fer. Une foi qui a besoin d’être complétée par des œuvres, ce n’était pas la foi, c'était la croyance. Et quant aux œuvres qui diminuent, en celui qui les opère, le sentiment de la gratuité du salut, elles ne sont, en effet, que des œuvres, de bonnes œuvres, des œuvres pies, c’est-à-dire tout autre chose que des «actes. À la croyance complétée par les œuvres, nous opposons la foi manifestée par les actes. Est-ce là du catholicisme?
On nous demande si, en prèchant l’action aux catéchumènes, nous sommes cerlain de les conduire au Sauveur; on nous invile à leur prêcher seulement le péché et la
grâce, conformément à la tradition protestante. À cela nous répondons : l’état actuel de nos églises prouve, surabondamment, que l’ancien système n’était pas le meilleur moyen pour conduire les enfants à Christ. Du reste, toutes choses égales d’ailleurs, et en supposant que la méthode nouvelle ne soit pas plus efficace que l’ancienne, voici, néanmoins, pourquoi nous préférons l'appel à l’action. Jadis, le catéchisme avait pour devise : Croyez! mais si les enfants ne devenaient pas chrétiens, il ne restait rien. Quand le caléchisme aura pour épigraphe : Agissez / alors, même si les enfants ne deviennent pas chrétiens, il restera quelque chose : une orientation décisive de la volonté, une conception militante de la vie.
- 3° Ceux qui reprochent au messianisme d’être une réédition du judaïsme, parlent avec plus de raison. (1) Mais nous les renvoyons aux observations que nous avons présentées sur la différence entre l'hébraisme et le judaïsme, et sur la manière dont Jésus peut être considéré comme le restaurateur de l’hébraïsme.
On insiste : Judaïsme, Hébraïsme, c’est tout comme! Vous prêchez la morale, au lieu de prêcher l'Évangile. — (Chose étrange ! en critiquant notre point de vue, quelqu'un nous faisait un reproche contraire: notre doctrine affaiblirait la gravité du péché, nous oublierions le décalogue. Mais nous sommes habitué aux reproches contradictoires). Admettons que nous donnions une importance incalculable à la prédication de la justice, en quoi cessons-nous d’être évangélique par là? N'est-ce pas la marche que l'Esprit de Dieu a suivie, pour amener le monde au Sauveur ? Moïse
(1) Et le judaïsme, à leurs veux, n’est qu'un autre nom du matérialisme !
et Jean-Baptiste ont précédé le Christ. Et ce qui rend la piété d'aujourd'hui si mièvre, nos cantiques si sentimentaux, notre prédication si anodine, notre théologie si quintessenciée, notre évangélisation si ennuyeuse et si obscure, c’est que nous jetons le froment de la bonne nouvelle dans un terrain mal défoncé, où le soc de la loi morale n’a pas pénétré profondément. On parle bien de repentance, mais c’est une repentance toute spirituelle et toute individualiste, sans lien avec la vie générale de notre époque et avec les événements qui occupent la presse. Rappelons-nous comment Paul entendait la prédication de l'Évangile, quand il s'agissait d’un Félix : « Le gouverneur fit appeler Paul; il l’entendit sur la foi en Christ; mais comme Paul discourait sur la justice, la lempérance et le jugement à venir, Félix fut effrayé. » Nous consentons à être accusé de judaïser avec l’apôtre.
On reproche au messianisme de favoriser le socialisme. Nous avouons ne pas comprendre cette objection. Nous nous bornons à exposer, dans son intégrité, le plan de la Rédemption d’après les documents bibliques; et cela, sans nous inquiéter de savoir si nous favorisons le bonapartisme ou la république, le capitalisme ou le collectivisme, Si nos lecteurs tirent, de notre exposé, la conclusion que nous aboutissons au socialisme, ils déclarent par là que le socialisme, à leurs yeux, se rapproche, plus que toute autre doctrine, du messianisme authentique, du christianisme scripturaire. Nous leur laissons la responsabilité de cette conclusion (1).
(1) Dans sa conférence sur La renaissance de l'idéalisme, Brunelière disail: «La vraie force du socialisme, et dont nous ne saurions triompher qu'en lui opposant une force de même nature, c’est d'être un idéalisme. Un des chefs du socialisme allemand s’écriait naguère : «Nous
D'ailleurs, il faut s'entendre surles mots. Le programme du socialisme a été condensé, en France, dans le programme dit de Saint-Mandé, et tient dans les trois points suivants : 1° Socialisation des moyens de production et d'échange ; 2° Conquête du pouvoir par le prolétariat organisé ; 3° Entente internationale des travailleurs.
En ce qui regarde le dernier point, il nous paraît conforme à l’internationalisme prophétique, et aux déclarations de l'Évangile sur la fraternité de tous les hommes. Plus de guerres ! En ce qui regarde le second point, il nous parait conforme à l’esprit du Messie qui a promis la terre, non aux violents, mais aux pacifiques. Le prolétariat déclare
avons ce qui constitue la force de la religion, la foi dans la victoire de la justice et de l’idée. Nous savons que nous marchons à la conquête du monde. » J'espère qu'il se flattait; mais ce qu’il faut lui accorder, pour l'honneur de l'humanité, c’est que ce n’est pas en faisant appel à leurs appétlits que l’on soulève-les masses; ce n’est pas même en leur présentant leurs véritables intérêts, mais ce n’a jamais élé qu'avec des idées. C'est ce que reconnaissent les critiques impartiaux du socialisme, ceux dont la crainte n’a pas rétréci les idées. « Quoique nous condannions le socialisme, écrivait récemment l’un d'eux, nous sentons qu'en cetle masse de contradictions, d'erreurs, d’incertiludes, il y a quelque chose qui résiste à nos critiques. Si les systèmes du socialisme sont ou faux, ou contradicloires, on utopiques, la morale du socialisme est de beaucoup supérieure à celle de ses adversaires. CEntendons bien ce mot, Messieurs! Il est d'un alversaire.» Nous regreltons qu'un Vinet se soil exprimé, sur le socialisme, avec moins de clairvoyance qu'un Brunelière : « Le socialisme est le catholicisme de notre âge, il a sa religion, le panthéisme; sa polilique, la divinilé du peuple; sa théorie sociale, le communisme; son économie politique, le phalansière ; quant à sa morale, elle n'est pas encore inventée, el il n’est pas facile d'imaginer à quel endroit du système une chose telle que la morale pourrait aisément s'ajuster.» S'adressant à Lamennais el à ses pareils, il s’écrie : (Le matérialisme, la réhabilitation de la chair, l’égoisme avide et jaloux constituent la vraie morale, la morale avouée de cette foule de disciples du salut social. Vous êles des Scipions et des Condés, à la tête d’une armée de goujals» (Mélanges, 506 - 524). Nous regreltons d'enregistrer ces paroles. Amicus Plalo, magis amica veritas.
qu’il veut recourir à la légalité, non à la force. Plus d'émeutes ! Enfin, le premier article vise l’organisation économique de la société sur une autre base que celle de Ia concurrence illimitée; la coopération fraternelle remplacerait la lutte féroce pour la vie; la propriété individuelle des moyens de consommation ne serait pas abolie, elle serait augmentée, au contraire, pour l'immense majorité des humains, mais les moyens de production et d'échange seraient socialisés. Ce serait la fin de l’anarchie actuelle. Plus de paupérisme !
Ainsi, le programme officiel du socialisme collectiviste est condensé dans ces trois cris: Plus de paupérisme, plus d’émeutes, plus de guerres! Nous ne sommes pas surpris que d’aucuns trouvent un air de ressemblance entre ce programme et celui du messianisme (1). Reste à savoir si les socialistes atteindront le but, sans prendre le chemin qui y conduit. «Je suis le chemin, » a ditle Messie.
0° Enfin, on reproche au messianisme de croire au salut de tous, de supprimer l’Antichrist et l’enfer, de mettre partout, dans la nature et dans l’histoire, un souffle immanent, une Raison qui mène le monde à l’accomplissement de ses
(1) En 1900, des conférences ont été données à Genève, par L. Ferrière, ancien pasteur, sur ce sujel: Origines bibliques du socialisme. D’après l’orateur, le socialisme moderne est un phénomène psychique et biologique issu de cet autre phénomène psychique qui a produit la Bible. Ce n’est pas seulement une doctrine économique, mais une menlalité, en vertu de laquelle l'individu ne se considère pas comme ayant son but en lui-même, et ne considère pas la société comme destinée à lui garantir le libre exercice de ses droits individuels jusqu’à la limite tracée par la loi; il reconnait qu'il est une partie subordonnée de ce tout, un membre uni au corps par une étroite solidarité, mais n’exercant sa fonction particulière qu'en vue de ce corps. D’après le socialisme, la loi doit accepter ce fait scientifiquement démontré, et le traduire en
instilutions. Jésus a été la révélation parfaite de celte « mentalité socialisée, »
destinées. Et, en réalité, c’est nous qui serions mené, sans le savoir, au panthéisme.
En ce qui regarde ce dernier grief, nous répondons qu’il n’est pas permis, en pareille matière, de jouer sur les mots; ceux qui connaissent l’histoire de la philosophie, savent ce qu’il faut entendre par le panthéisme : c’est la forme mystique de l’athéisme ; or, si nous sommes athée, nous le sommes comme Esaïe, Jésus et Paul. Quant à ceux qui ne connaissent pas l’histoire des idées et la valeur des concepts, ils n’ont guère le droit d'employer des termes qu’ils seraient incapables de définir. — Nous comprenons mieux l'accusation d’optimisme exagéré. Sans doute, nous n’avons pas écrit une ligne qui puisse laisser croire que nous rejetons la doctrine de l’Antichrist; nous estimons, au contraire, que la marche accélérée du bien soulèvera le mal, comme la proue du vaisseau redresse les flots (1). Sans doute, encore, nous n’avons pas écrit une ligne qui puisse laisser croire que nous repoussons la doctrine du châtiment à venir ; nous eslimons, au contraire, que c’est là un postulat de la conscience et de la raison, en même temps qu’une affirmat'on évangélique. Mais il reste vrai que nous répudions avec énergie la doctrine des peines éternelles, et que nous osons «espérer, contre toute espérance», la victoire totale de l’amour paternel sur la mort, sur le péché, sur la perdition. Nous n’admettons pas qu’on oppose à notre espérance des textes scripturaires; les textes sont douteux (cf. Farrar : Eternal hope).
(1) Ce qui ne veut pas dire que la parole du Messie sur le levain qui fait lever la pâle, doive jamais cesser d’être vraie. Dorner (Kirche und Reich Gottes, p. 245) reproche, précisément, à Martensen d’insister trop exclusivement sur une séparalion toujours plus intense entre le Bien et le Mal.
La question de savoir si l’univers s’affranchira un jour du mal et du malheur, est une question de perspicacité spirituelle, d’instinct évangélique, de discernement prophétique, d’intuition surnaturelle (1). Il est des chrétiens qui ont peu de foi dans la puissance rédemptrice, d’autres en ont davantage. Nous réclamons une humble place parmi ces derniers. Nous osons tout attendre du Dieu qui s’est donné en Jésus-Christ. Nous n’accusons pas d’incrédulité ceux de nos frères qui ne croient pas à la Rédemption intégrale; qu'ils respectent, eux-mêmes, la foi de ceux qui croient à la fin du mal (2).
(1) «De l’universalisme historique est-il légitime de conclure à un universalisme plus réel: les effets éternels de la Rédemplion s’étendront-ils à tous les hommes, pour autant qu'ils les accepteront? Est-il possible, si l'on se refuse à l'admettre, de donner toute leur valeur à ces nombreuses paroles du Nouveau Testament qui désignent «le Monde » comme objet de l'amour de Dieu el de l’œuvre de Christ (Jean 1/29, 3/146-17, 6/51, Rom. 11/15, 2 Cor. 5/19, 1 Jean 4/14)? Jésus dit qu'il allirera tous les hommes à lui (Jean 12/32), et Paul que Dieu arenfermé tous les hommes dans la désobéissance, pour faire miséricorde à tous (Rom. 11/32). Les parallèles de Rom. 57/12-21 et de 1 Cor. 15/21-98 semblent indiquer que l'influence de Christ est au Zi étendue que celle d'Adam, et le même apôtre qui considère le monde entier comme plongé dans le inal (1 Jean 5/19), déclare en même temps que «Christ est la propitialion, non seulement pour nos péchés, mais aussi pour ceux du monde entier» (1 Jean 2/2). Dieu s'est-il réservé de meltre chaquehomme en présence d’une décision personnelle? C'est ce que semblent indiquer les paroles de Pierre sur la prédication de l'Évangile aux morts (1 P. 3/19, 4/6), celle de Jésus sur le péché qui ne sera pardonné, « ni dans ce siècle, ni dans le siècle à venir» (Mal. 12/32). (La solidarité dans le mal el lu justice divine, Louis Appia). L'auteur ajoule : « En supposant qu’en fin de comple Dieu remportera inévilablement la victoire dans tous les cœurs, on porterait alleinte aux notions morales qui sont à la base de l'Evangile. » C'est aussi notre avis. Aussi, nous n’affirmons point que cela arrivera inévilablement, mais librement.
(2) « Une éducalion de l'humanilé n’est concevable, que si le résultat final doit ua jour devenir un bien commun auquel participent aussi ceux qui, dans leur carrière terrestre, se sont arrêtés à des degrés différents. Le développement d'une idée dans l'histoire n’a de signification,
Pour nous, c'est une question de vie ou de mort, Nous ne pourrions ni penser, ni aimer, ni prier, dans un monde comme le nôtre, avec l’idée que le seul auteur responsable de la création n’a ni le pouvoir, ni le vouloir d'achever son œuvre. Car elle n’est qu'ébauchée! Défigurée par le mal, elle accuse plutôt qu’elle n’exalte Dieu. Nous avons déjà beaucoup de peine à nous figurer la possibilité d’un bonheur sans nuages, sur une terre transfigurée, au sein d’une humanité totalement rachetée, et cela pour la seule raison que le mal aura existé, que Néron aura persécuté saint Paul, que Borgia aura officié à l'autel, que Jésus aura été supplicié, et que cent mille millions d'êtres humains auront sué, pleuré, et saigné sans savoir pourquoi, pendant des siècles. Rien n’effacera l’irréparable. La félicité céleste parait donc impossible, même dans l'espérance du salut universel, quand on songe à ce qui l’aura précédé. Mais que sera-ce, Ô mon Dieu! si l’on essaye de faire coexister pareille « félicité, » soit avec la vue des places vides dans la maison paternelle, soit avec les tourments des damnés”? (1).
que si, au terme, tous comprennent ce qu'ils ont jadis souffert comme porteurs de cette idée, même sans la connaitre. L'histoire de l'humanité n’a de sens, que si ce qui se passe sur la terre est agencé dans une vaste connexion, s’il y à une communauté réelle ef vivante qui associe, dans un ensemble de réciprocités, la mullitude des âmes dispersées dans le temps, ensemble dans lequel chaque individu trouve sa place réservée» (Lolze, Mikrokosmos, II, 49-52). Un chrétien disait devant nous: Il y a quelque chose de nécessaire dans l’action de Christ sur l'humanité; un levain de moralisation travaille le monde; toutefois, on ne peut rompre complètement la solidarilé en Adam pour se sauver, tandis qu'on peut repousser la solidarité en Christ et se maintenir en perdition. — Soil! alors l’apôtre aurait dû écrire: Où la grâce abonde, le péché surabonde.
(1) «On faisait battre les tambours, dans la vallée de Hinnom, de peur que les parents n’entendissent les hurlements des enfants qu'on brûlait à l'honneur de l’idole; mais, quand lout le ciel retentirait de tonnerres conlinuels, cela n'empêcherait pas les cris des damnés de parvenir,
Pour nous, encore une fois, cette perspective équivaudrait au désespoir (1). Et l'on nous accuse d’optimisme! L'on insiste. On déclare que nous nous construisons un monde aux roses tentures, par l’espoir que tout finira bien ; que les pécheurs seront heureux d’en accepter l’augure, et que notre évangélisation ne soulèvera guère de haines. Quelle erreur! Le messianiste souffre cruellement de l’état présent de la terre, et cela beaucoup plus que le chré-
jour et nuit, jusqu'au Père des miséricordes » (Burnel). La doctrine du Royaume lend à supprimer les peines éternelles, parce qu’elle comble Pabime entre le Créateur et la création; celle-ci n’est plus considérée comme formant un tout isolé, capable de tomber irrémédiablement au rang de déchet brut.
(1) « Comment un seul chrétien pourrait-il rester au ciel, alors surtout qu'il serail obligé de se dire que, parmi les damnés, il en est plus d'un dont il a provoqué la perdition par ses infidélités ? » (Ducros : Préface à la morale de Martensen). Nous comprenons ce langage, nous ne comprenons plus celui-ci : «PIE à Dieu que les hommes pensassent, incessaminent, qu'ils ne sont suspendus sur l’abîme infernal que par un pelit fil, qui peut être coupé à chaque minute. Les méchants seront renfermés dans l'enfer aussi longlemps qu'il y aura un Dieu juste dans le ciel. Imaginez-vous que vous devez endurer, pendant une nuit, une extrême douleur de gravelle, un horrible mal de dents, les peines de l'enfantement.., chaque minute vous paraïtrait comme un mois; mais qu'est-ce que cela, au prix d'être au milieu des flammes, en comparaison desquelles notre feu n’est que comme de ait, dans ces flammes entretenues par la colère inextinguible de Dieu ? Si l’on brûlait à petit feu les deux mains el les deux bras à quelqu'un, et ensuite toules les autres parties du corps, c2 serait une peine insupportable; mais chaque sens, chaque membre, chaque faculté de l'âmeet du corps, aura à souffrir une infinilé de tourments, sans rémission. Si une fièvre d’un an, une colique d’un mois, une violente douleur de dent d'un jour, celle du feu d’une heure, paraissent insupportables, que sera-ce des tourments de l'enfer ? Get océan de damnation éternelle ne saurait être adouci par la moindre goutte de compassion. » L'ouvrage est intitulé : La chaîne d'or pour élever les âmes de la terre au ciel (Traduit de l'anglais du docteur Stevens, et dédié aux fidèles protestants. — Sans date. Fin XVIIIe ou début XIX° siècle). Le traducteur écrit: «Mes très chers frères, voici lun des plus excellents ouvrages qui ait élé mis au jour depuis longtemps. Je vous exhorte à vous engager par quelque vœu à relire celuici fréquemment, et même toutes les semaines une fois, »
tien traditionnel. Celui-ci considère notre globe comme une auberge où l’on s’attable un instant, sans s'inquiéter des taches à la muraille et du papier de journal aux vitres. Mais combien le cœur se soulève, quand on parcourt les campagnes stériles ou les cités boueuses, à la pensée qu’on foule les parvis méconnaissables d’un temple en ruines, ou d’un palais en construction. le site prédestiné du Royaume! (1). Et alors, quelle indignation, quels enthousiasmes, quelle ardeur à propager la bonne nouvelle! Mais aussi quelles oppositions l’on excite! Avec le système actuel d’évangélisation, il est difficile d’exaspérer la colère du monde: dire aux gens qu’ils sont perdus par la faute d'Eve, et qu’ils ne seront pas sauvés à moins de croire, c’est provoquer très souvent le baillement ou le rire, mais c’est rester inoffensif. Au contraire, quand la prédication du Royaume retentira franchement dans nos villages et dans nos cités, quand les messianistes auront le courage d'aller partout dénoncer, au nom du Christ, la civilisation actuelle, alors les temps héroïques du christianisme refleuriront, et les disciples du Sauveur seront excommuniés par les églises, poursuivis à coups de pierres par les foules, et à coups de lois par les gouvernements. Mais un peuple de franche volonté se lèvera soudain à leur voix, et l’ère nouvelle commencera. Voilà dans quel sens nous sommes oplimiste; et nous le sommes, en effet, pour le temps et pour l'éternité (2).
(1) Que l’on songe, aussi, à l’état d'âme que développerail, dans la
chrétienté, la conviction austère qu'elle à pour mission de préparer le séjour éternel de humanité, de faire le ciel définitif; el qu'en négligeant de transformer la terre, elle relarde d'autant pour elle-même,
comme pour le genre humain, Paccomplissement intégral des prophélies et la pleine possession du salut.
(2) Un pasteur nous disait: « Le Royaume de Dieu ne pourra pas
E. Votre doctrine est obscure.
Les orthodoxes demandent : Que faites-vous de la Parousie, du Millénium, etc? Qu’appelez-vous le Royaume ? Le péché en aura-t-il disparu ? Admettez-vous que l’économie actuelle soit simplement préparatoire ? Si le ciel sera la terre, où sont les hommes après la mort, en attendant? Et comment appeler notre terre, une terre qui en sera glorieusement différente? Les théologiens disent : Votre base exégétique est insuffisante, et d’ailleurs, en retournant au réalisme biblique, vous reculez, vous répudiez le spiritualisme chrétien. Et puis, comment distinguer à coup sûr, dans les documents scripturaires, entre l’hébraïsme et le judaïsme? En admettant que vous ayez raison, pourquoi des distinctions subtiles entre le règne de Dieu et le Royaume? Et pourquoi tenir au terme de messianisme, incompréhensible aux contemporains ? (1)
s'établir sur la terre, mais il faut travailler commesi c'élait possible. » Voilà le pessimisme foncier qui paralyse notre pseudo-christianisme.
(1) Sur tous ces points, nous envoyons à l'index rerum qui termine ce volume, comme à celui qui clôt le volume précédent. Tout en rejetant le Millénium des millénaires, nous estimons que la doctrine du Royaume justifie leurs protestations contre le faux spiritualisme de l’orthodoxie traditionnelle ; ils ont raison d'affirmer qu'il faut une ère de transition entre la terre actuelle et la lerre nouvelle; c’est une nécessité philosophique et morale. Nous ne sommes pas de ceux qui oublient le ciel au profit de la terre, car nous pensons d'autant plus au ciel que nous pensons davantage à la lerre, celle-ci étant l'éloffe dont le ciel sera fait. Quant à la question de-savoir si cette terre transfiqurée méritera le nom de Terre, nous considérons l’objection comme oiseuse : notre planète actuelle est dans le ciel; elle n’y sera pas moins, quand elle cessera d'êlre assujettie à la vanité ; et ceux qui refuseraient de la reconnaître après sa transformation, imiteraient ces pharisiens fameux qui refusaient de reconnaïlre l’aveugle-né, parce que le Messie lui avait ouvert les yeux. Certes, nous admettons qu'on puisse discuter nos conclusions exégétiques, mais nous ne comprendrions pas qu'on nous demandàt comment nous dislinguons, 4 coup sûr, enlre l'hébraisme et le judaisme. En malière d'interprétation biblique, il n'existe pas de cri-
PT
Nous pourrions nous borner à répliquer: Ou bien vous n'avez pas lu nos deux volumes, et alors il nous est impossible de satisfaire votre curiosité en quelques lignes, ou bien vous les avez lus, et alors vous y avez trouvé la réponse, explicite ou implicite, à vos questions.
Résumons, cependant, pour terminer, la doctrine du Royaume de Dieu.
1° Nous vivons ; pourquoi ? Le monde finira-t-11? L’histoire a-t-elle un but? Renoncer à se poser un tel problème, c’est détrôner la conscience et découronner la raison ;
2 Le Christ a déclaré qu’en sa qualité de Messie, il se chargeait de rétablir l’ordre dans la nature et dans l’humanité;, en d’autres termes, d'établir sur notre terre le Royaume de Dieu.
3° Cette affirmation est à prendre ou à laisser. L’accepter, c’est devenir un messianiste.
4° Le messianisme originel à été adulléré par le catholicisme, au point que le christianisme traditionnel (romain,
lère infaillible ; il faut recourir, comme les Réformateurs, au Testimonium Spirilus Sancli, dont les résullals ne se démontrent pas, ou bien choisir entre la brulalité d’un liltéralisme matérialisle et la servililé d’une soumission officielle au Pontlife de l'exégèse ecclésiastique. Au surplus, nous comprenons à merveille qu'on ne trouve pas, dans les documents scripluraires, la distinetion que nous semblons établir entre le règne et le Royaume ; imais pour nous, il n’y a-pas là une question de fond, c'est une simple question de mots. Nous sommes faligué de lire, dans les comples rendus religieux de certains banquets : « Puisse notre petite fêle avoir contribué à l'avancement du règne de Dieu! » Gelte formule ayant perdu toute signification, parce qu'elle fait désormais partie intégrante de notre phraséologie pieuse, il nous plait d’insister sur le sens primitif de la locution : Le Royaume. C'est pour les mêmes raisons que nous parlons du Messianisme. Nous ne lenons pas à ce vocable, et nous cesserons de l'employer dès que l’on relirera de la circulation le mot de christianisme, Jusque-là, nous dirons en hébreu ce que les autres disent en grec, à savoir que les chrétiens doivent êlre les disciples du Messie, ses témoins et ses hérauls.
grec et protestant), est devenu infidèle à son étymologie; il n’est plus le messianisme.
5° Pour ramener le christianisme au messianisme, il faut remettre en lumière la doctrine biblique du Royaume de Dieu.
Telle est, exactement, la matière de nos deux volumes. Il n’y a rien de plus. Le premier volume est consacré, essentiellement, à la démonstration du paragraphe 2. Et le deuxième volume est consacré à la démonstration du paragraphe 5.
Voici l’économie du premier volume, intitulé: Le Roi.
A. — Jésus-Christ a-t-il parlé des choses finales? Les textes.
B. — Quel est le sens des textes? Principes d’interpré-
lation (Recours à l’hébraïsme, au judaïsme, et au christianisme).
G.— Applicalion des principes d'intlerprétalion (Les disciples se sont-ils trompés? Le Maitre s'est-il trompé? Une synthèse est-elle possible ou nécessaire ?)
D. — Résultat des principes d'interprétation (La Parousie n’est pas exclusivement historique, spirituelle ou eschatologique. Examen des problèmes relatifs au rétablissement d'Israël, au Millénium et à la Fin des temps).
E,. — Le volume se termine par deux chapitres qui nous paraissent une introduction nécessaire au présent volume, et que nous avons intitulé : Histoire du réalisme biblique.
Quiconque aura lu les sections B et D sera au clair sur notre vocabulaire : Hébraïisme, Prophélisme, Réalisme, Messianisme, Royaume, etc. En gros, nous opposons l’hébraisme au judaisme, le prophétisme au dogmatisme, le réalisme au spiritualisme idéaliste, le messianisme au christianisme, le Royaume à l’Église, Quant au présent
volume, intitulé Le Royaume, il tire les conclusions qui s'imposent, dès que l’on admet l'interprétation messianique des paroles du Roi sur le but ultime de l’histoire humaine. Nous nous sommes efforcé de démontrer que la réforme du christianisme est, à la fois, urgente et imminente, et qu’une immense espérance en la rédemption morale et cosmique du monde commence à soulever l'humanité.
Si nous avons réussi, peu nous importe, après cela, la profonde conviction de notre ignorance, de notre inintelligence, de notre suffisance apparente; peu nous importe qu’on repousse nos définitions ou notre vocabulaire; l'essentiel, c’est que la vision du Royaume brille dans le ciel de la chrétienté, c’est que la semence que Dieu nous avait confiée germe dans les cœurs et les esprits, c'est que la conscience de nos lacunes intellectuelles et de notre indignité morale ne nous empêche point de tressaillir d’allégresse en répétant, aux pieds du Roi-Sauveur : &Il faut qu’il croisse, et que je diminue. »
Vu, le président de la soutenance, E. MÉNÉGOZ.
Vu : Le doyen, À. SABATIER.
Vu et permis d'imprimer :
Le vice-recteur de l’Académie de Paris,