LE COMPLOT
Ce n'était pas le comte Mosto qui était capable de satisfaire mon cœur ni mes sens; avec lui, on ne pouvait commettre que le péché d'ennui. J'acceptai pourtant de vivre à son compte parce que, malgré la défiance instinctive que j'avais d'abord de son amour et le peu de foi que j'ajoutais à ses paroles, j'avais fini par croire qu'il était riche et que,
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par vanité, sinon par désir, il tiendrait à me garder pour maîtresse. Je fus bien vite désabusée. Les notes commencèrent un beau matin à pleuvoir dru comme grêle ; et elles ne s'arrêtèrent plus. Rien n'était payé ; ni les gages des domestiques, ni les fournisseurs de la table. Le comte avait su demeurer quelque temps le roi du crédit. Même sou3 cette avalanche de réclamations pressantes, voire injurieuses, il gardait son calme et sa gaieté ordinaire. Seulement, après quelques semaines, comme la crise devenait imminente, il me dit tranquillement :
— Ma bien cère. ze dois vous faire ône aveu : ze me souis tellement sacrifié à l'houmanité qu'il ne me reste plous riène de ma fortoune pour le moment.
— Comment, pour le moment !
— Voui, z'ai des tantes et des oncles à mourir. Mon oncle le Cardinal de San Stefano par exemp' : c'est un gros riçard.
— Mais il est encore vivant, votre cardinal !
— Assourément. il est vivant, mais il est oussi, comme nous tous, mortel, et peut s'en aller d'un zour à l'otre.
— Et qu'allez-vous faire jusqu'à ce qu'il soit mort?
— Ze vais faire ceci que ze ne vais plous vous entretenir.
— Ah! vous me quittez!
La déclaration ne m'émouvait pas à Textréme, car je m'y attendais depuis longtemps.
— Ze n'ai pas dit que ze vous quittais, rcprit-il.
— Pourtant si vous n'avez plus rien à me donner?
— Z'ai mon cœur ! ma cère ! n'est-ce riène, cela?
— Cela, fis-je, c'est un don secondaire. 11 y en a de plus importants.
— Et si ze disais que ze pouis aussi vous les procurer, ces dons importants ?
— Vous seriez alors le bon Dieu ou un voleur.
— Xi l'un ni l'autre, ma cère, ze serais simplement un home qui vous éme et cerce vos intérêts avant même sa propre ésistence. Dans quelques zours, peut-être, il vous sera facile d'éprouver mon grand dévouement.
Une semaine passa, sans qu'il me fût permis de mettre à l'épreuve le grand dévouement dont le comte faisait tant de fracas. Enfin, une après-midi, comme je désespérais de l'admirer jamais, il me fit monter dans une berline attelée de deux chevaux, monta lui-même, puis, prenant soudain un ton des plus sérieux, il m'adressa des recommandations auxquelles je ne compris rien, et me glissa dans le creux de
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l'oreille des conseils étranges dont je ne pus découvrir l'opportunité.
Après deux heures de route, nous arrivâmes à une haute grille surmontée de glycines, qui flottaient au vent comme des banderolles. De hauts peupliers semblaient, dé leurs feuilles frissonnantes, secouer de la lumière sur la masse sombre des grands ombrages. Nous attendîmes un instant l'arrivée d'une calèche qui nous suivait et d'où descendit un homme petit, entre deux âges, mis avec beaucoup de recherche et de goût. Il me salua fort gracieusement et je vis ses 5'eux d'abord chercher les miens; puis les détourner avec une sorte de frayeur. Je me demandai où je l'avais vu. Le comte. vint à sa rencontre, la tête découverte, et demeura quelques instants à causer avec lui.
— Môssié, dit-il enfin en poussant la grille et après s'être incliné très bas, môssié voudra bien visiter la propriété avec ma cousine. Moi, ze vais aller préparer les rafraîcissements.
Et, nous laissant seuls, il s'éloigna hâtivement par une contre-allée.
L'étranger et moi nous pénétrâmes sous une voûte froide et odorante de feuillages. Je croyais visiter un jardin tracé, fleuri et ombragé par les fées, tant chaque arbre et, pour ainsi dire, chaque bande d'herbe étaient
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placés avec art, tant chaque chose contribuait finement au plaisir de nos sens. Et, comme dans une propriété abandonnée, on avait cette joie précieuse de ne pas voir, de ne pas entendre un jardinier. Pourtant les allées et les gazons attestaient des soins délicats et assidus.
Mon compagnon marchait tout près de moi : il me considérait en silence; et j'essayais de reconnaître cette profonde tristesse qui semblait lui charger le front, lui voiler les yeux. Nous fîmes le tour du jardin sans engager de conversation; je répondais simplement aux rares questions que l'on m'adressait. L'étranger paraissait goûter un vif plaisir à cette promenade, mais ne point se soucier de me découvrir ses sentiments comme si je n'eusse été pour lui qu'une image et un souvenir.
Le comte ne revenait pas : nous nous assîmes sur un banc de jardin au fond d'une allée ombreuse.
— Comme elle lui ressemble, disait l'étranger en me regardant. Ne serait-ce pas admirable qu'un esprit si réellement parfait animât deux fois le même visage !
A ce moment, sa physionomie subit une complète transformation ; la tristesse calme et songeuse, qui était peinte dans tous ses traits, se changea en une expression furieuse
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de désir. Une flamme d'arrière-jeunesse l'avait illuminé, l'avait embelli soudain. Il me saisit les mains et je vis ses yeux briller. Dans ce grand changement, j'avais reconnu mon compagnon.
— Sire, sire! m'écriai-je, pénétrée de terreur comme à la vue d'un sacrilège et pour le rappeler à la majesté oubliée.
Son regard redevint triste subitement ; il m'abandonna les mains, se recula, et me dit d'un ton douloureux :
— Pourquoi m'appelez-vous sire?
— Parce que vous êtes l'Empereur.
— Oh! fit-il, tout le monde doit-il donc me reconnaître? Ne pourrai-je jamais oublier mon nom ?
Était-ce volonté toute puissante, ardeur virile chez un homme en qui l'amant subsista jusqu'à la fin, ou bien voyait-il en moi une conquête facile et qui pût renouveler les anciennes voluptés ? Il s'écria :
— Ne m'appelez pas sire, je vous en supplie! ne m'appelez pas ainsi, je vous le défends. Laissez-moi être un homme un instant, un seul instant dans mon existence. Oh ! si je pouvais vous aimer comme un misérable, comme une béte, ce serait si délicieux !
— Si je puis vous donner une minute de joie, prenez-moi, sire. Je suis une p.iuvre
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fille : ma peine et mon plaisir ne comptent pas près des vôtres.
Je continuais, malgré moi, à l'appeler de son titre d'empereur, car, jusque dans la violence de son désir, il était demeuré pour moi un maître des hommes. Surprise d'abord, j'étais prête maintenant à m'anéantir devant sa volonté, mais déjà elle se combattait elle-même. Je fus frappé de l'infinie tristesse de ses yeux bleus qui, arrêtés sur mes yeux, fixaient aussi mon regard et me pénétraient de leur mystérieuse douleur. L'Empereur parut étonné de l'impression qu'il produisait sur moi.
— Qu'avez-vous ? me demanda-t-il.
Je lui avouai combien j'étais touchée de l'accablement qui avait succédé, sur sa physionomie, à l'ivresse joyeuse de tout à l'heure.
— Je ne sais pourquoi, de vous regarder, cela me donne envie de pleurer.
Il se méprit sur mes sentiments, car il répondit :
— Je ne veux point vous rendre malheureuse. J'ai causé, sans le vouloir, assez de maux pour éviter ceux qu'il est en mon pouvoir de ne point faire.
— Oh! vous ne pouvez faire le mal :
vous avez l'air si bon !
L'Empereur sourit.
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— Beaucoup de gens prétendent le contraire. Vous-même, n'êtes-vous pas étonnée que je ne sois pas absolument un ogre?
— C'est vrai ! fis-je en riant, je suis un peu étonnée : on m'avait tant dit...
— Voyons, que vous avait-on raconté sur moi ? Je veux savoir.
Et l'Empereur, se rapprochant de moi, exigea, avec une tendre bienveillance, l'aveu de ce que je m'imaginais de son existence et de son caractère. Hélas! j'ai vécu parmi des gens qui n'eurent jamais le respect ni l'amour de leur souverain. 11 y avait des traits blessants que j'eusse voulu dissimuler, mais il les faisait venir lui-même sur mes lèvres, provoquant par ses pressantes questions des paroles irréfléchies, qui, une fois prononcées, me couvraient de confusion.
— Sire, m'écriai-je tout à coup, je ne veux plus vous répondre. Cela me fait mal de vous répéter des infamies dont je ne crois pas un mot.
— Vous craignez de m'être désagréable : vous avez tort. Vous ne pouvez que m'obliger en me révélant ce qu'on pense souvent de moi et ce qu'on ne me dit jamais en face.
— Oh ! sire, à quoi bon s'occuper de ces propos odieux !
— Ils renferment peut-être la vérité, répliqua doucement l'Empereur. Je ne me
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connais point moi-même, et j'ai besoin que mes ennemis éclairent mon ignorance.
J'étais tout émue de l'attention bienveillante qu'il avait pour moi. Je ne revenais pas qu'un empereur si impénétrable, dont la pensée demeurait hautaine et enveloppée pour tous, condescendît à causer avec moi et ne se fâchât point de ma franchise, mais je m'en voulais d'augmenter encore cette peine qui l'assombrissait, quand j'aurais si ardemment voulu la dissiper.
— Sire, lui dis-je, comment se fait-il que vous, le maître de la France, vous paraissiez toujours triste? Qiii donc sera heureux si vous ne l'êtes pas?
— Ah! ma pauvre enfant, me répondit-il, quelle -bizarre idée vous vous faites du pouvoir. Gouverner cause plus de soucis que de jouissances, soyez-en sûre; et, loin d'avoir de grands plaisirs, les hommes qui dirigent un peuple manquent même des consolations qui sont assurées aux plus humbles des êtres. Oui, le bonheur ne va pas sans l'amour. Or il semble que l'amour ne puisse monter sur un trône; du moins, qu'il ne lui est point permis de s'y établir. Aimer, c'est surtout être un homme : cela est défendu aux princes. Ce qui est touchant chez un artisan, devient ridicule chez eux; et, lorsqu'ils sont en cause, on appelle
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crimes des actes qui, commis par d'autres hommes, ne seraient que de très excusables faiblesses. Allez! une couronne coûte cher. Il reprit en souriant :
— Ici, près de vous, les plus chagrins peuvent être heureux. Comme il est bon, après tous les orgueils, toutes les astuces, toutes les servilités mesquines dont je suis chaque jour témoin, de rencontrer votre belle, votre adorable simplicité !
A ce moment, un petit livre qu'une amie m'avait passé et que j'avais emporté pour lire en route s'échappa du sac de soie que je tenais à la main. L'Empereur le ramassa, mais, avant de me le rendre, il eut le temps d'en voir le titre : Les amours de Napoléon III. C'était un pamphlet obscène, imprimé à Bruxelles et qu'on vendait sous le manteau. Le visage de l'Empereur se contracta, pâlit.
— Cela vous a bien amusée? me demanda-t-il, essayant de prendre un ton ironique pour dissimuler sa peine.
Une émotion m'étreignit comme d'une ceinture de glace. Il me sembla qu'une délicate figure, qu'on venait de former d'après moi et où je lîie reconnaissais, tombait tout à coup en poussière. Je me jetai aux pieJs de TEmpereur.
— Sire! sire! m'écriai-je, ne me croyez pas coupable envers vous. Je ne sais pas ce
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qu'il y a dans ce livre, je vous le jure! Je l'ai pris seulement parce qu'on y parlait de vous. Puisqu'on vous y attaque, qu'en vous y calomnie, je ne veux pas le garder un instant de plus.
— Si, lisez-le, lisez-le, répétait-il.
Mais, déjà, de mon sac, j'avais tiré des
allumettes que je portais toujours avec moi, car le comte m'avait habituée à fumer.
Tenant le livre ouvert et suspendu, je mis le feu aux feuillets. Quand la flamme s'éleva, je lançai la brochure embrasée.
— Voilà le cas que je fais de tous ces mensonges, dis-je.
Il me saisit la main, la porta à ses lèvres, puis, m'ayant demandé mon nom :
— Laissez-moi vous appeler Henriette, fit-il, il y a peu de temps que nous sommes ensemble, mais vous m'avez donné l'impression d'une longue intimité. Oui, Henriette, votre nom me sera toujours précieux ; il me rappellera une âme noble et généreuse.
Il dit encore :
— Savez-vous quelle qualité j'estime le plus chez une femme? c'est la compassion pour la souffrance, pour l'amour qui est aussi une souffrance. Vous avez ce divin sentiment, Henriette. Vous ne me méprisez pas de toutes les belles idées qu'a provo-
quées en moi votre image. Aussi n'y a-t-il que les êtres bas qui puissent se moquer de l'amour. L'amour est admirable, terrible, douloureux : il n'est jamais ridicule.
Ces paroles me transportaient de joie; elles éveillaient en mon cœur un sentiment profond pour le prince qui daignait me parler avec une bonté si affectueuse.
J'éprouvais même un remords de l'avoir parfois jugé avec le parti pris haineux de ses détracteurs et d'avoir accepté si facilement leurs calomnies. Dans un désir violent d'obtenir et de mériter sa confiance et, surtout, de fortifier cet attachement que je commençais à ressentir pour lui, j'osai lui avouer la vérité.
— Sire, lui dis-je, tout à l'heure je vous ai menti; j'ai réellement parcouru les pages du misérable pamphlet que vous m'avez vu entre les mains. J'ai lu des outrages contre vous; quelques phrases même sont restées dans mon esprit et je désespère de pouvoir seule les en chasser. Il y a, en particulier, une accusation horrible qui m'afflige plus que toutes les autres, car elle met en doute votre bonté. On prétend que des enhuits furent tués à cause de vous, le deux Décembre. Sire, je vous en supplie : parlez! Un mot, un seul mot détruira ces imputations scélérates qui me rendent si
malheureuse, car elles menacent la foi que j'ai en vous.
L'Empereur demeura un instant silencieux, puis se décidant enfin à parler :
— En ceci, dit-il les yeux baissés, mes détracteurs ne m'ont point calomnié. Oui, des enfants, de pauvres gens furent tués au coup d'Etat de Décembre. Je n'ai pu l'empêcher. Il est atroce qu'on ne puisse faire une oeuvre que l'on juge utile et belle, il est atroce qu'on ne puisse vivre même sans répandre du sang. Se défendre, c'est encore attenter à l'existence de ce qui nous entoure. Mais, liélas ! il y a toujours un surcroit d'existences sacrifiées, comme si certains hommes se chargeaient de faire la part de la mort et de recruter sans cesse pour la destruction. Moi, j'ai seulement voulu accomplir ma destinée; mes adversaires, ne pouvant m'empécher de suivre ma route, se sont plu â l'embarrasser de cadavres, mais Dieu saura bien un jour reconnaître les meurtriers.
Il ajouta en se tournant vers moi :
— Henriette, je suis redevenu un monstre pour vous, n'est-ce pas?
Je lui dis :
— Sire, il y a des choses que je ne comprends pas. Je suis une pauvre fille, moi ; je n'entends rien à la politique. Mais il suffit
de VOUS avoir approché pour savoir que vous faites ce que Dieu a voulu.
Je n'achevais pas que le comte se montra du côté de la villa. 11 se dirigeait vers nous et me jeta un regard rempli d'anxiété. Subitement, je me souvins des conseils qu'il m'avait donnés avant de partir, je compris ses recommandations et je me sentis accablée de honte en pensant à quel marché infâme je m'étais innocemment prêtée. Quoi ! me dis-je, je ne saurais pas être digne de l'intérêt que me montre l'Empereur; je trahirais son estime ! Ma résolution fut prise aussitôt et, comme l'Empereur me demandait s'il pourrait me revoir :
— Non, sire, lui dis-je, ne me demandez pas cela, au nom même du respect et de l'admiration que j'ai pour vous.
Il me regarda quelques instants, puis :
— Adieu, Henriette, fit-il, je me souviendrai de ce beau jour. C'est une grande consolation de penser qu'il existe des cœurs comme le vôtre.
Ce fut moi qui lui pris la main et la baisai.
— Eh! môssié, demanda le comte qui arrivait en courant et n'avait plus de souffle, comment trouvez-vous la propriété?
L'Empereur eut alors un court entretien avec Mosto ; nous allâmes prendre des
rafraîchissements à la maison; on convint de revenir dans quelques jours pour les arrangements définitifs, et la séparation eut lieu. Avant de monter en calèche, l'Empereur se détourna vers moi et me dit encore adieu d'un long et tendre regard. De la terrasse, le coeur battant à grands coups, dans un trouble extrême, je vis la voiture s'éloigner au milieu d'un nuage de poussière, duand je l'eus perdue de vue, je me sentis anéantie comme s'il venait de m'arriver un malheur irréparable, et pourtant j'étais toute fière de ce que j'avais fait.
Le comte vint m'arracher à ces émotions. Il me prit le bras et me conduisit jusqu'au banc où l'Empereur et moi nous venions de nous asseoir.
— A présent, cosons, ma cère enfant, ditil. Confessez-moi biène tout ce qui vous est arrivé, tout ce que vous a fait le môssié.
Et, les yeux dans les yeux, il essayait de deviner mes paroles.
— Ah! laissez-moi, m'écriai-je en me levant, échappant à son étreinte, je n'ai rien à vous dire.
Le comte me regarda quelques minutes, bouche bée d'étonnement; mais bientôt retrouvant son sang-froid :
— Ne vous zouez pas de moi, ze vous prie; ze souis le plous fort.
Je répliquai d'un ton furieux :
— Pourquoi ne m'avez-vous pas dit que c'était l'Empereur?
Cette parole le rassura. 11 avait craint un moment que ma révolte n'eût une cause plus grave. Il estima que l'affaire n'était pas compromise et reprit avec douceur :
— Ze ne vous ai pas dit que ce môssié était l'Emperor, parce que cela aurait pou vous zéner, mon enfant : vous avez des talents, mais de la timidité.
— Infâme ! m'écriai-je.
— Ké dis-tour Ké dis-tour
— Je dis que je ne me prêterai pas au rôle ignoble que vous prétendez me voir jouer. Je tiens à l'estime de l'Empereur.
— Mais il t'estimera biène plous, ma petite, si tou loui montres ton natourel que si tou loui zoues tes grands airs. Les grands airs, il en a tout ône magasine dans son palais. Tou ne connais pas l'hôme. Regarde ône peu : il n"a vou que ton vizaze et tou lui plais déjà. Or, entre nous, ton vizaze n'a riène de zoli pour qui a vou lé reste.
— C'est fâcheux, dis-je, mais nous nous sommes dit adieu pour toujours.
— C'est côme cela ! c'est côme cela ! Ah ! merde dou pape! s'écria-t-il, eu frappant de toute la force de son poing sur le dossier du banc, tou crois, ma fille, que z'aurai dénicé
L ESPIONNE IMPURIAI. E
oune fortoune pour que tou craces dessous!... Tou vas y courir, et plous vite que ça!... Sans quoi!... Ze sais comment té contraindre. Dès ce soir^ d'abord, tou loui écris.
— Je n'écrirai pas.
— Nous verrons biène!... Q.ui m\i dôné oune fourie parèle ! Per Bacco ! elle a le Diavle dans son coule !
Je n'avais pas encore vu Mosto en colère. Il fut terrible. A notre retour à Paris, dans la voiture, il m'insulta, me battit. Les yeux en larmes, toute meurtrie, n'ayant plus de force pour lui résister, je dus, à l'arrivée, écrire la lettre qu'il me dicta. Cette lettre, comme à l'insu de Mosto, devait être remise à l'Empereur lorsqu'il retournerait à la maison de campagne. Il me semblait que pour attirer l'Empereur, après une résistance si molle et une séparation si résolue, les déclarations ridiculement passionnées que l'on me fit écrire n'avaient aucun sens et devaient paraître une absurde comédie. Mais le comte savait que l'Empereur, me trouvant aimable, ne s'occuperait pas de demander à mon épitre de la sincérité. Il suffisait que le maitre y trouvât le prétexte d'une nouvelle visite. Le comte m'avait soumise à sa volonté; je fis tout ce qu'il désirait.
l'espionniî impériale
Le lendemain de cette étrange journée, une grande fête réunit dans mon hôtel une partie des invités ordinaires de Jeanne La Flamme et certains amis de Mosto que je ne connaissais point. Une singularité de cette fête, c'est que les invitations, qui étaient en mon nom, ne s'adressaient qu'à des hommes, et furent faites par le comte. Cette réception, d'ailleurs, fut décidée sans moi ; l'on m'avertit seulement le matin que j'aurais à prendre pour le soir des robes et des airs de cérémonie : « Pas de paroles lézères, surtout! Il y oura des persônages. » « Persônage », d'après le comte, signifiait un homme d'importance dont la fortune ou la place impose la considération et le respect. « De la liberté! ajoutait-il, mais de la décence oussi. » Cette soirée, qui fut comme le dernier appel de Mosto à la générosité de ses fournisseurs apaisés ou séduits, m'apparut comme un hommage suprême au crédit, car les « persônages » que voulait honorer le comte ne devaient être des hommes considérables que dans l'avenir; leurs richesses, leur situation, leur influence existaient seulement alors dans leur front énorme, bombé ou ridiculement bas. Le comte, à qui il arrivait de jouer assez aisément son entourage, était aussi dupe plus d'une fois de ses propres tours.
Dans les vastes salons de mon hôtel, décoré de fleurs et resplendissant de lumières, ces invités en habit trop large ou trop étroit, au visage terreux et aux cheveux en saule pleureur, ressemblaient assez à des figurants d'un théâtre de faubourg, retirés brusquement de la poussière et de la nuit des coulisses. Ils clignaient des yeux et marchaient à petits pas, comme s'ils avaient crainte de glisser sur le parquet. On sentait que leurs personnes se trouvaient chez moi un peu dépaysées. Tout d'un coup, le comte se précipita, les mains tendues vers un homme de haute taille, au front couronné de cheveux blancs, qui s'avançait avec dignité, en ayant l'air de conduire un petit bout -de cul, maigriot, à la tète baissée et quêteuse dont les yeux noirs, vifs et chercheurs, sous les sourcils froncés, se promenaient avec une sorte de curiosité honteuse. II ne portait point un habit de soirée, mais une veste de velours usée aux coudes.
— Ah ! cer, cer, s'écria le comte, en s'adressant à l'homme de haute taille.
embrassons-nous, povre grand ami.
— Tiens, fit à demi-voix un invité, Bartolini est là. Est-ce qu'il se préparerait quelque chose?
L'accolade du comte réussit mal. Bartolini, l'œil détourné, distrait, offrit seulement
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une joue, et, se dérobant vite à ce baiser, il présenta son petit compagnon.
— Mon ami, mon élève, mon fidèle, dit-il avec emphase. M. Annibal Rota, trois fois condamné à mort ! dix ans de travaux forcés! vingt ans de réclusion! Un martyr de la liberté, un homme dont l'histoire écrira le nom en lettres d'or !
Et comme l'intéressé essayait une protestation d'humilité :
— Si, si, mon cher Annibal, en lettres d'or!
— Môssié, dit le comte, quand on souffre pour la liberté, on a droit à tout mon cor ! Dans mes bras ! dans mes bras !
Ces effusions firent plus d'un jaloux.
Derrière moi, on contestait les droits de Rota à de tels honneurs.
— Il était avec moi en prison à Mantoue, disait-on ; Cassala ni moi ne voulions le voir. Un homme qui ne sait seulement pas pourquoi on l'a condamné ! On l'a fait agir, mais il était lui-même incapable de prendre une noble résolution. C'est un bras, rien de plus!
Mosto n'avait pas entendu, et, par une malencontreuse inspiration, il appela l'auteur de ces méchants propos pour le présenter au malheureux qui en était l'objet.
— Eh! Beccone. mon cer, venez donc!
B-fi
fff.
fr'n^i
Oue compaguône d'infortouiie. Mossié Rota a été prisonnier à Mantova.
Beccone, rapproché du petit homme, le considéra un instant avec dédain, lui tendit, par pitié, une main protectrice, puis alla rejoindre un groupe d'amis qu'il venait de quitter, suivi par le regard féroce de Rota qui détaillait son costume recherché.
— Vous m'avez paru bien froid, Rota, dit Bartolini.
Rota haussa les épaules.
— Peuh! fit-il, un journaliste! Ça n'a de courage qu'en paroles, ces pleutres-là. Tous des lâches! Ça ne saura jamais donner un coup de couteau pour la liberté.
Et il ajouta :
— Je. n'écris pas, moi! J'agis.
— Parlez donc plus bas, mon ami, dit Bartolini à demi-voix. Nous ne sommes pas dans un pays libre. Il y a peut-être ici des espions.
— Pas de danzer, interrompit le comte.
Ze souis l'ami de FHmperor.
— Je ne vous en félicite pas.
— Amitié outile, mon ccr, outile à la grande cause !
— Il n'y a d'utile à notre cause que la disparition des tyrans. Rome serait libre si Napoléon n'était pas là.
— Et la rouse, mon ami, la rouse! vous
ne songez pas que c'est grâce à elle que l'on triomphe.
Je reconnus alors cet invité de Jeanne La Flamme qui était sorti avec l'Empereur. Il avait, comme la première fois que je le vis, les cheveux en broussaille, un habit ample et flottant, dont les pans aux poches gonflées, formaient deux boulets qui lui battaient les jambes. Il se dirigea hâtivement vers Bartolini.
— Monsieur, dit-il de sa voix nasillante, permettez à un sincère ami de la liberté de saluer en vous son plus courageux défenseur. L'association de la Presse française libérale m'a chargé de vous porter ses hommages. Les Français sont heureux de s'unir avec l'Italie dans une cause pour laquelle il n'est point de frontières.
— 11 me semble que je vous connais monsieur, répliqua Bartolini, n'êtes-vous pas?...
— M. Aliboron, député de Paris.
— Vous avez prêté le serment? s'écria Bartolini en lançant un regard indigné à son interlocuteur.
— Oui, reprit Aliboron, un peu effliré, mais je ne pense pas que ce serment engage ma conscience. Tant que l'Empereur sera au pouvoir, j'estime qu'il y va de mon honneur de ne pas me prononcer contre lui.
Sans doute je ne l'approuve pas, je le tolère seulement. Républicain de la première heure, je ne crois pas avoir le droit de le renier ouvertement, aujourd'hui qu'il se tourne avec tant de bienveillance vers les amis de la liberté. Mais si un jour l'Empire devait tomber, si un gouvernement choisi par le pays avait besoin de mes services, mon devoir est d'oublier des engagements qui, alors, n'auraient plus de valeur, et je me rappellerai mon devoir !
— Mossié Aliboron, dit le comte, vous êtes un brave home.
— Je suis un libéral, monsieur; je défendrai toujours un régime d'ordre et de liberté, tant qu'il nous assurera la prospérité.
— La prospérité ! dit Bartolini, où estelle, la prospérité? Peut-être chez les tyrans et leurs flatteurs, chez ceux qui se font les complices, que dis-je? les instigateurs d'injustices et de crimes monstrueux dont rougiraient même des sauvages. N'est-ce pas, par exemple, une atrocité qu'un homme comme mon ami Rota ait failli subir le dernier supplice...
— J'aurais mieux aimé cela, interrompit Rota douloureusement.
— Vous l'entendez, messieurs. M. Rota aurait préféré la mort à cette lente torture, de languir des années dans un cachot humide
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et malsain, sans air et sans lumière. Je suppose un instant que M. Rota soit criminel, on doit agir avec humanité envers tous les hommes ; mais M. Rota n'est pas un criminel, ce n'est ni un assassin ni un voleur : il a seulement voulu supprimer un tyran. Méritait-il, pour affirnier sa foi politique avec tant de courage, d'être confondu avec les ennemis des mœurs et de l'humanité, quand son erreur, en admettant que c'en soit une, n'était due qu'à un excès de générosité !
— Bartolini a raisône, remarqua le comte; moi, ze serais plous sévère envers ône malfaitôr qui a seulement volé vingt franques par égoïsme, qu'envers ône convaincou qui toue deux cents personnes par zénérosité. Tout le crime est dans l'intentiône, que diav'le !
— Je vois, monsieur, dit Aliboron qui tenait à gagner le cœur de Bartolini, je vois qu'en Italie, le dévouement à la grande cause va jusqu'à l'héroïsme.
— Nous ne craignons pas de souffrir, dit Bartolini, quand la vérité l'exige de nous. J'ai vu emprisonner, massacrer mes amis : je reste ferme au combat. Je le disais encore cette année à Mazzini : « Les plus grands « maux demeurent secrets. On se doute « bien de ce que doit souffrir un corps tor-
« turé; on ne devine pas le supplice qu'en- « durent des âmes comme les nôtres, affli- '< gées de l'affliction des peuples et déchirées, " plus que ces peuples mêmes, par la tyran- « nie qu'ils subissent! »
Pendant ce temps, le comte interrogeait Rota.
— Et dites-moi, dans votre caçot, pouviezvous voir oune fâme?... No? Côme vous deviez vous ennouyer!... Et que ficiez-vous toute la zournée?
— J'affermissais ma volonté, fit Rota en lançant de côté un sombre regard.
— Fiçoue occoupatiône ! observa le comte, et il lui tourna le dos.
Tout le succès de la soirée était pour Bartolini qui, avec ses grands airs, sa parole retentissante, ses gestes abondants, laissait entendre que si Rota fut emprisonné pour la liberté, seul son maître Bartolini en avait souffert. Après avoir confisqué à son profit l'auréole du martyr, il se décida à lâcher dans un coin, à oublier dans l'ombre, ce disciple encombrant dent il n'avait plus de services à tirer; et s'occupa de se faire présenter les révolutionnaires français et italiens, qui tenaient pour une faveur insigne de lui serrer la m.ain. Rota parut résigné à cet abandon d'un maître qui, semblait-il, ne l'avait pas habitué à de grands égards. 11 se
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promenait partout, cherchant quelqu'un pour l'intéresser à ses prisons, mais on le jugeait sans esprit, inélégant, et on le laissait à sa solitude. Ne trouvant point de confident. Rota finit par se diriger vers le buflFet qui. par malheur, en cette fête donnée à des affamés, était fort encombré. Le pauvre petit homme n'arrivait pas à se frayer un passage entre les larges et hautes carrures des buveurs qui faisaient la haie devant les bouteilles et les gâteaux. J'eus pitié de lui,
— Un verre de Champagne, monsieur Rota? demandai-je.
— Oui, s'il vous plaît, madame.
Je le servis moi-même. Il se confondit en remerciements, but d'un trait, puis tout ragaillardi par le vin, il se plaça devant moi, les poings sur les hanches, et me regarda bien en face.
— N'est-ce pas, madame, dit-il, que j'ai l'air d'un grand homme?
Je fus abasourdie par une telle demande.
— Ne croyez-vous pas que je suis un homme à faire de grandes choses? continua-t-il.
— Je l'espère, répondis-je; seulement, je ne puis vous en répondre. Ce n'est pas mon métier de dire la bonne aventure.
Et, voj-ant qu'il allait commencer le récit de ses prisons, je lui échappai prestement.
Ce furent toutes les galanterie? que j'entendis à cette fête. Comme je l'appris plus tard, mon nom, placé sur les invitations, n'avait sers-i qu'à donner le change sur le véritable caractère de cette réunion.
La soirée s'était passée en présentations cérémonieuses, en bavardages bruyants et en goinfreries prolongées au buffet, quand une tempête d'applaudissements s'éleva du grand salon.
Des messieurs accoururent, le verre en main ou les joues gonflées d'une sandwich hâtivement dévorée. M. Bartolini était monté sur une table et avait commencé un discours. Comme j'essayais de comprendre ce qu'il disait, ce qui m'était difficile, car on faisait grand bruit autour de moi et l'orateur s'exprimait en italien, le maître d'hôtel vint me dire à voix basse que M. de Sourdis demandait à me parler. Très étonnée d'une visite si tardive, je le fus davantage encore, quand, m'étant rendue dans le petit salon attenant à ma chambre à coucher, j'aperçus le capitaine, pâle, les yeux égarés, essoufflé comme par une course hâtive. Il se précipita vers moi et, d'une voix faible, me posa cette suite de questions :
— Sommes-nous bien seuls ici?
— La pièce est-elle sûre?
128 l'espionxe impériale
— Le comte est-il avec ses invités?
Après lui avoir répondu affirmativement :
— Mon Dieu! lui dis-je, qu'avez-vous?
Je ne vous ai jamais vu dans un pareil état d'exaltation.
— On serait ému à moins, me répondit M. de Sourdis, et pourtant il ne faut pas être ému. Henriette, j'ai besoin de tout votre sang-froid, de tout votre courage.
— Mais enfin, qu'y a-t-il ?
— Dites-moi d'abord si vous vous sentez l'âme assez forte pour apprendre une nouvelle terrible et pour prévenir un complot où vous êtes mêlée.
— Moi! mêlée à un complot? Que me racontez-vous?
— La vérité. Êtes-vous prête à l'entendre sans frayeur? n'allez- vous pas être troublée par mes paroles?
— Je suis brave. Vous pouvez parler.
— Henriette, des misérables ont formé le dessein d'assassiner l'Empereur et, d'après leur projet, vous seriez chargée de l'attirer dans un guet-apens.
Je poussai un cri et me couvris le visage de mes mains, comme pour fuir toute lumière, toute pensée. L'atroce vision de l'Empereur frappé par des meurtriers, le visage baigné de sang, me rendait folle.
— Mais c'est affreux ! mais c'est afFreux !
— Henriette, dit M. de Sourdis, vous m'avez promis d'être calme. Songez que de vous peut-être dépendent le snlut de l'Empereur et votre vie même.
— Et que faut-il faire?
— Écoutez-moi. Le comte Mosto...
— Ah ! le misérable ! m'écriai-je.
— Oui, reprit M. de Sourdis, c'est une âme basse de ruffian, plus vile encore que criminelle. En vous mettant en relation avec l'Empereur, il n'a eu d'abord en vue que de vendre au double et au triple de sa valeur une propriété de sa femme, peut-être aussi d'obtenir quelques larges gratifications. Mais ses amis révolutionnaires, apprenant que vous plaisiez à l'Empereur, ont jugé qu'une liaison avec lui serait fort opportune, et sont résolus à se servir de vous pour l'attentat qu'ils méditent. Le difficile était de gagner le comte à leur cause, car, très républicain en apparence, il est surtout désireux de remplir sa bourse, et, dans son marché avec l'Empereur, il pouvait s'enrichir aisément et sans danger. Pour le décider, on doit lui verser une petite somme d'argent. En outre, Bartolini, l'agent de Mazzini, s'est chargé de lui montrer comme prochain le rétablissement à Rome de la République. On lui fait de grandes promesse?. Ses domaines d'Italie seront rachetés, ses dettes pnyces ;
il aura uue charge importante dans le nouveau gouvernement. Bref, on lui prouvera qu'il a tout à gagner en se rangeant du côté des conspirateurs. La fête de ce soir a pour but de réunir tous les membres du parti ; Bartolini va choisir ses complices et les réunir secrètement pour prendre les dernières dispositions. Mais leur plan, dans son ensemble, est arrêté d'avance. Ils veulent assassiner l'Empereur lorsqu'il se trouvera avec vous à la campagne du comte ; ensuite, ils espèrent pouvoir proclamer la République. Bartolini presse les choses, car il craint qu'en tardant trop, le complot ne s'ébruite. De plus, l'Empereur doit quitter Paris prochainement. Il n'y a donc pas de temps à perdre; il faut prévenir l'Empereur dès demain. Prenez garde de ne point laisser soupçonner au comte que vous êtes avertie du complot ; faites l'étonnée si on vous en parle et ayez l'air de vous prêter à tout ce qu'on exigera de vous.
— Xe serait-il pas plus simple de prévenir la police?
— La police était prévenue lors de l'attentat d'Orsini ; vous vous rappelez comme elle a bien su l'empêcher.
— Mais comment étes-vous si bien informé des projets de Bartolini r Qui vous a révélé le complot?
Le capitaine de Sourdis réfléchit quelques instants, et se décidant enfin :
— Je puis vous le dire, maintenant, fit-il, c'est Jeanne la Flamme !
Je me demandai si j'avais bien entendu.
— Jeanne la Flamme ! m'écriai-je, est-ce qu'elle serait aussi de la conspiration?
— Oui, répondit M. de Sourdis en baissant les yeux et comme avec douleur.
— Et vous ne craignez pas de la trahir?
— Je ne crains pas de la trahir, parce que je la méprise, parce que je la hais!
Oubliant alors le danger que courait l'Empereur pour songer à lui-même, à son désir ancien et à ses présentes souffrances, il me fit ces aveux :
— Je ne crois pas qu'il soit possible d'aimer une femme plus que je l'ai aimée, mais toute ma passion vient de s'effondrer subitement, sans qu'il en subsiste rien, et cela, au moment où je la jugeais impérissable. Les femmes s'imaginent qu'elles nous ont à leur merci, nous-mêmes nous croyons leur • esclave à jamais... quand leur plus grand adversaire et notre meilleur protecteur demeure en nous secrètement, prêt à se révolter et à nous affranchir. Jeanne a pensé que, lui ayant donné le peu de fortune que je possédais, je lui avais sacrifié le plus précieux de mes biens et que je n'avais à pré-
sent rien à lui refuser. Elle ne songeait pas qu'il 3' a, chez les Sourdis. un sentiment plus fort que tous les autres : c'est la fidélité au Souverain. La gueuse! ce soir même, dans son lit, lorsqu'elle me forçait à révérer sa chair immonde, par un étrange goût d'humilier jusqu'aux pires servages ses adorateurs, elle me disait : « Je veux que tu « n'adores que moi, que tu m'adores tout « entière, depuis mes cheveux jusqu'à mes « pieds, que tout te paraisse beau, admi- « rable, divin en moi. Je ne souffre pas de « partage dans les amours que j'inspire; et « je ne tolère pas une passion tiède où « l'amant marchande ses sacrifices. Si je t'ai « reçu chez moi, c'est que tu n'as pas hésité « à me donner tout ce que je te demandais, « tout ce qui t'appartenait. Cet argent, je « n'en avais pas besoin; vois, j'en ai acheté « un collier qui n'a rien de beau, qui n'est « pas plus beau que toi. Il me plaît pour- « tant, parce qu'il représente l'amour et le « sacrifice d'un homme. J'en ai beaucoup « comme cela; j'en ai des coffrets! Cela « m'amuse; j'en suis orgueilleuse! j'y vois « toutes mes victoires. Dis-moi, si l'Empe- « reur avait eu besoin de ce que tu m'as « donné, pour mon plaisir, l'aurais-tu pré- « féré à moi? — Oui, » lui ai-je répondu. Alors, la main levée, par jeu, comme pour
L ESPIONNE IMl'ERIALE I53
me souffleter : « Répète un peu, répète!... « est-ce que tu l'adorerais comme tu « m'adores, ton Empereur?... Tiens, s'il « était ici, je le ferais me servir à genoux, « je lui ferais baiser mon cul, à ton Empe- « reur!... Va, j'en ai brisé de plus forts que « lui. — Essayez donc; vous serez brisée « avant lui. — Je serai brisée! Eh bien! tu « verras si l'on me brise comme cela. Oui, « dépéche-toi à l'admirer, et à lui rendre « un culte ainsi qu'à un Dieu ! Tu n'en as « pas pour longtemps à lui brûler de l'cn- « cçns sous le nez. — Q.ue voulez-vous « dire? — Cela ne te regarde pas. Au surit plus, que m'importe? llien ne peut main- « tenant arrêter les événements... » Elle s'est mise alors à me parler de la conjuration, non point avec prudence, avec mystère, mais hautement, fièrement, comme si elle n'avait rien à redouter de cette confidence. « Ah ! disait-elle en terminant, l'on « m'a défendu de suivre les chasses de « Compiègne, ah! Eugénie m'a fait presque « mettre à la porte de son palais ! Ils ver- « ront! ils verront tous! J'entrerai aux Tui- « leries avec la Révolution. Je veux qu'ils « me demandent leur grâce à mes pieds, je « veux leur cracher à la f.tce!... Et cette « Henriette, cette petite domestique que j'ai « recueillie chez moi et qui se moque de
« moi aujourd'hui, qui cherche à m'écla- « bousser de son luxe, je la ferai monter « sur l'échafaud. la salope! »
— Mon Dieu ! m'écriai-je, que lui ai-je donc fait pour qu'elle me déteste ainsi?
— Vous ne lui avez rien fait, reprit M. de Sourdis. On dirait que cette femmelà hait sans en savoir la raison, et que c'est sa jouissance de se venger d'outrages imaginaires. Comme elle trouve qu'on lui doit d'excessifs hommages, elle n'est jamais satisfaite et se juge toujours offensée. Elle m'est apparue en ce moment dans toute son horreur; je me suis mis à la détester aussi fortement que je l'avais aimée. J'étais ivre de rage : je l'aurais frappée, je l'aurais tuée, si je n'avais pensé à l'Empereur dont il fallait à tout prix sauver la vie, et pour lequel je devais oublier les injures d'une telle catin.
— Êtes-vous sûr qu'elle ne se moque pas de vous, que tout ceci ne soit- pas une pure invention? Je la crois capable de jouer des tours abominables.
— C'est malheureusement trop vrai. Bartolini. Rota, Beccone ne sont pas ici pour le plaisir de se moquer de nous. Ils ont des desseins moins frivoles, hélas !
— Tout ce que vous me racontez est tellement monstrueux, qu'il faut me faire violence pour le croire.
— Vous n'auriez pas rame que vous avez. Henriette, si vous pouviez concevoir toute la monstruosité humaine. Vous devez pourtant considérer froidement l'événement et prendre une résolution.
Il parlait encore, lorsque la porte s'entr'ouvrit doucement devant le comte. M. de Sourdis porta la main à un pistolet qu'il tenait caché dans son habit. Le comte vit le geste, sourit et, rassurant de la main le capitaine :
— Calmez-vous, mône ami, dit-il, ze ne souis pas Othello. Ze sais qu'à ône galant home côme vous, ze confierais Henriette toute noue. Mon Dio, il faut des soucreries aux enfants et des paroles flattozes aux zolies fâmes. Moi, ze n'ai pas touzours le temps de penser aux fioritoures. Et pouis ze souis vif en affaires ; ze signe et ze m'en vais. Occoupez donc ma piazze, cer ami. Ze vous la redemanderai tout à l'hôre.
Il prit un dossier dans un tiroir fermé à clef et, avant de nous laisser, il se tourna vers M. de Sourdis.
— La man, cer ami, et sans rançonne ! Ah i plaignez-moi d'aller conter flôrette à la politique au lio de caresser les belles.
A peine sorti, il revint, ne voulant pas perdre une plaisanterie qu'il jugeait excellente.
— Préparez-la biène, chuchota-t-il.
Et, après une pirouette, il consentit enfin à s'éloigner.
— Pauvre Henriette ! s'écria M. de Sourdis. Mais, promptement, la pitié que je lui
inspirais céda devant un sentiment plus austère, et ce fut d'un ton ferme, qu'il crut" bon, avant de partir, de nie rappeler encore une fois mon devoir.
— Demain, vous voyez l'Empereur?
— Oui, demain.
— Prévenez-moi de tout et comptez sur moi.
Sur ces paroles, il me quitta, me laissant aux angoisses qu'il venait de me causer.
Au salon, le bruit augmentait. Des applaudissements venaient d'éclater, dominés par les cris : « Viva Mazzini ! Viva Bartolini ! Viva la Repubblica ! » Très vite, aux clameurs succéda un grand silence, imposé sans doute par la prudence du comte et de Bartolini, qui se défiaient de la police.
Je passai dans ma chambre et me couchai , voulant reposer quelques heures avant d'affronter les émotions de la journée. Mais je ne pus dormir. Des images sanglantes agitaient et chassaient mon sommeil. A chaque instant, je m'éveillais en sursaut, avec la sensation horrible d'une lame froide qu'on m'enfonçait dans le sein. A l'un de ces
réveils, j'aperçus une bande de lumière sous la porte du petit salon où j'avais reçu M. de Sourdis. Des voix s'élevaient, s'interrompaient les unes les autres. Je reconnus celle du comte, calme et joviale, parmi les enthousiasmes et les colères. Remplie d'anxiété, j'allai en chemise essayer de surprendre quelque chose des entretiens, mais on s'exprimait dans un dialecte italien que je ne comprenais pas. Pourtant, le comte se servit un moment de ce français accentué à la napolitaine, qui lui était particulier.
— Ze souis bône prince, s'écriait-il, cinque mille franques de plous pour les risques à courir et ze souis avec vous. Moi, ze ne trafique zamais quand il s'azit dou biène poublic!
Il parlait encore, lorsque la porte, mal fermée, céda sous la poussée involontaire de mon épaule. Je me trouvai tout à coup, avec épouvante, devant une dizaine d'hommes que l'on aurait peur, le soir, quand on est seul, de rencontrer au coin d'un bois. Bartolini les dominait de sa haute taille, de ses cheveux blancs, de ses yeux froids, de ses attitudes sévères et vénérables.
— Une espionne! fit-il indigné.
Le visage de Mosto s'épanouit dans un large rire.
138 l'espio'nne impériale
— Tou crains touzours comme si tou n'avais pas la conscience poure... Rassouretoi, cer ami. C'est ma famé. Ze te'l'ai présentée ce soir.
— Je ne regarde jamais les femm.es, dit Bartolini ; ce sont les femmes qui rendent impossibles les grandes œuvres.
— Et comment fais-tour... Voui, ze connais ton rézime : çasteté et eau claire, ce ne sera zamais le miène ! Autant vaudrait se faire capoucine... Tiens, regarde-moi ça. Et, tout en parlant, il avait relevé ma chemise sur mes épaules et me considérait de haut en bas : Regardez-moi ça! Est-ce ferme, est-ce tendre, est-ce zoli ! La Venons de Napoli n'en a pas de plous belles. Eh biène ! ze cède cela à l'Emperôr, et vous ne croyez pas que z'ai dou dévouement?
S'adressant alors à moi d'un ton de reproche :
— Que cerces-tou, dans ce côstoume! Il faut avoir de la décennze. que diav'le. Ces messieurs sont des libres pensôrs. Tou dois leur montrer des égards et non pas ton coule... Va te recoucer, ma fille, et patiente ône peu : ze souis à toi. Va vite. Fa fresco ! Tou attraperais ône rhoume de cerveau.
Je me retirai toute confuse.
Était-ce les compliments qu'on lui adressa sur ma beauté, était-ce la joie d'avoir conclu
une affaire avantageuse? ce misérable qui, d'ordinaire, ne me regardait même pas, vint cette nuit-là se coucher près de moi, et je dus subir ses étreintes odieuses. L'idée d'avoir de l'argent obscurcissait chez lui toutes les autres. 11 n'avait ni terreur, ni remords, ni crainte du châtiment. Son àme médiocre, qui, si tranquillement, se décidait au crime, pouvait à peine le concevoir : elle n'en était même pas émue. Pour moi, je ne suis pas cruelle, ni sanguinaire, mais je me fusse sentie heureuse de voir cet être, qui, avec tant de sérénité, disposait de la vie d'un homme, tremblant pour la sienne et rendu à la lâcheté ordinaire aux gens de sa trempe, lorsque la mort vient soudain se présenter devant eux.
Le lendemain, de bonne heure, au grand étonnement du comte, je m'habillai et sortis à pied. Pour expliquer cette promenade matinale, j'alléguai d'anciennes douleurs et la nécessité d'aller au rendez-vous que m'avait donné un médecin. Le comte, fatigué de sa nuit de fête, de conjuration et d'amour, se contenta du prétexte et resta à dormir. Pour moi, je montai dans la première voiture que je rencontrai. J'avais hâte de dénoncer à l'Empereur le péril qui le menaçait.
Je me rends de suite aux Tuileries, où
j'apprends que TEmpereur est à Saint-Cloud. Ce fut pour moi une grande déception. Si, pendant le trajet. l'Empereur allait revenir à Paris, si je ne pouvais le rencontrer dans la journée? Je fais presser les chevaux et, en moins de trois quarts d'heure, je suis à la grille du Palais. Là, nouvelle déception. L'huissier de service me dit que l'Empereur ne reçoit pas. M. de Sourdis et moi, nous avions été si bouleversés par l'événement, que nous n'avions pas songé à demander une audience. J'insiste sur l'importance de ma visite ; je demande, je supplie qu'on remette ma carte à l'Empereur, mais l'huissier a des ordres formels ; il demeure inflexible. Un instant, j'ai l'idée d'écrire, puis, je songe que ma lettre n'arrivera peutêtre pas à l'Empereur, qu'un secrétaire pressé la déchirera sans la lire. « Il faut que je lui parle, il faut que je lui parle », dis-je en allant et venant devant l'huissier, qui me regarde avec surprise et, sans doute, me croit folle. Enfin, désolée, ne sachant que faire, je remonte en voiture, après avoir donné l'adresse de M. de Sourdis qui, je l'espère, sera chez lui et pourra me conseiller utilement.
Je revenais, bien triste et bien anxieuse, par le Bois de Boulogne, quand une galopade retentit derrière moi. Ma voiture
s'écarta, s'arrêta devant des cavaliers en tricorne, en veste verte, en grandes bottes, qui s'en allaient bride abattue. Une calèche suivait de très près les courriers, conduite par deux postillons, portant le gilet rouge et le chapeau galonné. J'eus le temps de voir qu'il y avait dans la calèche deux personnes, l'une coiffée d'un képi, et l'autre en haut de forme.
— Mon Dieu! m'écriai-je. l'Empereur!...
Vite! vite! dis-je au cocher, bien que, du train dont s'en allait la calèche et avec l'avance qu'elle avait déjà sur nous, il parût impossible de la rejoindre.
Mais je comptais, et j'avais raison, sur le hasard. Une charrette, remplie de pierres de construction, avait versé sur la route et barrait le passage. J'arrivai au moment où, voyant qu'on n'avançait pas à désencombrer la route, l'Empereur donnait l'ordre de prendre un autre chemin. Je descendis de voiture, m'inclinai devant l'Empereur, et, sans songer combien devait paraitre bizarre une semblable façon de l'aborder :
— Sire, m'écriai-je, je supplie votre Majesté de m'écouter.
Sans avoir l'air de me voir, l'écuyer restait à la portière de droite et m'empêchait d'approcher. Cependant l'Empereur m'avait reconnue et répondit à mon salut, poliment.
mais avec une froideur qui m'étonna. Il eut un signe vers l'écuyer qui, respectueusement, fit reculer son cheval de plusieurs pas, et je m'avançai vers la calèche.
— Sire, dis-je encore, que votre Majesté veuille bien me parler. J'ai un secret de la plus haute importance à lui confier.
L'Empereur eut, je crois, un rapide sourire vers son aide de camp, descendit, et lorsqu'il se fut éloigné avec moi de quelques pas :
— Madame, dit-il, je pensais que des grâces aussi rares que les vôtres vous suffisaient à nous séduire, et que vous laissiez à des femmes moins belles et moins bien douées ces façons romanesques, qui surprennent chez vous.
Je fus douloureusement frappée de ces paroles, si différentes du langage que m'avait tenu l'Empereur, il y avait trois jours, à la maison de campagne !
— Ah! dis-je, je ne m'occupe pas de ce que peuvent être mes manières : je suis trop émue pour cela... trop émue du complot que l'on a formé contre votre Majesté.
— Un complot!... Et, je devine, vous allez me sauver, n'est-ce pas? L'aventure est parfaite alors. Vous devez aimer les drames, madame? Mais peut-être en écrivezvous?
J'avais les l.irnies aux yeux, je m'écriai :
— Sire, qu'a-t-on dit contre mci à votre Majesté pour qu'elle tourne mes paroles en dérision ?
— Personne ne m'a parlé de vous, madame, répondit l'Empereur. Vous seule avez pris ce soin en me faisant la gracieuseté, l'autre jour, de m'envoyer une lettre où vous vouliez bien m'exprimer des sentiments trop flatteurs pour que je n'en sois pas touché.
En un moment, je me rappelai les déclarations absurdes que le comte m'avait dictées. La lettre ne devait être remise à l'Empereur que beaucoup plus tard, à la campagne, et pendant que je m'y trouverais ; grâce à ce délai et à cette circonstance, j'espérais empêcher que l'Empereur pût jamais la connaître. Maintenant le malheur était fait, je passais pour une vulgaire intrigante; on n'ajouterait plus foi à mes paroles. Et pourtant il fallait bien qu'on les entendit !
— Oh ! sire, oubliez cette lettre infâme. On m'a tenu la main, on m'a forcée de l'écrire ! Je ne suis pas libre, je suis l'esclave d'un homme.
Et j'avouai franchement à l'Empereur le projet du comte, je lui dis ce que cet homme était pour moi et comment il l'était
devenu. L'Empereur caressait sa moustache d'un air distrait et se rapprochait de la calèche. Comme je voyais qu'il allait me quitter, je l'arrêtai : avec une audace que je ne me connaissais point, je le retins par le bras, je m'accrochai à lui.
— Il faut que vous m'écoutiez, sire ; votre vie est en péril, et je tiens à vous sauver, malgré vous. Hier, chez le comte, Bartolini a décidé votre mort.
En sortant, le matin, j'étais décidée à révéler la conspiration, mais, naïvement, je m'imaginais qu'il ne serait pas nécessaire de nommer personne; je laisserais à d'autres le triste soin de reconnaître les coupables. Il me semblait qu'en prenant des précautions, en avançant, par exemple, son départ de Paris, l'Empereur prévenait l'attentat, comme si, en de pareilles circonstances, toute défense n'était pas inutile 1 Or voici que le nom du plus redoutable conspirateur s'échappait comme malgré moi de mes lèvres, éveillait enfin l'attention de l'Empereur.
— Q.uoi 1 fit-il. Bartolini serait ici! Vous l'avez vur
A présent on m'interrogeait, on me pressait de questions. Je racontai tout ce que je savais. Quand j'eus fini mon récit, l'Empereur demeura quelques instants silen-
LESPIOXXE IMPLRIALF. 147
cieux; il paraissait accablé de douleur. Il me dit :
— Ces hommes sont criminels, c'est vrai, mais enfin ce sont vos amis, et c'est vous qui les trahissez !
— Mes amis, m'écriai-je, mes amis! oh, sire 1 comment pouvez- vous dire qu'un homme qui a voulu trafiquer de mon corps est mon ami? Je le hais, je le hais!
— Pourquoi viviez- vous donc avec lui ? Je baissai la tête et ne répondis point ;
l'Em.pereur reprit :
— Qiiand vous vous êtes rencontrée avec moi il la campagne, l'autre jour, vous saviez ce que vous faisiez?
— Non, sire, dis-je, je ne savais rien, je vous le promets. Certes, je puis être fautive, criminelle, je puis être une misérable femme, et pourtant être capable d'une bonne action.
L'Empereur me considérait avec attention tandis que je parlais, se demandant si réellement j'étais sincère. De voir que rien ne pouvait vaincre ses doutes et qu'il continuait à me mépriser, je me sentis si malheureuse que j'éclatai en sanglots.
— Mon Dieu ! mon Dieu ! répétais-je au milieu de mes larmes, votre Majesté ne me croira donc jamais !
— Ne pleurez pas, chère Henriette, me
148 l'eSPIOXXE IMPÉRIAL!-.
dit l'Empereur touché enfin de ma peine, ne pleurez pas; j'ai pu un instant vous méconnaître; je vois, sous des apparences de dévouement, se dissimuler tant de basses ambitions, et, sur un ton de franchise, j'entends se débiter tant de mensonges, je suis témoin de tant d'intrigues et de fourberies, que j'en viens à soupçonner la générosité la plus évidente, la plus digne d'admiration. Pardonnez-moi mon misérable aveuglement. Il faudrait toujours céder au premier mouvement qui nous porte vers quelqu'un. Dès que je vous ai vue, Henriette, je vous ai devinée. Je ne devais pas combattre une heureuse impression, je ne devais pas douter de vous. Comment pourrai-je jamais réparer cette injustice!
Mes larmes coulaient plus abondantes sur ses mains que je pressais.
— Sire, disais-je. croyez seulement au sincère dévouement que j'ai pour votre Majesté et je serai heureuse.
— Vous êtes heureuse de 'votre dévouement, mais moi. je serais malheureux de ne pas vous prouver ma reconnaissance. Henriette, chère Henriette, nous nous reverrons.
Comme il allait me quitter, je ressentis une pitié soudaine pour ceux que je venais de dénoncer. Le comte ni Bartolini ne me
touchaient guère, mais je songeais à ce pauvre Rota qui avait expié, par trente ans de prison, la peine d'avoir lu de mauvaises brocliures et écouté d'emphatiques discours; que ni cachot, ni supplice ne pouvaient guérir de sa crédulité; toujours prêt à payer, de sa tête, sa foi en des paroles creuses et en de tragiques histrions. J'implorai l'Empereur.
— Votre existence, sire, importe plus que la vie de ces misérables, et cependant je ne voudrais pas qu'il leur arrivât aucun mal.
— Soyez tranquille, dit-il. je ne suis pas un bourreau. Vous leur avez épargné un crime et ils ne méritent point de châtiment: Ce sont des étrangers. Ils seront simplement reconduits sous bonne garde à la frontière.
Là-dessus nous nous séparâmes. L'Empereur remonta dans sa calèche dont les chevaux partirent au grand trot, tandis que je revenais annoncer à M. de Sourdis l'heureux résultat de mon entrevue.
Le capitaine était aussi inquiet que s'il se fût agi de sa propre existence. Quand mon récit l'eut tranquillisé :
— Merci, Henriette, merci I s'écria-t-il. Chez lui, à côté d'une résolution ferme
et virile, capable au besoin de violences, il
y avait une force tranquille et comme inépuisable de dévouement. Je m'étonnais toutefois qu'appartenant à une vieille famille royaliste, il eût un tel culte pour l'Empereur; il me l'expliqua.
— Je descends, me dit-il avec orgueil, de ceux qui se sont groupés autour des rois pour fonder la monarchie française. Courage et obéissance, telle est notre devise. Nous sommes toujours avec ceux qui savent commander. L'Empereur, lorsqu'il a fait le coup d'état du deux décembre, a prouvé qu'il était de sang royal et nous l'avons salué, comme jadis nos ancêtres eussent salué un chef. La race se distingue à la volonté ambitieuse et toute puissante. Les anciens maîtres, qui abandonnent le pays de leurs aïeux au désordre et à l'anarchie de crainte de verser eux-mêmes une goutte de sang, montrent bien qu'ils n'en ont plus dans les veines.
J'aimai M. de Sourdis de son ardeur, de sa foi. de tout ce qu'il y avait en lui de générosité. Et lui même semblait me voir pour la première fois. Il me contemplait avec une tendre persistance et. quand je rencontrais son regard, il prenait un air confus et baissait soudain les yeux. Il avait cette timidité amoureuse qui s'allie souvent à l'audace et au courage, et qui est
si flatteuse lorsqu'elle se rencontre chez un tel homme.
J'allais me retirer, mais, à l'idée de revoir Mosto, j'éprouvai une telle émotion qu'il me fut impossible de la dissimuler. Je fis part de mes craintes. Je redoutais les soupçons, la vengeance, surtout les créanciers du comte, qui devenaient les miens et allaient me jeter à la porte de mon hôtel.
— Pourquoi partir? me dit M. de Sourdis, et il attachait sur moi un regard plus éloquent que tous les aveux. Mon appartement est vaste, ajouta-t-il. Vous vivrez ici comme une amie, même, si cela vous plaît, comme une étrangère.
— C'est que je ne pourrais pas près de vous demeurer indifférente.
— Ali ! ce serait un grand bonheur pour moi. Mais je n'ose l'espérer.
— Pensez-vous, fis-je en essayant de dominer mon trouble, pensez-vous que vous ne regretterez pas notre tranquille amitié; et qu'il faille désirer des amours qui finiraient peut-être à la manière de votre liaison avec Jeanne la Flamme?
Il m'interrompit.
— Oh ! ne me parlez pas ainsi ! Qu'y a t-il de commun entre le sentiment que j'éprouve pour vous et i'horrible passion d'autrefois?
— Autrefois, c'était hier. Combien de
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temps cette passion, qui vous semble exécrable, vous a paru délicieuse !
— Je porte un grand amour en moi, me répondit-il, et je ne puis vivre seul, dans l'action non plus que dans le repos et les plaisirs. Un peu farouche, un peu solitaire, car j'avais trop de fierté pour accepter une bienveillance commune en échange de tous les sacrifices que j'étais prêt à faire, j'ai fini par me donner à la première femme qui m'a paru moins indifférente et plus capable qu'une autre d'affection. Comme je me suis trompé! Il faut dire aussi qu'elle m'a plutôt conquis que je ne me suis livré. Vous savez par quelle sorcellerie elle attire les êtres, non pour les amener à ses plaisirs, mais pour les briser. Ah ! mes heures près d'elle ne furent point ce que vous vous imaginez, Henriette. J'étais pareil à ce condamné qui semble courir au-devant de son supplice, parce qu'il cède aux cordes et aux bras qui l'entrainent. Que de fois ai-je maudit ma servitude! Aujourd'hui, je viens à vous, en pleine liberté, sans crainte de l'avenir, et comme avec une âme nouvelle pour être heureux.
Je lui tendis les mains; il comprit que j'avais foi en ses paroles, que je lui abandonnais mon existence, et une grande joie vint l'illuminer.