‹ L'esprit au théatreChapitre 104 sur 308 · DUGAZON · texte numérisé non relu

DUGAZON

Dugazon avait commencé par doubler Préville. Un jour qu'il le remplaçait dans le rôle de Brid'oison, le public, qui s'attendait à voir Préville, siffla vigoureusement sa doublure.

— J'en... en... entends bien, dit Dugazon comme s'il eût continué son rôle.

On siffla plus fort :

— Je vous dis que j'en... en... entends bien, répéla-t-il. Pour le coup, ce fut un déchaînement de sifflets.

— Eh bien, est-ce que vous... ous... croyez que je n'en... en... entends pas?

Cet iniperlurbalilc sang-fi'oid finit par désarmer les mécontents.

Dugazon chantait, dans un repas, des couplets de sa façon. On demanda l'auteur :

— Le voici, dii-il en montrant son cœur ; à boire à l'auteur!

— Mais le cœur ne boit pas, lui dit-on.

— A d'autres! reprend l'auteur; moi, j'ai le cœur sur les lèvres.

Lorsque Talma voulut profiter du décret sur la liberté des théâtres pour quitter la scène du faubourg Saint-Germain, il y eut de grands débats. Dugazon et Naudet se provoquèrent, et un duel eut lieu entre eux.

On attaqua Talma sur l'engagement quïl avait contracté avec la Comédie française ; on voulut lui intenter un procès, et l'on commença par mettre arrêt sur ses costumes qui, selon l'usage, étaient renfermés dans la loge où il s'habillait.

Une assemblée avait été convoquée pour discuter les intérêts respectifs. Les avocats des deux parties, les huissiers, étaient sous le [jéristylc, où l'on disputait déjà par avance. Pendant tout ce tumulte, Dugazon monte au théâtre; il y trouve les comparses qui attendaient le capitaine des gardes qui devait les exercer; mais le capitaine des gardes avait bien autre chose à faire : il était en bas à écouler ce qui allait se décider. Dugazon ne perd pas de temps; il emmène huit figurants auxquels il montrera, dit-il, ce qu'ils ont à faire; il les conduit au magasin des costu-

mes, qui est désert, les fait habiller en licteurs, leur fait prendre quatre de ces grandes corbeilles qui servent à transporter les habits ; puis il monte à la loge de Talma, dont il s'était procuré les clefs, dépose les cuirasses, les armes, les casques dans les corbeilles qu'il drape avec des manteaux et des toges, s'affuble lui-même du costume d'Achille, la visière basse, le bouclier et la lance au poing, fait prendre les corbeilles par ses gardes, descend et passe gravement à travers ce monde rassemblé qui, tout ébahi et ne sachant ce que cela veut dire, le laisse gagner la porte.

Il était déjà sur la place, avant qu'ils fussent revenus de leur surprise, et informés du mot de cette énigme en action. Enfin, ils arrivent au théâtre du Palais-Royal, où Dugazon fait déposer les dépouilles opimes. Le duc d'Orléans, informé de ce bruit qui ne ressemble en rien à une émeute, puisque tout le monde rit, veut voir Dugazon, qui lui conte ses exploits de la manière la plus comique. Le lendemain, Paris retentissait de cette folie. Le théâtre du faubourg Saint-Germain n'osa pas donner suite à une aussi burlesque comédie, dans la crainte du ridicule. On ne pouvait accuser Talma de complicité, car il ne sut l'équipée de Dugazon qu'après coup.

DU LUC (le comte)

Le comte de Lauraguais demandait à cet impitoyable railleur, son avis sur sa tragédie la Colère d'Achille,

— Convenez, lui disait-il, que j'ai bien suivi Homère dans mon caractère d'Achille; je l'ai fait bien colère.

— Oui, vraiment, reprit M. du Luc, vous l'avez fait colère comme un dindon.

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