‹ L'Espionne impérialeChapitre 7 sur 8 · LA STATUE DE MARBRE · texte numérisé non relu

LA STATUE DE MARBRE

J'avais remis à Henriette le cahier que l'on vient de lire, sans avoir la bonne fortune de pénétrer chez elle. Quand elle me voyait et qu'elle était seule, elle me regardait avec un sourire et s'éloignait sans me parler. Elle ne quittait plus guère M. Le Vergier qui semblait, à présent, ne point souhaiter d'autre compagnie. Aussi la joie

360 l'iispionxe impériale

de la voir et de l'entendre m'était-elle, pour ainsi dire, interdite : je ne l'avais plus que par surprise, en suivant de loin leurs promenades, ou en me glissant, furtivement, dans le salon où ils étaient à causer.

Cet attachement étroit, exclusif, Henriette le doit plus encore à son passé qu'à ses grâces. Personne ne saurait, comme la jeune femme, raviver les souvenirs de M. Le Vergier. A l'entendre parler de l'Empereur, à relire avec elle son journal, mon oncle redevient l'homme gai qu'il était autrefois et reprend son auréole.

Par les beaux soirs, on les voit s'avancer l'un à côté de l'autre : M. Le Vergier songeur, un peu voûté, appuyé sur sa canne; Henriette humant le grand air, l'odeur des feuillées, la joie de l'existence; attentive et surprise devant ce monde d'arbres et de plantes qu'elle retrouve après si longtemps, qu'elle avait presque oublié.

M. Le Vergier aime surtout à se diriger vers sa vigne d'où l'on a une vue merveilleuse sur les environs ; un riche horizon de coteaux boisés que borde la rivière et que le crépuscule enveloppe de brumes fines. Les yeux levés, mon oncle regarde se carrer, dans un cortège de triomphe, les lourdes croupes des nuages, et les nuées transparentes voler loin du soleil vers la

douce nuit du ciel. Ensuite il promène les yeux sur ce coin de terre auquel il a associé toute sa vie, lui donnant ses premiers rêves d'amant, ses ambitions de jeunesse, comme il lui confie à présent ses regrets, sa lassitude. 11 cherche encore là-haut les magnifiques espoirs qui l'enivrèrent jadis, jusqu'à ce que l'ombre violette, qui monte de l'horizon, envahisse et ferme le ciel. Avec quels fantômes s'en revient-il alors à sa maison ombreuse et endormie sous les grands arbres! avec quels hallalis des cors de Compiègne, quels chuchotements de belles chasseresses! Il voit les galopades folles des officiers, l'arrêt brusque devant le Château, puis les haies respectueuses des piqueurs de la Garde, et la longue traîne de l'amazone impériale qui balaie lentement les marches du palais. Il voit le diner de la Cour, sombre, muet, triste, comme si on avait le pressentiment de l'Avenir. Puis le Souverain s'avance vers lui. l'entretient d'un projet de loi sur les secours à donner aux ouvriers blessés;... dans quels termes

la formuler? il réclame ses lumières

— Ma pauvre Henriette! s'écrie mon oncle accablé par ces évocations.

Un jour de septembre, la jeune femme venait de rappeler ces dernières journées

362 l'eSPIOXXE IMPÉRIALIi

de la Commune qui lui furent, plus qu'à d'autres, cruelles. Elle s'était abandonnée devant lui à son émotion et ses 5'eux s'étaient mouillés de larmes. Mais à peine avait-elle cessé de parler, que son visage, un instant troublé, recouvra sa douceur et sa grâce. Elle semblait déjà loin des orages qu'elle évoquait .

Les pleurs qu'elle venait de répandre n'étaient qu'une de ces rosées d'aube qui avivent et attendrissent. Au milieu de tous ses souvenirs, elle souriait à de nouveaux espoirs avec l'ingratitude facile de la jeunesse.

M. Le Vergier, au contraire, demeurait triste. 11 marchait la tête baissée, en regardant ses pieds s'enfoncer dans le sol détrempé de pluie.

— Qu'avez-vous? mon ami, fit-elle, que vous paraissez si préoccupé !

— Je pense, répondit-il, aux massacreurs de Mai, à ces gens qui se présentent au pays comme les créanciers d'une gloire immortelle. Parce qu'ils se sont proclamés républicains modérés, ils peuvent à leur gré s'avancer dans le sang; ils demeurent toujours pour la foule, avide de mensonges, les bienfaiteurs du Peuple. Modérés dans le bien, je le concède volontiers, mais en quoi l'ont-ils été dans le mal ? Jamais exécutions

l'espioxxe impériale 363

ne furent plus honteuses que les leurs. C'est bien la vengeance de petits bourgeois affolés, qui n'ont de courage que pour les représailles et perdent la tête devant le péril. Qu'ils parlent donc à présent du Deux Décembre !

— Ne pensez pas à tout cela, s'écria Henriette.

Et, cueillant une grappe mûre, elle en goûta les raisins ; puis, avec une familiarité charmante, les mit entre les lèvres de son ami.

— A quand les vendanges? fit-elle. On s'amusera bien, n'est-ce pas, ce jour-là?

Mais M. Le Vergier, insouciant cette fois de tant de grâces, flattait ses vieilles haines et s'entretenait avec elles.

Comme il se désespérait d'être seul, au fond d'une campagne morte, tandis que chantait toujours en lui l'âme ardente des ancêtres !

Ils revinrent en silence à la Pervenchère et entrèrent dans le salon.

Soudain, Henriette s'arrêta devant le buste de Carpeaux et pâlit.

— Oh! s'écria-t-elle, en portant la main à son cœur.

— Qu'avez-vous ?

— Cette statue...

— Eh bien! Vous ne Taviez jamais vue?

— C'est la première fois... Oh! mon ami, comment se fait-il que vous l'ayez chez vous, cette femme-là? Vous l'aimiez donc vous aussi !

— Que voulez-vous dire?

— C'est le buste de Jeanne la Flamme!

— Comment. Jeanne la Flamme? C'est la baronne de Holz !

— Parfaitement. Jeanne la Flamme était un surnom que les intimes seuls connaissaient. Elle s'appelait réellement la baronne de Holz. Elle était juive, allemande ou tzigane; personne n'a jamais su son origine.

— Jeanne la Flamme, la baronne de Holz ! répéta M. Le Vergier des Combes qui chancela.

Henriette ne remarqua pas son trouble.

Pour elle, l'ancienne douleur l'avait seulement effleurée. Naïvement , sans songer aux conséquences de ses paroles, elle lui dit par badinage :

— Ce n'était donc pas la comtesse Mosto que vous aviez mise dans vos papiers? Pourtant on m'avait bien laissé entendre...

— Mon Dieu! Mon Dieu! s'écria M. Le Vergier sans répondre.

Subitement il avait blêmi ; ses traits se figèrent; son regard devint vague comme celui d'un fou.

l'espionxe impériale 365

Il se retourna vers son amie.

— Par grâce, Henriette, dit-il, je vous en supplie : jurez-moi que vous n'avez pas menti, que tout ce que vous m'avez raconté est vrai.

Mais, effrayée de lui avoir causé cette émotion, et craignant de l'augmenter encore, Henriette hésitait à lui répondre.

— Ah! s"écria-t-il, je vois bien que vous m'avez dit la vérité. Votre silence est un aveu... Ainsi donc, j'ai pu croire à l'amour, à la vertu, au dévouement d'une femme qui trahissait la France et l'Empereur. Et j'ai risqué ma vie pour elle... plus que cela! je me suis attiré la disgnàce de l'Empereur, je me suis couvert de ridicule à ses yeux... Vous rappelez-vous le duel à Compiègne avec le colonel de la Garde, et les déclarations d'amour au Puits du Roi, au moment où passait la calèche de l'Empereur, et le pardon absurde que l'on alla demander d'une trahison imaginaire ? Vous avez devant les yeux le héros de toutes ces belles aventures... Ah! Jocrisse... Ah! don Quichotte, va !

Il éclata en sanglots, et moi, qui le regardais avec étonnement, je ne puis songer à présent sans émotion à cet homme qui, au seuil de la vieillesse, s'aperçoit qu'il a, toute sa vie, adoré un mensonge.

566 l'hspionxe impériale

11 pleurait abondamment, et nous demeurions immobiles autour de lui. respectant sa douleur, mais ne sachant comment le consoler. De temps à autre, il se tournait vers Henriette et lui disait d'une voix entrecoupée :

— Ce n'est pas d'avoir aimé cette femme, qui m'afflige le plus. C'est que l'Empereur me l'ait préférée, et qu'il se soit moqué, à cause d'une pareille misérable, d'un serviteur aussi fidèle, aussi dévoué que je l'étais à sa D3aiastie.

Quand il eut cessé de pleurer, il fut pris d'une bizarre colère. Il s'approcha du buste de Carpeaux et. d'un geste violent, il le jeta par terre. Le marbre en se brisant eut un son aigre , rendit comme une plainte ridicule.

— Catin! catin ! répétait M. Le Vergier, en piétinant les paupières fausses, le nez impudique, les lèvres menteuses de la figure.

— Allez, mon pauvre ami, disait Henriette, tout ce que vous faites est bien inutile. A quoi bon vous acharner contre une image et maudire un être qui ne peut plus rien en bien ni en mal dans le trou de terre où il repose. Moi aussi, je l'ai détestée, cette femme ! Elle m'a causé plus de mal encore qu'à vous ; elle m'a pris, elle m'a tué l'homme que j'ai le plus aimé dans mon

l'espion XE IMPÉRIALE 367

existeuce. Je l'aurais assassinée, je lui aurais infligé les plus terribles supplices. Maintenant qu'elle est morte, je ne pense plus à elle. Que voulez-vous faire à une morte?

— Ah ! si je pouvais l'arracher de mon souvenir. Quelle honte, mon Dieu !

11 monta, prit une clef et se dirigea vers cette chambre qui demeurait toujours fermée, où plusieurs fois, dans mes accès d'enfantine curiosité, j'avais vainement essayé de pénétrer. Il ouvrit avec un tremblement et entra dans la pièce mystérieuse. On n'apercevait d'abord que des lithographies de Raffet, de Charlet, des panoplies d'armes et de casques du premier Empire; puis, sur des étagères, mille bibelots, futiles pour ceux qui n'y voyaient point de souvenirs. Les rideaux de velours vert, fermés, laissaient tout dans une pénombre. On ne savait si l'on était là dans un musée ou une chambre d'amour.

La porte, large ouverte, éclaira soudain la statue de la baronne de Holz. de grandeur naturelle, non plus embellie par le caprice d'un statuaire, mais reproduite fidèlement par un artisan consciencieux.

Elle apparaissait laide et vulgaire, n'ayant point de costume, ni de fard pour faire oublier la disproportion de ses formes,

l'avidité de béte de proie qu'exprimait toute sa face.

— Et dire que je l'ai aimée! dit M. Le Vergier en considérant la statue.

Pour la première fois, l'image créée par son esprit s'évanouissait. Il voyait, dans toute son horreur, l'être misérable qui lui avait inspiré une si grande passion. Il n'avait plus de colère, mais une affliction infinie. Aussi ne brisa-t-il point la statue comme le buste du salon; il se contenta de la couvrir d'un long voile qui la cachait complètement.

Puis il se jeta sur un divan et se mit encore à pleurer. Tout son passé lui revenait flétri.

— Autant mourir, fit-il, maintenant que je n'ai plus de beaux souvenirs pour orner ma vieillesse.

— Vous avez des amitiés, des amitiés réelles, dit Henriette qui s'était assise à côté de lui. 11 faut aimer le présent et ne plus regarder en arrière.

Simple comme une femme ingénue, Henriette ne pouvait donner que les consolations d'une jolie et tendre enfant. Elle les offrit. Elle voila les yeux attristés de sa soyeuse chevelure d'or, haussa jusqu'aux lèvres amères le parfum et la chaleur de sa jeune poitrine.

Puis elle le serrait étroitement, comme

pour étouffer le douloureux passé qu'il gardait en lui.

Lorsqu'ils se levèrent. Henriette arrangea sa robe, qui était un peu froissée.

— Heureusement, fît-elle, qu'il y a en vous la suprême ressource contre l'affliction.

— Vous me rendez la joie perdue. Ah ! si la morte pouvait ne jamais revenir !

Et un sourire apparut sur son visage encore humide de larmes.

Ils laissèrent le Temple ouvert, sans se soucier de l'avoir profané.

Mgr Rouillard, qui venait, avec le général, rendre visite à mon oncle, aperçut, sous le grand châtaignier du jardin, M. Le Vergier des Combes qui baisait la main d'Henriette Glyn avec un élan que ne pouvait expliquer la simple bienveillance.

— Ce que je craignais est arrivé, dit M. Du Tremblay en prenant une allée som'ore.

— Que craigniez- vous?

— Un scandale.

— Mais, dit rarchevêqne en promenant les

yeux autour de lui. je ne vois personne..,

— Eh bien, et nous?...

— Oh ! nous 1 nous sommes d'âge à en voir d'autres.

— Parlez pour vous, monseigneur. Il y a des scènes auxquelles mes cheveux blancs ne sauraient assister, et je ne pensais pas que j'en serais un jour spectateur forcé, et dans cette maison ! Aussi je n'y remettrai plus les pieds.

— Allons donc! Regardez-moi : j'ai beau porter, au lieu d'une culotte d'homme, une robe de femme, je n'ai pas peur d'aller partout. Tant pis si je me crotte ! Un coup de brosse est vite donné.

— Et ne croyez-vous pas, monseigneur, qu'à de certains contacts, la conscience

— La conscience, la conscience, répéta l'archevêque; mon Dieu, quand il n'est pas en toc, c'est un bijou qui se nettoie plus vite encore que les vêtements. Un honnête homme n'a pas à s'occuper de sa conscience, que Diable !

— Vous restez?

— Je reste. J'ai besoin de parler à M. Le Vergier des Combes. J'attends. Ses effusions ne doivent pas être bien longues.

— Alors au revoir.

Le général s'en alla par la grande grille

et en lança le battant avec force derrière lui, tenant à mettre dans cette sortie toute son indignation ; puis il rentra chez lui fier et solennel, portant haut la tête comme pour ne pas voir une humanité qui décidément lui répugnait et qu'il mettait au défi de l'asservir à ses choquantes faiblesses. L'archevêque restait à se promener dans le parc, regardant de temps à autre à travers les arbres vers le banc du jardin.

— Xe nous éloignons pas, disait-il, c'est mon jour!

M. Le Vergier des Combes se leva enfin et sortit avec Henriette Glyn. Monseigneur, qui était toujours en observation derrière un massif de jeunes cèdres, vit qu'ils se dirigeaient du côté de la villa d'Henriette. M. Le Vergier allait sans doute reconduire la jeune femme. Monseigneur attendit encore. Enfin il le vit revenir alerte, l'air gai et profondément heureux.

— C'est le moment! fit- il.

Et il s'avança triomphant au devant de lui :

— Je viens vous faire mes adieux, cher monsieur, dit-il, je pars pour l'Algérie. Ah ! ce n'est pas sans regrets, je vous assure, on a été si bon pour moi ! J'ai rencontré dans ce pays tant d'intérêt, tant de complaisance, que j'ai pu enfin reconstituer m>a grande

œuvre des missions africaines. Le général, Mme Gh-n surtout, ont montré une charité, un cœur admirable!... Voilà ce qu'il nous faudrait, en Algérie, pour nos missions ! Oui, une femme unissant le dévouement à la beauté, c'est ce qui nous manque. Nous avons de bonnes religieuses, pieuses et zélées, mais il n'y a pas un gueux qui, de la plus belle, voulût faire sa femme. C'est très fâcheux. Je m'y connais. La beauté a plus d'influence sur les cœurs et sur les bourses que toute l'éloquence du Père Lacordaire. J'essaie bien de raccrocher quelques jolies filles, mais niquelte ! elles ont affaire ailleurs. Il y en a une, notamment, que je rencontrais toujours en me rendant à l'archevêché. Une belle grande brune. « Eh bien, ma fille, lui ai-je dit, « quand nous convertissons-nous? » Savezvous ce que l'effrontée m'a répondu?

« J'attends d'avoir trente ans, monsei- « gneur. — C'est bien, ma fille, ai-je « répliqué, seulement le bon Dieu n'atten- « dra pas, lui ; il n'aime pas les restes. »

L'archevêque bavarda encore quelque temps, puis il vint droit au but de sa visite.

— Dois-je rappeler, monsieur, à mes petits moricauds qu'ils ont l'un de leurs meilleurs amis à la Pervenchère?

M. Le Vergier s'exécuta sans enthou-

siasme, mais sans mauvaise grâce; il tira de son secrétaire deux billets de banque et les remit à l'archevêque.

Monseigneur palpa l'offrande de sa belle main large aux doigts un peu enflés, puis se leva pour prendre congé.

— Adieu, monsieur, dit-il, et si vous voulez venir en Algérie, rappelez -vous votre serviteur. C'est un pays superbe!

Vous goûterez nos vins. J'en use peu pour ma part, mais mon clergé n'est pas sobre, tant s'en faut, et je passerais pour un malotru à ses yeux si je ne lui offrais de temps à autre de petites buvailles !

Là-dessus, il s'élança d'un bond dans une calèche attelée de deux bons trotteurs qu'il avait fait venir de la ville et qui, rapidement, devaient le mener à la gare la plus voisine. Les poches pleines, il avait hâte à présent de retourner vers sa chère Afrique, de la féconder à nouveau d'argent, de sang français, et aussi de son active, de son inépuisable générosité.

La calèche disparut au coude de la route et M. Le Vergier rentra chez lui. Sa joie première s'était un peu évaporée; le départ de cet archevêque qu'il ne verrait peut-être plus jamais, lui laissait une impression de solitude que les plus aimables souvenirs du

374 L ESPIOXXE IMPERIALE

jour ne pouvaient pas dissiper. 11 se mêlait d'ailleurs tant de regret à son nouveau bonheur ! On ne remplace pas la religion qui a embelli une partie de votre existence, même lorsqu'on en devine l'imposture, et c'est pourquoi M. Le Vergier s'arrêta devant ce qui restait de la menteuse image, et pleura longtemps sur ce passé anéanti.

En venant balayer, le lendemain, Rosalie aperçut le buste brisé. Surprise d'abord, elle se réjouit ensuite de l'événement comme d'une faveur du ciel.

— Tang mieux ! dit-elle, cette gueuse-là portait la guigne à toute la maisong...

Un fragment de la figure montrait les lèvres de Jeanne entr'ouvertes dans un mignard sourire.

— Brrr! cela fait peur : on dirait qu'elle va me mordre, s'écria Rosalie en sortant du salon.

Et elle se signa largement, pour éloigner les mauvais esprits, car on ne sait pas quels démons demeurent dans une statue.

Comme toutes ces scènes sont loin ! Mon grand oncle est descendu dans la terre cher-

cher le secret d'une meilleure république, et retrouver ceux des siens qui y dorment déjà. Je suis repassé quelque temps après sa fin à La Per^-enchère. Le mur du parc était éventré; les charmilles, tous ces réduits de fraiche verdure qui formaient le jardin de M. Le Vergier des Combes avaient disparu, ainsi que la maison enfouie sous les glycines. On était aveuglé par la grande clarté de cet espace sans ombrage. Seul un vieux châtaignier dépouillé, déjà marqué pour être abattu et sous lequel mon oncle venait s'asseoir, tendait vers le ciel ses branches grises et tordues. Mes yeux allaient de l'arbre au petit perron, unique débris de l'ancienne villa. Tandis que je considérais cette dévastation, je vis venir à moi le vieux jardinier Chômel, courbé, mais vigoureux encore, résistant à la peine et à l'âge. Il m'aborda sans tristesse; maintenant qu'il possédait une petite maisonnette et un jardinet, il se consolait de voir bouleverser le parc qu'il avait si longtemps entretenu de ses soins; mais, comme s'il jugeait, à présent que mon oncle n'était plus là, que c'était à lui de parler du passé, il évoqua ce qu'il avait entrevu de l'Empire. Pour la dixième fois au moins, il me conta la bataille de Magenta, et sa parole rude, inhabile, avait pour moi je ne sais quelle résonance

576 l'espionne impé-riale

solennelle, comme le bruit des pas dans un caveau funèbre. Puis ce vieillard me parla d'amour.

— J'en ai eu des femmes, et des belles, disait-il. quand j'étnis dans la Garde. L'Empereur, tout empereur et tout riche qu'il était, n'en a pas eu de pareilles. Même une fois, une marquise, et qu'était jolie, oui! m'a donné dix mille francs pour m'avoir dans son lit.

— Et qu'ivez-vous fait de ces dix mille francs ?

— J'ies ai joués.

— Vous les avez perdus, naturellement.

— Oui. mais j'Ies avais eus une fois dans mes mains. On me les avait donnés. Tout l'monde pourrait pas en dire autant, pas vrai? Ah! si j'avais eu de l'instruction.

— Savez-vous, lui demandai-je, ce qu'est devenue Mme Henriette?

— Mame Glyn?

— Oui.

— Ah ! elle est partie du pays, voilà quéque temps. Qu'elle ait eu toute la fortune de M. Le Vergier, comme ça : c'en était scandaleux. Elle a eu honte. On ne l'a plus revue. J'crois ben que sa villa est à vendre.

Où est-elle à présent? L'ombre des anciennes amours répand-elle sur sa vie

quelque tristesse? Songe-t-elle devant les palais déserts où elle aurait pu demeurer? Sans doute elle a tout oublié, jusqu'à sa douloureuse passion. Elle était assez jeune pour penser à aimer encore, pour rêver d'une couronne, et même, qui sait? pour l'assurer sur un front.

Table

•St

P«ges

Page 1