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L'Espionne impériale

A une lieue de Suce, à quelques pas de la rivière de l'Erdre qui coule derrière les larges branchages des châtaigniers ; enfouie sous les glycines, dérobée par les platanes et les acacias, qui lui font une ombre à la fois douce et caressante, s'élève cette coquette maison de la Pervencbère où M. Le Vergier des Combes est venu cacher ses regrets,

se repaître de souvenirs, peut-être oublier.

Le matin, coiffé d'un chapeau de feutre aux bords rabattus, qui, depuis des années, a souffert toutes les pluies et toutes les chaleurs; enveloppé, au moindre vent, d'une limousine de charretier, à raies bleues et roses toutes passées, qui semble, elle aussi, n'avoir pas été épargnée par les saisons, M. Le Vergier surveille son jardinier, cause avec lui, l'instruit de son art, au besoin, lui arrache, d'un geste d'impatience, la pelle ou la pioche pour lui montrer son devoir.

— Tiens, Vigoureux! tu ne sais pas.

Laisse-moi faire.

Vigoureux s'appelle en réalité François Chômel ; seulement il accepte docilement ce surnom que l'envie ou l'ironie de mon oncle lui a donné. D'abord cette familiarité, pour lui incompréhensible, l'a indigné. Chaque fois que le mot fâcheux était prononcé, il ressentait à la peau l'impression d'une cinglade, et ses lèvres remuaient des paroles qui, heureusement, ne sortaient pas. Puis il s'est habitué à « l'outrage » comme à une attribution de sa charge. A peine une petite grimace trahit-elle son sentiment. Pour se venger, il se contente de se reposer souvent sur sa bêche, de faire sa besogne le plus mal possible, d'avoir le teint pâle, l'air froid, des favoris roux, et de ressembler de la sorte,

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ainsi qu'on le lui a dit, à un officier de marine en retraite.

— On est autant comme lui, murmure-t-il d'un ton fier lorsque mon oncle a le dos tourné. Ah ! si on avait eu de l'instruction !

Ce qui offusque le plus son amour-propre, c'est que M. Le Vergier des Combes ait été conseiller d'État sous l'Empire, tandis que lui, François Chômel, n'est qu'un simple jardinier. Il en éprouve une humiliation secrète qu'il ne lui pardonne que le soir, après avoir ramassé ses instruments de travail.

Au dehors, en effet, au bourg comme à la ville, François s'enorgueillit d'être placé chez un homme qui fut autrefois si considérable.

Rien pourtant, au premier aspect, ni la mise, ni l'attitude, ne laisse deviner l'ancienne grandeur de son maître. On passe indifférent devant ces yeux bleus, d'une douceur et d'une tristesse un peu vagues; le front calme, les lèvres fines et avares de paroles ne vous retiennent point. M. Le Vergier ne parait pas lui-même prêter d'attention au flot de vie qui roule sous son regard.

Mais, dans le pays, la légende et l'histoire s'occupent de lui. Plus bonapartiste que Bonaparte, paraît-il, adversaire non seule-

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ment de la République et du socialisme, mais aussi de l'empire libéral, combattant acharné d'Emile Ollivier et le seul homme peut-être dont le désastre de Sedan ait laissé intacte la foi à la Dynastie, M. Le Vergicr des Combes a formé jadis une image idéale de souverain à laquelle s'est d'abord adapté parfaitement le visage de l'Empereur. si bien qu'en servant Napoléon III, il a pu croire qu'il adorait ses propres rêves. Plus tard, lorsque la politique, la chute du maître, h fin tragique du régime eussent pu décourager son espoir, il a conservé le masque glorieux qu'il avait façonné, gardant une reconnaissance à l'Empereur de l'avoir porté si longtemps sans le lui briser.

Maintenant, à le voir si tranquille, on dirait qu'il a mis à dormir sous son grand front toutes ses pensées.

Sommeil léger, fugitif! Plus d'une fois elles se réveillent, illuminent de lueurs dorées les yeux pacifiques et entr'ouvrent, d'un sourire aimable d'honnête homme et de courtisan, ces lèvres que l'on aurait crues scellées.

Cela se passe quand des jeunes filles, amenées par ma tante ou de vieilles amies de province, s'aventurent à la Pervenchère. Ce sont alors des façons exquises, pleines de familiarité pour l'enfant qu'elles sont,

de déférence pour la femme qu'elles doivent être, M. Le Vergier a une manière à lui d'offrir des fleurs, de jeter un manteau sur les épaules, un art d'être mère, femme de chambre et amant tout ensemble, qui vous enchante. Il n'y a personne qui n'en soit ému, d'autant qu'il n'est pas de cheveux teints, ni restés blancs, qui ne touchent une part de ses galanteries.

— duel homme charmant ! disent les mères en quittant la Pervenchère, tandis que les jeunes filles expriment le même sentiment, des yeux et du sourire.

Sans doute ces gràces-là ne se sont pas faites toutes seules, et les rides d'ancêtres, non plus que les gaucheries de pensionnaires, ne les ont inspirées. Elles font travailler aujourd'hui l'imagination oisive des vieilles demoiselles. Quoiqu'il ait de beaux restes, M. Le Vergier séduit surtout par ce qu'on imagine de son passé.

Comme une colonne qui resterait seule debout d'un vieux temple, on aime en lui le souvenir d'années qui semblent déjà bien lointaines.

— Pourquoi s'enfouir à la campagne?

Telle est la question que se posent les rares citadins en visite à la Pervenchère. Ils ne savent pas que des appels d'une douceur insinuante montent de la terre où sont

endormis les ancêtres, quand l'âge s'approche, pour les vivants, d'aller les retrouver. M. Le Vergier, il est vrai, ne parait pas un vieillard, mais il a traversé une de ces tourmentes qui, parfois, vous inclinent avant l'heure sur les tombes.

On se demande alors à quoi sert, dans une pareille retraite, cet ameublement de fête. Les grands lustres de cristal, les fauteuils toujours découverts, les hautes glaces, ce vide d'un salon où il semble qu'on ait craint de donner à un meuble la place d'un invité, vous laissent croire à des réceptions nombreuses et continuelles. M. Le Vergier des Combes probablement s'offre des bals à lui-même, à ce portrait en pied, peint par Winterhalter, où il apparaît en costume de gala, avec le grand cordon de la Légion d'honneur, la culotte courte, l'habit à la française, souriant aux dames pour l'éternité.

Ce salon, il est vrai, que la fantaisie d'un tapissier à la mode décora jadis de rideaux groseille et d'un canapé cerise, n'at-il pas sur la cheminée un buste de Carpeaux, où la grâce fine du contour est un peu atténuée par cette mignardise d'étude et d'apprêt que le statuaire donne souvent à ses figures de femme? Celle-ci détourne et baisse la tête ; les paupières, un peu retom-

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bées, ne déguisent point le regard qui veut être profond, virginal, mais que démentent le sourire artificieux des lèvres et la nudité provocante de la gorge. Malgré l'impudeur et l'orgueil des images, il se pourrait que ce salon fût un temple où l'on vient prier.

Ma tante, un jour, approcha du buste ses yeux de myope à demi fermés, sa bouche grande ouverte comme pour avaler le marbre. Elle le regarda des cheveux à la pointe des seins; puis, après l'avoir longtemps considéré :

— Vraiment, mon oncle, dit-elle, à quoi penses-tu de laisser ici ces indécences? Tu devrais au moins les couvrir quand il vient du monde.

— Mais tu n'es pas « du monde », répliqua M. Le Vergier en souriant.

— Je te remercie, fit ma tante entre les dents, du ton le plus piqué.

— Tu n'es pas « du monde » , puisque tu es « de la famille », ajouta M. Le Vergier en souriant de l'involontaire blessure qu'il avait faite à son amour-propre.

Il est vrai qu'il ne l'a pas inscrite sur son carnet de galanteries.

Tous les ans, j'allais passer l'été chez ma tante qui avait une maison de campagne à

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deux kilomètres de la Pervenchère; presque chaque jour, je me rendais chez M. Le Vergier des Combes qui voulait bien me donner des leçons d'histoire, me laissant de temps à autre, devant le vaste horizon du passé, entrevoir sa vie comme un exemple.

Parfois, après mes leçons d'histoire, je saisis le moment où mon oncle est dans sa bibliothèque ou au jardin pour m'en aller fureter de la cave au grenier. A part deux pièces disposées pour des invités imaginaires, les chambres sont encombrées de meubles, d'armes, de -^ases, de porcelaines, de statuettes. Cependant rien n'y rappelle le musée ni la collection, car on sent que ces objets sont vivants, ont en eux comme la caresse du regard qui les aima, de la main qui vint les apporter. Tous expriment une heure d'amour; nul ne dit le désœuvrement d'un amateur.

Je sais l'histoire de chacun : ici, des sagaies enlevées à une peuplade africaine par un bisaïeul; là, un éventail donné à une arrière-grand'mère; plus loin, sur cette table de Riesener, où des bergers graves 'et moraux jouent de la flûte, une petite bonbonnière d'ivoire portant sur son couvercle un élégant portrait de jeune fille coiffée de la grande coiffe de la Révolution. Chers et précieux souvenirs qui avez tra-

versé les guerres et les tempêtes, les haines et les amours, vous qui fûtes témoins de tant de serments et de baisers, qui évoquez des temps et des mondes si divers, combien de fois me suis-je penché sur votre divine fragilité, essayant de surprendre un peu de l'existence qu'ont mise en vous les morts, ivre de curiosité, d'affection pour ces âmes parentes, si proches de moi et pourtant si inconnues!

Tandis que j'erre dans la maison, Rosalie, cuisinière et femme de chambre à la Pervenchère, vient porter du linge, balayer, ranger des meubles où sont entassées les reliques de deux siècles. Dès qu'elle ouvre, je me précipite vers elle pour savoir ce que cachent les battants monumentaux. Il me semble alors entendre des voix chevrotantes, respirer des parfums à demi éventés. Il y a, au fond d'une armoire, des guitares aux cordes lâches qui résonnent toutes seules et d'anciennes robes de bal qui, dirait-on, gardent encore les plis qu'y mit autrefois le mouvement d'une jolie jambe.

Un jour, j'ai fait une découverte qui m'a beaucoup ému.

— Rosalie, qu'y a-t-il làr dis-je en voyant quelque chose briller derrière une jupe feuille-morte.

En même temps, j'étendais la main de ce côté.

— Laissez donqué. monsieurr, ce n'est riène, répond-elle, avec son accent de Gascogne.

— Non, non, Rosalie : je veux voir.

Et j'attire deux épées de combat dont l'une a la pointe légèrement recourbée.

— Qu'est cela? repris-je.

— Té ! Ne voyez-vous ppaa ! Cette éppée, votr' onncle l'a reçue, là, dans le bras droite. C'est le bonn Dieu qui l'a ppuni. Aussi, se bat-ong pour une gueuse?

— Quelle gueuse?

— Té ! celle qui est eng bass dans le salong, en éstatue... Ah! le cocu! le cocu!

11 n'eng a pass reçu assez ce jour-là, pisqu'il recommangceraitaujord'hui de bong cœur. Il est ingcorrigible.

Rosalie, les mains sur les hanches, s'abandonnait au rire qui, mal dissimulé par un large tablier blanc, lui secouait le ventre, tandis qu'elle voyait se rejouer, dans son souvenir, la tragi-comédie d'autrefois.

Depuis, vainement, j'ai voulu obtenir de Rosalie des explications plus détaillées. Elle me «épondait que ces histoires-là ne me regardaient pas.

De même, j'ai épié l'occasion d'interroger mon oncle. Mais il ne montre de son

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existence que les côtés nobles et majestueux, les seuls, selon lui, dont puisse profiter ma jeunesse ; et, par obligeance pour moi, il jette un voile sur les coins familiers et trop intimes.

La maison n'est pas m.oins mj'slérieuse que son propriétaire. Il y a, à la Pervencbère, une cbambre que personne ne visite, où Rosalie n'entre jamais et qui demeure obstinément fermée. Pour avoir le plaisir d'y pénétrer, volontiers je me ferais battre. Un après-midi de soleil, j'ai vu, par le trou de la serrure, une tête blancbe toute pareille à celle du salon, mais dont les yeux, qui se dirigeaient sur moi, semblaient me lancer un regard de menace. M'imaginant que la porte allait s'ouvrir, que la tête était vivante et que j'allais me trouver face à face avec elle, je me suis sauvé, pris d'une absurde terreur. Ma curiosité, pourtant, n'était pas calmée. Durant plusieurs jours, j'ai fait l'essai de toutes les clefs que je trouvais dans le vestibule ou dans la cuisine. Elles n'allaient pas. De guerre lasse, j'ai renoncé à connaitre la tête blanche, la chambre close et l-js secrets de M. Le Vergier.

Après avoir laissé M. Le Vergier dans

une retraite si farouche, ce ne fut pas sans surprise que, retournant le voir à. la fin de l'été suivant, j'appris, par Chômel, comment mon oncle s'était transformé en même temps que la Pervenchère.

On avait bâti dans son entourage. D'abord un ancien général, puis une jeune femme, veuve, disait-on, d'un colonel de l'armée anglaise, étaient devenus ses voisins. Ils avaient fini par se visiter. Un archevêque, actuellement sans diocèse, et qui oubliait dans sa famille, établie aux environs, les fatigues de l'épiscopat, venait, aussi, fréquemment dîner à la Pervenchère. Ainsi ramené au monde, M. Le Vergier ne s'en trouvait pas trop mal, malgré ses réflexions désobligeantes sur ces amis indiscrets, espionnant une existence qui ne voulait plus être publique.

Loisque j'arrivai, mon oncle était à la promenade avec ces messieurs. Chôme], qui aimait à jouer de la langue, me confia ses impressions :

— Un drôle de pistolet, me dit-il, que ce général Du Tremblay. Dur comme l'acier, triste comme un corbillard, dévot comme une nonne ; avec ça f;iisant son fier, observant la hiérarchie comme si on était encore à se ficher des tatouilles avec les Prussiens. Enfin, croiriez- vous, m'sieu, qu'moi qu'ai

été voltigeur de la Garde, et à Magenta, un copain, quoi! y m'regarde à peine.

L'aut'fois, m'trouvant seul avec lui, j'ai voulu lui toucher deux mots d'Ia campagne d'Italie, y n'm'écoutait pas même d'une oreille ! Sacré type, va ! Parlez-moi de l'archevêque de Jéiicho, Mons'gneur Rouillard : c'est franc, c'est simple, c'est parleur. Toujours à la rigolade! Moi, j'peux pas m'mettre dans la cervelle que c't'homme-là cause au bon Dieu tous les matins. Ça s'rait putôt l'affaire au général. Ils ont dû s'tromper d'pardessus au vestiaire, c'est pas Jésus possible !

Tandis que le jardinier me peignait ainsi les amis de mon oncle, je lui montrai la clôture qui séparait la Pervenchère du jardin voisin.

— Voyez donc, Chômel, fis-je, on dirait qu'il y a quelqu'un grimpé là-haut, sur le mur.

— Pardié oui ! J'distingue une robe. C'est une femme ! Ah ! la mâtine, elle est à voler mon beau muscat. J'vas lui en f..... une secouée !

Et le jardinier se précipita vers la voleuse de raisin. Elle était à califourchon sur le mur. Chômel saisit une jambe qui pendait de son côté, et la secoua brutalement.

— Voulez-vous descendre, S. N. de D !

gronda-t-il.

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Un cri lui répondit, puis une bouffée de rire, et des éclats de gaieté juvénile qui s'envolèrent comme un chant.

— Ah! monsieur Chômel, s'écria-t-on, que vous m'avez fait peur! C'est que vous m'en avez donné, une chatouille! j'ai cru que c'était un serpent.

Le jardinier, interloqué, dans le plus grand embarras, avait lâché aussitôt la jambe de son interlocutrice; il s'était découvert, et, pour mieux marquer son respect, il laissait traîner sou chapeau jusqu'à terre.

— Escusez, mame Glyn, escusez, répétait-il.

Je levai les yeux. Une jeune femme tenait entre les doigts une grappe à demi grignotée. Les cheveux épars sur les épaules, riant à belles dents, elle avait la fraîcheur de peau, la simplicité de tenue d'une grande fillette; mais la liberté du geste et du ton n'étaient pas d'une pensionnaire.

Tout à coup, Chômel qui, très repentant de sa méprise, demeurait immobile devant le mur, mais promenait ses regards à droite et à gauche, eut l'élan d'un prisonnier qui recouvre enfin sa liberté.

— Mame Glyn, cria-t-il, les v'ii !

M. Le Vergier des Combes, accompagné Je ses amis, se dirigeait de notre côté. Apres la description de Chômel, je n'eus

pas de peine à reconnaître dans cette face rieuse, pourpre, exubérante de vie; dans ce long corps maigre, sévère : l'archevêque et le général Du Tremblay. Dès qu'elle les aperçut, la jeune femme sauta vivement à terre.

— Vous nous tombez du ciel, madame, dit mon oncle.

— Oui, monsieur, pour vous voler. Ah!

grondez-moi. Je mériterais d'être battue. Ecoutez ce que j'ai fait. Ce matin, dans mon lit, à peine éveillée, j'ai eu une envie folle de raisin. Je me rappelais que vous m'aviez montré hier votre magnifique muscat. J'avais beau essayer de penser à autre chose, je revoyais toujours devant les yeux ces belles grappes vertes, brillantes comme des émeraudes. Alors je n'ai pas pu résister. A peine levée, il m'a fallu monter sur votre mur pour vous piller et faire la gourmande. Ah ! je suis bien coupable.

— C'est moi, madame, qui suis un grand coupable de n'avoir pas prévenu votre désir, d'avoir négligé de vous envoyer ce muscat que vous aimez tant; mais je vais réparer mon oubli.

— Et moi, je vais réparer mon vol.

M. Le Vergier avait beau protester quil n'y en avait aucun :

— Si, si, c'est un vol. répétait-elle.

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Demandez à l'archevêque. Tenez, vous allez voir : Monseigneur 1

— Madame !

— Vous m'avez déjà rendu service 1

— Quand donc?

— Vous ne vous rappelez pas : vous m'avez sauvé la vie !

— C'est peu de chose.

— Eh bien, vous êtes poli, vous : ma vie est peu de chose?

— Je voulais dire : nous n'avons fait, l'un et l'autre, qu'obéir au bon Dieu qui vous désirait du bien.

— Enfin, vous m'avez rendu déjà un service : eh bien! je vous en demande un second.

— Voilà ce que c'est d'être bon ; on abuse de vous.

— Oh 1 je ne vous demande pas la lune, soyez tranquille ! Je ne veux qu'un renseignement, un tout petit. Dites-moi, voler du raisin à M. Le Vergier, n'est-ce pas mal, n'est-ce pas une grosse faute, un crime même, que l'on doit expier ?

— De grâce, madame, ne m'interrogez pas sur ces graves questions. Je suis un ignorant, moi. Regardez plutôt les oiseaux autour de vous; ce sont d'enragés pillards de fruits. Est-ce qu'ils ne chantent, est-ce qu'ils ne volètent pas de branche en branche

sans le moindre remords et avec la plus belle gaieté? Est-ce que ces gaillards ont l'air de pénitents qui regrettent leurs rapines?

— Monseigneur, vous êtes de plus en plus malhonnête. Voilà que vous me comparez à un oiseau, maintenant ! Voyons, je suis une femme, moi. Je veux ctre sauvée.

— Soyez sans crainte, madame, vous le serez. Ce serait faire une injure au bon Dieu, de penser qu'il pourrait avoir le mauvais goût de vous fermer ses portes. X'est-ce pas, général?

— Je ne saurais vous dire, monseigneur, répliqua M. Du Tremblay d'un ton sec. Je ne suis pas casuiste, ni même théologien.

— N'importe, reprit la jeune femme; moi, je trouve plaisir à expier mes fautes.

Elle appela le jardinier, lui glissa un louis dans la main, et lui dit :

— Vous irez demander à ma femme de chambre, de faire un panier de mes plus belles pêches et de l'apporter à M. Des Combes. Je sais que ces messieurs les aiment.

Mais Chômel, qui brûlait d'effacer son impolitesse de tout à l'heure, se souvenant de ses façons galantes lorsqu'il était dans la Garde, s'approcha de la jeune femme, et, à demi-voix :

— Marne Glyn, dit-il, vous n'avez pas fait attention en sautant. Vos jupes sont retroussées ; on vous voit toute.

Là-dessus, il partit avec un soupir de soulagement, réhabilité dans son estime, tandis que la jeune femme, en rougissant et un peu confuse, s'empressait, d'un geste vif et discret, de rabattre sa robe qui s'était accrochée par derrière . Tout le monde alors se dirigea vers la maison. M. Le Vergier des Combes marchait en tête avec Mme Glyn ; le général suivait à côté de Mgr Rouillard.

M. Du Tremblay, s'attardant au milieu des allées obscures avec l'archevêque, ne lui cacha pas combien les manières de la jeune femme lui semblaient inconvenantes.

— Je ne comprends pas, commença-t-il, que M. des Combes reçoive chez lui cette personne.

— Mais, général, vous la recevez bien.

— C'est ma locataire. Je ne puis faire autrement. Hélas! Dieu se joue bien des desseins des hommes. Voyez ce qui s'est passé. J'avais acheté deux champs, afin de bâtir, dans l'un ma maison, et dans l'autre une villa de rapport. Je me disais : « L'en- « droit est assez agréable et me vaudra des « amateurs. Le parc de M. Le Vergier des « Combes coupe en deux ma propriété, me

« laisse assez éloigné de mes locataires pour « que je n'en sois pas importuné, assez près « d'eux pour que je puisse les voir s'il me « plaît d'en faire ma société. Je choisirai « des voisins qui soient de nature à devenir « au besoin mes amis. » La villa n'avait été construite que dans ce but. Or, quand elle fut achevée, j'eus le bonheur de trouver justement un homme selon mes goûts, et déjà je remerciais la Providence de me l'avoir envoyé. C'était un ancien officier supérieur de l'armée anglaise, homme simple, d'aspect grave et réservé. Il me plut à première vue. D'abord l'Angleterre est un peuple sage, travailleur, religieux, avec lequel, bien que catholique, je ressens la plus vive sympathie. Puis mon locataire, soldat comme moi et comme moi a5'ant fait la campagne de Crimée, n'avait pour m'intéresser qu'à rappeler ses souvenirs : c'étaient aussi les miens. Comparer l'armée anglaise à la française, le système de colonisation et la politique des deux pays, quels beaux sujets de conversation pour d'anciens soldats retirés à la campagne ! Sur un banc du jardin l'été; au coin du feu l'hiver, j'imaginais d'attachantes causeries. Enfin, tout plein de ces beaux rêves, je lui avais fait un bail de neuf ans. Depuis plusieurs mois, je n'avais pas de nouvelles de rnon officier. Je ne m'en

inquiétais pas, sachant les Anglais voyageurs. Or, l'autre jour, on m'annonce que la villa est enfin occupée. Je m'y rends aussitôt en bon propriétaire. Devinez qui vient m'ouvrir? Une dame en cheveux, dont les yeux n'annonçaient rien moins que la modestie. Je demande à voir Sir John Glyn. On me répond qu'il est mort et qu'on est sa malheureuse veuve. « C'est bien, madame, ai-je fait, « après un moment d'étonnement ; je suis <'. son propriétaire. » Alors elle a eu un sourire singulier chez une femme qui vient de perdre son mari, ce qui m'a peu disposé en sa faveur; puis elle s'est mise à me demander mille choses, des tapisseries pour sa salle de bain, un mur pour la basse-cour, des réparations pour la toiture qui, disaitelle, avait été mal faite; et tout cela, avec des mouvements, des gestes et des attitudes du goût le plus détestable. Je lui répondais : « Bien! Bien! » mais j'avais bonne envie de la mettre à la porte de cette villa, et c'eût été mon droit après tout, car ce n'était pas à elle que je l'avais louée. Ah ! ce Sir John Glyn, il m'en a joué un beau tour! Eût-on dit à le voir qu'il avait des mœurs si relâchées! Enfin, je vais aujourd'hui même aller trouver M. Giboteau, le notaire, lui demander si le bail ne peut être résilié! Pour vous, monseigneur, pour la

moralité de ce pays aussi bien que pour moi, un ancien général, il ne convient pas qu'il y ait dans ma propriété une personne de moeurs légères,

— De mœurs légères... autrefois, peutêtre, reprit l'archevêque ; mais je vous assure, général, qu'elle commence à avoir du plomb dans la tête. Eh, mon Dieu! le passé est le passé; d'ailleurs, plus d'une femme envierait celui de votre locataire.

— Oui, dit M. Du Tremblay en se levant, j'ai entendu dire... Elle a connu l'Empereur... C'est à cause de cette femme peutêtre que nous avons dû payer cinq milliards à l'Allemagne.

— Augmentez-lui donc son loyer. Vous rentrerez toujours dans vos déboursés.

— Hélas, monseigneur, il est de tristes impasses dans l'existence!

— Mais celle-là n'est pas si désagréable. Enfin, figurez-vous que vous êtes Xotrc- Seigneur, et que Mme Henriette Glyn est la Madeleine.

— C'est bon pour vous, cela, monseigneur. Moi, je n'ai pas votre imagination, ni votre caractère sacré.

— Dites mon sacré caractère. Je vous bêche, hein, général; c'est que vous êtes une bonne terre, mais il y a dessus un peu trop d'herbes amères, d'herbes à

purger les bêles. Il faudrait les arracher.

— Vous êtes indulgent, monseigneur.

— Dame! je vous connais depuis trop longtemps pour faire fumer l'encens à votre nez. Cela vous donnerait des éternuements. Vous n'aimez pas les douceurs.

— J'aime être juste envers moi-même comme envers les autres.

— Juste et sévère. Je suis sûr que vous couchez sur la dure ?

— Et quand cela serait? nous ne sommes pas sur la terre pour nous amuser.

— Ne murmurez donc point de vous trouver en présence de Mme Glyn. C'est une croix que Notre-Seigneur vous envoie et dont il faut le remercier.

Je regardais s'avancer ces deux hommes : le général, droit, mince, dans sa redingote râpée, porte haut sa longue tête couleur feuille morte, que le nez recourbé, encadré d'une petite moustache grisonnante, et le menton en pointe font ressembler à l'un de ces cimeterres qu'il a pris autrefois aux Arabes. L'archevêque a les joues en feu, de larges épaules, une barbe noire et floconneuse, une narine en éveil, des gestes abondants et souvent vulgaires, une parole arrondie et complaisante, quelque chose d'une paillarde et grasse sensualité ; mais tout s'oublie de cette première impression de commune, de basse

bonhomie devant son air de tête princier, son front où palpitent les grands rêves, ses yeux à commander des armées. De même que le général a voulu introduire, à la caserne, je ne sais quelle austérité monacale, l'archevêque communique aux ordres religieux un élan et un courage tout militaires. Il a, dit-on, en Algérie accompli des prodiges de charité, fondé des écoles, bdti des hôpitaux, créé des missions; puis, à travers l'Afrique, porté la parole de Dieu avec un entrain et une gaieté infatigables, faisant aimer en sa personne, en ses disciples, le nom de la France à des races mêlées et hostiles. Aujourd'hui, privé de la subvention du gouvernement impérial, couvert de dettes et, sans ressources personnelles, forcé d'abandonner son diocèse pour le titre dérisoire d'évêque de Jéricho, il n'est plus, comme il dit en des accès fugitifs de mélancolie, « que l'archevêque du Passé, le pasteur des beaux rêves, le prêtre de tout ce qui est détruit et ne se relèvera plus ».

Mais ses regrets ne durent pas. N'est-elle pas de lui cette parole : « Moi, je suis un homme d'action. Je n'ai pas le temps de me décourager. Si la Foi n'est pas là quand je pars, je ne lui fais point la politesse de l'attendre ; et elle me rejoint toujours en route. »

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11 porte sa robe blanche de moine, son camail où étincellent la croix archiépiscopale et la croix de la Légion d'honneur, avec la fierté superbe que devaient avoir les sénateurs romains du commencement de l'Empire, drapés dans leur toge.

Le général, lui, est plus triste, moins confiant dans l'Avenir. Il ne pardonne pas au nouveau gouvernement de l'avoir forcé à prendre sa retraite avant l'âge. Volontiers il s'abandonne aux confidences, aux regrets, aux effusions : « L'armée, s'écriet-il, mais c'est ma vie! Me rejeter loin d'elle, c'est comme si Ton me coupait la tête. Ici, je me trouve dépaysé, perdu, dans un désert, et pourtant je me sens moins affligé qu'à Paris, où je rencontre à chaque pas des hommes que j'ai connus sous les drapeaux, et qui, maintenant, plus heureux que leur ancien camarade, peuvent encore travailler pour le pays. Suis-je donc si vieux que l'expérience, le savoir ne peuvent plus me servir à rien? Je vous assure que j"ai l'œil clair encore, que mes jambes me portent bien, que je pourrais combattre, que je pourrais gagner des batailles ! »

Pour se dédommager, M. Du Tremblay s'est constitué juge des batailles perdues. Il écrit un livre où il montre par quelles manœuvres, lui, Du Tremblay, les eût

gagnées. Il y a une multitude de conditionnels dans cet ouvrage, dont il lit quelquefois des fragments à mon oncle. A chaque instant, on y trouve des phrases de ce genre : « Si Mac-Mahon avait eu plus de promptitude dans ses mouvements..., « ou « si Vinoy avait su mieux établir son artillerie sur les hauteurs... » Mon oncle appelle familièrement M. Du Tremblay le général Si, et M. Du Tremblay, qui n'aime pas la plaisanterie, lui réplique d'un ton irrité : (( Vous êtes un politique de cabinet, un rêveur ! »

Ce qui soutient surtout M. Du Tremblay dans sa disgrâce, c'est la fermeté de ses sentiments religieux. Mais s'il fait à Dieu le grand honneur de croire en lui, c'est pour lui apporter son amertume, ses griefs, lui demander raison des maux de sa création et des injustices de ses créatures. Quant à M. Le Vergier, sa ferveur religieuse est plus discrète. Il se contente d'inviter quatre fois l'an à sa table les prêtres de la paroisse.

Aussi différents de caractère, d'esprit et d'habitudes que l'étaient le général, Mgr Rouillard et M. Le Vergier des Combes, ils se trouvent pourtant liés, par la communauté de leurs regrets et de leur attachement, à cet Empereur vaincu dans lequel ils avaient

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mis leur espoir, à qui ils demeurent malgré tout fidèles. Et puis des souvenirs les rapprochent encore. J'ai vu M. Du Trembla}' et Tarchevéque, tandis que M. Le Vergier n'était pas au salon, s'arrêter devant le buste de femme de la cheminée, et parler avec animation en le regardant.

Parfois ils se tournaient vers moi ; puis, comme s'ils eussent redouté ma curiosité, ils baissaient la voix . Mais chuchotées ou criées, ces confidences m'échappaient pour la plupart, bien que j'eusse vivement désiré savoir quelle était cette femme en marbre.

En attendant, je m'occupais de l'autre, de la vivante, de la juvénile apparition du mur, dont le sourire m'avait touché comme une grâce familière. Elle aussi rappelait le Passé, puisqu'elle avait, dit-on, connu le Souverain dont ils pleuraient l'exil; elle rappelait le Passé, mais avec quelles charmantes promesses d'Avenir et de rénovation !

Au salon, nous nous étions assis autour d'elle, et, pendant qu'elle causait, les yeux de mon oncle allaient du buste de marbre, de l'image provocatrice et irritante, à cette jeune figure affable et heureuse. On eût dit qu'il les comparait toutes deux et cherchait à les retrouver unies dans sa mémoire.

Le buste, auquel je tournais le dos, me gênait à la façon d'une voix railleuse que j'aurais entendue se moquer de moi par derrière; j'avais à la fois envie et honte de le regarder devant mon oncle, mais je l'oubliai vite à écouter, à observer « la jeune femme aux raisins », celle que le jardinier Chômel appelait « Marne Glyn », et M. Le Vergier. lorsque le général et l'archevêque n'étaient pas là : « Ma chère Henriette. »

Un zézaiement qu'elle perd puis retrouve, comme si elle avait besoin de temps à autre de se refaire toute petite fille ; un visage gras et fin, du plus charmant ovale, ayant l'éclat de la peau, l'attrait d'un fruit de chair, avec celte ligne spirituelle qui émeut plus que nos sens; un nez à peine relevé, aux narines inquiètes; une bouche ronde, petite, charnue, ouverte par un rire continuel.

sans malice, découvrant de mignonnes quenottes; — « The Giggling Girl » (la Ricaneuse), l'appelait feu John Glyn ; — des cheveux d'un blond pâle, cendré, sans cesse en désordre et pourtant coiffés comme par un peintre de génie, tombant en boucles autour des joues, sur le front, se croisant en collier autour des seins, s'enlaçant en anneaux derrière les épaules; des yeux bruns, larges, calmes, pareils à des yeux

d'oiseau, vifs et ingénus, où la vie semble avoir passé sans y laisser une peine, doucement voilés de longs cils qui se lèvent et s'abaissent en des mouvements pleins de caresse; tout lui donne une grâce infinie de jolie enfant. Et enfant est-elle dans son corps potelé, la liberté, la pétulance de ses gestes et de ses attitudes, les belles roses de vie (jui, si promptement, à la moindre parole, viennent à son teint.

Je ne me lassais pas de l'entendre. La voix et les récits avaient pour moi de telles séductions que mon oncle dut me rappeler, le soir, qu'il était temps de m'en retourner à la Pervenchère. Avant mon départ, l'archevêque auquel on m'avait présenté, dit en me tapotant la joue d'un geste amical :

— Travaille, mon enfant, prie le bon Dieu, et surtout la Sainte-Vierge, car, vois-tu, on n'arrive à rien sans les femmes, pas même au paradis; n'est-il pas vrai, mon général ?

— Vous ne sauriez mieux dire, monseigneur! répliqua M. Du Tremblay d'un air distrait.

Sans doute il pensait à ses campagnes.

Cet été-là, mon oncle négligea un peu

mes leçons d'histoire. On ne me recevait même plus à la Pervenchère, que de loin en loin ; il fallait user de subterfuges, acheter Chômel par des compliments sur ses fleurs ou la bonne Rosalie par l'éloge de sa cuisine, pour forcer la consigne, me glisser dans le parc, essayer d'entrevoir la jeune femme à une fenêtre ou à un détour d'allée.

Dans le pays, malgré son oubli des convenances et des façons qui pouvaient sembler bizarres à des gens simples, elle ne choquait personne. Elle était si assidue à ses dévotions, si généreuse aux pauvres, si affable pour tous !

Et puis un charme venait de sa marche un peu lente, balancée et pourtant légère, de ses grands yeux doux très purs, et de tout ce qu'on imaginait de sa première jeunesse.

Un matin, je trouvai le prétexte de lui rapporter un livre qu'elle avait oublié chez mon oncle.

Les portes étaient ouvertes. Je m'introduisis jusqu'à son cabinet de toilette. Elle se coiffait devant son miroir, au milieu d'un rayonnement de soleil qui dorait ses bras nus et ses cheveux. En m'entendant venir, elle poussa un petit cri et se retourna vers moi ; dans sa grande chemise aux plis

raides et toute droite, elle av.iit l'air d'une fillette un peu gauche; mais tout de suite la caresse de son regard, un mouvement qui oftrit, sous le linge chaste, les riches trésors de sa chair en apparence délicate, le parfum qui s'exhala de sa chevelure, me surprirent d'un feu sexuel, éveillèrent en moi une volupté chaude et enveloppante.

Elle sentit bien que je n'étais pas insensible, et parut, comme moi, assez gênée.

— Que faites- vous là? me demanda-t-elle. J'arrêtai les yeux sur un côté de la chambre

à coucher, où il y avait deux portraits.

— C'est l'Empereur, me dit-elle.

— Oh! fis-je, ce n'est pas cela que je regardais.

— C'était peut-être mon portrait ?

— Oui ; il est beau, mais le peintre ne vous a pas faite si belle que vous êtes.

— Voyez- vous cela, le petit flatteur!

Je repris :

— Je ne vous flatte pas... Et si vous étiez bonne...

— Si j'étais bonne?...

— Vous...

— Arrête, tu vas dire une bêtise !

Je baissai la tête, très humilié.

— Allons, parle, reprit-elle avec vivacité ; je ne te croquerai pas.

— Eh bien, dis-je avec assurance, si

VOUS étiez bonne, vous me donneriez un baiser.

Elle me regarda un instant avec surprise, puis partit d'un grand éclat de rire.

— A ton âge, mon chéri, on n'embrasse que sa maman.

Mais voyant que mon visage prenait un air de grande tristesse, elle se pencha vers moi et très vite m'effleura de ses lèvres. Oh ! l'exquise saveur de groseilles fraiches. Je la baisai à pleine bouche.

— Quel coquin, chuchota-t-elle ; si ton oncle nous avait vus !

Après un pareil accueil, après avoir goûté à cette bouche suave, obtenu la vision rapide de cette beauté, et ce premier arôme de caresses, il m'en coûtait de m'en aller ainsi ; mes yeux ne quittaient la jeune femme que pour s'attacher sur les meubles au milieu desquels elle vivait, comme si je n'eusse rien voulu oublier de cette heureuse maison qu'elle animait, qu'elle enchantait de sa présence ! Mon regard tomba tout à coup sur un cahier recouvert d'un papier vert, où était inscrit en grosses lettres :

Journal de via Vie.

— C'est vous qui avez écrit cela, madame? demandai-je.

— Oui.

— Vous y avez mis les belles histoires que vous racontiez à mon oncle, l'autre jour?''

— Quelques-unes.

— Est-ce qu'il y a l'histoire de la dame en marbre?

— Quelle dame en marbre?

— La dame dont le buste se trouve dans le salon.

— Je ne sais pas ce que tu veux dire.

Mais j'étais persuadé, je ne sais pourquoi, que l'aventure de cette femme mystérieuse qu'avait aimée mon oncle, et dont Rosalie m'avait parlé à mots couverts, était racontée tout au long dans ce journal. Cette figure méchante et rusée, avec son sourire affecté et sa feinte douceur, m'attirait comme un péril inconnu; j'en étais obsédé; en proie à une frayeur qui tenait du vertige, je la cherchais partout.

— Oh! m'écriai-je, comme j'aimerais lire ce que vous avez écrit là.

— Eh bien, emporte mon journal, mais tu me le rendras... Et puis, écoute : ce n'est pas convenable à un petit jeune homme de ton âge d'entrer dans la chambre d'une jeune femme qui est à s'habiller. Prometsmoi de ne plus recommencer !

Je promis, je demandai pardon, et après

lui avoir baisé la main, comme le faisait mon oncle, je me retirai bien lentement.

Henriette était si ingénue, qu'elle n'avait nulle crainte, en me prêtant le cahier, d'éclaircir, d'éveiller mon ignorance.

A peine rentré à la maison, je m.c plongeai dans cette lecture. Parfois, un j^assage m'arrêtait, me faisait rougir. Sans rien perdre de son charme — elle en aurait eu plutôt davantage — Henriette m'échappa, m'inquiéta même un peu, par tout ce qu'elle découvrait de nouveau et d'insoupçonné à mon esprit d'enfant. Je ne sentais point, comme aujourd'hui, le charme de ces êtres candides qui sont allés partout sans se salir leurs âmes, et auxquels on doit pardonner leurs fautes, parce qu'ils les ont commises les yeux fermés.

Voici ces pages, transcrites du cahier d'Henriette, qui les avait tracées d'une main hâtive, sans autre but que de fixer certains événements, heureux ou affligeants pour elle.

Elles me plurent, parce que j'y retrouvais le souvenir des dernières gloires de mon pays et le secret de nos récentes misères, parce que j'y entendais babiller une voix innocente d'amoureuse.

Il y avait aussi à certains feuillets des

56 1,'eSPIOXNE IMPÉKIALH

caractères empâtés, tremblants, dont l'encre s'étalait en une tache pâle, et je baisais ces traces évidentes de larmes.

Le Journal d'Henriette Glyn

DEUX AVENTURIURS

Paris est la ville du jeu et des aventures, des ruines soudaines et des rapides fortunes. Quand j'y arrivai, misérable, grelottante, tout effarée de honte et de gaucherie provinciale, j'aurais traité d'insolent le hardi prophète qui se fût permis de me prédire l'avenir.

Fille de pauvres fermiers de la baronne

de Gondrecourt, je reçus toutefois une certaine éducation au château de Bonnétable, où, me trouvant quelque esprit et un certain air de visage, on me donna comme condisciple à Mlle Victoire pour la stimuler au travail. Je restai ainsi plusieurs années à vivre tout près de ma jeune maîtresse — presque de sa vie — sans me salir les doigts à d'autres ouvrages qu'à des travaux d'écritoire.

Mlle Victoire se maria de bonne heure; après son départ, je demeurai au château pour y aider à toutes besognes. Je supportai sans trop de tristesse ce changement d'existence. J'avais de la gaieté, du courage ; et, assurée de trouver chaque jour mon pain et un gîte, je ne me plaignais pas de mon sort. Ah dame! dans ce temps-là je n'étais pas ambitieuse ; je me souvenais trop de mon enfance, où j'avais diné de pavé à la sauce caillou plus souvent qu'à mon tour. Mais les choses se gâtèrent. Comme Miss Adda Gordon, l'institutrice de Mlle Claire — sœur cadette de Victoire — était partie subitement, on me chargea de ses fonctions en attendant qu'on lui eût trouvé une véritable remplaçante.

Durant des mois, je fus ainsi gouvernante, un peu femme de chambre et presque maîtresse d'école; les Gondrecourt

sont économes de serviteurs, ils veulent que, chez eux, les domestiques utilisent toutes leurs facultés.

Cependant le baron, comme pour me surveiller et voir si je m'acquittais bien de ma tâche, venait souvent assister à mes leçons. Il semblait me témoigner un intérêt au-dessus de mon mérite. Un jour même que sa fille était sortie de la chambre, il eut des paroles, des gestes si pressants que, craignant de ne pouvoir me défendre, j'appelai au secouirs ; il s'ensuivit une scène abominable, aussi humiliante pour le baron que pour moi, où, en présence de l'enfant et des domestiques accourus à mes cris, il dut s'entendre insulter de la bouche de sa femme en colère et qui ne se contenait plus. Personne ne me pardonna mon innocence ; la baronne, avec une fureur contenue, me signifia mon congé. Elle ne voulait bien me protéger encore que si je consentais à quitter aussitôt un pays où, disait-elle, ma présence était devenue intolérable. Il fallut me résigner; et, dès le lendemain, sans qu'on m'eût laissé le temps d'aller jusqu'au village embrasser maman, je fus conduite à la gare et expédiée sur Paris. Dans ma poche, j'avais une centaine de francs et une lettre pour une amie de Mme de Gondrecourt, qui devait me prendre chez elle.

Comme je pleurais en route! Quelle épouvante me causait cette vie nouvelle parmi des inconnus 1

Quand j'arrivai à Paris, la nuit était venue et. en sortant de la gare, je fus efTarée par toutes ces ombres qui se mouvaient à mes côtés, devenaient, au gaz, des chevaux lancés au grand trot, des voitures roulantes qui arrivaient sur moi. Soudain je poussai un cri. Un passant me demanda ce que j'avais.

— Mon Dieu I mon Dieu ! m'écriai -je au désespoir, j'ai perdu mon argent, j'ai perdu ma lettre! Où est mon argent, où est-il, mon Dieu?

La poche de ma jupe avait une déchirure par laquelle bourse et lettre s'en étaient allées. Voulant espérer encore qu'elles n'étaient pas perdues, je me penchais à terre, je les cherchais sur le pavé, lorsqu'une roue de voiture me rasa de si près que j'en eus le coude meurtri.

— Faites donc attention ! me dit un homme en m'entraînant vivement par le bras sur le trottoir le plus proche ; puis il hâta le pas.

Je courus après lui comme s'il dût être mon sauveur :

— Que désirez-vous? me demanda-t-il d'un ton dur.

L ESP10XNM-: IMPERIALE 43

— Oli ! monsieur, je viens de perdre tout ce que j'avais.

— Et que voulez-vous que j'y fasse r répliqua-t-il.

Après le service qu'il m'avait rendu et l'espcce de gratitude que j'avais ressentie aussitôt pour lui, cette réponse brutale augmenta mon chagrin. Toutefois, machinalement, sans trop savoir ce que je faisais, je continuai à le suivre. Il se méprit sur mes projets; et, se détournant avec fureur :

— Veux-tu me foutre le camp, salope !

s'écria-t-il, ou je te fais empoigner par un sergent de ville!

Sans lui répondre, je pris un autre chemin ; seulement je n'avais pas fait trois pas que j'éclatais en sanglots.

Je marchais en pleurant ; je marchais au hasard, suivant les rues jusqu'au bout.

poussée par le vague, par l'étrange espoir qu'en allant toujours devant moi. je finirais par rencontrer mon salut, quelque bonne âme charitable à laquelle j'oserais dire ma peine et qui me secourrait. Jusqu'à présent je n'avais pas eu cette audace et. d'ailleurs, tous les gens qui passaient près de moi paraissaient si pressés, si indifférents ou si hostiles, que je ne pouvais avoir la pensée de les aborder.

J'arrivai, je ne sais comment, aux Champs-

Élysées ; et, pour le coup, au milieu des arbres, je me crus perdue, sortie de Paris. La nuit était venue tout à fait; de petits flocons commençaient de voler doucement comme un fin duvet, mais ce duvet me glaçait les paupières, le nez, les lèvres; déjà il formait un épais tapis sur la terre et paralysait les pieds. Je me demandai si j'allais être ensevelie sous la neige. Par ce temps froid, il n'y avait aucun passant; je ne distinguais pas, non plus, de lumières. Les rares voitures semblaient conduites par des fantômes. Si je hélais un cocher, il ne répondait pas. L'un d'eux, enfin, après beaucoup d'appels inutiles, m'entendit, s'arrêta, me demanda où je voulais aller.

— Chez Mme de Civray! fis-je, rue de...

Mais, voilà ! au milieu de mes préoccupations, j'avais pris la lettre que m'avait donnée la baronne de Gondrecourt sans regarder l'enveloppe. J'ignorais l'adresse de cette dame. La voiture partit au milieu des jurons du cocher, furieux d'avoir été dérangé inutilement de sa course. Je retombai dans mon désespoir; et, transie de froid, n'attendant plus d'aide de personne, j'allais m'asseoir sur un banc, quand je fus éblouie puis attirée par une large illumination. Il y avait devant moi un palais aux proportions colos-

sales, dont la façade lourde, écrasante, resplendissait de lumières. De grands feux rouges couronnaient l'édifice ; des cordons de gaz bordaient le péristyle, les balcons, la marquise, comme pour réjouir cette nuit glaciale et déserte. « Si je m'adressais ici, me disais-je. Et pourtant, à quoi bon? On ne me donnera ni un secours, ni un renseignement ; ce serait l'hôtel de Mme de Civray, qu'on ne m'y recevrait point sans lettre. Pourquoi affronter encore cette humiliation ? »

Je sonnai tout de même à la porte. Quand on m'ouvrit, une vive clarté tomba sur mon visage des gerbes lumineuses que soutenaient de hauts lampadaires. Au milieu d'un vestibule de porphyre, j'aperçus un escalier de marbre blanc, orné, de degré en degré, de corbeilles de cyclamens. Vêtu d'une riche livrée de velours bleu brodé d'or, le valet de pied attendait ma question d'un air rogue et important; je balbutiai très bas le nom de Mme de Civray. Déjà je me voyais fermer la porte au nez, lorsque le maitre d'hôtel survint, et, comme je répétais le nom de Civray, il me pria très respectueusement de le suivre.

Fort anxieuse, mais avec un regain d'espérance, je montai l'escalier de marbre, et l'on me fit entrer dans un salon plongé

dans une pénombre, éclairé seulement d'une lumière voilée, qui venait de la pièce voisine par les portes entr'ouvertes. Cette lumière laissait pourtant briller çà et là les guirlandes du plafond, les panneaux des meubles, qui, comme la livrée du valet, étaient chargés de dorures.

Un homme arriva discrètement, sur la pointe du pied. Noiraud, les moustaches relevées d'un mouvement féroce, les cheveux plaqués sur le front avec mansuétude, il était en tenue de soirée, et portait trois gardénias à la boutonnière. Il eut un clin d'œil entendu, hocha la tête, et, s'approchant, me dit à demi-voix avec un fort accent italien :

— Eh biène?

Je demeurai muette de surprise.

— Eh biène? répéta-t-il, que vous a dit Madame Ougoustine Daubray? Elle m'attend ce soir?

Je répondis :

— Monsieur, je venais demander l'adresse de Mme de Civray, au cas où vous connaîtriez cette dame.

Ce fut à son tour de me regarder avec étonnement.

— La Civray. la Civray ! Ze ne connais pas ça ! La Civray ! Et ze m'en bats les paupières de cette femelle.

Puis, se mettant à geindre comme une chienne battue, à frapper du pied comme un enfant opiniâtre, il s'écria :

— Ah ! ah ! oh ! oh ! ze le savais bien ! ze ne verrai pas Ougoustine. Elle ne veut pas... elle ne veut pas venir ce soir !

11 m'avait prise pour la messagère de ses rendez-vous. Je fus alors bien effarée de ne devoir mon introduction qu'à une erreur du maître d'hôtel.

Après avoir exhalé quelque temps sa douleur, l'étranger m'apostropha avec fureur.

— Et vous! fit-il, est-ce que vous allez rester icir Est-ce que vous n'allez pas foutre le camp, avec votre Civray de mon coule?

Cependant il se lamentait à si hauts cris, il sanglotait si fort que je craignais qu'il n'ameutât toute la maison. Une petite personne que, d'abord, à cause de sa taille, je pris dans la pénombre pour une fillette, accourut vers nous, les cheveux couverts d'une mantille de dentelles espagnoles.

— Qu'est-ce que vous fichez là? ditelle.

Le ton impérieux de sa voix me laissa entendre que la personne avait passé l'âge de porter des robes courtes. Mon interlocuteur, un peu ému de cette entrée, retrouva pourtant son sang-froid ; il se recueillit une minute, s'essuya les yeux, et répliqua :

48 l'espioxxe impériale

— Ze ne fice riène dou tout. Z'écoute oune zeune fille qui viène m'apprendre oune triste nouvelle.

— Quoi donc?

— La mort d'oune de mes bônes amies, la marquise de Civray, avec qui z'ai coucé... dans lé temps.

— Et c'est à moi que vous dites cela !

— Et à qui voulez-vous que ze le dize, ma cère ! ne dois-ze pas tout épancer en vous, les çagrins comme le reste! Oh! ne vous fàcez pas. C'é oune vieille histoire. Quand ze la connous, la madame, z'avais alors dix-houit ans. Z'en ai ou depouis, des marquises, hélas ! mais celle-là m'était restée sour le cœur.

— Venez donc diner, reprit la petite femme ; cela vous la fera digérer. . . Et cette jeune fille, ajouta-t-elle en me regardant, est-ce qu'elle va coucher ici ?

— Madame! m'écriai-je en joignant les mains, je vous en supplie : ayez pitié de moi. J'arrive aujourd'hui à Paris; je ne connais personne, je ne sais où aller, j'ai perdu mon argent.

— Ça ne se perd jamais, ça! observa la petite femme d'un ton hautain. Puis elle ajouta : Vous étiez chez Mme de Civray ?

— Non, madame.

— Qu'est-ce que vous me chantez donc,

VOUS? dit la petite femme à Tétranger; et elle lui lança un regard scrutateur, sous lequel il baissa humblement les yeux, comme s'il craignait d'y laisser voir un aveu involontaire de ses mensonges. Cependant il répliqua avec effronterie :

— La douleur égare cette enfant; elle était lectrice de la marquise.

Et, d'un clin d'œil, il essaya de me gagner à sa cause, tandis que la petite femme me demandait :

— C'est vrai?

— Comment voulez-vous qu'elle vous réponde? fit-il en voyant que j'hésitais à parler. Elle est sous le coup de la doulour, du voyaze; elle n'a peut-être pas manzé ouzourd'houi. Elle n'a plous ses idées à elle.

— Qu'elle vienne donc diner avec nous : ça lui dégourdira la langue. Et nous verrons, nous verrons alors si vous m'avez trompée, ajouta-t-elle en levant un doigt menaçant vers son compagnon. Allons dîner! C'est ridicule d'abandonner ainsi ses invités.

Nous descendîmes au premier étage et nous pénétrâmes dans une vaste salle dont les murs étaient couverts, mi-partie de lambris dorés, mi-partie de faïence imitant les majoliques. Une énorme cheminée sculptée occupait tout un côté de la pièce, soutenue

par des nymphes et des satyres. Sur le manteau, des guirlandes formées de pommes, de bananes et de roses, se croisaient et s'enroulaient autour d'un médaillon où était peint le portrait de la Dame du lieu. Le plafond aussi était peint. Des nudités roses y folâtraient, étalaient leurs grâces bien en chair au fond d'un azur tout frais, à peine obscurci çà et là par d'aimables nuages. Au premier regard, cette grande salle que quatre candélabres éclairaient d'une pauvre lueur, avec sa table chichement servie, entourée de convives silencieux et de valets immobiles, malgré sa décoration pimpante et dorée, vous causait une impression singulière de tristesse et de recueillement; et, sans les mythologies audacieuses du plafond, on se serait cru tout à fait dans une église, devant un autel éclairé par des cierges, à adorer de saintes reliques.

La petite femme me fit asseoir à son côté et prit place elle-même à table avec son compagnon. Il y avait parmi les convives des hommes de différents âges, presque tous vêtus avec recherche ; plusieurs de ces têtes avaient de longues dents, d'énormes mâchoires, des yeux avides de bête de proie qui s'arrangeaient tant bien que mal, sous les poils broussailleux des moustaches, des favoris et des sourcils, avec les diamants et

les cravates blanches de leurs possesseurs. Sur l'apparence, on n'eût pas confié à certains convives la clé de son secrétaire; et cependant il eût semblé bien peu convenable de n'avoir pas, pour leurs manières honnêtes, les plus grands égards. Malgré la frayeur qu'ils m'inspiraient, à cause même de cette frayeur, je ne manquai pas de les admirer. Plus tard j'ai songé que ces messieurs, à Mazas, n'auraient pas fait mauvaise figure.

Dans cette réunion, je ne fus pas peu étonnée de reconnaître à une extrémité de la table, relégué comme une pièce inutile, bonne tout au plus à la symétrie, ou pour être le quatorzième convive, l'ancien curé de Bonnétable, l'abbé Boyriveaux. Il se démenait et jabotait ferme, émoustillé par le luxe qui entourait sa soutane, et, de concert avec son voisin, opposait une parole libre au silence des autres convives. 11 fut, aussi lui, assez étonné de me voir et mit, dans son sourire, quelque gène à me reconnaître. En revanche, il s'était joint à son interlocuteur pour acclamer bruyamment l'arrivée de la petite femme.

— Notre estomac vous appelle, Jeanne !

— Ah! Jeanne, comme nous eussions échangé toute votre vaisselle plate pour le moindre plat.

— \'ous devez des dommages-intérêts à nos ventres, ô Jelianne, Johanna!

Ces familiarités grossières déplurent fort à la petite femme, qui répondit du bout des dents et les yeux baissés :

— Vous pouvez bien jeûner un peu, Tabbé : cela vous fera maigrir.

— La barône et moi nous étions en afïiiires, ajouta son compagnon pour s'excuser, mais sur un ton roj-al qui semblait dédaigner les explications.

Tout en mangeant, j'observais la baronne Jehanne, ou Johanna, à laquelle les convives, à l'exception de l'abbé et de son voisin, rendaient les plus grands hommages, et qu'ils flattaient d'une cour solennelle et respectueuse. Jeanne avait une tête de momie d'Egypte, des joues creusées, de petites mains sèches et osseuses. Avec cela, peinte et repeinte; mais le fard se craquelait en plus d'une ride et le rouge des lèvres saignait. Elle avait dû, ce soir-là, trop vite se faire la figure, car elle n'avait pas les traits assez châtiés. Sans taille, sans hanches et pauvre de cheveux, elle eût paru tout à fait laide si des yeux extraordinaires, des )-eux d'acier, froids et étincelants, n'eussent animé d'une vie bizarre cette face en bois. Aux oreilles, sur les épaules décolletées, dans la chevelure teinte en roux et très frisée, les

diamants jetaient leurs flammes ; un collier à quatre rangs de perles lui entourait le cou, et ses doigts disparaissaient sous les anneaux, les bagues ornées de rubis, de saphirs. Souvent elle avait un sourire de complaisance pour cette devanture de joaillier qu'elle portait sur elle, et semblait enorgueillie de tant de clartés répandues sur sa personne ; souvent aussi elle devenait soucieuse, se retirait de la conversation, paraissait s'absorber en des songes ou des calculs ; puis, quand elle retournait à la causerie, elle lançait à ses hôtes un regard méprisant comme pour leur faire payer sa condescendance. Il en résultait une grande gêne, qui arrêtait, qui mesurait les paroles sur les lèvres.

— Ma cère, fit l'étranger que je pris un moment pour le mari et qu'on appelait le comte Mosto. ze ne sais pas vraiment comment vous vous arranzez ici. Ze souis affamé, altéré, zélé dans votre palais.

— Et que diriez-vous donc si vous étiez un pauvre homme, qui n'eût pas de quoi manger? Je dépense deux mille francs par jour, et vous n'êtes pas encore satisfait!

— Ma cère, ne dépensez riène dou tout, et donnez-moi à boire. Vous me rézouirez davantaze.

Sur un signe, le maître d'hôtel approcha une énorme fontaine en argent, figurant un

rocher percé d'ouvertures. De chaque ouverture, lorsqu'on arrachait le bouchon d'or, devait jaillir un vin particulier; seulement, soit que les réservoirs fussent vides, soit que la construction de la fontaine fût défectueuse, on avait beau arracher tous les bouchons, rien ne jaillissait. Avec beaucoup de peine, le comte parvint à se remplir un demi verre de Bordeaux. Les autres convives ne purent avoir une goutte. Alors la baronne gronda le sommelier.

— Vous n'avez donc pas fait remplir le Rocher? dit-elle.

Et haussant les épaules, elle ajouta :

— C'est si commode!... Seulement il faudrait des domestiques intelligents.

Les reproches du comte n'étaient que trop fondés. Le diner fut maigre, et on l'expédia en toute hâte. Je me levai de table, sans avoir apaisé ma faim et glacée par un courant d'air qui arrivait d'on ne sait où, dans cette vaste salle, ouverte et mal chauffée. Pourtant je ne voulais pas me plaindre. J'étais assez heureuse d'avoir échappé à la neige des Champs-Elysées.

Comme on passait dans un salon décoré des mêmes boiseries dorées, des mêmes mythologies roses et bleues, car tout se ressemblait dans cette maison, le maître d'hôtel cria un nom que je n'entendis pas;

L ESPÎONKE IMPERIALE 55

à l'instant les causeries qui, après la contrainte de ce triste repas, s'étaient mises à bourdonner, s'arrêtèrent, tous les yeux se fixèrent sur la porte d'entrée. La maîtresse de maison s'avança, s'inclina. Serré dans un frac d'une froide élégance, un petit homme aux larges moustaches, au nez de perroquet, venait d'apparaître, d'entrer vivement.

— Que je n'interrompe point vos plaisirs, messieurs, fit-il en répondant aux saints avec une grande courtoisie.

Je m'amusai de l'air solennel qui passa aussitôt sur les visages. On eût dit qu'un événement considérable venait d'avoir lieu, qui s'imposait aux pensées les plus diverses, dominait les ambitions, les amours, les médisances. Le petit homme traversait le salon. Il sernblait marcher par une inspiration d'en haut, et traîner de son long corps de courtes jambes, à la façon d'un oiseau qui n'a plus d'ailes et cherche toujours à voler. Vue par derrière, sa tête penchée en avant paraissait détachée des épaules ; les cheveux ramenés sur les tempes formaient des croissants au-dessus des oreilles, tandis que les pointes des moustaches cirées dépassaient les joues. Les pans delhabit tombaient très bas comme pour couvrir l'extrémité de la personne et dissimuler le secret d'une prolongation artificielle. Une nature ingrate,

violemment combattue et à demi-victorieuse, se trahissait sous la bizarrerie et l'impersonnalité de ces apprêts.

Les causeries reprirent, mais plus bas, avec une sorte de mystère, tandis que le nouvel arrivant s'écartait des groupes, se retirait avec la baronne dans une embrasure de fenêtre. Je surpris ces paroles proférées à demi-voix :

— Pourquoi, madame, ne m'avez-vous pas dit que vous auriez, ce soir, des invités?

Je me trouvais alors à côté de M. l'abbé Boyriveaux. Il prit pour causer avec moi le ton dégagé d'un vieux viveur, indulgent aux faiblesses humaines.

— Que faites- vous ici, ma pauvre enfant : la fête?

Mais, à la vue de mes vêtements qui contrastaient singulièrement avec le luxe du lieu, il sembla se repentir de sa question, et même crut nécessaire de justifier sa présence :

— Vous vous étonnez sans doute de rencontrer un prêtre dans cette maison? Je viens ici pour les malheureux. Il faut que nous assistions aux fêtes, et soyons au courant de tant de folles dépenses, pour que les riches n'aient plus le droit de répondre à nos demandes d'aumônes : « Nous ne « pouvons rien vous donner. »

— Ah ! monsieur le curé, m'écriai-je.

puisque vous êtes charitable, assistez-moi.

Et je lui racontai mes simples et misérables aventures.

— Écoutez, fit-il, je connais assez intimement la baronne pour lui parler de vous. Elle a justement besoin d'une lectrice. J'espère que, sur ma recommandation, elle vous gardera chez elle.

A ce moment, ayant tourné la tête, je rencontrai le regard du visiteur à qui l'on venait de rendre de si respectueux hommages, pour lequel on avait témoigné tant de curiosité ! Ses yeux s'étaient arrêtés sur moi tt me considéraient avec attention. Ils étaient très beaux, ces yeux, fins et profonds, pleins d'une tendre douceur; et le visage qui, de profil, m'avait paru presque laid, me séduisait à présent par l'expression d'intelligence haute et calme de tous ses traits. La taille, aussi, droite, bien prise, l'attitude, maintenant sans gaucherie et pleine de noblesse, flattaient la vue. Étaitce le même homme que tout à l'heure? Y avait-il, en son être, un charme réel, ou était-ce lui qui le créait, ce charme, de la force de son regard, tout puissant là où il se fixait? Je n'en demandais pas si long. J'étais heureuse que quelqu'un voulût bien s'occuper de moi. Cela rpe suffisait. Pour la première fois je me posais cette question :

6o l'espionne impériale

« Est-ce que par hasard je serais jolie? » La faveur dont m'honorait ce visiteur illustre m'avait valu quelque intérêt de la part des autres invités. Je commençais pourtant à être gênée de ce regard qui ne me quittait pas, lorsque enfin on tourna la tête, on dit un brusque adieu ; on fit un « A demain ! » et l'on disparut. Au même instant, un homme se précipita vers l'escalier : chevelu, barbu, mal peigné, ayant la tournure d'un jardinier endimanché et des mouvements trop hâtifs qui agitaient par derrière ses pans d'habit aux poches gonflées. Il écarta vivement et violemment les groupes, sortit, rejoignit le visiteur qui se retirait et, par les battants entr'ouverts du salon, j'entendis résonner une voix nasillarde, aux élans plaintifs et irrités, une voix de guignol ou de cacatois :

— On m'a promis, Sire, on m'a promis ! . . . Votre Majesté sait l'attachement que nous lui portons, quels services immenses nous avons rendus, Ollivier et moi, à la Dynastie !

— Je verrai, j'aviserai, répondait-on.

Le bruit des voix se perdit au dehors, au moment où les interlocuteurs sortirent du vestibule. Nous entendimes un battement de portière, un piaffement de chevaux. Une voiture roula...

— Ce vieil Aliboron, quel solliciteur tout

l'espionne impériale 6i

de même ! s'écria quelqu'un. Il irait demander une place à l'Empereur jusque dans le lit d'une maîtresse, jusque dans les waterclosets.

J'étais tout émue par les paroles que je venais d'entendre. Je doutais, je n'osais croire. Le cœur me battait vivement.

— Quel est ce monsieur qui vient de venir? demandai-je.

Quand on me répondit, je ne me contenais plus de joie et d'orgueil. Quoi! l'Empereur m'avait distinguée, m'avait regardée, lui qui avait autour de lui tant de femmes admirables : j'étais donc belle.

L'abbé Boyriveaux s'approcha de la baronne, lui exposa ma requête.

— Alors c'est bien vrai que mademoiselle était chez Mme de Gondrecourt? fît-elle. Moi, je veux bien la prendre pour lectrice! Si toutefois, ajouta-t-elle avec un sourire malicieux, cela ne doit pas causer trop de tristesse au comte en lui rappelant sa vieille amie. Allons ! c'est dit !

J'étais près d'elle.

— Ah! madame, m'écriai-je, comme vous êtes bonne ! Vous me sauvez la vie.

Elle ne répondit point, riîais se tournant

vers moi et me regardant fixement :

— J'espère, mademoiselle, que vous en avez un succès, ce soir !

62 l'espioxxe impériale

Un jeune homme disait à côté de nous :

— L'Empereur a cru revoir Lady Douglas. C'est étonnant comme cette jeune fille lui ressemble 1

— Moi, répliqua-t-on, je ne puis comprendre qu'une femme puisse se substituer à une autre dans un même amour. Les êtres sont tellement différents !

— Oui, et quand on change de maîtresse, ce n'est pas pour prendre une femme semblable à celle qu'on vient de quitter, car si la nouvelle maîtresse peut continuer vos peines, elle n'est capable que de vous faire regretter vos plaisirs.

— A moins qu'elle ne les remplace par de nouveaux. Alors le Passé ne sert qu'à rendre le Présent moins étranger. C'est un visage familier qui change de physionomie pour s'embellir encore. Ou a la Surprise dans l'accoutumance : rien de plus délicieux...

— Penh ! fit dédaigneusement le comte qui s'était approché, les mains dans les poches de son pantalon.

— Est-ce que vous connaissez Lady Douglas?

— Si ze la connais ! ze vous crois que ze la connais! Z'ai coucé avec elle.

— C'est une femme superbe? demanda quelqu'un.

l'espioxxe impériale 63

— Ah ! ça, ze ne saurais vous dire. Il y a si longtemps que ze l'ai oue dans mes bras que z'ai oublié ses formes. Z'en ai ou tant, vous savez ! Z'en ai ou tant !

On prenait soin dans un groupe de me renseigner sur la baronne.

— Elle a, disait-on, plus d'un familier, qui se croit permis de l'appeler Jeanne la Flamme; mais elle a toujours été très discrète dans sa vie. On ne sait pas au juste quel est le caractère de ses relations avec l'Empereur, avec le comte. Quant au baron, son mari, il n'est jamais à Paris. Peut-être, au surplus, est-il mort! Seulement elle ferait bien d'éloigner de chez elle des hommes comme l'abbé Boyriveaux, qui la compromettent par leurs manières, et racontent sur elle des potins invraisemblables. On a de la tenue, bon Dieu !

Chacun, dans cette étrange réunion, était mis à son tour sur la sellette, et les causeurs se laissaient si bien emporter par le plaisir de dire des horreurs sur le prochain, qu'ils ne prenaient pas la peine de songer que les intéressés étaient là, derrière eux, pour les entendre. Malgré l'attention que m'avait témoignée l'Empereur, personne, à cause sans doute de mes vêtements vulgaires, ne daignait m'adresser la parole, ce qui me permettait d'aller d'un groupe à un autre

et de surprendre au vol les conversations. Je fus indignée plus d'une fois, car si on ne me parlait pas, on parlait de moi, et en quels termes, mon Dieu!

— Avouez-le, mon .cher abbé, c'est votre maîtresse !

— Et la chasteté chrétienne, qu'en faitesvous? répliquait l'abbé Boyriveaux.

— C'est vrai, vous avez des moeurs spéciales !

— Voyons! Est-ce que j'en ai l'air?

répondait l'abbé tranquillement. Souvenezvous du jugement que le digne archevêque de Reims a porté sur moi. « Ses discours « sont légers, a-t-il dit, mais au moins ne « pèche-t-il point par le fondement. »

La baronne était assise à côté d'un jeune homme qui avait l'apparence d'un officier. Grand, fort, d'une beauté mâle, il m'attristait par son attitude de basse dévotion. Penché vers la baronne, la bouche entr'ouverte dans un rire de luxure, les yeux brillants de désir, il semblait la posséder déjà. Elle se leva, se tourna vers une glace, eut une moue de dépit.

— Je deviens donc laide? dit-elle. l'Empereur ne m'a pas regardée.

Mais le jeune homme la rassurait de ses regards enflammés, de ses paroles ardentes. Et d'ailleurs toutes ces parures ne lui prou-

vaient-elles pas sa beauté ! Elle les lui montra en détail. Ce fut une agréable diversion à des pensées funèbres.

— Ceci vaut vingt mille francs... Ceci, trente mille... Ceci, cinquante mille! C'est beau, n'est-ce pas? Je baisse la voix, ajout.it-elle, car voyez-vous, clier monsieur, il y a tant de monde ici, ce soir!

Et elle jetait un regard inquiet sur l'entourage; elle ne prenait sans doute pas garde que je l'écoutais, car elle en aurait eu peutêtre quelque effroi.

— Quelle agrafe admirable ! s'écria le jeune homme.

— Eh bien ! vous vous y connaissez, vous pouvez vous en vanter, dit la baronne en riant. Cette agrafe est en faux. Oui, comme je perdais toujours mes agrafes de diamants, je me suis décidée à les laisser dans leu'S écrins.

— Mais quel plaisir de porter des bijoux faux?

— Ils me rappellent les vrais qui sont en haut dans mes coffrets, dit-elle avec fierté.

Ils causèrent quelques instants encore.

L'adorateur s'écria tout à coup :

— Vous m'effrayez. Si j'étais votre mari, j'aurais peur de vous aimer.

— Vous n'auriez pas voulu être mon

— Non, car j'aurais été, je le sens bien, pieds et poings liés, votre esclave.

— Et c'est un état qui vous déplait?

C'est pourtant l'état de tout amoureux.

— Mais je ne veux pas être amoureux.

— Cher monsieur, croyez-vous être maître de votre volonté?

— Certainement.

— Alors vous ne croyez pas qu'une femme puisse dire : « Je veux que cet homme « m'aime », et que cela soit? Ainsi, moi, par exemple, si je voulais?

Et elle se mit à réciter les vers de Heine :

Fran Fortuna, gan:^ umsunst

Thust du sprode! deine Gunsi

IVeiss îch mir diirch Kampf iind Ringen

Zu erheuten, t^u er:^'ingen. (i)

— Que dites-vous là? demanda le jeune homme.

— Je profère des outrages contre vous, contre votre belle assurance, s'écria-t-elle en riant, et elle le quitta pour aller dire un mot au comte.

(i) Dame Fortune, tout à fait gratuitement Tu fais la bégueule ! — Tes faveurs, — Je saurai bien lutter et combattre Pour te les prendre, pour te les arracher !

L'adorateur essaya de rire, mais il parut, au fond, très irrité. Cette petite femme laide avait un puissant ascendant sur les hommes par sa froideur, son ironie, sa force de dissimulation, l'ardeur qu'elle mettait à se moquer d'eux. Tous ces jeunes gens qui venaient baiser ses mains sèches se demandaient sans doute ce qu'il y avait derrière ces yeux froids, quel mystère céleste ou infernal les illuminait soudain. Peut-être n'était-ce rien que des calculs d'usurier ; et pourtant!... Personne ne pouvait savoir.

Brusquement, le comte vint prendre congé.

— Adio, madame, fit-il d'un air cérémonieux.

— Et où allez-vous encore? lui demandât-elle.

— Au cercle, cère amie. Pouisque vous dépensez deux mille franques par zour, il faut bien que ze travaille pour le ménaze.

— Prenez garde de ne pas perdre, car vous n'êtes pas un assez joli garçon pour que je paie vos dettes de jeu.

— Soyez sans crainte, cère amie !

— Oui, conclut quelqu'un à demi-voix, il sait le proverbe : la fortune ne fait pas de cornes aux cornards.

En passant près de moi, le comte me caressa les joues.

— C'est qu'elle est mignône, dit-il, c'est qu'elle est zolie, cette demoiselle !

Évidemment l'honneur d'avoir été distinguée par l'Empereur m'avait subitement embellie à ses yeux.

Je demeurai assez embarrassée au milieu des invités. Comme il n'y avait pas d'autres femmes que la baronne et moi dans cette réunion, on avait fini par me parler. A ma gaucherie de provinciale, on me jugea fort niaise; ces messieurs se divertirent donc quelque temps à me mortifier par de lourdes plaisanteries et de grossières propositions. X'est extraordinaire comme une soirée d'hommes fait fermenter les instincts de basse brutalité et éclater le rustre sous des êtres que Ton eût jugés, à première vue, de bonne compagnie ! 11 suffit que les contraintes du monde se relâchent un peu pour qu'on prenne aussitôt toutes les libertés... Afin de terminer la soirée, on imagina des jeux plus ou moins innocents, plus ou moins galants, auxquels Jeanne la Flamme se prêta avec beaucoup d'entrain et d'où je sortis la chair meurtrie, les jupes en lambeaux, essayant de rire, il est vrai, mais les larmes aux yeux.

Quand les invités se furent retirés et que l'hôtel fut redevenu calme, la baronne me montra, à côté de son cabinet de toilette, la

petite chambre où je devais coucher. Puis elle me dit durement :

— Je ne vous ai prise que sur la recommandation de l'abbé Boyriveaux, par simple charité : car je n'avais nul besoin de vous. Veuillez donc, je vous prie, essayer de vous rendre utile. Chaque jour, d'ailleurs, je prendrai soin moi-même de vous indiquer votre tâche. Je vous demande d'être laborieuse et docile; j'exige de vous la plus grande soumission. Si vous manquez en quoi que ce soit à votre service, je vous renvoie aussitôt : songez-y bien.

Dès le lendemain mon travail commença et j'appris à connaître ma maîtresse. Je n'étais lectrice que de nom, car la baronne jugeait que les romans, les pièces de théâtre et, en général, tous les livres, n'étaient que des recueils de mensonges et de balivernes. Elle avait pourtant des bribes de savoir qu'elle avait emportées de droite et de gauche, de ses liaisons et de ses voyages, car elle joignait à une intelligence souple et toujours en éveil, l'expérience d'une vie aventureuse et très variée. Mais, vulgaire de goûts, sotte dans la conversation toutes les fois que son intérêt ou sa passion n'était pas en jeu, elle laissait croire à ceux qui la trouvaient laide et suspectaient son mariage, que, pour avoir conquis une telle fortune.

elle devnit remplacer la beauté absente par de singulières complaisances ou une ardeur amoureuse extraordinaire : on l'avait ainsi appelée Jeanne la Flamme. Je crois bien qu'on se trompait et qu'elle était plutôt de glace aux baisers ; s'il lui arrivait de s'abandonner à des caresses, c'est qu'elle l'avait résolu d'avance et que cet abandon pouvait lui rapporter gros profit. Elle ne devait réellement son pouvoir sur les hommes qu'à sa force de volonté, à son insatiable ambition, d'où rien ne venait la distraire et où elle trouvait à la fois son amour, son jeu et ses fêtes. Seul l'orgueil, dans les rares circonstances où il fut contraire à sa fortune, put lui cacher un instant le but de toute sa vie et l'écarter de sa route.

Cet égoïsme ne laissait point place dans son cœur à la mansuétude; elle fut pour moi pleine d'exigences et de cruautés. Au milieu d'un domestique si nombreux, il me fallait peiner du matin jusqu'au soir, plus qu'aucune autre servante, puisque je devais veiller à tout, achever, refaire le travail insuffisant ou défectueux; et cela, au milieu de l'envie des subalternes et de la haine de la baronne.

Jeanne la Flamme, en effet, me détestait à cause de ma jeunesse, de mon visage qu'elle vo^-ait plus agréable que le sien, et

LESPIONNE IMPERIALE

de tout ce qu'elle imaginait de mon avenir. Je me demandais à quel sentiment elle avait obéi en me retenant chez elle. La générosité, non plus qu'un intérêt prochain, n'avait causé cette résolution. Ou, me disais-je, elle veut étouffer entre quatre murs ce qu'il peut y avoir de séduisant en moi, ou bien elle prétend bénéficier des agréments de ma personne, et, comme une procureuse, les faire servir à sa propre fortune, à moins que l'abbé Boyriveaux ne lui ait forcé la main et qu'elle n'ait cru devoir se montrer généreuse devant lui.

Le jeune houDiie que j'avais aperçu en adoration devant elle, le soir de mon arrivée, venait fréquemment la voir. Il s'appelait le marquis Edouard de Sourdis et était capitaine d'état-major. Le comte et le capitaine étaient les seuls amis de la baronne avec lesquels j'eusse des rapports.

Un grand garçon aux cheveux et à la moustache d'un blond filasse, aux yeux étonnés et au teint rose d'enfant, les accompagnait parfois, mais jamais il ne m'adressait la parole. Devant eux, d'ailleurs, il n'ouvrait la bouche que pour lâch.er d'étourdissantes niaiseries. Avec Jeanne la Flamme, au contraire, il avait de longues conversations en allemand, dont la baronne ne semblait point se moquer. Certaines phrases, que

je surpris, ne laissèrent pas de me causer des inquiétudes sur le rôle que cet étranger prétendait jouer parmi nous. Jeanne, sans doute, ne songeait pas que sa ;< lectrice » pût les comprendre, car elle eût montré plus de défiance. Elle paraissait toujours avoir peur et vouloir se garder de moi.

Aux soirs de réception, par exemple, il m'était ordonné de me tenir dans ma cliambrette et de n'en pas bouger.

Elle se plaisait à m'humilier. Devant le comte et M. de Sourdis, elle essayait de me forcer à parler sur des sujets qui m'étaient absolument étrangers, et, ainsi, à provoquer de ma part des réponses absurdes qui faisaient rire et me couvraient de honte. Cependant ses amis n'étaient pas dupes de son jeu ; s'ils n'osaient pas s'y opposer ouvertement, du moins ne s'y mêlaient-ils pas eux-mêmes. Je ne pouvais m'empêcher de les plaindre, et ce pauvre M. de Sourdis surtout, dont je ne comprenais pas que la loyale, franche et noble nature s'acoquinât à tant d'astuce et de fourberie.

Un matin, la baronne encore couchée me fit venir près d'elle, et me dit :

— Ma chère, je ne puis réellement plus m'accommoder de mes femmes de chambre ; ces filles ont la main trop lourde, et leur personne est si négligée que le cœur me

soulève de les voir. Il faut que vous les remplaciez ici. Vous rangerez vous-même cet appartement.

— C'est bien, madame, fis-je, confuse de cette nouvelle charge.

La baronne me dit encore :

— Il est déplorable d'avoir si peu de familiarité avec des personnes qui sont avec vous du matin au soir, et auxquelles vous laissez tout voir de votre personne. On choisit son médecin, son confesseur, pourquoi ne choisirait-on pas sa femme de chambre? Notre vie intime n'a-t-elle pas aussi ses secrets? Pour ma part, je ne puis plus tolérer que les habitudes et les caprices de notre corps, ce que nous cachons même à un mari, à une sœur, soient le divertissement de l'office. C'est pourquoi, désormais, cette chambre à coucher, ce petit salon, ce cabinet de toilette seront comme des temples inviolables pour les domestiques, et où seule vous aurez le droit d'entrer.

Elle m'attira sur le bord du lit et me fit asseoir près d'elle.

— Je vous ai peut-être sauvée de la mort, ma chère enfant, dit-elle. J'ai tout lieu de croire que vous m'en avez quelque gratitude. Mais, pour vous bien acquitter des services que j'attends de vous, un attachement ordinaire ne suffit pas ; il est néces-

76 l'espiokxf. impériale

saire que vous ayez ce dévouement de toute la personne, sans lequel une maitresse ne peut compter ni sur le respect ni sur l'obéissance de ses subordonnés.

Elle avait pris un ton doucereux, qui ne lui était pas ordinaire, pensant qu'elle viendrait aisément à bout de ma timidité et qu'elle saurait exiger de moi les plus odieuses complaisances. Ouvrant le lit, tenant sa chemise relevée entre les dents, elle s'offrit toute nue, écarta ses jambes maigres.

— Tenez, fit-elle, je veux que vous me baisiez ici !

Et elle me désignait la place du doigt, souriant de l'étonnement et de la honte qu'elle me causait. Comme la surprise me clouait sur le lit, immobile et sans paroles :

— Allons, allons, fit-elle encore.

Brusquement je me relevai, saisie de

dégoût. Elle se redressa, m'empoigna par les cheveux et, d'un violent effort, me courba la tète vers sa chair.

— Je le veux ! s'écria-t-elle, tandis que ses yeux brillaient d'une froide férocité.

Mais je m'étais dégagée, sauvée vers la porte.

— Vous êtes une misérable ! lui dis-je. Elle était devenue pâle de colère et,

résolue h me châtier, s'élança du lit, courut

après moi. Bien que je fusse plus grande qu'elle, je la redoutais plus qu'une chatte enragée. Je me mis à fuir derrière les tables, les fauteuils; à opposer, entre elle et moi, tout ce que je pouvais rencontrer. A la fin, d'un bond furieux, elle m'atteignit, et me déchira les épaules de ses ongles.

— Vous êtes ma domestique, entendezvous, ma domestique! répétait elle, et je vous forcerai bien à fiiire ce que je veux!

— Jamais! répliquai-je, car mon courage m'était revenu et j'étais prête à lui :i poster.

A ce moment, on ouvrit lentement la porte. J'aperçus le comte Mosto qui arrivait, malgré l'heure matinale, en costume de soirée, avec des gardénias flétris au revers de son habit. Il avait un teint de cadavre et des yeux de veuve inconsolable.

— Eh biène, ma cère, dit-il, quel tapaze ! Comme vous y allez! Qu'y a-t-il donc?

— Rien, répliqua la baronne d'une voix étranglée par l'émotion, je m'explique avec cette fille... Vous allez sortir, et sur le champ! ajouta-t-elle en se tournant vers moi. Et que je ne vous revoie jamais!

— Per Bacco ! ma cère, quel crime a pu commettre... ?

— Cela ne vous regarde pas, occupez-vous

jB l'espionne impériale

de vos affaires. Mais qu'est-ce que vous avez à la main?

Le comte s'éventait négligemment avec une enveloppe cachetée.

— Oune lettre pour vous, ma ccre ! ditil en lui tendant le pli.

Un peu calmée, elle se recoucha pour lire la lettre; alors le comte, profitant d'une minute où les yeux de Jeanne la Flamme ne s'occupaient pas de lui, mais tout de même honteux comme un écolier qui ânonne une leçon mal apprise, se mit à exposer sa requête.

— Les plous honnêtes zens dou monde, dit-il, attrapent au zeu des" coulottes. C'est pourquoi, cère amie, ne soyez pas sourprise si cette nouit z'ai perdou : c'est oune preuve de mon honnêteté. Avec des triceurs un home côme moi ne peut gagner. Maintenant ze souis averti ; pouisque ze zoue avec des voleurs, ze tricerai, moi aussi, et l'on verra! Seulement, pour rattraper les sômes perdoues, il me faut de l'arzent et mes poces sont vides. Ze dois donc m'adresser à vôtre bon cœur.

Sans écouter le comte, Jeanne la Flamme lisait toujours. A la fin elle leva les yeux sur lui.

— Devinez de qui est cette lettre r fit-elle. . . De mon carrossier! Cet animal-là me réclame

cinquante mille francs... Rien que cela! Ht en ce moment, justement, comme fait exprès, je n'ai pas le premier sou. Est-ce que vous seriez en fonds, par hasard?

— Comment!... en fonds!... répliqua le comte surpris d'une pareille audace.

— Oui. je vous demande si vous pouvez me prêter en ce moment cinquante mille francs?

Mosto se recueillit un instant comme pour rassembler ses plus violentes invectives, puis, éclatant ainsi qu'un tonnerre vengeur :

— Madame! s'écria-t-il, vous dépensez deux mille franques par zour et vous venez encore tâter la bourse des autres ! Vous gàspilfez l'arzent dou pauvre, l'arzent de la misère, et cela ne vous souffit pas! Il faut encore emprunter, quedis-ze, voler le rice. Madame, votre condouite scandalize Dio loui-même. Pour ma part, ze ne veux pas m'y associer : ze me deshounourerais oussi !

— Ah ! c'est comme cela.

— Voui ! c'est comme cela. D'autant que z'en ai à vous en reprocer, moi ; ze venais zoustement vous vomir ce que z'ai sour le cœur, car z'en ai appris des belles ! Vous m'avez trompé à ma moustace ! Vous m'avez rendou le conte dou quartier ! Vous recevez des zeunes zens qui ne sont pas de vôtre

8o l'espionne impériale

dze ! Enfin, ze vais vous le dire : vous vous condouisez comme oune créatoure, voui! ze le répète, comme oune créatoure.

— Et c'est ici que vous osez venir m"insulter, lâche ! Vous allez sortir, vous allez sortir tout de suite !

— Ze sortirai si cela me plaît. •

— Q.ue cela vous plaise, ou non!... J'appelle mes domestiques si vous restez un instant de plus ! Je vais vous faire flanquer à la porte par les épaules, goujat! goujat! goujat!

— Goucliat! Q.u'estcéla, gouchatr Vous n'avez que cela à me dire : gouchat ! Voilà ône beau mot en vérité. Cela n'a aucoune significatiône pour moi. Ze souis trop audessous de vos inzoures : ze ne les sens pas.

— Sortirez-vous à la fin : je vais sonner!

— Voui, ze sors... perché cela me plaît. Le comte quitta l'hôtel presque en même

temps que moi. Nous nous retrouvâmes devant le grand portail.

— Eh biène, Henriette, fit-il, nous voici tous les deux conzédiés.

Malgré le ton plaintif de sa voix, il se frottait les mains.

— Mauvaise maisône ! Mauvaise maisône ! répétait-il. Au fond, nous ne devons pas nous afflizer outre mezoure de ce renvoi, mais nous en rézouir ploutôt.

l'espionne impériale 8i

— Ah I monsieur, m'écriai-je, vous ne diriez pas ce que vous dites si vous étiez une pauvre fille comme moi.

— Sans doute, reprit-il, si z'étais fille, ze ne parlerais pas comme ône garçône. Mais il ne faut pas avoir du câgrin, mon enfant. Quand on est zolie côme vous, il n'y a pas à désespérer de l'ésistence.

Et, là-dessus, il me passait doucement la main sur ma robe, soucieux d'avoir quelques renseignements sur les proportions de mon corps.

— C'est qu'il y a de la çair, là ! s'écria-t-il. Cela réconforte quand on vient de dézeuner d'une bécasse comme la barône, qui n'a que les os et la peau.

Puis, me regardant dans les yeux et me prenant la main :

— Henriette ! voulez-vous que ze fasse votre bôneheur?

— Ah ! monsieur, lui dis-je, si les hommes ^lisaient réellement le bonheur de toutes les jeunes filles auxquelles ils l'ont proposé, il n'y aurait pas tant de misérables femmes sur la terre.

— Vous êtes sceptique? Z'aime ça, moi!

c'est oune grâce. Seulement, écoutez, mône enfant : vous avez aff'aire ozourd'houi à ône home dont le cœur est pleine d'amour et pétri d'idéal. Vous devez avoir confiance en

moi. Ze n'ai zamais menti dans mon ésistence.

— Même à la baronne?

— A la barône, moins qu'à oune autre. Ma liaisône avec elle n'est pas ône amour, mais oune douperie. Ze voulais vendre à l'État oune propriété qui appartenait à ma femme. Z'espérais que la barône m'aurait mis en relatiône avec Napoléône. Elle n'en a rien fait. Or, savez-vous ce qu'elle désirait pour sa part? Elle désirait être présentée par moi au roi galant home, à Vittor-Emmanouel. Ze loui ai dit : « A l'étranzer, ze '< peux fréquenter des rois et des emperôrs : « c'est oune distractiône pour ône touriste, « mais," cez moi, ze ne pétris pas cette pâte- « là, perché ze me respecte : ze n'ai pour « amis que des répoublicains. Si vous dési- « rez que ze vous présente à Mazzini, ze « souis à vos ordres, bien que mon ami « soit caste et qu'il porte soixante ans ; " c'est tout ce que zé pouis pour vous. » Depouis ce temps-là, elle me bat froid, comprenez-vous cela!... Mais vous n'avez pas répondu à ma questiône. Voulez-vous que ze fasse vôtre bôneheur?

— En serez-vous capable?

— Oh!

— Dame, vous ne savez pas quel rêve je me fais de l'existence.

l'espionne IMl'ÉRIALE 83

— Ze le devine. Personne ne pénétre corne moi dans l'âme d'oune fâme. Henriette, c'est dit, n'est-ce pas ? ze vous emmène à dézeuner.

— Monsieur, c'est trop de bontés...

— Non, non!... Ah! z'oubliais, avezvous ône louis sour vous? Z'ai laissé ma bourse cez moi.

Je ne crus pas devoir refuser ce modeste ser\'ice à un homme qui montrait tant de générosité dans ses sentiments; je tirai de ma poche le peu d'argent que j'avais pu amasser chez Jeanne la Flamme et je pris une pièce d'or que je remis au comte.

— Vous verrez, Henriette, dit-il, qu'ône zour vous bénirez le cièle de m'avoir rencontré sur votre cemin.

Là-dessus, il arrêta un fiacre et y monta avec moi.

Les compliments et les protestations amoureuses du comte, qui me coûtaient déjà un louis, me parurent tout à fait indignes de foi, quand, à la suite d'un déjeuner que j'avais dû payer moi-même et de violences d'où je sortis les jupes déchirées, malade de rage et de frayeur, il m'eut abandonnée sans un mot, disparaissant comme un diable de pantomime, au moment où je le menaçais de lui lancer une carafe à la tête. Je ne sais si mon geste effraya son caprice, ou bien si, tout

simplement, il avait voulu se jouer de moi ; mais le soir, non plus que le lendemain et les jours suivants, il ne daigna reparaître.

Je ne dirai point les semaines de misère que je vécus. Après avoir inutilement cherché du travail, je me résignai à tenter la chance et je fréquentai les bals publics. Lorsqu'on n'a rien dans le ventre, on ne se sent pas fière, voyez-vous, mesdames! et, à ces moments-là. on est prêt à tout pour gagner son pain. Seulement mes façons gauches et mes vieilles robes ne me valaient pas de conquêtes, loin de là ! Personne ne me regardait; à peine Mabille voulait-il bien me recevoir.

Une ouvrière de Worth. qui habitait la même maison que moi et avec laquelle un hasard me mit en rapport, s'étant intéressée à ce qu'il lui plaisait d'appeler ma grâce, eut la complaisance de me faire elle-même une robe de soirée ; avec des diamants qu'on me prêta, quelques louis que j'empruntai pour compléter ma toilette, je pus enfin rivaliser avec les mieux vêtues. Je me vois, ce soir-là, partant pour Mabille. J'ai encore une photographie où je suis représentée en grande tenue — sous les armes, on pourrait dire. Toutes les fois que je la regarde, je m'en paie une tranche de rire! Figurez-vous

L ESPIONNE IMPIÎRIALE «J

une robe de tulle blanc à raies d'or avec un pouf et des volants de satin rose, s'harmonisant avec les violettes de Parme et les dentelles d'une toque Flora, cavalièrement posée sur l'oreille au milieu des cheveux ondulés, qui bouffent sur le front et se relèvent en un vaste chignon par derrière, partout étoiles de diamants. On s'en amuserait peut-être aujourd'hui, mais alors c'était adorable. Au départ, mon amie se recula de trois pas devant ma splendeur, m'examina d'un coup d'oeil qui ne laisse rien échappçr, du bout de mon soulier de satin à mon aigrette de plumes : « Tu es jolie comme un cœur, fît-elle en m'embrassant... Bonne chance ! »

Vous me croirez si vous voulez : ce fut un triomphe. Toutes les femmes qui me voyaient en séchaient de jalousie. Les plus dissimulées cherchaient à m'aborder, à causer avec moi ou à se promener dans mon ombre pour me voler un brin de succès. Je ne voyais que des dents me sourire : cellesci, d'envie; celles-là, de luxure; et puis c'étaient des propositions à n'en plus finir. Chacun m'offrait son cœur avec un palais et des richesses. Cora Pearl, laide, gauche et maigriotte comme à l'ordinaire, décolletée — pour montrer des os et de hideux creux de chair — droite à la façon d'un automate

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dans une robe couverte de dentelles et de pierreries, mais toujours très entourée, très admirée; Cora qu'on se montrait, qu'on regardait comme une étrange merveille, passa, donnant le bras à deux jeunes gens aux plus élégantes façons et, se détournant vers moi : « Quelle est cette petite? elle est charmante, dit-elle. La connaissez-vous? » Je fus plus fière de cet hommage que si le Premier Empereur m'avait remis la croix.

L'odeur de célébrité faite, ce soir-là, de la senteur des robes, de l'ardeur des peaux, du flamboiement du gaz, et mêlée aux parfums d'arbres qui nous venaient des Champs- Èh'sées par bouffées âpres et voluptueuses, m'enivrait de ses premiers effluves. Je m'y abandonnais avec délices, buvant à même les rusticités grossières et les fines galanteries. Deux hommes barbus et moustachus, riant très haut, me suivaient : « Ce sont de gentils garçons, me dit une camarade, et riches ! Je les connais. C'est le baron de Massenbach et le prince de Schœnburg- Waldenburg. Ils t'ont dans l'œil. Ah! tu es veinarde. » Cependant la foule grossissait autour de moi ; vainement criait-on : « La valse! la valse! » et vainement l'orchestre attaquait-il les premières mesures d'un nouveau morceau, la grande fièvre de danse qui agitait alors les cerveaux et les jambes sem-

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blait s'être éteinte tout à coup : ou ne voulait plus que m'admirer. Avec une brusquerie de sous-officier, le prince m'avait pris la taille, et M. de Massenbach commençait à me débiter des compliments, quand, soudain, surgit de la foule, frétillant, pommadé, la boutonnière fleurie, la bouche et les yeux ouverts au bonheur, ce cher comte Mosto, que certainement je n'attendais guère en cette occasion. Il avait une telle assurance en s'avançant vers moi, que tout le monde le crut mon propriétaire. Comme il roulait des yeux d'Othello, noirs et jaloux, on voulut s'épargner des désagréments, et l'on se hâta de lui faire place.

— Ah ! cère amie, fît-il, ze vous rencontre enfin! Ze vous trouve admirable ce soirl

N'obtenant pas de réponse, il répéta en accentuant encore davantage :

— Admirable !

— Vous y avez mis le temps, répliquai-je froidement.

— Z'ai mis le temps, z'ai mis le temps ! ze vous cerçais. Pourquoi vous caciezvous r

Malgré mon peu d'attrait pour Mosto, je subis, en le voyant, cette sorte de fascination qu'un visage connu produit toujours au milieu d'une foule; et je lui abandonnai mon bras. A la sortie, le régisseur, qui

m'avait presque mise à la porte, la semaine précédente, me dit :

— J'espère, madame, que vous serez moins rare.

Il ne se souvenait point des soirs passés et, moi, de mon côté, au fort de ma joie, je ne lui gardai pas rancune.

Un ami de Sir John Glyn, M. Gantas, un peintre très épris de l'art antique et qui partage son existence entre Saint-Raphaël, Naples et Athènes, a souvent émis devant moi cette pensée : « Le goût du plaisir se pervertit en même temps que le sens de la beauté. Les hommes d'aujourd'hui, qui se vantent si haut de leur civilisation, sont tout proches des sauvages, principalement dans leurs instincts de luxe et d'amour. Une tige en fer, environnée d'étoffes, surmontée de plumes, ornée de fourrures, de dépouilles d'oiseaux et d'animaux, ils appellent cela une femme,, pourvu que, sur cet amas de choses disparates, ils voient briller des yeux de faïence; c'est de plus, à leur goût, une femme belle et d'âme précieuse, si elle peut ajouter à tout cela les lueurs de l'or et des diamants. Pour moi, la beauté, le charme, la grâce, je ne les proclame que si mes yeux sont caressés par les lignes doucement fléchies, glorieusement unies, superbement élancées de la chair. Quant à ces lourds

mannequins, à ces corps emprisonnés dans des étoffes comme des Chinois dans des cangues, iaissez-les aux devantures où ils font assurément un joli effet, et où ils attireront sans doute ces grossiers brasseurs d'affaires qui semblent n'aimer dans une femme que la richesse dont ils ont dépouillé les autres hommes, de même que les sauvages ne se plaisent à baiser leurs épouses que couvertes des trophées de chasse et des souvenirs de leurs victoires. » Ce sont là des paradoxes, ne vous semble-t-il pas? Et cependant les modes de notre époque les excusent, puisque le costume n'est plus aujourd'hui le serviteur, le compagnon de la beauté, mais son despote, que dis-je, son assassin.

Le comte n'était point de l'avis du peintre Gantas. Le contenant pour lui tenait lieu du contenu. Une robe bien coupée, une jolie toque de chez Lebel valaient pour lui toutes nos grâces secrètes, et quand il vous avait vu une culotte ornée de dentelles, il n'allait pas plus loin, de crainte d'avoir des repentirs : il était de ceux qui ne font l'amour qu'en paroles. Il fallut bien pourtant croire en lui, car il m'avait en quelques semaines offert, meublé un hôtel; j'avais des équipages et des domestiques comme Jeanne La Flamme, et, ce qui m'étonne

aujourd'hui, c'est que dans ce temps-là, je n'en étais pas étonnée. J'avais passé de l'extrême misère à une vie luxueuse tout naturellement et sans me sentir battre le cœur. Ce jeune adorateur de Jeanne La Flamme, le capitaine de Sourdis, que j'avais vu près d'elle, le soir de mon arrivée chez la baronne, venait souvent me rendre visite à présent, amené par Mosto. C'était une singulière liaison que la nôtre. Le capitaine m'avait choisie comme confidente de ses malheureuses amours avec Jeanne La Flamme, espérant qu'à vivre près d'elle, j'avais découvert le secret de toucher sou ame. Pouvaisje lui dire qu'elle n'était accessible qu'à l'argent; que c'était la plus dangereuse des courtisanes parce qu'elle était la moins franche de toutes ; qu'elle mettait dans les lenteurs et les discrétions de ses abandons, dans la poursuite tardive mais inévitable de ses honoraires, ce parfum et ce voile d'honnêteté dont la jobardise des hommes est si friande? 11 ne m'eût pas écoutée davantage que si je lui eusse montré la laideur de la baronne. Les défauts et les vices d'une maitresse sont un cliarme pour des amants, parce qu'ils espèrent toujours en triompher. Tandis qu'il me contait ses peines, je regardais ce beau garçon aux larges épaules, ardent, plein de vie et dont les grands yeux

bleus étaient devenus subitement tristes pour avoir rencontré une fois ceux de cette vilaine et méchante petite femme.

Il la voyait telle qu'elle était, mais embellie de tout ce qui la rendait odieuse à des observateurs plus tranquilles.

--La baronne ne songe, en ce moment, me dit-il, qu'à se venger de l'Empereur dont le plus grand tort est de s'intéresser à elle.

— Vous trouvez, fis-je, que l'Empereur a tort de s'intéresser à la baronne. Que doit-on penser alors de vous, qui ne vous contentez pas d'avoir un caprice pour elle, mais qui l'aimez !

— Je ne suis qu'un pauvre capitaine dont la vie .n'a aucune importance, mais l'Empereur, n'a-t-il pas à gouverner un peuple?

— Croyez bien, répliquai-je, que cette femme n'est pour lui qu'une distraction d'un instant. Elle peut ruiner votre existence, mais elle ne brisera pas la sienne.

— Qui sait, hélas !

— Vous sentez tout ce dont elle est capable, et cela ne vous fait pas peur?

— Non.

— Vous savez qu'elle est la maîtresse de l'Empereur et vous n'êtes pas jaloux?

— L'Empereur l'a aimée autrefois, c'est vrai; il la voit toujours; mais elle ne l'aime

pas. Qu'importe qu'elle se soit donnée par intérêt! Il n'a pas eu son âme.

— Êtes-vous sûr qu'elle en ait une?

Je dis alors à M. de Sourdis ce qu'on m'avait raconté. L'automne dernier, malgré la défense de l'Empereur, la baronne s'était installée à Compiègne, avait pénétré dans le Palais, s'était mêlée aux fêtes et aux chasses de la Cour. Volontiers elle rappelait l'aventure de la Ducliesnois, mandée aux Tuileries un soir d'hiver, à laquelle Napoléon l" commande de se déshabiller, qu'il laisse dans un salon sans feu et finit par renvoyer sans même lui avoir parlé. « Il verra s'il peut imiter son oncle dans son mépris pour les femmes et se moquer de moi impunément, » répétait-elle. Elle s'était juré de se venger des prétendus affronts que lui avait faits l'Empereur. D'abord, elle essayait d'attirer chez elle les fidèles du Palais, et, dans l'intimité d'un petit souper ou de l'alcôve, elle leur exposait les travers réels ou imaginaires du Maitre, afin de le rendre à leurs yeux odieux ou ridicule. Puis, en des toilettes extravagantes, elle s'affichait aux chasses en compagnie de ses nouveaux amants, faisait en sorte de se trouver avec eux sur le passage du Souverain, qui avait le plaisir de connaître ses successeurs. Elle leur laissait croire qu'ils étaient les rivaux

de leur maître, et il en résultait parfois les plus bizarres, les plus fâcheuses aventures. Il y eut ainsi un vénérable conseiller d'État qui se battit en duel avec un colonel de la Garde, coupable d'avoir tenu des propos offensants sur la vertu de « l'amie de l'Empereur ». Et, quelque temps après, on vit le conseiller, au Puitsdu-Roi, se promener avec cette amie, lui faire des déclarations d'amour... platonique, il est vrai, résister, de corps seulement, aux provocations de la baronne et se mettre à ses genoux au moment où passait la voiture impériale! L'Empereur, qui s'amusait de la fidélité canine de ce conseiller, disant « qu'il adorait jusqu'à la trace de ses pas », fut bien étonné. Il ne fut pas seulement étonné, mais furieux à la scène d'excuses qui suivit, scène grotesque dont fut informée toute la Cour, et qu'avait préparée, sous main, Jeanne La Flamme. Quand j'eus achevé mon récit :

— Je sais tout cela, me dit M. de Sourdis. Mais croyez -vous que l'on choisit ses amours?

— Pauvre jeune homme ! fis-je en moimême.

Les paroles d'amour exhalent le poison.

A entendre M. de Sourdis. me dépeindre sa violente passion, je me sentais affligée,

offensée de n'en être pas l'objet; je commençais à lui en vouloir de son indifférence envers moi, parce que lui-même ne m'était plus indifférent.

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