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SUR LA BARRICADE

Le 18 mars, au début de l'insurrection, lorsque le gouvernement de l'Assemblée entreprit de désarmer Paris, M. de Sourdis se mit avec les gardes nationaux qui refusèrent de rendre leurs canons. Vous blâmerez peut-être l'adhésion de mon ami à la Commune, mais il y fut comme rejeté. Ses chefs républicains ne lui pardonnaient point

d'avoir suivi TEmpereur à Wilhelmshohe, et les odieuses calomnies que l'on avait répandues sur lui après le vpl de Bittenfeld, se répétaient plus perfides, plus audacieuses. Ni le souvenir de sa belle conduite au Mexique, ni le courage qu'il avait montré pendant le Siège, ne purent triompher de l'envie, longtemps étouffée par une constante fortune, et que rien n'empêchait à présent d'éclater au grand jour. Discret dans le devoir, M. de Sourdis ne savait point, comme tant d'autres, faire valoir ses services, et se laissait suspecter. A tout ce qu'on disait de la faveur impériale, venaient se mêler des propos abominables sur notre liaison. Mon ami était un soldat trop soumis, trop respectueux de la discipline pour ne pas souffrir en silence, si l'arrivée au pouvoir de M. Thiers, les fautes répétées du nouveau gouvernement, les hontes inutiles qu'il ne sut pas épargner à la France, n'étaient venues lui montrer l'inutilité de son dévouement. Le régime qu'il allait ser^-ir s'annonçait comme plus funeste que le roi de Prusse et les armées de l'Allemagne. M. de Sourdis se révolta ; et le dégoût le conduisit au milieu des insurgés dont le séparaient si profondément ses origines comme ses espérances.

Mais il ne tarda pas à comprendre qu'il

était aussi déplacé dans les légions de fédérés que dans l'armée de Thiers. Avec quel dégoût vint il m'annoncer que le vieux projet de Jules Simon était repris par son ancien protégé, son élève, le peintre en bitume, le barbouilleur Gustave Courbet; et comme il frémissait de colère quand fut renversée la glorieuse colonne ! Puis eut lieu l'explosion de la cartoucherie Rapp. crime abominable accompli sans doute par ordre de M. Thiers ou du moins avec sa complicité, qui détruisit quatre maisons et ensevelit quarante personnes sous les décombres. On était assuré, dès lors, que la Commune avait des traîtres dans son armée et serait, d'un moment à l'autre, vaincue. Cette raison seule retenait avec les fédérés M. de Sourdis. qui apportait, à ce gouvernement de désordre, ses vieilles vertus de discipline et d'honneur militaire, et se sentait désormais attaché par devoir à une cause perdue. Où fût-il allé d'ailleurs? Il airnait trop la France pour l'abandonner et Versailles devait le traiter en déserteur. Il était partout hors la loi. « Les Révolutions, disait-il, ont cela d'admirable de rendre inutile le dévouement. Elles poursuivent comme un crime la fidélité à un principe, et ceux qu'elles frappent tombent sans même avoir la consolation de faire serv'ir

leur mort au bien public. Les Révolutions, en effet, manqueraient à leur but si elles ne stérilisaient tout autour d'elles. »

Défenseurs de la Commune, nous allions en être les premières victimes.

Le soir de l'explosion. M. de Sourdis se trouvait aux remparts ; l'émotion des derniers événements, la lourde chaleur de la journée m'avaient accablée. J'étais rentrée à mon appartement de la rue de l'Université et m'étais couchée de bonne heure. Une odeur, suffocante, qui semblait provenir de l'escalier, m'éveilla en sursaut. J'ouvris la porte du vestibule et reculai devant la colonne de fumée qui montait vers moi, parmi des flammes jaillissantes. Je me pré' cipitai sur le balcon en poussant des cris. Les premiers étages de la maison étaient déjà en feu. A mon épouvante se joignait une colère folle contre la foule immobile, indifférente à mon angoisse et qui allait me laisser brûler. Soudain une échelle se dresse, appuie sur le balcon ses crocs de fer. Tout mon être se tend anxieusement vers le secours qu'on m'envoie, et pourtant, anéantie par la terreur, je ne fais pas un pas pour descendre. Le feu est maintenant derrière moi ; les vitres éclatent ; les plafonds s'effondrent : je ne bouge toujours pas. Enfin une figure de sang s'élève, puis

une énorme forme noire se dresse devant moi, enjambe la balustrade, me saisit, me soulève comme une plume, et me descend parmi la fumée, les flammes, les jets d'eau des pompes qui me flagellent l'échiné.

■ — Et d'une ! s'écrie mon sauveur en me jetant dans un coin, ainsi qu'un colis importun dont on n'a plus rien à faire.

Au milieu de l'empressement de curiosité et de bienveillance qu'on me témoignait, à présent que j'étais hors de péril, je demeurais toute bouleversée, quand l'homme noir à face sanglante m'apparut encore une fois avec un sac humain entre ses bras. Il le laissa tomber comme il avait fait pour moi, et s'écria :

— Et de deux !

Puis il geignit comme un boulanger, s'essuya le front et se mit à épreindre les pans de sa redingote qui ruisselait de l'eau des pompes. Les épaules, à la fois roussies et inondées, fumaient, et l'eau, soulevée en vapeur, lui formait autour de la tète un voile brillant, pareil, à la lumière de l'incendie, au nimbe qu'ont les saints dans les pieuses images.

— Y a-t-il ici... cria-t-il d'une voix de tonnerre, y a-t-il ici de braves gens pour transporter ces deux dames? La peur leur a fait perdre les pieds.

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Ces faciles sauveteurs se rencontrent toujours, et je fus bientôt déposée dans une chambre froide et nue, où le calme, quelque liqueur, un bon lit m'eurent bientôt reposée de mes émotions. Devant moi, étendue sur un matelas et roulée dans une couverture, une petite femme à la tête rasée, au teint rose, frais et ridé, gémissait sans trêve, tandis qu'assis devant une table, un gros homme écrivait à la lueur d'une bougie,

— Monseigneur! appela la petite femme.

— Quoi, ma sœur? fit le gros homme sans s'interrompre d'écrire.

— Monseigneur, m'avez-vous vue?

— Mais, certainement, ma sœur, je vous ai vue !

— Je voulais dire m'avez-vous regardée?

Le gros homme déposa la plume sur la

table, distrait, et ne répondit point. Son interlocutrice éclata en sanglots.

— je vois bien que vous m'avez regardée. Aah ! Quel pé-é-é-ché ! Quel horrible péché ! Il valait mieux-eux-eux... me laisser... me lai-ai-aisser brûler en ce monde... que de me faire brûler dans l'en-en-enfer !

Cette fois, on daigna se retourner et j'aperçus mon sauveur, que tout à l'heure répouvante et la nuit m'avaient empêché de reconnaître : Mgr Rouillard, dont la large poitrine était ficelée, boudinée dans

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une redingote montante et à petit collet de pasteur protestant. Les arrestations de Mgr Darboy et de plusieurs prêtres l'avaient décidé à échanger, contre ce costume, sa robe d'archevêque catholique.

— Ah ça! ma sœur, s'écria-t-il, allezvous me ficher la paix avec vos histoires ! Croyez-vous que vous êtes Virginie pour ne pas oser vous laisser voir à poil? Ne soyez donc pas si préoccupée de vos charmes. Ce n'est ni de votre âge, ni de votre état. Tenez ! voici un chapelet. Récitez-le et laissez-moi tranquille. J'ai des lettres à écrire.

Indignée de voir le dévouement si mal récompensé, je ne songeai pas à la manière dont j'étais vêtue; je me précipitai vers l'archevêque et lui exprimai toute ma gratitude.

La sœur poussa un cri et étendit la main devant ses yeux.

— Ne me remerciez pas, chère madame, me répondit Monseigneur — et un rire puissant creusa mille rides- dans sa large face; — est-ce donc vraiment si malin de sauver une belle et gracieuse feriime comme vous? Ah ! il y a des sauvetages embêtants, je ne dis pas le contraire, ajouta-t-il en tournant les yeux vers la religieuse qui, pour ne pas me voir en chemise, s'était fourrée sous la couverture, il y a des sauvetages embêtants, mais, cette fois, les profits dépassent les pertes.

Un regard de l'archevêque me fit alors penser à ma mise indécente. Monseigneur, avec peine, détournait les yeux de ma gorge dont ma chemise, lâche et flottante, découvrait le dessin naissant. Je me hâtai de me recoucher et. au moment même, M. de Sourdis arriva. Il venait d'apprendre en même temps mon péril et ma délivrance.

Nous nous embrassâmes tout en larmes, puis M. de Sourdis voulut remercier l'arche s'êque.

— Ce n'était rien à faire, je vous assure, déclara Mgr Rouillard. D'ailleurs, je n'ai agi que pour mon plaisir. Je dis toujours à mon secrétaire. M. Pluche : « L'abbé, « vous gagnez le ciel à petites cuillerées; « moi, je n'en ai pas la patience, il faut que « j'avale d'une fois toute la soupière. » Mais aujourd'hui le coup est encore manqué. C'est à recommencer.

Il tint absolument à nous laisser sa chambre et se retira dans un hôtel voisin. La religieuse demeura toute la nuit tranquille comme une souche, mais au petit jour, nous apercevant l'un près de l'autre, elle eut un cri d'horreur, se leva, reprit sa robe, encore trempée de l'eau des pompes, et elle disparut. Hélas! c'était moins le plaisir qui nous exaltait, que la mémoire de tant d'heures délicieuses dont notre maison

détruite semblait coiisers-er la trace, éterniser le charme.

Dans le quartier on prétendit qu'un fanatique avait allumé l'incendie. Ce qui donna lieu à cette supposition, c'est que la maison, appartenant à un général versaillais, était décorée d'une statue de Napoléon P". Au moment où les flammes l'environnaient, on raconta qu'un petit homme avait proféré des imprécations contre l'Empereur, et déclaré avec fureur qu'il fallait détruire partout l'image d'un tel monstre. On arrêta le fou qui, après avoir nié avec énergie toute participation au crime, avoua ensuite spontanément, dans une sorte d'ivresse, qu'il était l'auteur de ce grand acte. M. de Sourdis le vit et le reconnut : c'était Rota, l'ancien prisonnier de Mantoue. Très impressionné par la chute de la colonne Vendôme et rêvant, pour son compte, quelque glorieuse destruction, il n'avait pas eu de peine à prendre la responsabilité de cet incendie, et il avait fini par se figurer naïvement qu'il l'avait allumé. On le conduisit en prison, et je crois qu'il fut, peu de temps après, fusillé.

Tout le monde, d'ailleurs, crut qu'il était coupable et s'imagina que son exemple serait suivi. Les articles de Jules Vallès avaient déjà fait pressentir à quelques-uns, la sauvage conflagration qui allait désoler

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Paris. Beaucoup ne pensaient plus qu'à abriter leurs biens et à sauver leur toit. Aliboron s'adressait à tous les membres de la Commune avec lesquels il pouvait avoir eu des relations proches ou lointaines.

M. de Sourdis ne fut pas peu étonné, le lendemain de cet incendie, de voir l'ancien député se précipiter à sa rencontre, lui prendre la main et la lui serrer avec effusion. Il songea que c'était en sa qualité d'aide de camp du général Dombrowsky qu'on lui montrait une amitié si subite.

— Ah! mon cher, dit Aliboron, quel grand, quel horrible malheur, cet incendie ! J'espère au moins que vous avez pu sauver votre mobilier?

— Tout a été brûlé.

— C'est affreux! C'est affreux! Et vous voici maintenant sur le pavé, condamné à vivre en passant, en voyageur, en attendant que vous ayez pu retrouver un foyer! C'est affreux !

Il eut l'air de réfléchir un instant, puis illuminé par une inspiration soudaine :

— Voulez-vous me faire un plaisir, un grand plaisir r... Mme Aliboron est à la campagne ; ma maison est vide : venez riiabiter. Ce n'est pas luxueux, mais confortable... C'est à deux pas, rue de Bourgogne... Allons! ne refusez pas. Je

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fais ce que vous feriez pour moi si vous étiez à ma place.

M. de Sourdis était toujours peu fortuné : les officiers de la Commune, à part deux ou trois qui puisaient à même la caisse, ne remuaient pas l'or à la pelle. M. de Sourdis pensa à moi et se laissa séduire par Toffre intéressée d'Aliboron, malgré la répugnance que lui inspirait le personnage. Je fus bien fâchée qu'il eût accepté.

Aliboron quittait à peine M. de Sourdis, que Jeanne La Flamme passa en voiture.

L'équipage était modeste : de louage; ellemême était fort simplement vêtue : elle ne voulait pas attirer l'attention par un luxe extérieur.

C'était la journée des surprises. Jeanne qui d'ordinaire, absorbée par ses réflexions, ne voyait personne, fit arrêter la voiture pour causer longuement avec Aliboron ; puis elle rejoignit M. de Sourdis. Comme il ne semblait pas la voir, elle descendit et vint à sa rencontre.

Depuis quelque temps, Jeanne dissimulait ses haines, humiliait en apparence son féroce orgueil. Elle s'imaginait qu'elle n'avait qu'à paraître courtoise pour qu'on oubliât aussitôt les injures anciennes. Sa volonté, il est vrai, était si forte que beaucoup d'êtres la subissaient malgré eux. Je

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l'avais bien éprouvé , moi-même , chez Mme Danglemont où elle était parvenue à étouffer mon désir de vengeance ; mais M. de Sourdis n'était pas homme à céder si facilement.

— Mon cher, dit-elle, je voulais vous voir... J'organise une fête de charité pour les blessés de Neuilly et d'Asnièrcs. Naturellement, je tiendrais à avoir pour commissaires des officiers. Puis-je compter sur vous? Le général Dombrowsky viendrait-il?

— Mais, répondit M. de Sourdis, vous voulez donc être bien avec tout le monde?

Jeanne pâlit, eut un regard furieux, puis reprit la physionomie calme et glacée qui lui était ordinaire.

— Vous m'avez vue avec Aliboron ?

reprit-elle, croyant que M. de Sourdis avait fait allusion à l'ancien député. Nous n'avons aucune raison, je pense, d'être mal ensemble, ajouta-t-elle en regardant fixement mon ami, comme si elle avait voulu lui rappeler qu'il n'en était pas de même entre eux et qu'elle gardait son ressentiment; puis elle dit avec un air d'indifférence : C'est un homme très habile, cet Aliboron ; en n'acceptant rien de l'Empereur, qui lui faisait des avances, en ne se présentant pas aux dernières élections, il s'est acquis une grande considération. En

France, on aime voir les hommes politiques se retirer de temps en temps des affaires. Ils passent alors pour avoir du caractère, et ils s'épargnent plus d'un mauvais pas. J'en suis assurée : Aliboron aura une grande part dans le prochain gouvernement.

Ils se quittèrent après s'être souhaité, un froid adieu.

Sur Jeanne couraient des propos amusants, si on peut s'amuser d'une pareille femme, qui se venge des plaisanteries des autres et termine les siennes par des tragédies. On racontait qu'elle recevait dans son intimité un certain Riboutin, membre du Comité central. C'était un ferblantier. assez simple d'esprit, un peu exalté, mais inoifensif. Disposant de son crédit, Jeanne espérait ne pas avoir à redouter la Commune. Riboutin, qui ne tarissait pas en accusations, en invectives contre les Bonaparte, s'enorgueillissait d'être lié avec une femme qui passait pour avoir été la maitresse de l'Empereur. Ses amis blâmaient fort cette contradiction; mais, au fond, enviaient secrètement le ferblantier et commençaient à éprouver pour lui un grand respect. Voulant encore se le mieux attacher, Jeanne avait feint de lui accorder les suprêmes faveurs, et le faisait coucher tous les soirs dans les ténèbres avec cette femme

de chambre qui, ayant été au moins de réputation à la peine, pouvait bien être maintenant, en réalité, au plaisir. Mais Riboutin, dans ce lit qu'avait honoré un auguste caprice, se sentait ému à l'extrême, et on prétendait que l'adresse de cette fille n'avait jusque-là rien pu en obtenir.

Je disais à M. de Sourdis : « Ne nous égayons pas trop de Jeanne. Elle travaille peut-être en ce moment contre nous. »

Mon pressentiment ne me trompait pas.

Réconciliée avec Mosto, elle flattait ces projets de mariage que le comte ne voulait pas abandonner. 11 ne pouvait y avoir pour elle de plus savoureuse vengeance. Outre que cette union briserait mon amour, la baronne connaissait assez Gisèle pour savoir qu'elle rendrait M. de Sourdis le plus malheureux des maris. Unis sans inclination, uniquement par besoin d'argent, qu'adviendrait-il lorsque les époux se verraient trompés l'un par l'autre? La dot de M. Du Tremblay glisserait aux mains du comte, qui n'en ferait qu'une bouchée, et il ne resterait rien aux conjoints que leur indifférence, leurs caractères opposés, leurs ambitions déçues, tout ce qu'il faut pour inspirer et nourrir les longues haines.

Cependant le comte, s'imaginant que M. de Sourdis était entré dans l'armée de

la Commune par un coup de tête, avait entrepris de l'en faire sortir au moyen d'une trahison lucrative pour tous deux, mais dont naturellement il eût retiré les meilleurs bénéfices. Quand il ne pouvait sous son nom accomplir une félonie profitable, il s'en chargeait pour le compte des autres, sans craindre de les compromettre, sans se soucier de les avertir. Cette fois il se proposa d'offrir à l'Assemblée les services de mon ami, se réservant de l'en instruire en temps opportun et persuadé d'avance qu'il approuverait ses démarches. Avec la facilité qu'ont les hommes de cette sorte pour s'introduire partout et faire la navette entre des camps ennemis, il se rendit à Versailles comme espion de la Commune, pour retourner à Paris comme espion de l'Assemblée, n'ayant jamais eu d'autre parti que celui de ses intérêts.

Il se présenta chez M. Thiers à une heure tardive. Le Président, qui n'aimait point les réceptions du soir et qu'avait fatigué une séance orageuse, se réveilla pour l'entendre. Comme il s'imaginait que l'homme était d'importance, il résolut de lui imposer par la correction solennelle de sa tenue ; il passa sur son déshabillé de nuit une redingote noire, et se noua autour du cou une cravate de soie. On n'en eût pas fait

davantage si. au lieu d'un envoyé de la Commune, on eût reçu les sourires d'une belle madame.

M. Thiers fit entrer Mosto dans un salon pauvrement éclairé, le pria de s'asseoir, et tomba lui-même dans un fauteuil vaste où il disparut. Sa tête surnagea, songeuse et penchée, au-dessus de ses bras croisés très haut, presque sous le menton. Avec ses petits yeux dont on ne voyait point le pétillement derrière de grosses et épaisses lunettes, le mouvement de ses fortes mâchoires et le toupet neigeux en vigie sur son front, il faisait penser à quelque ouistiti malicieux et rageur qui s'apprête à vous lancer une noix. II dit d'un ton sec. autoritaire, un peu nasillard :

— Parlez, monsieur, et soyez bref. Je vous écoute.

Mais le comte Mosto était plutôt loquace.

— Vous n'avez pas , commença - 1 - il , mossié, devant les yeux, one e'nnemi de la paix poublique. mais one défenseur de la civilisaciône. Ze souis one petit cousin dou Pape. ]SIa grand' maman...

11 déclina toutes ses parentés illustres. tous les titres qui pouvaient lui attirer sur lui-même ainsi que sur son protégé, la bienveillance du Président. Il dit les campagnes de mon ami. inventa les siennes,

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ne manqua point de parler de l'affection, de l'estime, de l'admiration même que professaient pour lui l'ex-Empereur, le comte de Paris, M. Jules Simon, les monarchistes et les républicains de l'Assemblée; enfin il se tourna et retourna de manière que M. Thiers, quelles que fussent ses fantaisies du moment, dût lui être favorable. Il était assez satisfait de son habileté, quand de violents ronflements s'élevèrent du fauteuil souverain. Ce résultat imprévu de son éloquence le découragea un instant, il interrompit ses discours ; mais ce brusque silence réveilla en sursaut son auditeur, dont l'oreille parlementaire était accoutumée aux éclats de parole, comme l'enfant aux chansons de nourrice. Les yeux encore à demi-fermés, la bouche pâteuse, M. Thiers se mit à crier :

— Tout soldat fédéré pris les armes à la main sera passé par les armes suivant les rigueurs de la loi militaire... Ah! pardon, fit-il en se réveillant tout à fait et en passant la main sur son front, les tempêtes de l'Assemblée me brisent; et, le soir, il nie faut une force prodigieuse de caractère pour pouvoir prêter l'oreille à toutes les requêtes, à toutes les réclamations. Mais, continuez, je vous prie : j'ai très bien suivi vos raisonnements.

Par précaution, Mosto recommença d'énon-

cer ses titres. Enfin il arriva au but de sa visite. M. de Sourdis gardait la porte de Neuilly. Il était prêt, disait le comte, à la livrer aux troupes de Versailles, à condition qu'on le fît retourner dans l'armée régulière et qu'on le dédommageât par une somme d'argent des chances qu'il avait à courir.

— C'est bien zouste 1 ajouta Mosto. Car comment payer un tel service? La guerre civile étouffée, tous les Francèses s'embrassent côme des frères.

Mais il s'interrompit en entendant s'élever à nouveau les ronflements de M. Thiers. Le Président ne s'était, il est vrai, assoupi qu'une minute. Vite il se réveilla et, de sa plus haute voix de dictateur, lança ces terribles paroles :

— On ne traite pas avec des utopistes et des factieux. On pardonne l'aveuglement des premiers. Quant aux seconds, on les châtie avec... Mais que disais-je donc?... Excusez-moi, monsieur, je songeais à mon prochain discours... Les intérêts du pays ne me laissent pas un moment de repos; je leur donne mon existence — ma santé, hélas 1 et pour un désintéressement, un sacrifice aussi rare et aussi absolu, qu'ai-je recueilli jusqu'à présent? l'ingratitude, la proscription, des tracasseries sans nombre ! En but à des soupçons aveugles et à des

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attaques criminelles, on méconnaît ma politique, on se révolte contre mon caractère. S'ils veulent ma démission, ils l'auront, mais je ne la donnerai qu'à la France. Oui, il faudra que la France entière me la demande, alors je verrai. Jusque-là!... Mais tout cela ne vous intéresse pas, monsieur; vous veniez, je crois, me demander la grâce d'un fédéré.

— Non, mossié, ze venais vous faire oune outile et hônéte propositiône.

Et, pour la troisièrne fois, Mosto répéta ses offres qui furent enfin entendues.

— Votre proposition est inutile, monsieur, répliqua le Président. J'ai aujourd'hui le moyen d'écraser les rebelles. J'ai organisé une armée, formé un corps d'attaque irrésistible. Je suis sûr du talent, du courage et de l'audace de mes généraux. Je connais leurs capacités stratégiques. Dans huit jours Nous serons à Paris. Nous aurons étouffé l'insurrection et pacifié la France !

M. Thiers eut toutefois un instant de réflexion et, se ravisant, demanda à Mosto :

— Alors vous seriez prêt à livrer la porte de Xeuilly ?

— Voui, mossié. s'écria Mosto avec un éclair de joie dans les yeux. La porte de Neuilly. c'est-à-dire tout Paris, et pour trente mille franques !

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— Comme vous y allez, monsieur. A la fin de l'insurrection, lorsque nous terminons la guerre civile !...

— Vous voulez dire, mossié. que vous la commencez.

M. Thiers parut ne pas entendre.

— Revenez demain me voir, mais dans la matinée. Et comme il reconduisait Mosto : Vous êtes Italien, monsieur. Beau pays ! Ce Michel-Ange, quel génie ! J'ai fait des conférences sur sa manière, autrefois. Je voulais les réunir en volume, mais vous comprenez, à présent, le souci des affaires publiques m'éloigne des Arts.

Pendant que Mosto était en pourparlers avec le Président, Gisèle, désireuse — il semblait — de se réconcilier avec moi, vint me demander d'oublier nos querelles passées. Elle m'apportait en même temps une invitation de Jeanne la Flamme pour cette fête de charité au profit des blessés d'Asnières, à laquelle la baronne avait déjà invité mon ami. C'était elle, sans doute, qui avait donné mon adresse à la jeune fille. Gisèle me pria de l'accompagner à cette fête. J'avais envie de refuser, et pourtant je n'osai pas, dans la crainte d'indisposer Jeanne contre M. de Sourdis ; ce qui était absurde, je le reconnais aujourd'hui, car la baronne n'était point de ces femmes qui peuvent jamais par-

donner ; et qu'importait alors un grief de plus ! Je partis donc avec Gisèle, mais nous restâmes silencieuses durant tout le trajet. Comme nous arrivions devant l'hôtel de Jeanne, la jeune fille eut un sourire et. d'un ton qui contrastait fort avec celui qu'elle avait eu chez moi, elle me dit :

— Nous cessons les hostilités, n'est-ce pas, madame, et pour toute la journée? Puisque vous aimez M. de Sourdis, vous devez comprendre que d'autres puissent l'aimer.

— Si je savais que M. de Sourdis vous aimât, répliquai-je, je me résignerais; le cœur brisé, mais sans me plaindre, je souffrirais qu'il s'unit à vous... Seulement, cela n'est pas.

— C'est ce qui vous trompe, madame.

M. de Sourdis ne vous reste attaché que parce qu'il manque de volonté pour une rupture, mais c'est moi qu'il aime... Il me l'a dit.

— Vous mentez! m'écriai-je.

Elle se mit alors à rire d'une façon si insolente, si provocatrice, que je répétai avec plus de force :

— Vous mentez !

Et comme elle riait toujours, je la souffletai.

— Oh! c'est trop fort, fit-elle avec une colère d'enfant, être battue par une catin ! Oh ! la saleté I

Et les larmes lui vinrent aux yeux.

Sans doute la scène qui s'était passée chez Mme Danglemont allait se renouveler ; mais des domestiques, à la porte de l'hôtel, la regardaient en ricanant; des officiers habillés de galons, de passements et d'insignes, faisant sonner haut leurs sabres et crier leurs bottes brillantes, descendaient de calèche avec des femmes aux traînes orgueilleuses, disparaissant sous les plumes de leurs chapeaux; ce n'était autour de nous que toilettes extravagantes, mines effarées, étalages gauches et hardis qui semblaient sortir de quelque maison close. Gisèle voulut se dérober aux curiosités de ce public, et marcha plus vite devant moi, non sans m'avoir d'abord montré le poing d'un geste menaçant.

Après un concert où quelques chanteuses célèbres s'égosillèrent à provoquer l'enthousiasme et la gaieté de l'assistance par des hymnes plus ou moins patriotiques et des chansons franchement obscènes, Gisèle et moi commençâmes la quête avec deux autres jeunes femmes. Gisèle affectait de ne point me regarder et évitait même de passer à côté de moi.

Jeanne la Flamme, étonnée de ses façons maussades, lui dit :

— du'avez-vous donc ma chérie? Vous

avez les yeux rouges. Est-ce que quelqu'un vous aurait fait de la peine?

La jeune fille répondit je ne sais quelles paroles d'un air impatienté et se déroba aux attentions railleuses de la baronne. A mon égard, au contraire, Jeanne se montra des plus aimables, comme si la paix était définitivement faite entre nous ; mais ce n'était qu'une trêve courte et trompeuse.

Après la quête, lorsque nous eûmes remis l'argent aux commissaires, nous passâmes au buffet somptueusement servi. Jeanne, écartant la foule, arriva près de moi, et dit à demi-voix au maître d'hôtel :

— Servez bien madame. Elle s'est assez dépensée pour l'œuvre de nos blessés ; elle doit avoir besoin de se réconforter.

Je pris une coupe de Champagne et une sandwich, et je rentrai dans le grand salon ; mais à peine étais-je entrée, que je sentis un malaise subit; j'avais le corps soulevé comme par de violentes nausées ; en même temps, la tête lourde, les épaules chargées, on eût dit, par quelque écrasant fardeau ; un frisson me courait le long du dos et glaçait mes membres, tandis que mon front restait en feu. Je m'affaissai au milieu du salon. Jeanne accourut, et, sans manifester une grande inquiétude :

— Qu'avez-vous. chère amie? me dcmanda-t-elle.

N'obtenant de moi que des paroles confuses, elle appela des domestiques et me fit transporter dans une chambre fermée, aussi obscure que s'il eût fait nuit.

— Ici vous serez très bien, dit-elle, pendant qu'on me déposait sur un lit.

Et, de fait, à peine couchée, je ressentis un grand soulagement; je n'éprouvais plus qu'une lassitude accablante et une insurmontable envie de dormir. Je m'assoupis presque aussitôt.

Un jet de lumière éblouissant, qui tombait sur le lit. me réveilla en sursaut. Des yeux, tout près de mon visage, fixaient mes yeux; un bras enlaçait ma peau nue au milieu du désordre de mes jupes; des lèvres gluantes se collèrent sur ma bouche; une caresse grossière m'effleura et me fit bondir. En même temps, de l'endroit d'où venait la lumière, j'entendis un bruit sec, comme la retombée d'un chien de fusil . On devine mon épouvante ; elle me donna des forces. Je me soulevai et repoussai si brusquement l'homme qui tentait de me violenter qu'il alla rouler au bas du lit. Il se releva et se sauva en ricanant. Je crus reconnaitre la tête chevelue de Bittenfeld.

Cependant la projection lumineuse avait

cessé; je me trouvais en de complètes ténèbres. J'étais folle de peur, je me demandais si on ne voulait pas m'assassiner ou me prendre de force. Je cherchai la porte à tâtons; je l'eus vite trouvée; du corridor au vestibule et à l'entrée, je courus d'une haleine; je ne respirai qu'en passant le porche.

Quand je repris mes sens, je cherchai à m'expliquer la scène qui venait d'avoir lieu. Pourquoi cet homme qui voulait me posséder malgré moi et pendant mon sommeil, s'était il si vite avoué vaincu ? Jeanne et ses valets n'étaient ils pas ses complices? La baronne, en sa toute-puissance et au milieu du désarroi de la police, pouvait-elle redouter de ma part une dénonciation? Enfin, que signifiait cette lumière dirigée vers le lit et qui s'était éteinte subitement?

Je ne pars'enais point à deviner les raisons de cet odieux et étrange attentat, et j'en étais d'autant plus terrifiée. Toutefois, à mon retour, je fis en sorte, pour ne pas tourmenter M. de Sourdis, de lui cacher cette aventure; il venait de voir le comte Mosto qui lui avait raconté ses visites à M. Thiers et répété la proposition adressée, en son nom, au Président de l'Assemblée. M. de Sourdis était lui-même si occupé de cette rencontre, qu'il ne prit pas garde à mon trouble. Il

s'était indigné, puis amusé de la sérénité de Mosto, qui lui avait offert de trahir avec la désinvolture qu'il aurait eue pour le prier à souper.

— Nulle noblesse chez cet être, disait-il. De cette race des Mosto qui a donné tant de grands hommes à l'Italie, il n'a hérité que de l'esprit d'intrigue qu'il emploie à ses intérêts, tandis que ses ancêtres, merveilleux diplomates, le consacraient au souverain et au bien public. Voilà où le dédain injustifié des gouvernements a laissé tomber les hautes familles ! Lorsqu'on se prive de leurs services et qu'on dédaigne leur vieille gloire, elles ne vivent plus que pour ellesmêmes, sans s'occuper de leurs obligations ; car mépriser un homme, c'est, à moins qu'il ne soit un héros, commencer à le rendre méprisable.

Mais moi, sans m'occuper de ces considérations, ne pensant qu'à mon bonheur menacé :

— Ah! m'écriai-je, cet homme voudrait t'enlever à mon amour. Dis-moi, mon adoré, que tu ne m'abandonneras pas. Non, n'est-ce pas? Et si on te fait des mensonges sur ta pauvre Henriette, tu ne les croiras pas!

Il me lança un regard étonné, mais il avait alors trop de confiance en moi pour me soupçonner de quoi que ce fût. Il était

gai, ce soir-li ; et sans amertume, bien qu'avec une pointe de méchanceté, il se mit à plaisanter Jeanne La Flamme. On eût dit que c'était pour lui une vengeance agréable de bafouer ses anciennes amours. Je l'écoutais sans frayeur : sa paix était communicative ; à ses paroles joviales j'oubliai les haines féroces qui me poursuivaient.

Nous sûmes, à quelque temps de là, que le comte Mosto mettait fin à son existence d'aventurier. Ne pouvant décider mon ami à trahir la Commune, il s'était contenté d'empocher les premières avances de .M. Thiers et avait renoncé à son dessein. Versailles était joué, mais peu lui importait le parti dupé, pour\-u que lui, Mosto, bénéficiât de la duperie.

L'un de ses cousins, ancien ministre du roi de Naples, et qu'il avait obligé autrefois, attaché maintenant à la maison de Victor- Emmanuel, se souvint des sers'ices rendus et voulut l'obliger à son tour. De passage à Paris, il l'avait rencontré dans un café. Le comte, qui venait de toucher l'argent de l'Assemblée, ne lui parla pourtant que de sa grande misère et parvint à l'émouvoir. A quelque temps de là, ce cousin obligeant le fit appeler à son hôtel.

— J'ai appris, lui dit-il, que ton oncle, le

cardinal de San Stefano, avait besoin d'un secrétaire. Je lui ai écrit tes ennuis; il m'a répondu qu'il serait trop heureux de te donner un emploi.

— Bravo, bravissimo, mon cher parent!

répliqua Mosto ; j'accepte.

Le comte se décida aussitôt à quitter Paris, à abandonner sa femme, Gisèle, M. Du Tremblay et toutes ses vieilles intrigues. Avant de partir, oublieux de ses injures, il vint nous faire ses adieux. Je ne lui gardai pas rancune, toute réjouie de voir s'éloigner un homme si dangereux pour mon amour.

— Ah ! la bécasse ne m'est pas tombée rôtie dans le bec, disait-il. Z'ai ou dé la peine, allez! Le cardinal mé reproçait d'avoir conspiré contre l'Emperor. « Z'ai conspiré, c'est vrai, lui ai-je répondou, mais c'était par amôr pour loui ; zé voulais empêcer qu'on ne loui fît dou mal »... Enfin, voici ma fortoune reconstrouite. Zé ne serai pas seulement secrétaire , mais régissor. Moi, voj-ez-vous, la bohème, la vie de bâtons de fauteuil, ça m'a touzours donné des crampes d'estomac. Z'aime l'esistence dé famille, paisible, au fond d'on vieux château, entre des parentes qui ont one peu de fortoune. Ce bon vieux cardinal dé San Stefano ! zé mé sens dézà tout

l'espioxxe impériale 327

attendri riène que de penser à sa santé et belle figoure. Ze l'aime côme s'il m'avait donné la loumière!... Et quel héritaze, mon cer, toute l'Ombrie est à loui !

Ainsi, au milieu de tant de tribulations et comme pour nous arracher un instant à nos malheurs, l'existence nous offrait ses comédies et ses grotesques. Je me rappelle qu'étant allée aux fortifications rejoi-ndre M. de Sourdis, je vis venir à toute vitesse un vélocipède se dirigeant vers la porte de Clichy. 11 était monté par une femme qui, sans doute pour se faire bien voir de la Commune, en portait les couleurs sur sa culotte, du plus beau rouge coquelicot.

Tout en approchant de nous, elle agitait, en guise de drapeau parlementaire, un large mouchoir blanc. Les factionnaires la laissèrent passer. Elle avait les cheveux rasés, quelques poils roux au-dessus des lèvres ; avec sa culotte bouffante autour des reins, elle ressemblait à un jeune séminariste déguisé en turc. Dombrowsky se trouvait là, par hasard; revêtu d'un dolman très simple et sans broderies, il n'eut pas l'heur de s'attirer le respect de la vélocipédiste, qui lui dit d'un ton impérieux :

— Conduisez-moi au Comité central.

— Pardon, madame, répondit-il, mais je

désirerais savoir pour quel motif vous désirez avoir une entrevue avec les membres du Comité.

La jeune femme en culotte coquelicot le toisa d'un regard dédaigneux.

— J"ai peut-être le droit de savoir, dit Dombrowsky en souriant, et il se nomma.

— Eh bien, général, reprit son interlocutrice sans se déconcerter, apprenez que je suis Mme Clairette Josué, et que je viens vers vous de la part de l'illustre poète Victor Hugo.

Elle tira de sa veste une lettre de présentation. Dombrowsky tendit la main pour la prendre, mais Clairette Josué la garda en main et, après lui avoir seulement montré la signature, se mit à lire elle-même à haute voix :

Alle:^ leur parler de Fraternité. Le Sourire de la Femme est le Verhe de Dieu. Vous êtes femme, vous flzr^ l'éloquence supérieure : une caresse. Abaisse:^-vous pour élever; soye^ faible pour fortifier. La Vertu veut des abnégations : vous les aurc~ toutes. Coure^ donc, instruise^ les ignorants, console^ les souffrants, charme:^, éclaire:^, — aimei'. Le mot de V Avenir est peutêtre sur vos lèvres. Chère sœur, receve- la bénédiction du vieux Proscrit. Mon Couchant se tourne vers votre Aurore.

Victor Hugo.

— C'est parfait, dit Dombrowsky, seulement cela ne me renseigne pas sur vos projets.

Mme Clairette Josué regarda le général avec surprise; puis, sans rien perdre de son assurance, elle s'écria :

— Vous avez renversé l'autre jour le tyran, mais avez-vous renversé la tj-rannie? Je viens donc vers vous, hommes de bon vouloir, mais de raison encore obscurcie. Je viens vous parler de l'esclavage de l'épouse par l'époux. Je viens plaider devant vous, au nom de vos femmes, la cause de la 'Liberté. Car je la veux, moi, cette Liberté que vous invoquez, mais dont vous ne vous inspirez pas; je la veux, non pas pour quelques hommes, mais pour tous les hommes, pour toutes les femmes, pour tous les enfants, tous les êtres, tous, tous... Et puis, laissez-moi vous dire ceci : en jetant à bas la colonne, c'est la guerre que vous avez condamnée ; pourquoi donc la faitesvous aujourd'hui ? Cessez cette lutte fratricide!...

A ces paroles, tous les soldats présents se mirent à crier :

— A bas la Versaillaise ! A bas la Vendue ! Dombrowsky les apaisa à grand'peine.

Clairette Josué avait pâli et tournait les yeux avec crainte de tous côtés.

— Vos discours, madam.e, observa le

général, ont peu de chance d"étre bien accueillis en ce moment. Attendez que la raison du peuple' ait mûri et soit plus apte à vous comprendre.

Cependant Clairette Josué. qui n'était nullement rassurée, s'était hâtée de remonter sur son vélocipède.

— Je vais aller trouver M. Thiers, ditelle, et j'espère être mieux accueillie.

Des huées couvrirent son adieu ; quelques hommes même lui lancèrent des pierres, mais elle détalait de toute la force de ses jambes, et bientôt nous n'aperçûmes plus que l'énorme lune rouge de sa culotte tendue vers nous, comme pour nous narguer, dans un encadrement de poussière.

Nous nous égayâmes sans arrière-pensée.

Si proches de la catastrophe, nous étions pleins de joie. Quel étrange pouvoir avonsnous d'être aveugles ou inconscients lorsqu'un plaisir proche nous ordonne d'être heureux! Dans le jardin du restaurant où nous avions dîné, nous plaisantions, je me souviens, avec l'entière confiance d'amoureux qui n'ont rien à craindre du lendemain; nous jouissions de nous aimer, d'être l'un près de l'autre par un ciel clair, sous une feuillée odorante. Un orchestre ronflait et éclatait derrière les arbres, nous envoyait des lambeaux de quadrille, mêlés aux

l'espioxxe impériale 351

rumeurs de la gaieté populaire, tandis qu'au loin, comme pour annoncer une fête, célébrer quelque anniversaire, le canon des forts et de la guerre civile grondait longuement. Au milieu du repas, un garçon vint nous dire qu'à deux cents mètres du restaurant un obus était tombé et avait tué un âne. Cela nous amusa. Nous échangeâmes des réflexions plus ou moins spirituelles sur ces artilleurs qui ne savaient que mitrailler leurs amis. Nous étions si heureux; nous nous sentions immortels! Les obus pouvaient pleuvoir... ils ne nous atteindraient pas !

Nous étions toujours en train de rire, quand un officier, au képi surmonté de plumes de coq, au dolman chamarré de broderies, s'approcha de mon ami et lui dit d'une parole haletante, avec un air égaré :

— On vous cherche partout.

— Et qu'y a-t-il donc?

— Les Versaillais sont à Paris.

M. de Sourdis se leva.

— Allons donc !

— Oui, reprit l'officier, nous avons été trahis. Dombrowsky vous demande en toute hâte.

— Bah! fit M. de Sourdis. C'est une fausse alerte, j'en suis bien sûr.

Il me quitta, après m'avoir conjurée de

ne point m'alarmer s'il ne rentrait que le lendemain. Sans doute il passerait la nuit à préparer la défense; mais, pour lui, le péril était encore éloigné.

Sa tranquillité parfaite m'eût enlevé toute inquiétude, si j'avais eu quelque soupçon des événements. Après tant d'angoisses qu'il m'était permis jusqu'alors de croire vaines, j'avais fini par ne plus avoir peur, et je me sentais heureuse à force d'avoir besoin de l'être. Je m'endormis en formant les plus beaux projets pour l'avenir, en accordant les adversaires les plus acharnés et les idées les plus contradictoires dans mon rêve de paix.

Le coup que je reçus à mon réveil n'en fut que plus cruel. J'entends encore les mots de ma femme de chambre Angèle, m'annonçant sur un ton banal, comme on annonce la visite d'un indifférent, la nouvelle qui devait anéantir mon bonheur.

— Monsieur est venu, madame.

— Comment, il est venu ! Il n'est pas entré dans ma chambre?

— Non. madame, il est venu et il est reparti un moment après.

— 11 n'était donc pas seul?

— Il y avait une dame avec lui.

— Une dame ! duelle dame ?

— La baronne... Mme Jeanne la Flamme.

L ESPIOXXE IMPERIALE 333

— Comment ne m'a-t-il pas parlé, ne m'a-t-il pas vue avant de partir?

— I! paraissait très furieux ; à chaque instant il répétait : « La gueuse ! La gueuse ! » Il a prononcé le nom de ^L Glyn et d'un autre aussi... un nom de Prussien, je crois.

— Bittenfeld peut-être.

— Oui, c'est ça : Bittenfeld. Monsieui avait l'air de ne pas l'avoir sur son cœur, ce monsieur Prussien-là.

— Mon Dieu! m'écriai-je, la misérable lui a tout raconté.

Il me sembla que la vie me manquait, se retirait de moi.

— Et puis, ajouta Angèle sans s'apercevoir du mal qu'elle me causait, monsieur m'a priée de remettre ceci à madame.

J'arrachai la lettre qu'elle avait à la main, et j'en déchirai l'enveloppe.

Je connais vos trahisons, nCécrivait M. de Sourdis. Je serais maintenant un lâche, si je revoyais une femme qui m'a si indignement trompe. Soyc^ heureuse. Je ne veux pas vous empêcher d'être à ceux qui vous donneront la richesse, puisque, seule, la richesse parait vous toucher. Quant à moi, j'irai chercher sous les balles de Versailles Vexpiation d'un si misérable amour.

534 L ESPIOXXE IMPERIALE

Les émotions violentes nous donnent des vues claires et profondes, et comme l'illumination soudaine du passé. En un clin d'œil, je compris le guet-apens que m'avait tendu Jeanne La Flamme à sa fête de charité. Elle avait eu ce désir qui semble irréalisable : obtenir une preuve évidente, que nul ne puisse contester, d'un fait qui n'a jamais eu lieu. Elle avait réussi. Mes soupçons me furent depuis confirrnés. Jeanne s'était entendue avec Bittenfeld pour me photographier endormie dans ses bras. Bien que je me fusse éveillée trop tôt, elle avait sans doute pu prendre une image assez compromettante, assez injurieuse pour moi de cet enlacement imposé et inutile, et c'est cette obscénité menteuse qu'elle était venue montrer ce matin même à mon ami.

Je me levai aussitôt et voulus m'habiller, mais je ne pouvais plus me soutenir; je dus appeler Angèle à mon aide; c'est à peine si j'avais la force de lui demander mes vêtements. La pensée de M. de Sourdis me rendit du courage. Je sentais bien qu'il ne reviendrait pas de lui-même; mais j'irais le retrouver, lui dire qu'on lui avait menti. Ah ! mes larmes, mes baisers le convaincraient.

Lorsque je fus prête :

— Madame ne va pas sortir? fit Angèle effrayée.

— 11 le faut.

— Mais, madame, on se bat à Paris.

Je ne lui répondis point et descendis dans la rue.

Une foule effarée d'ouvriers, de gardes nationaux, de femmes en armes, fuyait aux mugissements sourds et prolongés de l'artillerie versaillaise tonnant au loin. Sans savoir où ils allaient, je me mis à courir avec ces gens, entraînée par leur folie et mon enfiévrante émotion. Tout à coup, au carrefour de la rue du Bac et de la rue de Lille, un cheval au galop se précipita, nous rejeta pêle-mêle contre les murailles et les portes des maisons où l'on s'écrasa. 11 n'y avait qu'un cavalier qui, sous un plumet rouge ébouriffé au vent, criait d'une voix enrouée en levant son sabre :

— Sauvez-vous ! Vous allez être cernés ! Ils arrivent ! Ils arrivent !

Et dans cette foule qu'avait immobilisée la terreur, il poussa son cheval, s'ouvrit avec violence un passage. La bousculade s'augmenta encore. Un garde national déchargea son fusil dans l'espace, comme s'il apercevait l'ennemi ; des cantinières jetaient leurs carabines; des ouvrières, enrôlées dans l'insurrection, lançaient ces appels horribles que les femmes réservent, ainsi qu'une suprême défense, pour les heures du péril;

cris de bêtes en détresse qui saisissent, qui glacent et font reculer les hommes, épouvantés de rencontrer cette animalité soudaine et furieuse chez des êtres qu'ils ont voués à l'amour. Toute cette populace se lâchait de peur et en même temps palpitait de férocité guerrière. Ce fut la peur qui l'emporta, et bientôt on se sauva en masse.

Pour moi, je marchais toujours en avant. Où Ton se battait, là devait se trouver M. de Sourdis. 11 fallait le voir, l'empêcher de se faire tuer. Je n'avais pas d'autre pensée.

Des gardes nationaux me crièrent :

— Halte ! On ne passe pas !

— Je vais retrouver le colonel de Sourdis, m'écriai-je naïvement.

— Sourdis ? Connais pas ! me répondit un fédéré.

Un autre reprit :

— Q.u'é qu'c'est ça, Sourdis? un aristo, un vendu! Et comme je ne me pressais pas assez de répondre, il ajouta : Voulez-vous que j'vous diser C'est une espionne de Versailles.

— Eh ben ! ton compte est bon, ma fille!

Ils m'entouraient, m'empêchaient de passer, et l'un d'eux, me prenant ma main dégantée, la montrait à ses camarades.

— R'gardez-moi si ça vous a des doigts de duchesse, c'te Marie-couche-toi-là !

Par bonlieur. un officier vint à mon secours.

— Voulez-vous laisser les femelles tranquilles, cochons! leur dit-il.

Grâce à cette intervention, je par\-ins à me sauver ; j'étais redevenue un peu plus calme, et je songeai alors, pour avoir des nouvelles, à me rendre au Palais de la Légion d'honneur, occupé par le général Hudes. Là, j'appris que Dombrowsky devait être rue Saint-Florentin à diriger la construction de la barricade. M. de Sourdis l'accomp.agnait. Je me dirigeai aussitôt de ce côté.

Partout où je passais, on préparait la défense. Des gardes nationaux couraient le long des maisons, ordonnaient d'ouvrir les contrevents, de lever les jalousies pour être sûrs des rues où l'on allait combattre. Des gamins en blouse, des filles rapetissées et grossies par des culottes rouges de soldats, poussaient en batterie des mitrailleuses, attelés à l'affût ou inclinés le long des roues, avec cet effort exagéré et inutile, ordinaire aux tâches inaccoutumées.

Lorsque j'arrivai rue Saint - Florentin , j'aperçus, devant les canons de la barricade, un attroupement de gardes nationaux'

d'ouvriers terrassiers, de filles en hussards et en zouaves. Du milieu du groupe, un ivrogne, d'une voix geignarde, avec de brusques éclats de colère, interpellait un adversaire silencieux, dont les dos de spectateurs me dérobaient la vue. De temps à autre, l'ivrogne s'adressait à l'auditoire et semblait lui demander conseil, mais il n'obtenait d'autre réponse que des rires et des acclamations tapageuses.

— Enfin, cito5''ens, disait-il. c'est-y la justice que ceusses-là commandent et n'foutent rien de leur peau, quand les autres sont à turbiner pour le Roi de Prusse? Et c'est pas encore tant la question de travailler : on est solide su' ses jambes; on n'est point ménager de sa sueur ! Seulement faut être raisonnable : on n'est pas des nègres ! Pendant qu'ceusses-là s'ia coulent douce, pourquoi que nous n'aurions pas le droit d'nous rincer la gueule : eune fois n'est pas coutume, pas vrai? Et pis, t'entends, campistron. c'est pas tout, ça! ton cul vaut le mien; j'frai c'qu'y m' chante, et pis... j' t'emmerde!

Alors j'entendis s'élever une parole vive, impérieuse, presque aussitôt couverte par une tempête de huées et de sifflets ; elle par\-int toutefois à dominer les voix et reprit avec plus de force :

— La Commune m'a nommé votre chef et vous me devez obéissance.

J'avais reconnu la voix. C'était M. de Sourdis. Sans doute il avait voulu punir un acte d'indiscipline, et s'était ainsi attiré cette rébellion.

Des cris furieux retentissaient; des fusils s'abaissèrent. Je me sentis fléchir sous les insultes, sous les menaces adressées à mon ami et qui venaient me frapper au cœur.

— A bas, l'aristo !

— A mort ! A mort !

— Fusillez le traître.

— Faut envoyer sa tête à Versailles !

Une cantinière ramassa à pleines mains

du crottin et du fumier de cheval, et les lui lança au visage.

— A l'insulteur du peuple, à l'espion de Versailles !

— Arrêtez! Arrêtez! fis-je en essayant de percer la foule.

Mais les épaules des gardes nationaux formaient un rempart infranchissable. On ne s'était même pas retourné vers moi tant mon cri avait été faible, étouffé par les vociférations des révoltés !

— Eh ben, lâche, faisait la voix traînante de l'ivrogne, c'mmande-moi donc, à preusent, c'mmande-moi donc !

J'aperçus M. de Sourdis. Il était adossé à

répaulement. le revolver à la main ; il demeurait calme et fier, les yeux animés d'une superbe résolution.

— J'attends mes assassins, dit-il.

Mais à ce moment, une sentinelle se précipita vers le groupe des gardes nationaux.

— Les Versaillais ! Les Versaillais !

— Allez-vous tirer sur votre chef ou sur l'ennemi? demanda M. de Sourdis.

Le cri de « Vive la Commune! » lui répondit; les artilleurs coururent à leurs pièces, les gardes nationaux épaulèrent leurs fusils.

Des soldats de Versailles, partis en éclaireurs, s'élançaient sur nous. Le gros de la troupe suivait à quelques mètres.

Au commandement « Feu ! » une flamme vive éclaira la barricade, une détonation formidable retentit, puis nous fûmes couverts d'un voile de fumée. Quand le voile se déchira, sous ses lambeaux flottants, nous pûmes compter nos pertes. Trois gardes nationaux et cinq soldats de ligne qui étaient montés à l'assaut gisaient devant les canons. Les assaillants, qui croyaient la barricade sans défenseurs, étonnés de la résistance , se repliaient , attendant sans doute, pour nous attaquer encore, d'avoir leur artillerie.

Où était M. de Sourdis? Je tremblais de tous mes membres de ne pas le voir à la place où je l'avais laissé avant la canonnade; mais quel 'Soudain, quel atroce désespoir quand je le découvris, au pied d'une mitrailleuse, la tête renversée, le bras étendu, tout couvert de sang! Je crus qu'il ne respirait plus, et ce fut un grand soulagement de rencontrer son regard, quand je me jetai sur son pauvre corps, quand je baisai sa pauvre face souillée. Il me prit la main, il prononça mon nom, et je pensai, avec une joie singulière au milieu de m.a douleur, qu'à ce moment il ne se rappelait plus les perfides confidences de Jeanne la Flamme et ne songeait qu'à notre amour.

Ses soldats qui, tout à l'heure, voulaient le massacrer, avaient oublié leurs rancunes. Les uns donnèrent leur manteau pour qu'on y étendît leur chef, d'autres préparèrent une civière, d'autres enfin coururent chercher un médecin. Ceux qui ne s'occupaient point de le secourir, rangés autour de nous dans une attitude grave et recueillie, semblaient partager ma douleur.

— Pauv'femme, disait la cantinière qui venait de l'insulter en me désignant à l'une de ses amies, c'était son homme et elle l'aimait bien tout d'même !

Devant ces témoignages de sympathie, je

ne pus me contenir; mes larmes vinrent se mêler à son sang tandis que, d'une voix éteinte, il essayait de m'exliorter au courage.

Comme le sang coulait à flots et que le médecin n'arrivait pas, un garde national, qui était pharmacien, offrit ses soins; au milieu des cris que m'arrachaient les souffrances de mon ami. le garde déchira les vêtements que l'hémorrhagie avait collés à la peau et découvrit le corps meurtri. M. de Sourdis semblait s'être présenté aux coups des assaillants ; trois balles l'avaient frappé : à l'épaule, au côté, à la jambe. Après l'avoir pansé le mieux qu'il put, le garde me laissa espérer une guérison lente mais possible.

Je lui demandai alors de vouloir bien chercher quelques hommes de bonne volonté pour transporter mon malheureux ami.

Toutes les têtes se découvrirent lorsque nous sortîmes de la rue Saint-Florentin ; des gardes nationaux, se rappelant les vieilles disciplines militaires, présentaient les armes ; des femmes émues par la jeunesse de M. de Sourdis, nous faisaient cortège jusqu'à une longue distance. Et je songeai à ce peuple aussi prompt à la pitié qu'à la haine et qui s'attendrit si aisément sur ses victimes.

Je ne devais pas retrouver ailleurs cette pitié. Mon ami s'était évanoui durant le trajet; et, quand nous arrivâmes à la rue de

Bourgogne. M. Aliboron, que nous croisâmes dans l'escalier, s'imagina que M. de Sourdis n'était plus. Il rentra aussitôt derrière nous ; et, sans attendre qu'on eût couche le pauvre blessé, il s'approcha de moi.

— Ah! madame, dit-il du ton le plus tranquille, c'est un grand malheur.

Puis aussitôt il ajouta :

— Je dois vous dire qu'un de mes cousins, qui est membre de l'Assemblée et père d'une nombreuse famille, m'a prié, dans ces jours de troubles, de prendre soin de ses enfants. Mon appartement est bien trop étroit pour loger tout ce monde et je me vois forcé de leur donner votre chambre. Je vous serais donc très reconnaissant, madame, si vous pouviez nous la céder.

Son embarras, sa gaucherie me laissèrent croire qu'il mentait. M. de Sourdis, ne pouvant plus être d'aucun secours, devenait une gêne dont Aliboron prétendait s'affranchir au plus tôt et sous le premier prétexte venu.

— Nous ne voulons pas vous importuner, lui répondis-je : nous allons chercher un hôtel. Cependant, monsieur, vous voyez dans quel état est M. de Sourdis, et vous devez penser combien il est dangereux de le transporter. Après nous avoir montré une

316 l'espioxne impériale

obligeance si rare, je ne pensais pas que vous la cesseriez si brusquement.

— Cela m'est fort pénible, répliqua Aliboron. Par malheur j'y suis contraint.

Là-dessus il me quitta.

Quelques instants après, Jeanne la Flamme vint le voir et eut avec lui un abominable entretien. Voici leur conversation, telle que me Ta rapportée ma femme de chambre, qui l'entendit d'une pièce voisine.

— Vous savez, commença la baronne, que les troupes de Versailles sont maîtresses de mon quartier.

— Ah! tant mieux, s'écria Aliboron.

Mais comment avez-vous pu arriver ici?

— Oh I c'est facile, je suis avec Versailles. mais les Communards me croient des leurs. J'ai des sauf-conduits. Je vais partout.

— Et vous ne craignez pas les balles ?

— Non, dit-elle, je ne crains rien, car je sais que je ne dois pas mourir à présent. La mauvaise époque est passée. Elle ne reviendra que dans quinze jours.

Et, avec un sourire qui voulait être incrédule, mais qui ne déguisait point le secret sentiment, elle fit voir le petit bracelet. orné d'un cornaline, qu'elle m'avait montré bien des fois et où était gravé son horoscope. Aliboron y jeta un coup d'œil indifférent. Il croj'ait peu à l'astrologie.

— Et qu'avez-vous fait de votre communard? demanda-t-il.

— Grâce au ciel j'en suis débarrassée! Ce misérable-là ne s'imaginait-il pas vivre chez moi à l'abri des tuiles qui tombaient sur ses camarades! Dès que j'ai vu venir les Versaillais, je me suis empressée de le dénoncer. Le malheur, c'est qu'ils l'ont fusillé dans mou jardin. Les balles sont allées mutiler les jolies statues de ma fontaine en marbre, et le porc a répandu partout un sang noirâtre dont on ne peut effacer les traces.

— Je vous plains bien, madame, dit Aliboron.

— Et encore faut-il m'estimer heureuse d'en être quitte à si bon compte ! Si je n'avais pas eu l'esprit d'aller dénoncer le bandit, qui sait si l'on ne m'eût pas envoyée le rejoindre devant le peloton d'exécution ?

— Oh!

— N'en soyez pas étonné. Les Versaillais sont si affolés de représailles qu'ils ne distinguent souvent pas leurs amis de leurs adversaires.

A ce moment, du côté de la place de la Concorde, des coups de feu éclatèrent.

La proximité de la bataille effraya vivement Aliboron ; Jeanne la Flamme ellemême, malgré ce qu'elle savait de son

3j8 l'espionne impériale

avenir, se sentait peu rassurée. Mais le combat fut court. On vit s'enfuir à toutes jambes les quelques fédérés qui y avaient pris part. Bientôt retentirent les clairons d'un bataillon d'infanterie. Les soldats s'avançaient lentement, la tête dans les épaules, le chassepot en mains, fouillant des 3^eux les maisons, flairant quelque embuscade.

Comme ils passaient sous les fenêtres, Aliboron agita un petit drapeau tricolore arraché à un jouet, et donnant toute sa voix :

— Amis ! Amis ! fit-il. Vive Versailles !

— Taisez- vous donc, lui dit Jeanne; on va vous prendre pour un transfuge.

— On me connaît, répartit Aliboron. Ma photographie est à toutes les devantures.

Cependant les soldats levaient les yeux vers la fenêtre ouverte, puis regardaient l'officier qui les conduisait comme s'ils eussent attendu de lui un ordre de perquisition.

— Savez-vous, reprit Jeanne la Flamme, que si l'on savait que vous hébergez un communard, votre compte pourrait bien être vite réglé?

— Le communard! Ah! je crois qu'il n'est plus beaucoup à craindre. Si on le voyait maintenant !

— Il est ici ?

— Oui, et à l'agonie. 11 a été blessé ce

L ESPIONNE IMPERIALE 34g

matin ii la barricade de la rue Saint-Florentin.

— Puisqu'il est à l'agonie, pourquoi hésitez-vous? Il faut le dénoncer. Votre peau d'honnête homme vaut plus, je pense, que le cadavre d'un scélérat.

— Mais vous le connaissez ; c'est de Sourdis !

— C'est vrai, "je le connais. Mais on connait beaucoup d'hommes méprisables : la vie nous force à tant de contacts odieux ! Ce Sourdis est deux fois haïssable, par sa conduite privée...

— Et par sa conduite publique. Vous avez raison ! 11 faut les exterminer, tous ces révolutionnaires, ces destructeurs de l'ordre social.

— N'hésitez donc plus. Voyez, les soldats sont arrêtés devant votre porte. Ils pourraient monter ici. Prévenez-les.

Pendant qu'ils parlaient ainsi, ces misérables, j'étais agenouillée devant le lit de mon ami, ne cessant mes soins que pour demander à Dieu de le guérir. La fièvre qui s'était emparée de lui, les paroles ambiguës du médecin, rien ne pouvait m'empêcher d'espérer. Il me semblait même que notre amour allait bénéficier de ces afflictions, que nous serions ensuite unis par un lien plus solide, et que nulle calomnie de Jeanne la

Flamme et des autres ne serait capable de nous détacher. Tel était Tégoïsme ardent de ma passion. Absorbée par ces rêves d'avenir, je n'avais pas entendu le bruit du combat ni le clairon des troupes, et je ne saurais dire l'efFroi que j'éprouvai en voyant tout à coup la porte s'ouvrir violemment et des soldats se précipiter dans la chambre. Un petit lieutenant les conduisait, la main enveloppée d'un linge taché de sang. Il paraissait ivre de venger cette blessure, reçue sans doute dans le dernier engagement.

— Arrêtez le fédéré, ordonna-t-il.

Mon visage eut. je crois bien, une telle expression d'horreur et de désespoir que les soldats s'arrêtèrent.

— Arrêtez le fédéré, reprit-il.

Les soldats s'avancèrent vers le lit, mais je me jetai devant eux, étendant les bras pour qu'ils ne pussent toucher au lit, sans passer sur mon corps.

— Voyous, faites vite, que cela finisse, dit l'officier en s'avançant à son tour.

Alors je tombai à ses pieds, j'embrassai ses genoux.

— Monsieur, grâce! m'écriai-je. Vous voyez bien que mon ami est blessé, blessé mortellement peut-être. Vous n'allez pas me l'arracher. Oh ! ayez pitié, monsieur !

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— Comédie que tout cela ! répliqua le lieutenant en détournant les ^-eux. allons ! faites vite.

Les soldats se préparaient enfin à obéir, lorsque j'aperçus, par la porte entr'ouverte. le visage de Jeanne la Flamme. Elle me regardait avec un sourire d'allégresse comme si sa vengeance l'avait transportée. Cet air provocateur seul m'eût mise hors de moimême, si déjà je n'eusse été soulevée par tant d'émotions. Je m'élançai sur elle et je la frappai au visage, et je la battis à coups de poings, à coups de pieds. Elle fut si étonnée de mon agression que c'est à peine si elle se défendit. On l'arracha hurlante et meurtrie de mes mains.

— Saisissez-vous de cette femme, ordonna le lieutenant et, s'approchant de moi, pâle de colère : Te tairas-tu. putain ! cria-t-il en levant la main.

Mais il n'avait pas achevé l'insulte que M. de Sourdis enlevé à sa fièvre, à ses souffrances, poussé vers nous par les barbares, du bras qu'il pouvait encore mouvoir et avec cette force miraculeuse de l'amour qui triomphe même de la douleur physique, le frappait au visage et l'éloignait de moi. Affolé par cette agression soudaine, par la vue de ce fantôme aux yeux vagues, aux plaies béantes, qui avait l'air de surgir de la mort, le lieu-

tenant déchargea devant lui son revolver. Une pluie de sang me jaillit à la face et j'aperçus un corps dont la tête n'était plus qu'une calotte informe, une grappe de chairs coulantes et qui tombait sur moi. Il me sembla que je mourais moi-même, et je ne sais pas alors ce que je suis devenue.

Lorsque je repris connaissance, je me trouvai dans la maison de Sir John Glyn. Depuis que je l'avais quitté, le pauvre homme ne vivait plus. Mon absence avait encore augmenté son amour. Pour me découvrir, il lança toutes les .agences en campagne. Il sut enfin que je demeurais avec un officier de la Commune, et il en éprouva les plus violentes angoisses. Il me faisait suivre, observait lui-même toutes mes démarches, sans cesse passant et repassant devant la maison. C'est gnice à lui que vous me voyez aujourd'hui. Il arriva au moment où les soldats, qui n'avaient le loisir ni le goût de prêter assistance à des communardes malades, allaient, pour régler plus vite mon sort, me fusiller avec d'autres insurgées. Il invoqua sa parenté, sa nationalité , ses relations avec l'ambassadeur d'Angleterre et. bien qu'il fût très ému. parla comme un homme que l'on doit craindre. On le laissa m'emporter.

Hélas! j'ai tant souffert que je me demande s'il n'aurait pas mieux fait de m'abandonner aux Versaillais. Lui-même, peut-être, dut le penser plus d'une fois, car je ne m'occupai point de cacher mes regrets ni de lui montrer quelque gratitude.

Sa douceur, son ambition de n'être qu'une doublure de moi-même, m'étaient insupportables. Il m'exaspérait comme une loque que j'aurais toujours traînée après ma robe. Enfin sa patience fut victorieuse de mon chagrin. Je le tolérai, je lui fus bienveillante ainsi qu'à une journée grise et monotone, sans orage ni soleil.

Je me rappelle qu'au milieu du Paris en flammes, ruiné par la Commune, ensanglanté par Versailles, j'allai avec John Gh'n chercher le corps de celui que j'avais aimé. Si rude, si fier aux autres. John Glyn me suivait comme un enfant ; il m'écoutait sans révolte. Je ne lui dissimulais rien de mon ancien amour; je lui en disais les caresses, les joies, les espoirs à jamais évanouis. 11 pleurait parfois, je ne sais si c'était à cause de mon amour inattentif ou de ma peine ; je n'y prenais pas garde. Je parlais parce que cela me soulageait, et sans songer à mon auditeur. Un souvenir était à présent le seul bien qui me restait. Ma voix en appelant mon aimé le rapprochait de moi ;

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ail! si j'avais pu avoir son corps, il me semble que je n'aurais plus été seule.

Comme nous traversions la rue de Rivoli, nous vîmes arriver bon train quatre gendarmes, le sabre au clair, précédant une voiture. Nous crûmes qu'ils escortaient un malfaiteur, et nous eûmes quelque surprise en voyant passer, écrasé au fond d'une calèche qui portait encore les aigles, un tout petit homme à la tête énorme, au toupet de cheveux gris en huppe d'oiseau. On eût dit un enfant monstrueux. Lourdement assis, une jambe sur l'autre; la lèvre inférieure remontée avec un air de réflexion et d'inflexible sévérité ; la tête immobile que de larges lunettes rendaient sans regard ; éclatant de suffisance et de prétention, il paraissait être de ces gens qui jouent au grand homme devant leur bonnet de nuit.

— Voilà le nouvel Empereur! dit John Glyn en haussant les épaules. Je m'étonne qu'aimant toujours à prendre des modèles dans l'histoire, M. Thiers ne se fasse pas accompagner, comme Jeffreys, du bourreau : ce serait plus imposant.

Des gendarmes encore, des gendarmes toujours, escortaient la calèche, puis une autre calèche fermée suivait, dans laquelle nous aperçûmes un gros homme en noir, que John Glyn me nomma : c'était un

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général; obèse et vieilli, la tête découverte, il se prélassait, faisait des grâces, penchait son front chauve vers... devinez vers qui!... vers la baronne Jeanne La Flamme, assise à côté de lui. riante, radieuse, coiffée d'un chapeau de fleurs et vêtue d'une claire robe de printemps; toilette assurément toute nouvelle pour porter le deuil de la France, et faire une promenade parmi les ruines fumantes encore des derniers incendies.

Ne pouvant contenir mon indignation, ma colère, ma fureur de vengeance, je courus après la voiture.

— Canaille! Canaille! Canaille! criai-je de toutes mes forces.

La baronne ne m'entendit pas, et la voiture disparut avec l'escorte de gendarmes, emportant vers quelque heureuse réunion ces êtres aux consciences pures et légères.

J'étais dans une telle exaspération que des passants, qui avaient reconnu ^L Thiers et levé leur chapeau pour le saluer, grommelaient, m'appelaient entre leurs dents : « Communarde ! »

John Glyn craignit que la rage de la foule, si aisément inflammable en ces jours de représailles, ne s'en prît à moi, et il m'entraîna de force.

Je ne pouvais cependant oublier le visage

de Jeanne Li Flamme, cette joie atroce qui l'illuminait comme pour insulter et défier mon malheur. Je ne sais s'il y a une contagion de cruauté, et si c'est guérir sa souffrance que de la communiquer aux autres ; quoi qu'il en soit, un matin je me dirigeai vers l'hôtel des Champs-Elysées où, deux années avant, j'avais vu fêter et aduler l'Empereur. Je portais un revolver, et j'étais décidée a assassiner la misérable. Mais il était dit que, n'ayant pu sauver mon pauvre ami, ni même découvrir sa sépulture, j'aurais encore le chagrin de ne pas venger sa mémoire. La baronne venait de partir pour l'Allemagne. Peu après, j'appris qu'elle était morte subitement, à la fin de juin, comme le faisait pressentir son horoscope. Elle fut frappée, dit-on, au fond du château, digne d'un roi, qu'elle avait fait bâtir, près de Berlin, avec les richesses enlevées à ses anciens amants. Ses serviteurs la trouvèrent étendue sans vie devant le coffret de pierres précieuses qu'elle transportait avec elle dans ses voyages, et qui, en lui rappelant ses ruses et ses victoires, lui laissait croire qu'un 'jour elle avait été belle.

(Ici s'arrête le Journal d'Henriette Glyn.)

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