‹ L'espérance chrétienne (volume 2)Chapitre 28 sur 72 · DONS · texte numérisé non relu

DONS

viendrons avec lui; ce n’est pas là ce qu’il a écrit, mais c’est pourtant là ce qu'il fait écrire. Voilà l’impression qui se dégage de son Messie, qui enseigne et qui prophétise, et qui ne s’est jamais posé une question comme celle-ci : « Telle doctrine est-elle vraie? » (1)

Ne vaudrait-il pas mieux déclarer, franchement, que Jésus a pensé, et qu’il s’est trompé en pensant; que Jésus a formulé des doctrines, et qu’il &« trompé, en les professant? Ne vaudrait-il pas mieux affirmer, ouvertement, que le Christ a erré, non seulement dans le domaine de la critique littéraire ou de l’histoire naturelle, mais sur le terrain religieux? € Quant à ses propres idées religieuses, Jésus n’a jamais dit : Admettez-les. Rappelons ne unes des croyances religieuses de Jésus : nous verrons

qu’elles renferment, à côté de vérités impérissables, des

éléments caducs. Sur les anges, sur les démons, sur l’authenticité de la loi, sur la date de la fin du monde, il a cru, certainement, ce que croyaient les Juifs de son siècle; mais il ne nous dit, nulle part, que pour être chrétien, il faille croire tout cela. » Tout cela! c’est- à-dire, en ce qui regarde la fin du monde, (et non « sa date » que Jésus ignore, selon son propre aveu) tout le contenu de la Bible, toute la substance de la Révélation, tout le secret de l’his-

| | toire, tout le plan du Dieu rédempteur, le conseil éternel « dans lequel les anges mêmes désirent plonger leurs

regards. »

C. — Stapfer ne soutiendrait pas les idées que nous critiquons, s’il estimait que sa théorie doit ébranler la foi en

{4) C’est la thèse du Moralisme ; dans leur effort légitime et béni pour évincer le RATIONALISME, les défenseurs du Moralisme risquent d'oublier

les droits de la RAISON.

Jésus-Christ. Il propose donc une troisième façon d’échapper aux lugubres conséquences d’une erreur formelle dans l’enseignement du Maître. On l’a deviné par ce qui précède, Ce procédé revient à dire que Jésus n'a rien enseigné du tout (1). Ou plutôt, ses enseignements importent peu, c’est à sa personne qu'il faut s'attacher. — Nous sommes les premiers à reconnaître la haute vérité que Rothe a mise en lumière, dans son immortelle étude sur la Révélation (Zur Dogmatik); celle-ci se meut sur le terrain moral, et non sur le terrain intellectuel; elle vise la conscience, et non le cerveau ; la Bible est une histoire, et non un recueil de dicta probantia. Tout cela est acquis, définitivement acquis, : et l’orthodoxierationaliste des Hollaz et des Quenstedt n’est plus qu’un mauvais rêve; qui donc, aujourd’hui, refuserait de souscrire à cette affirmation de Stapfer : « Jésus ne nous a pas apporté de listes de croyances à admettre et de dogmes à signer? » Toutefois, quand Stapfer ajoute immédiatement : € Mais il nous a dit ce que nous devions faire pour être ses disciples, » on éprouve un moment d’étonnement. En effet, la différence radicale entre la religion de Jésus et toutes les autres religions, c’est que celles-ci, sans exception, disent : « Pour être sauvé, il faut faire, » tandis que celle-là

(1) Sabatier essaye, aussi, de disculper Jésus d'erreur, en faisant de | lui un agnostique : « Sans doute, il ne dément jamais les prédictions apocalyptiques; au contraire, il s’arroge toutes les promesses de gloire ; mais c’est sous la réserve de la volonté du Père. Le presse-t-on d’une question précise sur la date de l’avénement du Messie, il répond qu'il l’ignore. » Mais alors, c’est de l'hypocrisie? L’objection parait assez forte à Sabatier pour qu'il retire, aussitôt, l'hypothèse de l’agnosticisme, et retombe dans celle de l'erreur : « Nous parlons de réserve pieuse, non d’accommodation sceptique. Il ne faut point douter que Jésus m’ait accepté tout d’abord et partagé, au fond, les croyances messianiques » (Esquisse, p. 228). )

LE

Er dit : « Pour obtenir le salut, il faut être. » — Soit, nous répon- +4 drait Stapfer, il va de soi que le Seigneur, «en ne donnant . pas à ses disciples des idées à admettre, mais des actes à n. accomplir, » n’oubliait pas que la conduite bonne découle

d’un cœur régénéré. Dans sa bouche, l’appel à l’action était un appel à la nouvelle naissance. — Soit, répondrons-nous

à notre tour. Mais le Seigneur n’ignorait pas davantage que

pe

ne s’il faut être pour faire, il faut aimer pour être, et que pour aimer, il faut se confier, et que pour croire, il faut savoir, - oui, savoir; savoir, tout au moins, qu'il existe une personne

digne de notre confiance et de notre amour. | Or, c’est là, précisément, ce qu’on ne met pas assez en lumière. « La foi, écrit Stapfer, est indépendante des croyances historiques (1). » Mais la confiance en Jésus-Christ nous paraît fort dépendante, au contraire, d’une question # historique : Jésus-Christ a-t-il existé? On écrit encore :

+ ie, /

‘ . (1) Dans son troisième volume, que nous avons lu après avoir écrit s 7 ces lignes, Stapfer ne se lasse pas de répéter celte affirmation : « Nous A n'avons nullement prétendu prouver historiquement la résurrection de

. Jésus-Christ... Le vrai croyant n’a pas besoin qu'on lui démontre la résurrection de Jésus-Christ par des considérations historiques. Le vrai croyant n’a pas besoin de preuves historiques. Il est croyant, parce . qu’un concours de faits, concernant Jésus, provoque en Jui des impressions et des sentiments dont il n’est pas le maître. » Des 2#mpressions! 1% des sentiments! Cela suffit pour le dressage d’un animal savant; mais un chrétien ne renonce pas à l'intelligence. « Si on me demande pourquoi je suis chrétien, je répondrai que æ’est à cause de l'impression que F. ‘, m'a faite Jésus-Christ. » C’est ainsi que tel enfant hospitalisé vous répondrait mutatis mutandis : Si je suis devenu ce que je suis, c’est à cause de la frayeur que m'a causée un épouvantail. Il est vrai que D. Stapfer ajoute, immédiatement : « Jésus-Christ s'impose à moi dans l’ensemble de son enseignement. 11 y a un élément intellectuel inévi-

; : ; ' 4 pere 2, Y ‘14 table, dans l'expérience religieuse. » Nous ne nous chargeons pas de {

<< concilier ce Post-Scriptum avec tout ce qui précède.

« La foi en Jésus-Christ peut vivre, se développer et triompher, quelles que soient les idées dogmatiques. » Quoi! même si j'estime qu’il n’y a point de Dieu? Et Stapfer ajoute : « C’est la foi indépendante des croyances, dont on a souri parce que l’on ne savait pas ce que c'était. >»

En définitive, écrit notre auteur : « Jésus ‘ne réclame qu’une chose : c’est qu’on vive et qu’on meure pour lui, qu’on s’unisse à lui par une foi vivante et profonde, par un acte moral, qui lie l’être tout entier. Le reste importe peu. » Mais le reste, c’est tout; c’est la réponse à cette question : € Qui disent les hommes que je suis? » De deux choses l’une; ou Jésus est mort et enterré, ou il vit à l'heure actuelle. — Dans le premier cas, inutile d’ajouter qu’une « foi vivante » ne s'attache pas à un cadavre. Dans le second, nous n’accorderons pas davantage une « foi

profonde » à l'être surnaturel qui croyait, il y a 2.000 ans, :

que les jours du monde étaient comptés, et qui est plongé depuis vingt siècles, à mesure que la démonstration de son erreur colossale se prolonge, dans un inénarrable et tragique étonnement.

Mais ces questions, nous dit-on, vous ne devez pas les poser, croyez seulement en Jésus-Christ; ensuite, vous vous demanderez en qui vous avez cru. € L'homme qui se noie, se cramponne à son sauveur; et, ensuite, quand il est sauvé, il peut se poser des questions sur son sauveur; mais il à commencé par avoir confiance en lui. » C’est ce qu'il est permis de contester; avant d’entourer de ses bras le corps qu’il rencontre sous les flots du Gange, infestés de monstres, un Hindou qui se noie prend le temps de se demander s’il embrasse un être humain ou un caïman.

Stapfer emploie une autre comparaison. Un enfant croit en son père avant de se faire «une doctrine sur son père, »

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— lui-même. » D’abord, parce qu'il l’ignore; ensuite, parce

et sans « croire, nécessairement, Ce que son père pense sur

que « son père peut se prendre pour un génie et se trom-

per; » enfin, parce qu'il ne peut savoir de son père que ce

dontil a fait l'expérience, c’est-à-dire que son père le garde

et le nourrit. « Il sent instinctivement que sa confiance en son père est bien placée; voilà tout. Ce qui est en dehors de cette expérience, il ne peut le savoir. Une vérité qui

n’a été ni expérimentée, ni vécue, reste hors de nous. Elle

est pour nous comme si elle n’était pas. » Mais en quoi

cette comparaison s’applique-t-elle aux rapports de l’âme

humaine avec le Christ? D’abord, nous savons ce que Jésus

a pensé de lui-même; Stapfer, il est vrai, écrit : « Quand

Jésus demande de croire en lui, veut-il dire, par là, croire

ce qu’il a pensé sur lui-même? Non pas. » Mais c’est préci-

sément le point en litige. Affirmer que Jésus ne nous

demande pas de croire sur lui ce qu’il pensait personnellement, parce qu’un enfant, « la plupart du temps, ne sait pas ce que son père pense sur lui-même, » c’est répondre à la question par la question.

Cependant, on insiste. Le père a beau s’expliquer sur lui-même, « il peut se prendre pour un génie et se tromper. » Donc, Jésus a pu se prendre pour ce qu’il n’était

pas. Encore une fois, nous prétendons que c’est répondre

à la question par la question même. Quoi! le Fils de Dieu a pu s’égarer sur sa véritable dignité, parce que Durand ou Bertrand, pères excellents, sont des gens faillibles? Nous ne comprenons même pas l’argument. — On insiste toujours : un père, même infaillible, révélerait inutilement quel il est, parce que son fils « ne peut savoir une vérité non expérimentée. » Comment donc! Si mon père me déclare qu’il est commercant, général, ou empereur, et

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qu’on me demande ensuite : « Que fait votre père? » — mon devoir sera de répondre : « Je l’ignore, car une vérité qui n’a été ni expérimentée, ni vécue, reste hors de moi? »

“Et pourtant, répliquerait Stapfer, vous admettez bien qu'une pareille vérité « est pour nous comme si elle n’était pas. » — Dans certains cas, oui; avec la restriction « pour nous; » ainsi, l’anneau de Saturne est comme sil n'était pas, pour un idiot; mais son ignorance ne change

rien à la configuration objective des corps célestes, et

Panneau existe pour l’astronome et pour Dieu. Mais la comparaison qu'emploie notre théologien, en se plaçant dans le domaine de la famille, c’est-à-dire sur le terrain moral, nous interdit d'accepter sa conclusion. Une vérité énoncée par le père serait, pour le fils, comme si elle n’était pas ! Alors, de quel droit nous parle-t-on de la « confiance, » de la & foi, » de la « soumission, » de « l’obéissance, » d’un enfant « disciple de son père, » et qui « croit à son auto-

rité? » Il y croit, comme un voyageur croit à celle d’un.

aubergiste consciencieux qui lui procure bon souper, bon gite et le reste; ce fils considère son père comme celui qui « le garde et lui donne la nourriture de chaque jour; » mais, dès que son père veut parler à sa raison et à son âme, le fils met son doigt sur ses lèvres, ou l’écarte d’un geste significatif : (« Attendez que je sois en âge de réfléchir, alors je pourrai conclure tout seul, de ce que je saurai et de ce que j'aurai vu, qui vous êtes! »... Oublions-nous, peut-être, la parole célèbre des réformateurs : Christum

cognoscere, est beneficia ejus cognoscere? Loin de là; mais

tous les bienfaits du Sauveur sont contenus dans le don de sa propre personne, le « don de Dieu; » et le don de Dieu, c'est Dieu se donnant. Ignorer cela, ce n’est pas esquiver

un dogme, c’est échapper à la guérison, c’est rester « pauvre, aveugle et nu, » à côté du Libérateur souverain dont on ne peut, en réalité, connaître, c’est-à-dire posséder les bienfaits.

Enfin, notre dernière objection au parallèle établi par Stapfer, c’est que les rapports de fils à père appartiennent au domaine de la nature, tandis que les rapports du chrétien avec le Christ appartiennent au domaine de la grâce. Stapfer n’a pas à se poser le problème suivant : «Comment établir des relations entre le père et son enfant?» car elles s'imposent par la force des choses, elles sont Là. En est-il de même des relations entre l’âme et le Rédempteur? Elles n’existent pas, il faut les créer. On nous dit : le disciple commence par donner sa confiance au Maitre, sans plus. Mais comment sait-il que ce Maître existe? Il a disparu depuis deux mille ans. Admettra-t-on l'hypothèse d’une vision surnaturelle? Alors, avant de croire, le disciple a vu, il a appris, il a acquis une certaine notion qu’il ne possédait pas auparavant. Que si l’on rejette une invraisemblable hypothèse, il faut recourir à l’éducation par la famille ou par l’Église, par la parole ou par le livre, par l’image ou par le rite. Et ici encore, la foi au Seigneur sera la conséquence d’un enseignement.

Nous concluons qu’on ne parviendra jamais à effacer, pour la pensée chrétienne et pour: la piété, les conséquences d’une erreur fondamentale dans les enseignements de Jésus-Christ; lorsqu'on songe au rôle qu’il s’attribue dans le Royaume messianique, il est évident que si son eschatologie est fausse, sa christologie l’est également. En face de ces résultats terribles, on recule instinctivement, et plutôt que d’enlever au Maitre sa couronne, on se résout à éteindre l’auréole des apôtres. — Mais nous avons constaté qu’il

est malaisé de convaincre les disciples d'erreur (D); les efforts tentés dans cette intention reposent, en définitive, sur un apriorisme controuvé, sur un idéalisme philosophique auquel répugnent, invinciblement, et la lettre et Pesprit de la Bible ; au point que Weiffenbach écrit : « Erreur des disciples? Erreur du Maitre? Si, réellement, il n’y avait

(1) Dorner a établi une discussion serrée sur les conséquences d’une erreur, soit dans l’enseignement du Maître, soit dans l’enseignement des disciples : « Si le discours eschatologique est parfaitement obscur, et s’il est impossible de distinguer entre la ruine de Jérusalem et celle du monde, il faut attribuer pareille confusion, soit au Christ, soit aux apôtres. Si Jésus est tenu pour l’auteur de ce désordre, ou bien il n’a pas su le vrai, ou bien il a vw faux, car nul n’estime qu'il ait sw vrai et dit faux. Mais d’abord, s’il a mêlé dans son discours des choses qui

lui apparaissaient rapprochées par l'effet de la vision prophétique, s’il a |

parlé indistinctement, tantôt de Jérusalem, tantôt de la fin du monde, on lui attribue une prophétie qui ne révèle rien. Elle est oiseuse pour ne pas dire erronée, et de telle nature qu’elle empêche la connaissance du vrai. Il y a, en effet, une grande différence entre ignorer le jour du jugement, et ne pas savoir si certains événements annoncés ont trait à la destruction de Jérusalem ou au jugement dernier. Si le Christ ignore à laquelle de ces crises appartient chacun des événements qu'il prédit, il n’a pas su non plus la nature intérieure de ces événernents ; car

la nature de chaque événement est déterminée par la nature du fait

général dont il est une partie. Considère-t-on Jésus comme un simple devin ? Avait-il des choses futures une connaissance telle, que tous les objets tombant sous son regard restassent isolés, sans être reliés par une idée supérieure du monde et de l’histoire? Alors, il n’est pas le prophète par excellence ; encore une fois, il n’est qu’un devin, qui prévoit les tremblements de terre, et autres détails, mais qui ignore l'essentiel, c’est-à-dire la liaison téléologique de chaque chose avec le caractère interne de son Règne. Connaissant les événements, il n’en connaissait pas l’ordre; mais comme il prétendait, précisément, dégager cet ordre, il n’a pu, sans péché, donner pour Certain un enchaînement incertain,

une conjecture pour une prophétie (Mat. 24/34 et 35). — D'autre part,

si le Christ voyait les événements hors de leur situation dans l’ensemble, on aboutit à l'hypothèse qu'il s’est trompé; privé de toute certitude interne, il aura propagé l'erreur avec assurance. S'il fallait. s’en tenir

er 24e EC HSE | | APPLICATION Des PHINCIPÉS D'INTERPRÉTATION 233

be

ce

É 4 de moyen terme entre ces deux affirmations, eh bien!

sidur que cela nous paraisse, il faudrait opter pour le

‘à 1 terme de l’alternative, car c’est de ce côté-là que

4 penche la balance des arguments historiques. Amicus Plato, magis amica veritas!

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