‹ L'espérance chrétienneChapitre 24 sur 52 · PPT ANS VERT. DAT · texte numérisé non relu

PPT ANS VERT. DAT

l’autre? Ces questions sont déjà résolues par la forme sous

laquelle nous les énonçons. Si le rapport entre l’un et l’autre est le point essentiel à considérer, si l'individu forme un tout, s’il est un but, si le vrai problème du monde est celui des destinées individuelles, la solidarité

morale est manifestement injuste par-dessus toute autre

injustice » /Civilisation et croyance, p. 232). Poussant plus loin sa pensée, le philosophe chrétien ajoute : « Nous expliquons la solidarité du mal par l’unité du sujet de la chute, où sont compris les membres solidaires de espèce humaine. La succession des générations n’est qu’un être qui se perpétue. Nous étions tous Adam. Nous pouvons et nous devons nous repentir de son péché, car nous pouvons et nous devons nous identifier par l’amour à l'humanité tout entière. Par le fait, nous pleurons le péché d'Adam dans nos propres péchés, puisque notre conscience nous oblige à nous en accuser comme si nous eussions été capables de les éviter entièrement; tandis que la réflexion nous montre qu’il n’en est point ainsi, mais que les limites réelles de notre liberté restent indéfinissables. Ceux qui ont compris la solidarité morale, ceux qui se reconnaissent à chaque instant instruments ou complices des torts d'autrui, ceux-là doivent, ou nier absolument toute responsabilité morale et succomber au déterminisme naturaliste, ou reconnaître le péché d'Adam comme étant réellement leur propre péché. » | Seulement, cette unité du genre humain dans la chute implique son unité dans le relèvement. « La raison nous dit, ajoute Secrétan, que la révolte même de la créature doit être enveloppée dans l’immuable volonté du Créateur,

et que le plus fort l’'emportera. L'expérience, de son côté, ne.

.nous montre ni le règne exclusif, ni le progrès universel et

mn à | L'ISSUE DE LA TRIPLE CRISE SR TE régulier du mal dans le monde ; elle nous montre le mal très puissant, mais combattu souvent, et parfois vaincu. La comparaison entre l’état présent de l'humanité et le commencement relatif de son histoire, nous semble bien accuser un certain progrès, non seulement sous le rapport des moyens d'action, ce que nul ne conteste, mais dans la direction même de lPactivité, ce qui est plus discutable et qui seul importe. La réalité serait donc ici conforme à l’apparence. L'histoire serait bien une lutte du bien et du mal, et finalement une œuvre réparatrice; cette planète serait le théàtre d'une restauration. » Voilà, très précisément, les . prémisses de la théorie de la rédemption, dans la doctrine du Royaume; et si nous recourons souvent à l'autorité de Secrétan, sur le terrain dogmatique, c’est que ce penseur a formulé, avec vigueur, quelques unes des intuitions fondamentales qui appartiennent à un système cohérent sur le Royaume.

c] Carisr. — D'ailleurs, il est facile de prévoir que l'affirmation de l’unité essentielle du genre humain, dans la chute et dans le relèvement, est liée à un renouvellement de la christologie. La certitude que le Messie règnera s’appuie sur la certitude qu’il vit. Il vit! c’est-à-dire, il n’a

pas seulement continué de vivre après sa glorification, mais

il vivait avant l’apparition d'Emmanuel à Bethléem., Le Fils a toujours constitué, en Dieu, la prophétie de l’humanité normale; c’est en lui que chaque homme fait d'avance partie de cet organisme social, ce Royaume, dont chaque membre a le droit d'affirmer que l'Éternel la choisi avant la fondation du monde. Martensen avait raison de déclarer qu'il ne faut pas seulement envisager Christ au point de vue de la rédemption du monde (Welterlôsung), mais encore au point de vue de la consommation du monde (Weltvol-

lendung) (1). Et, s'appuyant sur Liebner, il ajoutait que le

double progrès qui s’impose à la christologie réside en ces . deux points : 1° Cesser de la concentrer tout entière dans …

la doctrine du péché et du salut (hamartologie, sotériologie), et lui donner une base théanthropologique; l’incarnation de Dieu relèverait, nécessairement, de la relation d’essence entre la divinité et l'humanité, si bien que l’incarnation

serait l’achèvement de la création. 2° Concevoir l’unité de :

la Personne divino-humaine, de manière à rendre le dualisme impossible. Tous les dogmes, v compris celui de la création, doivent être conçus christologiquement; la création et l’incarnation appartiennent au même concept, celui de la révélation de Dieu (Dogmatique, 3° éd. p. 297).

Fallot écrit, dans le même sens : « Des doctrines longtemps négligées vont jaillir des profondeurs de l’Évangile, sous la pression des détresses à soulager. Qu'il me suffise d'indiquer la doctrine de la venue du Royaume de Dieu sur la terre, et celle qui lui est indissolublement unie, de la divinité du Christ se révélant dans la perfection de humanité. Le triomphe du Royaume de Dieu sur la terre n’est autre chose, en effet, que la réalisation du divin dans la plénitude de l’humain. L’incarnation — quelle que soit l’idée qu’on s’en fasse — reste l’œuvre maitresse de l’histoire » (Travaux du Congrès de Lyon, 1889).

Or lincarnation, quand nous parlons de la personne du Médiateur, implique deux réalités connexes : Jésus-Christ a été l’incarnation de la divinité, il a été aussi l’incarnation de l’humanité. Et c’est par là qu’il a réconcilié l’homme avec Dieu, et Dieu avec l’homme. Il a réconcilié l’homme

(1) Personnellement, nous employons le mot « rédemption » dans un sens qui implique les deux idées.

avec Dieu, en montrant Dieu à l’homme; car l’homme était incapable de pardonner au Créateur l’œuvre de la création; mais il a compris, au Calvaire, que l'Éternel était un père qui s’est laissé prendre lui-même, avec ses enfants, dans leffroyable engrenage de la souffrance et de la mort. Et d'autre part, Jésus-Christ a réconcilié Dieu avec l’homme, en montrant l’homme à Dieu; pour la première fois, Dieu voyait l’Idée de l’homme réalisée; c'était le début d’une ère nouvelle, d’un univers nouveau! Car, sur la croix, Dieu contemplait l’humanité elle-même et non un substitut de l'humanité, le genre humain lui-même et non un homme particulier, l’espèce humaine elle-même condensée dans son chef, résumée dans l'individu central, dans l’être

substantiel qui personnifiait notre race. Au Calvaire, l’inno-

cent n’est pas mort à la place de l'humanité, mais l’humanité est morte en la personne du saint.

Cette conception du sacrifice expiatoire permet de comprendre pourquoi le disciple du Sauveur doit mourir à nouveau, par la repentance, pour être sauvé; pourquoi il doit ajouter volontairement, isolément, sa propre action à celle du crucifié. Cest qu’il y a, dans toute créature humaine, et sans dissoudre son indissoluble unité, un être universel et un être individuel; il y a l'Homme, dans l’acception la plus générale du terme, et il y a une personnalité

morale déterminée. C’est l'Homme qui a péché en Adam et

qui a été justifié dans le second Adam; c’est la personnalité morale qui s’est assimilée la transgression d’Adam, par un acte conscient de désobéissance, et qui doit s’assimiler la sainteté du Nouvel Adam par un acte conscient d’obéissance (1). |

(1) De même que tout homme, membre par naissance d'une race grâciée, a été virtuellement justifié en Jésus-Christ sans l'être actueile-

Il n’y a donc rien de magique dans l’œuvre accomplie au Calvaire. Elle ne diffère pas de celle que le Sauveur accomplissait par toute sa vie, comme à l’heure où il accepta le baptême de repentance et se mêla à la foule des pénitents, avec ces mots : « Il est convenable que nous accomplis- Sions, ainsi, tout ce qui est juste. » Jésus a sauvé l’humanité, parce qu’il a fait ce qu’elle n’avait jamais su faire; parce que, sur un point précis du monde et dans un moment délimité de la durée, il a parfaitement « accompli tout ce qui est Juste. » Et c’est dans son supplice ignominieux qu’il a donné la mesure suprême de sajustice; aussi, est-il légitime de dire, symboliquement, que lhumanité a été sauvée par son sang. Mais, en réalité, l'humanité a été sauvée, et sera sauvée, par son Esprit. Révélée à Dieu, en la personne du Fils de l’homme, qui manifestait à l’égard de la souffrance et du péché les sentiments dont elle s’était montrée jusqu'alors incapable — l'humanité, en la personne du Messie, fut aussi révélée à elle-même, et rendue capable de collaborer avec la Puissance restauratrice qui

ment, de même, tout homme peut avoir péché en Adam et naître pécheur, sans que cet état moral implique la culpabilité personnelle de lindividu en tant que tel. En effet, nous ne croyons pas à l’hérédité de la coulpe, mais à celle du péché. Il faut distinguer, avec Paul, entre le péché (&uaptia) l’offense (rapärrwua) la transgression (rapa- Baois). La transgresssion est la violation d’un commandement positif ; l’offense est la désobéissance à une loi quelconque, naturelle ou révélée: La transgression et l’offense ont toujours un caractère individuel, mais le péché peut être collectif. Tandis que la transgression implique le péché, l’homme peut être un pécheur sans être un transgresseur; dans la réalité pratique, l’idée de culpabilité n’est pas attachée inévitablement à la notion de péché. Voilà pourquoi Paul déclare que Christ a été livré à cause de nos offenses, tandis qu'il a été fail péché pour nous. Il n'aurait pu être constitué transgresseur, mais il a été fait péché pour nous, sans devenir pécheur (Cf. Fairbairn : The place of Christ in modern theology).

travaille à la rédemption intégrale du monde. La doctrine ecclésiastique mettait surtout le sacrifice de Jésus-Christ en relation avec le Paradis perdu; la doctrine scripturaire le met en relation avec le Royaume à fonder.

Nous renonçons, par conséquent, à la doctrine de la « satisfaction vicaire, » telle que saint Anselme la concevait, et telle que Vinet la rejetait. Mais nous croyons, de toute notre âme, que le Médiateur a souffert en notre nom et à notre place. Nous distinguons dans le Christ Jésus, comme en nous-même, l’homme universel et l’homme particulier. En notre Sauveur, le titre de Christ correspondait à sa dignité universelle, et le nom de Jésus correspondait à son individualité personnelle. Et par conséquent, si le Christ a souffert comme notre « représentant, » en vertu de son indissoluble union avec l’espèce humaine, Jésus, par contre, a souffert comme notre &« remplaçant, » en ce sens que l’individu Jésus, bien qu’il fût sans péché, a consenti à devenir l’homme de douleur, l’agneau de Dieu, le Christ blessé prédit par Esaïe. Jésus consentant à devenir le Christ! Voilà le nœud de la crise mystérieuse de la Tentation, au désert.

La solidarité en Christ est le fait qui explique la valeur universelle du sacrifice consommé au Calvaire; mais la substitution consentie par Jésus est l’explication du fait, en ce sens que Jésus, personnalité morale distincte, a librement consenti aux charges et aux détresses d’une solidarité morale et religieuse qu’il pouvait repousser.

Voilà comment nous croyons à la substitution; il n’y à rien là qui rappelle « la monstruosité de la satisfaction vicaire » (1); il n’y a rien, non plus, qui évide le sacrifice

(4) Maÿer (Revue de théologie, 4° mai 1900). — L'auteur écrit : « C’est de sang-froid que nous écrivors : la substitution est Pinfâme qu'il faut

du Rédempteur, et qui ramène celui-ci aux proportions ”

d’un martyr.

Ces considérations reviennent à dire qu’il faut repenser toute la dogmatique en Christ. Depuis quelques années retentit, toujours plus haut, l’appel en faveur d’un système chrétien nettement « christocentrique. >» Pour qui saisit le sens des mots, cela signifie un système « messianocentrique. » C’est donc bien sous l’influence de la notion

du Royaume que la christologie évolue. Et à mesure

qu’elle se rapprochera de la christologie hébraïque, celle des Écritures, on comprendra mieux pourquoi les apôtres considéraient la résurrection du Sauveur comme un événement plus important que sa mort (Romains 5/10, 8/34), le supplice du Calvaire étant la crise nécessaire et décisive dans l’évolution victorieuse de la royauté messianique. On comprendra pourquoi l’Église, guidée par un sûr instinct, célébre une fois par an l’anniversaire du crucifiement, et cinquante-deux fois par an le souvenir de la résurrection. |

À ceux qui répêtent, malgré l'unité essentielle du Christ et de l’humanité : « Le .sacrifice de Golgotha est trop éloigné de moi, pratiquement, pour que j'en ressente les effets psychologiques, » il faut répondre : ce qui nous sauve, ce n’est pas Le sacrifice du Christ, c’est celui qui s'est sacrifié; ce n’est pas la mort du Rédempteur en ellemême, c’est sa vie actuelle en tant que cette glorification

écraser. » Soit, mais c’est ici le lieu de distinguer entre la théologie et la religion. Or, Mayer ajoute (et il exprime, ici, la substance religieuse du dogme ecclésiastique) : « Tout ce qu’il est juste de dire, c’est qu’en la personne de Christ crucifié, Dieu à vu par anticipation une humanité véritable el nouvelle venir à lui, ou, sans anticipation, commencer d’y venir. »

est le couronnement de cette mort. Celte mort avait pour but l’intercession libératrice et l’activité victorieuse, par l'Esprit, en faveur du Royaume. « Cest donc le côté négatif du salut que nous devons à la mort de Christ, mais à sa vie triomphant de la mort nous devons le côté positif » (Reinhardt. Was fehlt uns?) Et voilà pourquoi un grand penseur chrétien a écrit: &« Le salut par la mort de Christ est une expression moins scripturaire que celle-ci : Le salut par la vie de Christ » (Drummond. The ideal life.) d) LE SALUT. — On voit que le mot salut, dans la doctrine du Royaume, prend une signification plus large que dans la doctrine orthodoxe. La chrétienté évangélique a longtemps enseigné que le salut, identifié avec une dispense des peines éternelles, était accordé, instantanément, à toute créature humaine qui faisait sincère profession de croire à une stricte équivalence entre les supplices mérités par l’humanité coupable, et les douleurs expiatoires du Fils de Dieu innocent. Nous estimons que cette notion du salut est incomplète. Dans l'hypothèse traditionnelle, on ne distingue aucun rapport de cause à effet (1) entre la « foi qui sauve » et le salut; et la foi, ainsi entendue, dégénère trop souvent en simple croyance. Ce n’est pas, véritablement, « la foi qui sauve, » c’est la « foi qu’on se sauve, » la persuasion que Dieu agréera une certaine attitude intellectuelle ou morale, et la récompensera d’après son bon plaisir et sa miséricorde. La doctrine du Royaume,

(4) On objecte: S'il y a un rapport de cause à effet entre ma foi et mon salut, ce n’est plus Dieu qui me sauve, c’est ma foi. — Oui, si la foi n’était pas une réponse à l’appel divin, à l’activité rédemptrice dans mon cœur ou dans l’histoire. Le monde extérieur cesse-t-il d'exister objectivement, parce que je le perçois uniquement par mes sens, causes médiates de la perception? La foi est la cause médiate de mon salut, parce qu'elle permet à la Vie d'entrer en moi; mais tout vient de Dieu.

au contraire, est obligée de prendre au sérieux les réalités fondamentales de la repentance et de la foi; elles sont, dans toute la force du terme, les conditions d’entrée dans le Royaume, et cela pour la bonne raison qu'elles le constituent. Elles le constituent, d’abord, dans le cœur de l'individu qui se repent et croit; elles le constituent, ensuite, autour de lui, car le premier signe de la nouvelle naissance est la collaboration à l'établissement de la suzeraineté terrestre de Dieu par Christ. Le salut, c’est la vie. Être sauvé, c’est vivre spirituellement et propager cette vie.

La doctrine ultra-protestante du salut par la foi-croyance est l’affirmation que Dieu peut sauver l’homme sans

l’homme; la doctrine ultra-catholique du salut par la. foi-mérite est l’affirmation que l’homme peut se sauver

sans Dieu. Mais la doctrine messianique du salut par la foi au Christ, est l’affirmation que l’être humain est sauvé de l’égoïsme et de la mort dans la mesure où il consent à se laisser & saisir par Christ, » selon l’expression de Paul, à se laisser pénétrer, envahir par l’esprit du Rédempteur, à se laisser entrainer, corps et âme, par ce vaste courant d'activité régénératrice et réformatrice qui émane incessamment du Fils de l’homme, et qui vivifie les individus et les peuples en vue du Royaume de Dieu. C'est Jésus- Christ tout entier qui sauve, Jésus enseignant, guérissant, mourant, ressuscitant, intercédant, inspirant, « Jésus le même hier, aujourd’hui, éternellement » (1).

(1) C'est Jésus tout entier, saisissant l’homme tout entier. Un philosophe contemporain écrit : « Comme toute croyance implique l’accomplissement ou l’abstention d'actes déterminés, il résulle que l’action est nécessaire pour créer de solides habitudes, qui feront du corps plus ou moins indiscipliné l'outil docile de la volonté. Nous croyons avec tout

Aussi, acquiesçcons-nous aux paroles de Marcus Dodds dans son opuscule : Qu'est-ce qu'un chrétien? « La religion est ce qui nous unit à Dieu, et la religion de Christ est la méthode de Christ pour nous unir à Dieu (1). Révélation du Père par sa vie et par sa mort, il attire les hommes à Soi par ce qu'il est; et, du même coup, les unit à Dieu. La conviction qui fait d’un homme un chrétien, c’est donc la conviction que Christ peut l’unir à Dieu. Si un homme croit qu'avec le secours de Christ il peut être transformé à l’image de Dieu, il possède tout ce qui est essentiel dans la foi. Ses idées sur la personne de Christ peuvent être erronées, il peut connaître peu de chose au sujet de l’œuvre de Christ, ou n’en posséder que des idées obscures, il peut se trouver absolument incapable d’admettre une grande partie des affirmations que l’on identifie avec la doctrine chrétienne; et cependant, il est un chrétien, s’il croit que Christ a la volonté et le pouvoir de le transformer en un véritable enfant de Dieu, et s’il agit conformément à cette conviction (Jean 7/12). La question fondamentale n’est donc pas celle-ci : Qu'est-ce que je sais? ou : Qu'est-ce que je crois? ou : Qu'est-ce que je professe ou proclame? La question est celle-ci : Que suis-je? Ai-je accepté, pour ma

ce que nous sommes, avec notre corps aussi bien qu'avec notre sensibilité et avec notre intelligence » (Payot, loc. cit.). Quel progrès sur la définition catholique! L'abbé de Broglie écrivait, en 1892 : « La foi... c’est une conviction permanente de certaines doctrines, accompagnée de l’idée que les croire vraies est un devoir, et que les mettre en doute est une pensée coupable » (Le présent et l'avenir du catholicisme).

(4) « La sphère d'action de Platon a été l’idée. La sphère d’action de Jésus a été la vie. Je ne me souviens pas d’un passage où Jésus ait cru nécessaire de laisser entendre que, pour pouvoir l'appeler Maitre, il est nécessaire de penser comme lui; mais, constamment, il a dit que l'appeler Maître, c’est s'engager à marcher après lui » (Léopold Monod : Problème de l'autorité, p. 54).

propre vie, le but que Christ avait fixé à la sienne? » (1).

En d’autres termes, on est chrétien, quand on travaille, dans l'esprit de Christ, à l’établissement du Royaume de Dieu sur la terre (2).

On voit que l’Eschatologie, dans la dogmatique du Royaume, ne peut plus être reléguée dans le dernier chapitre de la dernière section de la dernière partie. Encore une fois : Ultimum in exsecutione est primum in intentione (3). L’eschatologie traditionnelle pouvait, à bon droit,

(4) Le professeur Leenhardt a dit : « Intellectuellement, nous sommes paiens. Nous nous demandons si le christianisme est une doctrine ou une vie. Or, le christianisme se meut sur un terrain où il n’est ni Pun ni l’autre : le terrain de l’histoire ou des faits. Le christianisme est dans l'attitude que prend la volonté en présence de ces faits. »

(2) Les philosophes disent que la foi au devoir a, pour corollaire, le devoir particulier de croire à la possibilité du devoir. De même, nous dirons que la foi au bien a, pour corollaire, la foi au triomphe du bien. Le philosophe croit en un Dieu qui élablira la correspondance entre la vertu et le bonheur, dans une autre vie; le chrétien croit en un Dieu qui établira, ici-bas, une correspondance entre les souffrances terrestres de Jésus-Christ, et sa victoire définitive sur la terre.

(3) Cf. Martensen {Dogmatique) : « Bien que l’Eschatologie chrétienne soit une doctrine des choses dernières, c’est l'Église primitive qui lui a donné le plus de développement. Cela s'explique par la tendance téléologique du christianisme. On s’occupa, d’abord, du but. D’autres religions s’absorbent dans la contemplation d’un paradis perdu; mais l’Église est sauvée en espérance, et c’est à la clarté de l'avenir qu’elle juge le présent. Tandis que la spéculation paienne et gnostique dispute sur la naissance des choses, la cosmogonie, l’origine du mal, la pensée chrétienne recherche le but du monde, allume son flambeau à la flamme du prophétisme historique, et démontre par Jà son caractère pratique, éthique. L’eschatologie chrétienne est donc bien autre chose qu’une doctrine sur l’immortalité. L’espérance du chrétien ne s'attache pas seulement à limmortalité, conceplion toute négative, mais à la vie éternelle, laquelle implique, outre la résurrection de l’âme et de l’esprit, celle du corps. De plus, la pensée chrétienne ne se contente pas de statuer un état de perfection pour lindividu isolé; elle croit à la Consommation du Royaume tout entier, de la création, coincidant avec le retour du Seigneur. » Belles paroles. Mais on voudrait une explication de la formule : « résurrection. de l’âme et de l’esprit. »

être placée à la fin du système chrétien, ou, plus exactement, & la suite; car elle n’en formait, à proprement parler, que l’appendice. Elle racontait ce qui se passerait après la disparition de la terre, après la brusque rupture de tous les fils qui relient le présent à l’avenir. Il est notoire qu’elle affirmait un certain nombre de vérités qui juraient avec celte idée d’une complète annihilation de notre monde; par exemple, elle faisait revenir le Seigneur ici-bas, elle montrait la nouvelle Jérusalem descendant sur la terre, elle dotait d’un corps, lors de la résurrection des morts, des « âmes immortelles » qui jouissaient, cependant, sans organisme, d’une vie d'autant plus heureuse qu’elles étaient plus dégagées de la matière. Mais ces diverses affirmations, qui constituaient autant de points d’attache entre la réalité actuelle et la réalité future, et qui militaient contre l’hypothèse d’un anéantissement radical de notre terre, n’empêchaient pas l’eschatologie orthodoxe de statuer une brusque solution de continuité entre aujourd’hui et demain.

La doctrine du Royaume revient aux intuitions bibliques, d’après lesquelles le séjour définitif des rachetés ne sera pas au-dessus de nos têtes; ce sera la terre actuelle transfigurée. Les prophètes ont-ils jamais dépeint un monde invisible où les élus seraient rassemblés pour toujours? Ils ont une autre conception de la destinée humaine. Pour eux, ce n’est pas une maison à deux étages superposés, la terre et le ciel, mais un voyage en deux étapes, sur le même plan, le « siècle présent » et le « siècle futur. » La vie à venir, pour eux, ce n’est pas la vie ailleurs, c’est la vie qui sera, et qui sera sur notre terre, sans quoi l’œuvre de la création se terminerait par une faillite. On s'étonne, souvent, que l’Ancien Testament ne contienne pas une seule description du ciel; mais, répé-

tons-le, chaque fois que les prophètes chantent « la terre | É nouvelle où la justice habitera, » c’est justement le séjour

définitif de humanité délivrée qu'ils nous montrent.

Les enseignements du Nouveau Testament sont confor- «

mes à ceux de l’Ancien. Jésus et les apôtres parlent bien d’un ciel, au sens courant du mot, mais ils ne le considèrent pas comme la demeure éternelle des rachetés. C’est un ciel provisoire, un ciel d’expectative, en attendant la constitution du Royaume sur la terre. Et l’Église en a bien conscience, puisque sa doctrine officielle affirme que l’état actuel des élus n’est que transitoire; d’après l’orthodoxie, ils seront mis en possession d’un corps, lorsque Jésus- Christ reviendra, et ce sera la fin du monde actuel. Or, les : affirmations de la dogmatique traditionnelle sont d'accord, sur ce sujet, avec les déclarations bibliques. Le ciel dontil est question, dans les évangiles et les épiîtres, n’est qu’un irait d'union entre la terre actuelle et la terre future, sans être un but en soi; de même que l’état incorporel de l’être humain, après la mort, n’est qu’une transition du corps animal au corps spirituel. Les écrivains du Nouveau Testament nous parlent d’une maison, d’une récompense, d’un trésor, d’un héritage, d’un salut, quisont dans le ciel, où « les noms des premiers-nés sont inscrits; » mais, dans tous ces passages, le ciel. est envisagé comme un simple contenant qui ne s’identifie pas avec son contenu. Ce n’est pas le ciel qui constitue la maison, la récompense, le trésor, l'héritage, le salut, le registre des inscrits, mais c'est dans le ciel qu’on trouve, momentanément, ces biens; de même qu’on y trouve le Sauveur, en attendant qu’il en sorte, selon cette parole apostolique : « Dieu

vous enverra Jésus-Christ, que le ciel doit retenir jusqu’au

temps du rétablissement de toutes choses. »

On ne saurait prétendre que notre terre, telle qu’elle existe aujourd’hui, puisse durer à perpétuité, ni peut-être contenir tous les rachetés; aussi, le Royaume de Dieu ne sera-t-il pas établi sur notre globe tel quel, mais sur notre globe purifié, et modifié par cette révolution cosmique dont les apôtres avaient le pressentiment, lorsqu'ils parlaient d’une catastrophe universelle à la fin du monde (1). A supposer, même, que notre planète ne püût constituer le séjour définitif d’une humanité corporelle (pas plus qu’aucun des astres qui gravitent dans l’espace), il n’en restera pas moins que notre terre, un Jour ou l’autre, sera devenue le ciel, le site prédit de la nouvelle Jérusalem. Cela suffit pour que la conception biblique du ciel soit le couronnement de la doctrine de l’Incarnation; car, si le « Verbe a été fait chair, » c’est afin de pénétrer la nature entière de sa pensée; si Jésus-Christ n'avait pas pour but la rédemption du monde visible, il aurait pu se borner à travailler pour les pécheurs dans le domaine invisible; mais il a voulu communier avec tout ce qui vit, ici-bas, pour mieux opérer le salut de tout ce qui est.

Les prédictions des astronomes relatives à la destruction de notre planète (cf. 4er volume, ch. I) sont conditionnelles. Elles sont la conclusion d’un raisonnement qui pose, d’abord, la restriction suivante : « Toutes choses restant égales d’ailleurs. » En d’autres termes, les physiciens nous disent : « Dans l’hypothèse où notre globe serait une simple masse matérielle, soumise aux seules lois de la mécanique,

(1) Notre système planétaire ne peut pas être réduit à un mécanisme invariable où notre terre gravite dans un cercle monotone, comme un cheval qui tourne sur la même piste. Car, tout notre système avance dans une direction déterminée, vers la constellation d'Hercule, à raison de 650.000 kilomètres par jour environ; plus de 240 millions de kilomètres par an (Cf. Guillemin : Autres mondes).

voici ce qui adviendrait immanquablement. » Mais si nous introduisons un nouveau facteur dans le calcul des probabilités, l'horizon change. Si nous considérons qu’il y a partie liée entre le navire et son équipage, entre le coursier et son cavalier, entre la terre et ses habitants; si nous considérons que l’humanité est douée d’une puissance incalculable de spontanéité dont les manifestations, cachées ou explosives, déroutent les prévisions de la science (puisque le domaine de l’histoire est, précisément, le domaine des choses qui ne se répètent jamais); si nous considérons qu’il y a, sans cesse, action et réaction entre notre globe et l’humanité, que la terre forme les corps vivants avec ses productions végétales, et que celles-ci, à leur tour, sont nourries par les êtres vivants qu’elles s’assimilent; si nous considérons que les échanges entre la terre et l'humanité sont si étroits, si multipliés, qu’elles forment en réalité un même tout, comme l’ensemble organique du corps et de l’âme; si nous considérons que toute l’histoire géologique et zoologique de notre planète n’a été qu’une longue aspiration vers l’homme, qu’elle élaborait en son sein, et qué l’humanité, d'autre part, depuis qu’elle a vu le jour, s’applique perpétuellement à humaniser notre terre, à la pénétrer de raison, de beauté, à collaborer avec elle dans le laboratoire sacré de la vie, à intensifier les efforts de sa fécondité sublime, à mettre partout, et jusque dans les derniers recoins de la nature inanimée, le sceau de la conscience ; enfin, si nous considérons que le genre humain

s'incarne, pour ainsi dire, et toujours davantage, en la.

terre, et la transforme à son image comme un artiste transforme un lingot brut en une médaille d’or — alors, de ces considérations élémentaires on osera, peut-être, tirer l’inférence que l’anéantissement pur et simple de notre globe, et

cela au moment même où il reflèterait l’âme de notre race glorifiée, équivaudrait à l’anéantissement pur et simple de Phumanité. Les calculs des astronomes constituent un avertissement solennel; ils nous montrent à quel effondrement l'humanité abandonnerait notre planète, si elle s’abandonnait elle-même et si, retombant elle-même au niveau de l’animalité, elle restituait la terre spiritualisée à la brutale matérialité du chaos. Mais les calculs des astronomes, malgré leur apparent fatalisme, ne nous prédisent point les destinées de notre globe au cas où l'humanité consentirait à remplir, intégralement, sa mission cosmique. Dès lors, sans rejeter l'hypothèse d’une catastrophe à venir, il nous est permis d’y voir, non le signal d’une annihilation matérielle, mais l’inauguration d’une ère nouvelle où la vie totale s’épanouira sur un plan supérieur, comme il en fut, d’ailleurs, aux grandes époques géologiques, degrés successifs d’une élévation progressive (1).

La conception biblique du ciel est plus riche que la conception traditionnelle. Elle n’abandonne aucun des trésors que la chrétienté possède actuellement; elle ne nous cache pas « la grande nuée de témoins, » elle ne supprime pas le mystérieux rendez-vous de ceux qui se sont € endormis en Christ, » elle conserve toute sa force au cri de saint Paul : « J’ai le désir de m’en aller, et d’être avec Christ, » — mais, tout en nous gardant nos richesses présentes, la doctrine

(4) On voit que la doctrine de la résurrection, prise dans son idée profonde, correspond aux intuitions du messianisme. Si toute lhumanité doit s'épanouir, un jour, sur une terre glorifiée, on ne concoit pas l’accomplissement incorporel d’un pareil programme. Nous entendons bien l’objection : Où logerez-vous, sur notre terre actuelle, tous les humains? Mais ce ne sera pas, strictement parlant, la terre actuelle ; de plus, il faudrait, pour répondre à la question, connaître les secrets de la matière et les mystères du corps glorifié.

biblique du ciel nous en octroie d’autres. Elle justifie la doctrine de la résurrection (1), puisqu'elle constitue ici-bas le séjour ultime de l'humanité; elle complète la doctrine de l’Incarnation ; elle simplifie la vie en lunifiant, et en nous permettant d'aimer et de respecter la terre, au lieu de la mépriser et de la fuir; enfin, elle prête une signification sublime aux travaux scientifiques et, surtout, aux aspirations sociales de notre époque. La conception ecclésiastique du ciel mettait en vedette, et avec raison, l'individu et son propre salut personnel; la conception biblique du ciel, sans diminuer la valeur de la personnalité (qu’elle fortifie, au contraire, en la consacrant au service du Royaume), met aussi en relief l'humanité tout entière, et la collectivité du salut. La conception traditionnelle du ciel apparaissait aux adversaires du christianisme comme un chef-d'œuvre d’égoïsme inconscient; mais la conception biblique de la vie future montre que le ciel définitif n’est pas quelque chose de tout fait, mais quelque chose qui se fait, un état

(4) Pas de corps sans esprit, pas d'esprit sans corps, mème après la mort — voilà, nous semble-t-il, le point de vue du réalisme biblique. Dès lors, ou Fesprit est dans la terre avec le corps, anéanti avec lui, en attendant une résurrection-création, (c’est la doctrine des christadelphiens) — ou l'esprit reste en possession, par l'intermédiaire de l'âme, d’un organisme transitoire, à la fois souvenir et prophétie, gage de l'organisme définitif dont l'épanouissement correspond à l'espérance de la résurrection, (c’est la doctrine qui paraït le plus conforme à la doctrine scripturaire. Cf. Godet sur 2 Cor. 5/1 à 5, Rev. chrétienne, Ze mars 1894) — ou enfin, l’esprit est revêtu immédiatement d’un nouveau corps, après la mort; c’est l’opinion soutenue par Bovon. D'après lui, cette dernière hypothèse rend inutile la résurrection finale; mâis Paul ne s’en serait pas apercu : il statuait si peu de temps entre la mort des fidèles et la Parousie imminente, (coïncidant avec la résurrection), que cela équivalait, pratiquement, à la possession d’un organisme défi-

nitif au moment même de la mort! — Nous nous rangeons à la seconde

hypothèse. Ch. Bois disait : « L’immortalité de l'âme toute seule, ce serait une métlempsychose. »

d'utibie Edue à SET, 4 GS

” à D CN osé on ile D et ds,

hd:

ae

ut + k: Ps +? Air

se Lil DATA WET moral jet social à Pavénement Erel tous les hommes sont J | intéressés à collaborer, car la constitution finale du je Royaume de Dieu est subordonnée à la libre coalition de D:

Le tous dans un persévérant effort de solidarité réfléchie, de

… mutualisme conscient (1). « 148 Àinsi, dans la doctrine du Royaume, la fin du monde & : Quest moins une catastrophe qu’un épanouissement; c’est un | terme prévu, espéré, hâté par les travaux et les prières de | Æ l'humanité messianiste, et dont la claire vision est la pré- 2 supposition nécessaire de toute l’activité humaine inté- | | grale. L’eschatologie de l’hébraïsme ouvre, pour ainsi dire, | (la dogmatique du Royaume (2); elle pose en principe la réduction effective de toutes les dualités, soit dans le . domaine théorique, soit dans le domaine pratique ; elle pro- N 4 pose comme but au mouvement de l’histoire une synthèse triomphale. Aussi, la coexistence éternelle d’un enfer et . d’un ciel lui apparaît, non seulement comme une mons- truosité morale, mais comme un non-sens, car ce serait

… {1} Dans nos Facultés de théologie protestante, la doctrine biblique du ciel commence à se faire jour. Cf. Wabnitz (dans l’article le ciel, En- … cycl. des sciences religieuses, et dans notre volume l'Espérance chrétienne, -. p.450) et Ménégoz (Le salut d'après l'enseignement de Jésus-Christ). Celui- ciécrit: «Ce qui est certain, c’est qu'aucun des auteurs du Nouveau Testament ne dit explicitement que le Royaume messianique, le séjour - éternel des justes, des rachetés du Christ, sera au ciel. » Martensen écrivait, d’ailleurs. dans sa Morale (IF, 4) : « Le ciel que nous attendons, … cest la création d'aujourd'hui glorifiée; ce sera toujours la terre qui nous porte, le ciel qui nous éclaire. »

Page 1