‹ L'espérance chrétienneChapitre 26 sur 52 · C. — L’apologétique · texte numérisé non relu

C. — L’apologétique

En résumé, l’apologétique de l'avenir sera moins préoccupée du comment que du pourquoi. Elle préfèrera l'agnosticisme intellectuel au scepticisme moral de ces chrétiens omniscients qui désespèrent toujours, à priori, de changer le monde. Ce ne sera pas l’apologétique de l’évidence, mais celle de l’obligation, non celle du savoir, mais celle du devoir. Elle quittera le terrain de la logique pour celui de la biologie; et dès lors son attitude, au lieu d’être défensive et négative, deviendra offensive et positive ; e le réfutera moins, et construira davantage. S’établissant sur son propre terrain, celui de la vie en Christ, elle ne prendra point pour base la formule de Descartes : « Je pense, donc je suis, » mais celle de saint Jean : « J'aime les frères, donc je suis passé de la mort à la vie. » Ainsi fondée sur l'expérience évangélique fondamentale, celle de la nouvelle naissance, elle s’adressera avec hardiesse à tous les hommes et à tout l’homme, mais elle refusera de soumettre ses affirmations au contrôle de la créature encore incomplète, qui juge des ‘réalités surnaturelles par ses lumières naturelles, et dont toute la science aboutit à cette constatation négative qui lui est commune avec le dernier des infusoires : € Je n’ai pas fait telle ou telle expérience! » Ajoutons que la vision du Royaume élargit et justifie la formule de Pascal sur «la volonté organe de la créance, » formule si heureusement développée dans le moralisme des Kant, des Renouvier et des Secrétan.

L’apologétique montrera, en effet, que la foi, (au sens robuste et moral du mot, qui est le sens primitif et antéecclésiastique), germe, comme toute vie, dans certaines conditions déterminées, croît par l’exercice, et meurt quand elle est plongée dans une atmosphère irrespirable. Or, la seule atmosphère favorable à l’éclosion et au développement de la foi au Messie, c’est l’atmosphère du messianisme. Être enté, par la foi, sur le Christ roi, comme le sarment sur le cep, c’est recevoir sa part du courant de la sève rédemptrice, et porter les fruits que le Sauveur veut porter par nous. Dès que nous nous refusons à cette collaboration intense et mystérieuse avec l'Esprit de miséricorde sainte qui travaille à l’établissement du Royaume, nous ne sommes plus qu’une branche morte, un membre desséché de cet organisme idéal que l’apôtre Paul appelait l’Église, et qui ressemble à l’église traditionnelle, (suivant une célèbre comparaison), comme la constellation du Chien ressemble à l'animal de ce nom.

Le Fils de l’homme n’est pas venu fonder une religion, ni même instituer le christianisme; il est venu infuser à humanité une vie nouvelle (1). Et l’apologétique du Royaume n’oubliera point que la valeur de l'Évangile se mesure à la pureté et à la justice de la société qu’il suscite; un monde renouvelé, voilà le témoignage décisif à fournir en faveur de Jésus-Christ. À ce compte-là, on pourrait presque dire que les apologètes se sont mis à

(1) « Le but que le Christ a poursuivi, c’est d’arracher l'humanité à la domination du péché, c'est de donner sa vie sainte à tous les siècles comme le seul idéal qui régénère. I! n'a donc voulu qu'une chose : fonder le Royaume de Dieu sur la terre. Jamais il ne s’est rencontré un homme pour concevoir un pareil idéal; aucun héros n’a rêvé de faire, de sa propre vie, l’étendard qui doit conduire l'humanité à la conquête du Royaume de Dieu sur la terre » (Martensen : Morale III, 2).

l’œuvre trop tôt; il leur siérait d'attendre encore; à moins qu’en essayant une (apologie » du christianisme, ils n’aient l’arrière-pensée de « l’excuser. »

D'ailleurs, on peut affirmer que la doctrine du Royaume, franchement acceptée par l’Église, fournirait à celle-ci, dès maintenant, des arguments victorieux. Reinhardt a bien vu cela. &« On s'étonne, écrit-il, que la Réformation n'ait pas complètement ruiné la superstition romaine, qu'elle n’ait pas même pu fonder une église évangélique une. Pouvait-il en être autrement? Pour triompher radicalement de Rome, il aurait fallu remplacer son principe de fausse unité ecclésiastique par le principe de la vraie unité chrétienne : le Royaume biblique. Mais la notion même de ce Royaume avait disparu, et l’exaltation des sectaires millénaires fit rejeter, comme une hérésie judaïque, tout espoir d’un. règne terrestre du Messie » (1). Et il ajoute : Q Il faut être bien superficiel pour se figurer que tous les combats de l'heure actuelle gravitent autour de telle ou telle question secondaire, comme la séparation de l’Église et de l’État. Non, le problème brûlant touche au cœur même de la vie, dans toutes ses manifestations internes et externes. La question qui se pose est celle-ci : Oui ou non, la position est-elle encore tenable pour la conception aujourd’hui dominante, et ultra-spiritualiste, du monde et de la vie; ou bien, doit-elle céder la place à une conception nouvelle? Cette dernière conviction est celle de tous les hommes de progrès, soit à droite, soit à gauche. Les conservateurs eux-mêmes aperçoivent, plus ou moins, la nécessité d’une réforme, mais ils sont persuadés, et avec raison, qu'il serait criminel de couper la branche, même

(1) Cf., dans notre premier volume, les deux chapitres intitulés : Histoire du Réalisme biblique.

Le 4 4 ‘ à mn É % re - ; | L'ISSUE DE LA TRIPLE CRISE 195 pourrie, qui vous soutient encore, pour se suspendre à un fétu de paille. »

Leurs craintes cesseraient, cependant, s’ils concevaient la doctrine du Royaume dans sa substantielle simplicité.

é: Ils se figurent qu'en abandonnant le spiritualisme tradi-

tionnel, ils tomberont dans le naturisme. Mais ils ne se

| rendent pas compte que le panthéisme et le matérialisme ne peuvent pas servir d’antidote à l’ultra-idéalisme, . puisque ces trois systèmes constituent trois formes du même poison : le dualisme païen. « Tandis que le supra-

naturalisme spiritualiste néglige la matière et le monde au profit de l’esprit, le naturalisme, au contraire, s’absorbe dans la réalité matérielle. Si bien que le panthéisme et le matérialisme, erreurs jumelles, forment l’envers de ce même dualisme mythologique dont le supranaturalisme

est l’endroit. » En effet, dire tout est matière, tout est

esprit, où tout est Dieu, ce n’est pas opérer une véritable synthèse, mais bien perpétuer une antithèse en prétendant supprimer, par violence, l’un des termes de l’antinomie.

D'ailleurs, les leçons de l’histoire corroborent les leçons qui découlent de la présente anarchie intellectuelle : com-

bien d’erreurs de l’Église, dans le passé, doivent être attri-'

buées à la méconnaissance de la doctrine biblique du Royaume! « D’où viennent toutes les insanités de l’ascétisme, depuis les fakirs de l’Inde jusqu'aux flagellants du moyen-âge ? D’où naquirent les interminables et haïssables

| querelles dogmatiques dont le « Concile des brigands » fut

un fruit? Et quand Israël pleure encore sur les murs de Jérusalem, en appelant son Messie qui est déjà venu, n'est-ce pas à la honte des pagano-chrétiens, qui foulent aux pieds la plus chère espérance des prophètes, des apô- :

tres et du Christ, et la traitent dédaigneusement de superstition jJudaïque? Comment se fait-il que l'Islam ait pu annihiler lés florissantes églises de Afrique du Nord et de l’Asie-Mineure, et conserver la possession de la Palestine malgré la chrétienté? Comment se fait-il qu’il doive encore, à la honte de l’Église, monter la garde auprès des lieux saints, pour empêcher les disciples de Jésus de s’entredévorer? Sur terre paienne ou sur terre catholique, comment est né le culte des images, des saints et des reliques? D’où

sont venues les superstitions impies sur les démons, les.

fantômes et les sorciers? Comment se fait-il que le pape, depuis plus de mille ans, et aujourd’hui plus que jamais, ait encore le pouvoir de tromper et de tyranniser le monde? Pourquoi les Réformateurs ont-ils dû adopter deux principes chrétiens, et donner lieu, ainsi, au déchirement intérieur et extérieur de l’église protestante? D’où est venue l’insistance disproportionnée sur la foi, creusant

un fossé entre la justification et la sanctification, allant

jusqu’à envelopper les bonnes œuvres, sinon dans le discrédit, au moins dans yne apparente indifférence? D’où est venue l’exagération, poussée jusqu’à l’imbécillité, de la doctrine de l'inspiration biblique, réduisant les. prophètes et les apôtres au rôle de porte-plumes !

«Comment expliquer l’éclosion d’un dogme aussi inhumain que celui de la prédestination transcendante, sinon parce qu’on appliquait à l'au-delà ce que Paul affirmait du

Royaume de Dieu terrestre, et tout d’abord temporel ? D'où viennent les étroitesses et l'éloignement pour le monde, au

sein de la mystique et du piétisme ? Comment a-t-on pu en arriver au déisme, au panthéisme, au matérialisme, et aux autres formes de l’antichristianisme, voire à l’adoration blasphématoire de femmes impures saluées comme déesses

de la raison ? Comment expliquer la banqueroute de toute la civilisation pagano-chrétienne, banqueroute annoncée par Rousseau et réalisée par la Révolution française ? Malgré le réveil des églises individuelles et des sectes, comment se fait-il que notre christianisme ultra-spirituel perde toujours plus de son action, soit sur les classes cultivées, soit sur les masses? D’où vient l’impuissance lamentable des croyants à comprendre correctement l’existence terrestre, avec tous ses besoins et toutes ses jouissances, toutes ses inventions, tous ses arts et toutes ses sciences, dans sa poésie et dans sa prose? Oui, d’où vient

cette impuissance à estimer sobrement la vie, à la goûter

avec une simplicité enfantine, à la dominer royalement, à l'utiliser pour les fins supérieures du Royaume de Dieu ? Comment s'expliquer l’angoisse déraisonnable de certains, devant quelques résultats définitivement acquis des sciences naturelles, alors qu’il faudrait s’en réjouir de tout cœur, comme de vérités laborieusement conquises ? Et d’où vient, d'autre part, l’affirmation insensée que la science et la liberté laissent nécessairement le Christianisme en arrière, alors que l’expérience démontre que le Christianisme est, au contraire, le seul terrain où le progrès puisse jeter de profondes racines? D’où viennent, en résumé, tous les

. maux ecclésiastiques et sociaux ? Ah! l’on n’a pas reconnu

et accompli ce que l'Evangile réclame. La conception chrétienne de la vie a été amalgamée avec la conception païenne ; et voilà pourquoi nous errons tous dans les ténèbres, le monde accusant l’Église, et l’Église déroutée pressenlant, sans la trouver, une vérité plus complète. » Il ne s’agit pas de rendre un souffle dê vie à telle ou telle erreur déjà condamnée, comme le messianisme apocalyptique ou le millénarisme sectaire ; il s’agit, très exacte-

ment, de mettre en lumière une vérité méconnue. La doctrine du Royaume de Dieu, ajoute Reinhardt, quand elle apparaîtra dans sa gloire, révolutionnera notre conception de la vie, comme Copernic a révolutionné notre conception du monde. « La parole d’un pauvre moine a transformé le moyen âge, et pourtant il n’insistait que sur la justification individuelle du pécheur devant Dieu. Quelle ne sera pas, à plus forte raison, l'influence d’un enseignement qui se propose la rénovation de la vie intégrale ! » 20 Le Royaume et la morale.

Nous n’avons pas voulu couper la longue citation de

Reinhardt, bien qu’elle contienne des observations qui rentrent dans la section présente. Notre but est, maintenant, de montrer que la doctrine du Royaume fera éclore un type supérieur de vie et de piété. Nous touchons, ici, le centre de notre sujet. Qu'est-ce, en effet, que l’'Espérance chrétienne, sinon la foi au triomphe à venir de la vie, conviction qui entraîne la confiance dans ie prix actuel de la vie, la certitude qu’elle vaut la peine d’être vécue, l’assurance inébranlable qu’elle constitue, jusque sur le Calvaire, un devoir, un privilège, une prophétie, une collaboration aux desseins rédempteurs de l'Eternel à l’égard du monde ?

La vie est, à la fois, la suprême réalité et le mystère suprême... Nous avons traversé une ville de petits commerçants, de rentiers et de fonctionnaires ; les pavés suintaient l'ennui; et ce problème s’imposait à nous: À quoi bon tout cela ? Pourquoi le monde existe-t-il encore? Voilà la grande question (1). Même dans les hameaux les plus

(1) Problème impossible à résoudre avec la philosophie orthodoxe de

histoire. D’après ce système, la chute d'Adam a ouvert une parenthèse que l’expiation du Calvaire a fermée. Le péché collectif de la race en

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paisibles en apparence, l'humanité se consume en travaux accablants pour entretenir et propager la vie. En ce qui regarde l'entretien pur et simple de la vie, il est clair que le meilleur de notre activité a pour pivot nos besoins matériels. Il suffit de se promener dans les rues, et de regarder les magasins, pour s’en convaincre: il faut se loger, se chauffer, se vêtir, se nourrir. On demandait à un Conventionnel ce qu’il avait fait sous la Terreur? Il répondit : J'ai vécu ! Un homme à qui l’on reprocherait d’être absorbé dans la lutte pour l’existence pourrait, lui aussi, jeter cette simple et fière réponse. Entretenir la machine infiniment délicate et compliquée de son corps, lui ménager les heures de sommeil nécessaire au sein d’une civilisation qui lui dispute le repos de la nuit, le soigner dans la maladie, le

protéger, le fortifier, l’embellir, aux jours de la santé, tout

cela est suffisant, certes, pour occuper une activité d'homme, quand il faut lutter sans trève contre le prévu et imprévu, contre le soleil et le vent, contre le serpent et le bacille.

On vit donc. Mais pourquoi vivre ? On vit pour propager la vie. L’humanité est un peuple d’hiérophantes qui se transmettent, de siècle en siècle, la flamme sacrée de la vie, jamais éteinte. Cette patiente et laborieuse transmission de la vie est l’intérêt primordial de notre race, la condition même de notre existence ici-bas. L'amour est le soleil autour duquel gravitent, comme des satellites subordonnés, les autres intérêts du genre humain. Lorsque l’enfant paraît, on l’élève sur le pavoi! Il reçoit tout, et ne

Adam ayant été expié, collectivement, en la personne du Nouvel Adam, on ne comprend pas pourquoi l'humanité continue à dérouler, une fois rachetée, la longue et interminable théorie des mêmes douleurs et des mêmes crimes.

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donne rien. Du coup, deux ou trois adultes sont transformés en esclaves ; ceux qui l’ont mis au monde peinent, jour et nuit, pour lui jusqu’à leur dernier soupir ; et le nouveau venu, transmettant la vie à son tour, deviendra, lui aussi, jusqu’à sa mort, l’humble serviteur d’un enfant.

On transmet la vie. Mais pourquoi ? Pour qu’elle se transmette elle-même? Partout le cercle vicieux, partout labsurde, et même l’odieux, car on souffre, et le premier cri du nouveau-né ressemble étrangement à un cri d'angoisse. Le but reste voilé, si l’on ne possède pas le mot de l'avenir.

Il s’agit de perpétuer la forme humaine et la substance du corps de Christ. Sous les flots, dans l’obscurité, les générations s'élèvent les unes sur les autres, et forment les piles immergées du pont triomphal où le Christ roi pas-. sera. Sans la vision du Royaume, tout est vanité; même les réalités solennelles et tragiques de la destinée :l’amour, la naissance, la mort.

Ainsi l’humanité, toujours sur le point de s’éteindre, se renouvelle incessamment par le mariage; sans quoi, il suffirait de cent ans pour qu’elle disparût de dessous les cieux. Mais il ne faut pas dire, comme un pieux commentateur (Bonnet, Commentaire sur Luc, 20), qu’on se marie pour assurer sa propre perpétuité, ici-bas, en prévision de la mort. Car, si les hommes font un pezeil raisonnement, ils ont'un triste courage ; se sachzat mortels, et parce qu'ils ont horreur de la mort, ils appellent à l’existence des innocents qui partageront les mêmes terreurs et qui, à leur tour, pour se survivre, appelleront d’autres victimes à pleurer sur le tombeau de leurs parents, si bien que la peur de lamort serait la divinité de notre monde! La réalité, c’est qu’on se marie sans calcul, et parce que l’Espèce le

veut, parce que l’Espèce a besoin de créatures humaines pour parvenir aux fins que l'Eternel lui destine. Avec une théorie de salut individualiste, on se marie pour se survivre; avec la vision du Royaume, on se marie en vue de la société future ; on se subordonne au tout.

La réalité de la vie substantielle et divine! voilà le roc, voilà Dieu. Il va de soi qu’une pareille affirmation implique une certaine notion de la vie. La réalité de la vie, à elle seule, c’est aussi l’enfer. Mais la notion messianique de la vie en transforme la signification ; la vie .s’élargit, elle devient la grande synthèse : vie organique, vie morale, vie sociale, vie éternelle, tout cela se tient comme les pétales d’une même corolle. La vie, dont parle saint Jean, est supérieure, encore, à La foi dont parle saint Paul; la foi est un moyen, la vie est le but; la foi est un moyen, l'amour est le but; la foi est un moven, comme l’Église où elle donne accès, le Royaume est le but. En un mot, la Dogmatique est subordonnée à la Morale (1).

(4) « Les progrès les plus urgents de la Dogmatique dépendent, actuellement, des progrès de l’Ethique. » Dorner (Article Ethik). Dans son Encyclopédie, Lichtenberger énumère les méthodes employées pour lrailer la Dogmatique: méthodes analytique, synthétique, génétique, historique. À propos de cette dernière, il écrit qu’elle s’emplois quand on considère le Christianisme comme l’histoire d’une rédemption se déroulant dans l'humanité, à travers diverses phases, jusqu’à sa consommation. Cela revient à dire que les dogmaticiens du Royaume devront se tenir sur le terrain éthique. Au surplus, notre intention n'est pas de déconsidérer la Dogmatique. A un certain point de vue, les rapporis de la Morale et de la Dogmatique sont ceux de la liberté et de la grâce; et la doctrine du Royaume peut, seule, balancer les deux principes l’un par l’autre. Vinet écrivait: « Le dogme est consolant, la morale est terrassante » (Esprit de Vinet, page 89). Soit, à la condition que ce dogme ne soit pas celui de l’augustinianisme, avec sa doctrine « d’une irruption despotique de la grâce dans l'âme, » qui oblige l'individu à « protester au nom de la morale contre l’idée de la grâce » (Matter : Dogmatique. 11, 336).

La Dogmatique n’est qu’un échafaudage : elle pose des points fixes dans le passé et dans l’avenir : Création, Expiation, Consommation ; mais c’est à la Morale de remplir l’entre-deux. La Dogmatique est la science de ce qui a été ou de ce qui sera; la Morale est la science de ce qu’il faut faire pour amener le monde au but, pour passer de ce qua été à ce qui sera. La Dogmatique fournit un cadre à Pactivité humaine, un point d'appui pour sa foi, un point d'attache pour son espérance ; mais c’est à la Morale d’utiliser la grâce de Dieu pour établir le Royaume de Dieu (1).

Les penseurs chrétiens s'accordent, toujours davantage, sur ce dynamisme eschatologique de l’Ethique. La Morale n’est pas le code anodin de la «civilité puérile et honnête; » c’est le programme de la mission qui incombe à l'humanité ; dans le grand œuvre de la restauration universelle. La sanction de la Morale ainsi entendue, ce n’est point telle ou telle récompense, telle ou telle punition, c’est un formidable : Etre ou ne pas être, adressé par l'Eternel au genre humain.

Schleiermacher enveloppait l'univers, tout entier, dans l’idée morale. Il définissait le bien : Vernunft werden der Welt, la rationalisation du monde, l’activité par laquelle la nature devient, peu à peu, l’organe ou le symbole de l'esprit. Pour Rothe, le bien est l'appropriation de la matière à la personnalité; si l’homme a la puissance de se déterminer lui-même, c’est pour qu'il fasse de soi autre chose que le simple produit de la nature; c’est dans la mesure où l’homme détermine la nature, qu’il est moral,

(4) En traitant les rapports entre la Dogmatique et la Morale, Martensen dit que la Dogmatique représente surtout le Royaume comme devant se réaliser, malgré les obstacles, tandis que la Morale le considère comme dépendant de la liberté humaine.

qu’il devient'esprit. L'école philosophique issue de Kant a défini, superbement, le principe de la morale : deviens ce que tu es, deviens ce que tu dois être! Or, l’homme ne peut pas réaliser l’idée de l'humanité sans que le monde lui-même, par la médiation de l’homme, réalise aussi l’idée du monde. Par conséquent, lorsque Fouillée (1) déclare que l’acte moral suppose résolu le problème du but de l’univers, il dit peut-être plus vrai qu’il ne pense; non seulement l’acte moral suppose résolu, intellectuellement, le problème du but assigné à l’univers, mais l'acte moral résoud le problème pratiquement, il s’insère dans la trame des activités rédemptrices qui conduisent le monde à ses

fins. C’est pourquoi la formule: deviens ce que tu dois être,

est inférieure, encore, à cette formule par laquelle Brothier, en 1869, résumait l’idéal de la conscience: Je veux que nous soyons. Secrétan la commentait en ces termes: «Je dois me vouloir moi-même, c’est-à-dire me conduire comme élément libre d’un tout. Cherche ton bien dans le bien du tout auquel tu appartiens. Le principe de la morale comprendra donc, d’une part, la pure idée de l’obligation, de l’autre, la conception générale du monde à la formation de laquelle cette même idée de l’obligation ne saurait rester étrangère » (2).

(1) Cf. Séailles : « Agir moralement, c’est affirmer, contre l'apparence, que le mal n’est pas ce qui est; c’est, en décidant pour soi, se prononcer sur le tout ; c’est faire acte de foi dans la réalité de l’ordre moral. Nous jetons nos efforts, nos sacrifices, dans l'océan tumultueux des faits, avec la confiance que du sang et des larmes quelque chose se fait qui mérite d'être, qui doit être, et qui sera » (Les affirmations de la conscience moderne).

(2) « La morale réalise la convergence des actions vers un même but :

synergie sociale. L'individu, lui-même, est une société de cellules D à =.

vivantes, et peut-être de consciences rudimentaires ; d’où il suit que la vie individuelle n’a qu’à suivre son propre élan pour devenir une coopé-

Au point de vue chrétien, l’acte moral est ün acquiescement volontaire au programme du Messie, une collaboration consentie à ses labeurs dans la souffrance ou dans la gloire, un hommage à son triomphe pressenti, réclamé, aimé de toutes nos forces du corps, de l’âme et de l’esprit. Sans la vision du Royaume, au contraire, toute l'Ethique fléchit. Nous en avons unClamentable exemple dans la « Science de la Morale » de Renouvier. [lécrit, d’abord, avec vigueur : « L’expérience et l’histoire sont plus loin de représenter les lois de la morale, que la nature ne l’est de réaliser exactement les idées mathématiques... La morale pure, c’est la paix ; la morale appliquée a pour champ la guerre. » Voilà une belle formule, quand on l’éclaire au rayon qui descend du Calvaire : certes, le Fils de l’homme a bien éprouvé que la morale appliquée a pour champ la guerre. Mais Renouvier tourne le dos à Golgotha, ou même au sermon sur la montagne tel que Tolstoï l’interprète. De sa formule il tire la conclusion qu’il faut se plier à l’inévitable : « Le droit, c’est l’ensemble des précautions qu’il est permis à chacun de prendre, en aspirant à la vertu, pour n'être point victime des vices des autres. » Par exemple, le mensonge est licite, car « un agent doit-il la vérité à un autre agent, qui pense ne point la devoir au premier ? » Est-il question de la tempérance ? « De même qu’il fut des temps où c’eût été renoncer à la société même, que ne

Pa

ration à la vie de la famille, de la patrie, de l'humanité et même du monde » (Boirac: Revue de philosophie, 1890). Cf. Martensen : « Fu aimeras ton prochain comme toi-même, signifie: Tu dois aimer l’image de Dieu sur la terre. L'idée que l’on se fait du prochain se rattachant à celle du Royaume de Dieu, et de la royauté de l’homme sur la terre, ce commandement signifie encore : Tu aimeras l'humanité en Dieu; lu aimeras la royauté de l’homme dans son union avec le Royaume de Dieu » (IV, 3). |

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