‹ L'espérance chrétienne (volume 2)Chapitre 4 sur 72 · V. Theses · texte numérisé non relu

V. Theses

(1) Après divers essais, nous avons renoncé à dresser un tableau, même ap-

proximatif, de la bibliographie du sujet. L'approximation n’est pas de mise en ces matières.

L'étude que nous abordons n'’intéresse pas les seuls théologiens; tout cœur d'homme bat plus vite, quand on lui apporte une parole de vérité sur les graves sujets qui vont occuper notre pensée. À l’âge de l’exubérance et des jeux, à l’époque où il ne sait pas prévoir le lendemain, l'enfant s’arrête parfois, songeur, et médite malgré soi, à sa manière, sur l’avenir de l’univers. Plus tard, peut-être, ce problème lui pèsera moins; mais l’âme enfantine a les instincts profonds de l’humanité; elle rumine sur les mystères qui défraient, depuis l’origine, la poésie et la philosophie. On sait quelle place océupent les problèmes eschatologiques dans le Zend-Avesta; nous y apprenons que la durée totale du monde sera de 12.000 ans — c’est-àdire de douze mois, chacun de mille années. Alors viendra la fin, qui sera le triomphe de Yima; c’est l’homme d'en haut, le premier homme, chef d’un royaume terrestre éblouissant, où l’on ne connaissait ni le froid ni la chaleur, ni la vieillesse, ni la mort, ni la haine. Mais le serpent, ayant guetté l’homme d’en haut, et l'ayant décfiré avec la scie de l'éclair, Yima est allé exercer une royauté supraterrestre dans le quatrième ciel, qui recueille les justes après

RO 3e TU

la vie. Ici-bas, le mal suit son cours; cependant à la fin du onzième millénium, l’hiver s’établira, la neige couvrira le

globe, tout ce qui respire sera anéanti. Alors le séjour

céleste s’ouvrira, et ses habitants repeupleront le monde, qu’ils ont habité jadis; ce sera un retour, une résurrection, le commencement de la vie éternelle.

La mythologie scandinave se rencontre d’une manière

frappante avec le mazdéisme. Là aussi, est affirmée la durée

limitée du monde; là, également, on constate l'indication

d’un triple mode d’anéantissement, par l’orage, par l’hiver, par la nuit; là enfin, on retrouve une renaissance qui répond à ces anéantissements. |

Au surplus, la fin des choses est décrite dans le brahma-

nisme; fin toute relative, car pour les Brahmanes «le

monde et l’homme sont immortels, non parce qu'ils ne

meurent pas, mais parce qu’ils meurent sans cesse. »

Ro £ k y ; Par Quand les périodes de la durée de l’univers seront accom-

plies (1), monde et dieux cesseront également d'exister ;

le premier principe les absorbera de nouveau dans sa substance, d’où ils sont sortis; puis, quand le temps viendra du renouvellement de toutes choses, il produira encore, par voie d’émanation, un autre monde, et d’autres dieux Fa :

pour y présider.

Le dualisme de Zoroastre reparait dans la théogonie des Etrusques ; leurs aruspices avaient. lu, dans l'avenir, le nombre total des âges assignés à la durée de la nation, et

ils avaient annoncé que l’Étrurie devait périr après mille

(1) Ces périodes sont immenses. Soit un rocher cubique mesurant 16 milles de côté: supposons qu’on l’eflleure, une fois tous les 400 ans, avec le plus fin tissu de Bénarès; quand le rocher sera réduit, par Eve 2 l'usure, aux dimensions d’une imperceptible graine, il se sera écoulé 7

seulement la quatrième partie d'une des périodes précitées.

ans d'existence. On sait que ce peuple n’essaya pas de lutter contre son destin. Les Égyptiens, eux, embrassaient de plus larges horizons; ils assignaient 36.500 ans à l’existence de notre planète.

Chez les Grecs, Prométhée enchaîné annonce à Jupiter que son règne n’est pas éternel ; mais il en sait moins que l'Avesta et le Brahmanisme, car il ne prévoit ni la mort du monde, ni la renaissance. C’est dans la philosophie que les souvenirs de l'Orient semblent vivaces : quand Héraclite fait périr le monde par le feu, il est peut-être l’écho des cosmogonies anciennes, comme Thalès quand il le fait naître des eaux. Selon Platon, de vastes incendies, à de longs intervalles, anéantissent tout ce qui couvre la surface de la terre; et la conflagration universelle devient un dogme stoïcien. Mais ensuite? En Perse et en Scandinavie on admettait qu’un monde bienheureux succèderait à un monde misérable; le stoiïcisme s’inscrit en faux contre cette espérance; il admet, avec le brahmanisme, une simple répétition du passé. Il s’agit d’un feu immortel qui, régulièrement, s'allume et, régulièrement, s'éteint. Lucrèce, de son côté, essaie de justifier rationnellement la fin du monde : il a commencé, et il se terminera, car il est composé de substances périssables, qui se livrent mutuellement la guerre. — Et dans les forêts de la Gaule, les Druides enseignaient aussi l’anéantissement final par l’eau et par le feu.

D'ailleurs, cette philosophie de l’histoire ne saurait surprendre des esprits familiarisés avec les intuitions bibliques. On sait le rôle que jouait, dans la prédication des prophètes, la vision du « jour de Dieu » à la fin des temps. On sait que l’Église chrétienne, sur ce point, est l'héritière avouée de l’Hébraïsme, et que la religion de

Mahomet, par contre-coup, n’est pas restée étrangère aux espérances apocalyptiques. Les musulmans croient à une résurrection générale : « Dieu a bâti, dès le commencement du monde, une ville qui a 12.000 parasanges de tour, dans laquelle il y a 12.000 portiques, sous lesquels sont autant de magasins pleins de grains de moutarde destinés à la nourriture d’un seul oiseau, lequel n’en doit prendre chaque jour qu’un seul grain; et lorsque tout cela sera consommé, le monde finira par la résurrection générale; mais ce temps-là est connu de Dieu seul. » Toutefois, l'apparition du mhadi, « directeur » et « pontife, » sera le signe précurseur des derniers événements ; il se joindra à Jésus-Christ pour livrer les suprêmes combats.

Penser que les progrès des sciences ont extirpé la croyance à la fin du monde, ce serait une grave erreur. Assurément, les terreurs de l’an mille (purement légendaires, peut-être) (1) ne sont pas près de se renouveler; mais comment ne pas mentionner l’ébranlement des imaginations au cours de notre siècle? Déjà, en 1773, l’astronome Lalande ayant préparé, pour l’Académie des sciences, des Réflexions sur les comètes qui peuvent approcher de la Terre, une étrange panique s'était emparée du public à Paris; la date fatidique, on ne sait pourquoi, fut fixée au 20 mai ; le cabinet du savant se remplit de curieux effarés ; les dévots sollicitèrent l'archevêque de faire des prières de quarante heures ; et Lalande essaya vainement de calmer l’effervescence par une note insérée, dès le 7 mai, dans la Gazette de France. Moins de cinquante ans plus tard, en 1816, les

(1) Revue des questions historiques, 1873 : « Les prétendues terreurs de lan mille. » — Revue politique et littéraire, 1878 : € La légende de l'an mille. » — L'an mille. — (Bibl. des merveilles.)

mêmes frayeurs se renouvelaient, et le 13 juillet fut le terme assigné à l'existence de notre globe. En 1832, nouvel émoi, à propos de la comète de Gambart ou de Biéla; Arago est obligé de dissiper les inquiétudes par une note insérée dans l'Annuaire du Bureau des longitudes (1). En 1857, on annonça le retour de la comète de Charles-Quint; elle devait embraser notre Terre, le 15 juin. Ce jour-là passa sans encombres ; et les nombreux Parisiens qui s'étaient réfugiés dans la plaine Saint-Denis, pour ne pas être ensevelis sous les ruines, réintégrèrent paisiblement leur domicile.

Cela paraît grotesque; mais il est évident que les comètes, après tout, peuvent nous réserver des surprises; et l’instinct populaire ne s’y trompe pas. « Tant s’en faut que les espaces à travers lesquels s’accomplit notre long voyage soient entièrement libres. Outre les 8 planètes que nous mettons avec raison au premier rang, des milliers d’autres astres tourbillonnent avec une complexité infinie autour du même foyer. Les uns sont périodiques, et après des révolutions tantôt rapides, tantôt d’une étendue de plusieurs siècles, viennent, en se rapprochant du soleil, passer soit au milieu, soit au delà de nos orbites. Les autres, plus mystérieux, se détournent seulement un instant pour nous reconnaitre, et poursuivent leur route vers les centres lointains qui les appellent. Or, qui ne voit que les effets, ne füt-ce que du rapprochement momentané d’une masse suffisante, seraient immenses ? fl n’est pour ainsi dire pas une révolution cosmogonique dont l'imagination puisse

(4) Examinant la probabilité du cataclysme, Arago estime que, sur 281 millions de chances, une seule est défavorable, une seule peut amener la rencontre d’une comète avec notre planète.

inventer les tableaux, et dont l'astronomie ne soit en état de réaliser le programme, au moyen d’une comète dont elle calculerait les éléments. Métamorphoser l'atmosphère d’une planète par une comète qui en ravit une partie ou

qui la remplit de nouveaux éléments; augmenter son noyau .

par une comète qui s’y rallie; le briser et le disséminer en fragments dans l’espace, par une comète qui s’y heurte; détacher même, à jamais, une planète de notre système par une comète agissant sur elle avec assez d'énergie pour l’attirer à sa suite, et avec toutes les vicissitudes d’un voyage à travers l’archipel céleste, le mener se perdre dans les feux d’une étoile lointaine; ou plus simplement, modifier d’une manière définitive la durée, la température et toutes les conditions de son année, en changeant la forme et les dimensions de son orbite par la déviation causée par. un seul passage convenablement ordonné; — ce sont là sans doute des jeux arbitraires de la pensée, mais il n’est pas impossible que, dans l’infinie variété des mondes, il y en ait quelques-uns dont l’histoire soit établie sur des combinaisons de ce genre (1). »

Et c’est pourquoi, les pressentiments populaires ne sauraient nous étonner. Loin de s'inscrire en faux contre la

prévision d’une catastrophe cosmique, la science, au contraire, justifie cette attente. À considérer même le calme imperturbable des savants qui prophétisent l’anéantisse-

ment des choses, et la froide précision de leurs démonstrations, on en vient à se demander si la suprême crise, loin de

ressembler à une catastrophe, ne revêtira pas les caractères

d’un processus fatal (2).

(1) Jean Reynaud : Terre et ciel {4e édition, p. 44) (2) Cf. Die Zukunft der Welt, par Reïff. (Bâle, 1875)

Pour les uns, Phumanité rétrogradera, peu à peu, jusqu’à l’âge de pierre, parce que les entrailles du globe ne contiendront plus de houille, et parce que les mines de métaux seront épuisées. Au nom du passé de notre planète, d’autres affirment que l’air atmosphérique et l’eau ne sont pas des quantités fixes, mais qu’une longue et inévitable succession de combinaisons chimiques en immobilise des portions toujours plus considérables, si bien que l'acide carbonique, l’oxygène et les gaz nécessaires à la vie seront un jour absorbés, et pratiquement annihilés. Pour certains astronomes, c’est la loi même de la gravitation qui prépare la ruine, car les diverses planètes, attirées par le soleil, décrivent autour de lui une spirale qui les rapproche de plus en plus du brasier qui les consumera ; ainsi les planètes rentreraient, l’une après l’autre, dans le sein d’où elles sont sorties. Du reste, le soleil lui-même s’éteindra; à ce sujet, on nous permettra de citer tout au long un développement d’une rare beauté, où le laconisme du style ajoute encore à la majestueuse austérité de la pensée. «Si Helmholtz a dit vrai, si le soleil a dépensé déjà les 453/454° de l’énergie qüe contenait la masse nébuleuse d’où la condensation l’a fait émerger, la fin du monde, j'entends la fin de notre monde solaire, est proche. La précipitation des oxydes métalliques va envahir sa surface photosphérique, que des taches de plus en plus nombreuses et de plus en plus étendues recouvriront; et, de la deuxième classe passant rapidement à la troisième, il figurera parmi les étoiles à teinte rougeâtre, indice d’un déclin imminent. Enfin, franchissant cette dernière phase de son existence solaire, il cessera d'émettre des radiations lumineuses, pour passer à l’état d’astre obscur ou de soleil éteint. Telle est l’inévitable évolution qui l'attend... D'ailleurs, tout fait croire que

les choses se passeront graduellement, et que nous arrive-

rons tous à la fin dernière, animaux et hommes, sans nous en douter pour ainsi dire, par une diminution et une disparition successive des conditions nécessaires à la vie.

Essayons de nous rendre compte de la série des phénomènes

qui résulteraient, pour les habitants de la terre, de la diminution progressive de l’activité solaire : moindre chaleur, plus faible lumière, décroissance d’activité chimique. — D'une façon générale, ce serait l’appauvrissement

des flores qui, de l’équateur aux pôles, reculeraient toutes

indéfiniment. La flore des tropiques serait remplacée par celle des zones tempérées, et celle-ci par les flores des régions polaires. Même rétrogradation pour le monde animal. Peu à peu, le nombre des espèces s’amoindrirait,

par le fait d’une disparition qui, très vraisemblablement,

attaquerait d’abord les plus avancées en organisation, les plus exigeantes au point de vue de la nutrition. Quant à

l’homme, on peut prévoir que, muni de toutes les ressour-.

ces de la civilisation et de la science, il S’efforcera de réagir, de combattre les forces destructives. Mais comment résister

à une loi implacable qui lui refusera, de plus en plus, les | éléments de la vie? Instinctivement, d’ailleurs, il se trou-

æ vera amené à abandonner les zones les plus favorables jusqu'ici à sa multiplication, et l’on assistera à l’exode des

peuples vers les régions tropicales où, aujourd’hui, l’exu-

bérance de la chaleur ne rend l’existence possible qu’aux races inférieures. Mais, à la fin, les pays équatoriaux euxmêmes ne seront pas plus favorisés qu’aujourd’hui les pays voisins du pôle. Quelques rares survivants, végétaux, animaux, hommes peut-être, représenteront toute la vie qui subsistera à la surface de la planète. Les océans envahis

par les banquises, les continents par les glaciers, la Terre

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entière sera le règne du silence, de la désolation, de la mort. Ge que je dis ici de notre planète, s’appliquera à toutes les planètes du monde solaire; les plus éloignées du foyer ressentiront, sans doute, les premières, les effets de l'extinction progressive de ses radiations. Les plus r'approchées, comme Vénus et Mercure, périront les dernières. Puis tout sera dit: au monde actuellement vivant succèdera une agglomération de corps obscurs, circulant comme auparavant autour d’une masse obscure elle-même, ou du moins ne recevant d'autre lumière que celle des innombrables étoiles du monde sidéral. — En traçant ce tableau des phénomènes que la suite des temps doit amener dans l’ensemble des corps constituant notre système planétaire, je n'ai fait que tirer les conséquences de deux principes qui dominent toute la science, celui de la conservation de la force dans l’ensemble de l'Univers, et celui de la dissipation de l’énergie dans une région limitée de l’espace. J’ai supposé qu'aucune cause extérieure ne viendrait compenser la dépense occasionnée par la radiation solaire. Cette radiation doit donc diminuer d'intensité et finir par s’éteindre (1). »

A la vérité, on peut supposer que le soleil rencontre un autre corps, et récupère sa puissance, grâce au formidable dégagement de chaleur consécutif à la collision. Mais alors, ce serait le brusque anéantissement de la Terre par le feu. Dans certaines conditions de vitesse, la rencontre de deux masses, grosses comme la moitié du soleil, élèverait leur température de 60 millions de degrés et mettrait en liberté une chaleur égale à celle que le soleil a cédée pendant 50 millions d'années. On peut, du reste, se représenter autre-

(4) Autres mondes, par Amédée Guillemin.

ment les causes de l’incendie final. « Il ne serait pas impos-

sible, écrit Guillemin, que la fin de notre monde fût précipitée par une cause imprévue, une catastrophe analogue à celle dont une étoile de la Couronne a été le théâtre. Une subite conflagration a porté en quelques semaines

cette étoile, de la neuvième à la deuxième grandeur. L’ana-

lyse de la lumière a prouvé que cet astre s'était trouvé enveloppé par une masse d'hydrogène en combustion. Au bout de quelque temps, cette énorme augmentation d'éclat a peu à peu diminué, et l'étoile est redescendue à son état primitif. Or, imaginons le soleil envahi de la même manière et songeons à ce que deviendrait notre Terre, si la chaleur solaire se trouvait tout à coup décuplée, et cela pendant un ou deux mois seulement. N’est-il pas certain que rien

de ce qui a vie sur la planète, ne résisterait à pareilles

conflagrations? » Citons enfin le remarquable ouvrage de Stewart et Tait sur l'Univers invisible. L'hypothèse qu’ils exposent résume plusieurs des points de vue énumérés : € Si nous considérons le développement des globes,

nous pouvons être sûrs de deux choses : la lumière et la

chaleur du soleil se dissipent par radiation, et il se refroidit; d’autre part, le frottement éthéré arrête peu à peu le mouvement visible des grands corps de l’univers. Done, le soleil perdra son éclat ; et la Terre, perdant son énergie orbitaire, ira, de spirale en spirale, se confondre avec le

soleil. Supposons que deux étoiles, le Soleil et Sirius,

après avoir absorbé leurs escortes, gravitent l’une vers l’autre et se confondent : de la chaleur qui en résultera naïîtra un état nébuleux qui projettera des planètes. Mais cette masse, devenant peu à peu froide et sombre, ne sera,

à la longue, qu’un des constituants d’une collision encore

plus formidable. Et ainsi de suite. Par un pareil processus,

f +4 Ée hi + 1

l'énergie potentielle primordiale de l’univers est graduellement transformée en chaleur et en lumière, lesquelles * sont dissipées dans l’espace. Au fur et à mesure, les masses de l’univers deviennent plus grandes ; la dissipation de l’énergie de l’univers visible marche parallèlement avec l'agrégation de la masse. Donc l’univers a dû commencer, puisque ses grandes masses sont de dimensions finies, et il finira. »

Assurément, les hypothèses des savants peuvent être modifiées avec le temps, et nous ne songeons pas à en endosser la responsabilité. Mais il nous est bien permis d'enregistrer ce que les astronomes écrivent à notre époque ; ce consensus est un fait, et ce fait nous autorise à exprimer les considérations suivantes: Croire à la fin du monde, ce n’est point ressusciter une légende mythologique, ou se courber, les yeux fermés, sous un dogme ecclésiastique ; c'est obéir aux intuitions séculaires de l’âme humaine, aux indications de la raison, et aux pronostics de la science.

Mais cette conclusion emporte des conséquences fort graves. Dans sa Philosophie de l’inconnaissable, Hartmann affirme que l’homme a successivement placé le bonheur — d’abord, dans les biens de la vie présente (antiquité païienne); ensuite, dans les biens de la vie céleste (christianisme); enfin, dans les bienfaits que le progrès apportera, peu à peu, aux individus et aux peuples transformés. Cette suprême illusion se dissipe déjà : « L’espérance est éteinte; mortellement lassée, l'humanité traine péniblement, d’un jour à l’autre, son organisme voué à la destruction. Ce résultat paraîtra-t-il mélancolique au lecteur? La philosophie n’est pas une pourvoyeuse de consolations ; elle est dure et froide comme la pierre. Que si la force d’un homme

fléchit sous le fardeau de la vérité, si son cœur se brise,

si le désespoir disloque son mécanisme intellectuel et

moral — la Philosophie enregistrera soigneusement ces

faits, matériaux précieux pour la psychologie. » | | Si paradoxale que paraisse notre affirmation, nous répon-

drons à ce pessimiste (littérateur plus que philosophe, et à

qui trouve encore une certaine joie à faire des phrases) nous répondrons qu’il lui manque, pour échapper au dégoût de l’existence, une foi véritable à la fin du monde.

Au fond, l’anéantissement de l’univers après lequel il sou-.

pire, n’est que le néant des Hindous, c’est-à-dire une pause dans l’éternelle activité créatrice, une «trève de Dieu. » A l'heure où tout périra, disent-ils, l’eau couvrira le monde. « Le vent est alors réabsorbé, et celui dont toutes choses sont faites, le Seigneur par qui toutes choses existent, repose au sein de l’abîme. Il dort sur l’Océan, le créateur, enveloppé dans le mystique sommeil... S'éveillant à la fin de la nuit, Vishnu, le non-né, sous forme de Brahma, crée à nouveau le monde. » Cest la philosophie que semble rééditer Spencer, quand il affirme que notre univers est un système en voie d'intégration, qui aboutira fatalement à la désintégration, pour être réintégré à nouveau et désintégré derechef, et cela in sæcula sœculorum. A la vérité, de pareilles conceptions cosmogoniques, loin d'affirmer que le

monde aura une fin, en proclament au contraire l’immor-

talité; et comme le monde actuel est. imparfait, elles éternisent la douleur et l'injustice. De là, le pessimisme d’un Hartmann.

Celui-ci pourrait nous répliquer, à son tour : Pris dans

sa totalité, l'univers physique entier est un système fermé .

de corps. Or, dans tout système de corps auquel il n’est pas

communiqué d'énergie par des corps extérieurs, et qui ne

sad ari ie.s, «18, 272) rt

cède pas d'énergie à des corps extérieurs, la somme des diverses énergies potentielles et cinétiques reste toujours la même. Vous me reprochez de ne pas admettre, strictement parlant, la fin du monde ; mais y croyez-vous davantage ? À moins que vous ne rejettiez le principe fondamental de la physique moderne.

Nous l’acceptons, au contraire ; mais les considérations physiques, chimiques, géologiques et autres, nous impor-tent fort peu dans l’espèce. « Livrée à ses seules ressources, l’astronomie ne sait en quelque sorte nous peupler l’espace que de pierres en mouvement (1); » or, nous connaissons un autre univers que l'univers matériel, Nous pouvons croire à l’immutabilité de celui-ci, sans cesser de croire, strictement parlant, à la fin du monde; nous pourrions même admettre la perpétuité de notre globe, sans cesser d'admettre la fin du monde. Car le monde, après tout, qu’estce donc? Celui-là, seul, qui pose la question est capable d'y répondre. Or, cette question est posée par l'esprit humain. :

Puisque le monde n’arrive à la conscience de soi que dans la créature libre et raisonnable qui en est la tête, le monde, en réalité, n’existe pas indépendamment de l’homme; il existe assurément en tant que rébus, mais non en qualité de cosmos, c’est-à-dire, en définitive, comme monde. Le lent processus de l’Évolution n’est qu’un geste incohérent dans le vide, aussi longtemps qu’on n’en saisit pas à la fois l’épanouissement et l'explication dans l’apparition du cerveau humain. La boîte crânienne du premier homme venu est plus précieuse que le monde entier, puisqu'elle en est la cause finale; dans un certain sens, elle en est même la

(1) Reynaud,

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cause efficiente, puisqu'elle renferme le monde entier, et lui impose, bon gré mal gré, pour le transformer en un tout rationnel, les lois de sa propre constitution cérébrale. La ; recherche des causes et des buts est l’œuvre exclusive de

l'être pensant qui veut comprendre le monde, de l'être 3 moral qui prétend le juger. à Dès lors, ce qu’il importe à l’homme de savoir, ce n’est .

pas si la matière et l’énergie continueront ou non de subsister, indéfiniment, sous une certaine forme ou une quantité déterminée ; mais bien si le monde sera un jour pleinement intelligible à la raison, et absolument acceptable pour la conscience. Or ce monde en voie de devenir, et dont l’homme est le centre, c’est le monde de l’activité humaine, c’est le domaine de l’histoire. Le problème de la fin du monde n’est donc pas un simple problème de Mécanique, mais un problème d’Ethique. FA L'histoire aura-t-elle, oui ou non, une fin? Voilà la vraie question. FE PTE à Si nous prenons le mot fin au sens brutal et abrupt, nous retombons dans les explications précédentes; car il. ne { est évident que si notre globe doit voler brusquement et par hasard en mille morceaux, ce sera aussi la fin de l’histoire; et les labeurs, et les larmes, et les prières de l’humanité, seront balayées, comme de l’écume, par le souffle tempêtueux des inéluctables destructions. Mais si nous restons er.

ANOETE, FPMos

sur le terrain moral, où la question même que nous posons nous oblige à nous confiner (puisque c’est nous, hommes, se # qui la posons et qui seuls pouvons la poser), si nous restons dans le domaine de la liberté et de la qualité (par opposition à à celui de la quantité), la question de savoir si l’histoire 4 aura une fin, revêt un autre sens. La fin de l’histoire, ce . |

sera son but atteint; l’idéal qui lui est proposé, réalisé. re

À ce point de vue, quels seront les rapports de la crise cosmique avec le terme de l’histoire? Hartmann, disionsnous, est pessimiste parce qu'il ne croit pas à la réalité de la fin du monde; parce qu’il ne croit pas que le mouvement humain aboutira. Mais nous, de quel droit être optimistes ? Et comment faut-il nous représenter l’histoire arrivant au port? Est-ce que le cataclysme suprême, arrêtant un développement commencé, lui permettra de dérouler à nouveau ses virtualités, soit sur un autre théâtre, soit sur notre planète même transformée? Ou bien la catastrophe, graduelle ou subite, laissera-t-elle à la civilisation le temps de porter, ici-bas, tous ses fruits? Dans cette dernière supposition, l’âge d’or ainsi obtenu pourrait fort bien ne pas constituer une édition ne varietur » de la pensée créatrice ; mais, de même que la libellule, quand elle est parvenue au terme de son gracieux et fragile développement, disparait après avoir dépensé toutes ses réserves de vie et de beauté, de même l'humanité, après avoir achevé son évolution, après avoir ‘déployé ce qu’elle recélait et pleinement épuisé le contenu de son idée — pourrait disparaître sans dommage. Son anéantissement, dans cette hypothèse, se concilierait avec la consommation providentielle de ses destinées. |

Il ne suffit donc point de croire à la raison ou à la conscience, ni même de croire en Dieu, pour aboutir à une vue synthétique satisfaisante sur les destinées de notre monde, Puisque la sagesse et la puissance du Très-Haut nous apparaissent d'autant plus admirables qu'elles rayonnent dans des ouvrages plus infimes, puisque nous nous courbons devant sa gloire quand nous la contemplons dans un moucheron, né le matin et desséché le soir — pourquoi cesserions-nous d’adorer, si les magnificences du pouvoir

créateur et les séculaires obstinations de l’activité restauratrice qui entraine le monde vers laccomplissement de ses destinées prévues, ne servaient, en définitive, que les intérêts momentanés d’une humanité transitoire ?

Une fois de plus, c’est le vertige pour la pensée.

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