‹ L'esprit au théatreChapitre 120 sur 308 · FABRE D'ÉGLANTINE · texte numérisé non relu

FABRE D'ÉGLANTINE

Fabred'Églantine était dans une ville du Languedoc où il jouait les rôles de Mole et de Larive, assez médiocrement, dit-on ; il rêvait déjà poésie. Mademoiselle Lesage était attachée au même théâtre que Fabre; elle chantait les prima donna; elle avait une fort belle voix. Fabre en devint éperdumcnt amoureux; il ne lui déplut pas, elle lui permit môme de demander sa main; mais la famille ne fut pas du même avis; on la lui refusa très-nettement. Ils étaient surveillés avec une telle vigilance, qu'ils ne pouvaient se dire un mot, encore moins s'écrire.

Fabre, dont l'esprit avait beaucoup d'invention (il l'a bien prouvé dans son Intrigue épistolaire), se creusait cependant en vain la tête pour trouver quelque expédient; il n'en vit pas de plus sûr que d'enlever sa belle et d'aller se marier à Avignon : on serait bien alors forcé de ratifier le mariage; c'était la seule réparation qu'on pût exiger, et il était plus que disposé à s'y conformer; mais cela ne pouvait guère se faire sans le consentement de la demoiselle, et comment l'obtenir? comment s'entendre sans se parler? Fabre était extrêmement lié avec le chef d'orchestre, auquel il faisait des paroles pour sa musique, et qui l'aidait de ses conseils dans ses amours.

— Ne pourrais-je pas, lui dit-il, entreprendre déjouer l'opéra? J'aurais au moins l'occasion de lui parler pendant les ritournelles.

— Mais, lui répondait l'autre, tu n'es pas musicien, et lu ne saurais pas tirer parti de ton peu de voix.

— Tu me donnerais des leçons.

— L'administration s'opposerait à tes projets ; il n'y aurait que pour un bénéQce d'acteur que cela serait possible.

— Eh bien, je prierai le premier chanteur de me laisser jouer le rôle du Magnifique dans sa représentation ; il est mon ami, il appréciera mon motif et y consentira.

— Es-tu fou? le rôle du Magnifique ! et le quart dlieure, qui en esll'écueil?

— C'est justement sur le quart d'heure que je compte pour expliquer à ma Clémentine mon projet; la rose, tombant d'un côté convenu, sera le signal de son consentement.

— Fort bien, si tout cela pouvait se faire en parlant, mais en chantant !

— Tu verras, tu verras, l'amour rend capable de tout.

— Mais l'amour ne fait pas chanter ceux qui n'ont pas de voix ! Fabre court chercher la partition, et le voilà essayant son quart

d'heure. On baissa le ton, cela n'allait pas trop mal ; d'ailleurs, il se fiait sur le dialogue, qui est assez important : un comédien médiocre dit mieux qu'un chanteur habile. Le jour arrivé, il redoubla de courage. Ses costumes étaient superbes. Comme il était fort aimé des jeunes gens, ils l'applaudirent. Quand vint le fameux quart d'heure, il trouva moyen, pendant la première ritournelle, d'instruire la jeune personne de la moitié de son projet, et, pendant la seconde, de lui dire le reste. On peut penser avec quelle expression il chanta :

Tombez, tombez, rose charmante !

C'était au point que le chef d'orchestre tremblait qu'il n'en perdît ton et mesure.

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Tout fut convenu entre Fabre et mademoiselle Lesage ; il Tenleva, et ils partirent sur-le-champ pour Avignon, qui était alors un autre Gretna-Green, grâce au nonce du pape, lequel abaissait toutes les barrières. Ils écrivirent de là pour obtenir leur pardon : la famille ne pouvait plus refuser. Cela fit un tel bruit dans la ville, qu'on voulut les revoir dans l'opéra, point de départ de leur bonheur, et on leur jeta ces vers précieux sur la scène :

Le Magnifique k l'amour te dispose, De son bonheur il doit s'enorgueillir.

Heureux qui fait tomber la rose !

Plus heureux qui sait la cueillir ;

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