UNE SYNTHÉÈSE EST-ELLE POSSIBLE
1. Hypothèse de Weiffenbach. — D'après ce théologien, le retour de Jésus est un fait matériel, mais c’est en même
temps un événement imminent, et Jésus ne s’est pas trompé en le considérant comme tel, pour la bonne raison qu’en parlant de son retour, il parlait de sa résurrection. Schleiermacher avait déjà fait observer /Der christliche Glaube, 1835, vol 1, p. 484) que le Christ, après sa résur--
rection, n’annonça plus son retour; ne serait-ce point parce. qu'il établissait, en lui-même, une étroite relation entre les
deux termes? — Remarquons, en passant, que l'affirmation de Schleiermacher contredit deux textes précis; l’un de Luc : € Après avoir souffert, Jésus, pendant quarante jours, apparut aux disciples, leur parlant des choses du Royaume de Dieu » (Actes 1/3) — l’autre, plus frappant encore, quand on songe qu’il est emprunté à l’évangile de Jean : « Jésus
lui répondit : Si je veux qu’il demeure jusqu'à ce que je
vienne, que t’importe? » (27/29) Weisse /Die evangelische Geschichte] prolongea les lignes
tracées par Schleiermacher. S'il est un fait avéré, d’après lui,
c’est que Jésus n’a pu prédire sa résurrection avec la clarté que lui prêtent les Évangiles, sans quoi, les disciples n’auraient pas été surpris qu’il apparût après sa mort; en
réalité, il annonça, sous une forme générale, que son sup-
plice, loin d'interrompre son œuvre, lui communiquerait un élan irrésistible. À la vérité, cette même conviction triomphale se faisait jour, dans les affirmations qui ont servi de base à l’attente apostolique du retour sur les nuées; c’est qu’en effet, une seule et même idée git à la racine des deux séries de déclarations. En définitive, les disciples auraient été victimes d’une double erreur : ils n’attendaient pas la résurrection. et Jésus ressuscite! Ils attendaient la Parousie... et le Fils de l’homme n’apparaît pas dans les airs !
Mais les conclusions de Weisse reposent, avant tout, sur une analyse de la conscience messianique du Maitre. Et Holtzmann a raison d'écrire : « Les prédictions de Jésus relatives à sa résurrection et à sa Parousie, s'expliquent, assurément, par le pressentiment que son activité person-
nellé dépassera les bornes de son ministère terrestre.
Toutefois, la relation réelle entre les deux ordres de prédictions est loin d’être élucidée. » C’est cette relation que Weiffenbach essaye de mettre en lumière.
a] Constatons d’abord, dit-il, que les prédictions de la Parousie appartiennent toutes aux derniers temps de la vie du Maitre. — Mais que penser, alors, de Mat. 10/33 et 13/37 à 43? — Réponse : ce sont des anticipations, des anachronismes; sans quoi, le premier passage constituerait un non-sens historique. D'ailleurs, le second, sous sa forme actuelle, est inauthentique.
b] Les prophéties de la résurrection coïncident, chrono-
logiquement, avec celles de la Parousie. — Cela n’est pas difficile à démontrer, une fois qu’on a déblayé le terrain d’après la méthode exposée plus haut. C’est sur le chemin de Césarée que se serait produite, pour la première fois, la double prédiction. Il est piquant de constater que Weiffenbach, pour les besoins de sa cause, affirme que le passage Marc 8/33 à 38 forme un tout cohérent, tandis que ce même morceau est l’un de ceux que le pilon de Haupt concasse avec le plus de minutie.
c] L'idée de la Parousie est étroitement liée à celle de la mort, c’est le son et l’écho. Ainsi dans Luc 17/24, 95 : « Comme l'éclair brille, ainsi sera le Fils de l'Homme en son jour. Mais il faut, premièrement, qu’il souffre beaucoup. » Donc, si l’idée de la mort est liée tantôt à celle de la Parousie, tantôt à celle de la résurrection, deux quantités égales à une troisième sont égales entre elles ; la Parousie n’est autre chose que la résurrection, et les deux formules désignent une seule et même restitutio in integrum.
Le malheur, c’est qu’on néglige de démontrer comment et pourquoi le passage cité exclut la réalité de la résurrection. N’est-il pas évident que le terme « souffrir » décrit tout le drame de la Passion, depuis Gethsémané jusqu’au jardin de Joseph d’Arimathée?
d] Les passages contraires à l’opinion de Weiffenbach doivent être écartés (1). — Inutile d’insister; c’est le procédé de la tonsure; on couvre ce que l’on veut conserver, et l’on rase le reste. Résultat : un blanc. Si vous
(1) Par exemple : Actes 1/6, 7, est un passage qui appartient à tel ou tel discours, prononcé avant la Résurrection. Et si Luc l’avait laissé de côté dans l'Évangile, c’est qu’il se réservait de employer, autre part, en en modifiant le sens (Sic! p. 296).
alléguiez certains textes, le critique vous répondrait tranquillement : Je les ai coupés.
Puisque Weiffenbach nous promettait une démonstration exégétique, nous laisserons de côté ses remarques personnelles en faveur d’une identité primordiale entre les prophéties de la résurrection et celles de la Parousie. En voici le schema. Il est évident (entre autres exemples) que Pierre n’aurait pas renié son Maître, si celui-ci avait clairement prédit sa résurrection. Si Jésus n’a pas même prédit clairement sa résurrection, il n’a pas pu, à plus forte raison, prédire clairement sa Parousie; d'autant plus qu’il y aurait eu contradiction, dans son esprit, entre la certitude fatale de sa mort, et la certitude glorieuse du retour sur les nuées, etc. Ce sont bien là, en style de l’École, des appréciations « subjectives, » et qui échappent à l’examen. scientifique.
Telle est l'hypothèse de Weiffenbach. A l’établir, il a consacré un volume de 424 pages in-octavo. Ce qui n'empêche pas Keim d'écrire : « Weiffenbach irrt. » Voilà son verdict
sur celui qui salue en lui un « maitre en Israël. » Bovon écrit, de son côté /Théologie du Nouveau Testament, 4692) : « Quelque ingénieuse que soit cette solution, il me semble difficile de la considérer comme tenant un compte exact de toutes les données du problème (cf. Wendt II-544). On ne comprend guère comment les premiers chrétiens en sont venus (1) à dédoubler, en deux courants si nette-
(4) Ils y sont venus, parce que le Maitre les y a conduits. « Les apôtres, écrit Larze, durent apprendre à établir une distinction entre la Résurrection et le Retour du Seigneur, c’est-à-dire : Zwischen seiner principiellen, persôünlichen Verherrlichung für die Seinen — und seiner peripherischen, kosmischen Verherrlichung für die Welt » (Herzog : Encycl, — Wiederkunft).
ment tranchés, le cycle d'enseignements que ce savant déclare identiques à l’origine. Est-il possible, d’ailleurs, de contester que Jésus ait prévu la ruine de l’état juif, et qu’il ait entretenu les siens du jugement qui doit marquer la fin du monde? On sait avec quelle douleur il constate l’incrédulité de son peuple, triste prélude de la catastrophe qui doit venir (Mat. 27/49-44; 93, [37-39). Et quant au grand triage final, n’est-il pas affirmé dans les paraboles les plus authentiques sorties de la bouche du Maître? (Mat. 13/39- 43, 49, 50). Or, puisque Jésus a prédit ces deux événements, il est naturel qu’il les ait mis en rapport. »
Nous n'oublions pas qu’en rejetant l’hypothèse de Weiffenbach nous nous réduisons, suivant lui, à choisir entre Charybde et Scylla. À nos yeux, cette conviction communique un intérêt solennel aux longues discussions de notre exégète. Que l'Esprit de Dieu nous préserve, nous-même, d’étouffer la voix qui se fit entendre à Moïse en ces mots : (Ote tes souliers de tes pieds, car le lieu sur
lequel tu te tiens est une terre sainte. » — Fort heureuse-
ment, nous croyons que le critique se trompe en ses fâcheux pronostics; et nous estimons qu’on peut, malgré
tout, sans le suivre lui-même, échapper aux périls qu'il
nous signale.
Rappelons quel est le nœud de la question eschatologique; en définitive, c’est le mot <50£w< dans Mat. 24/29. Les uns disent : Jésus ne s’est pas trompé, car il annonçait l’imminence de sa venue spirituelle. Les autres disent : le Christ s’est trompé, car il prédisait son retour matériel. Weiffenbach dit : il s’agit bien, dans l'Évangile, d’une Parousie objective, mais elle s’identifie avec larésurrection ;
toutefois, comme je ne pourrais démontrer cette identité.
si le v. 29 était authentique, j’affirme que nous possédons
pHagidit it
' Aus fs :