ARNOULD (SOPHIE
Mademoiselle Allard, danseuse de l'Opéra, s'étant plus occupée de ses plaisirs que de ses intérêts, se trouva sans fortune à la fin de sa brillante carrière. Elle acquit avec les années un embonpoint excessif, et l'énormilé de sa taille éloigna peu à peu tous ses adorateurs.
— Pauvre Allard ! disait Sophie; elle s'agrandit sans garder ses conquêtes.
Apprenant la mort de Louis XV et l'exil de madame Dubarry, elle dit en regardant tristement ses camarades : — Nous voilà orphelines de père et de mère.
Mademoiselle Dubois de la Comédie française laissa en mourant plus de 2o,000 francs de rente. C'était une des courtisanes les plus citées pour leur cupidité; du reste, elle avait toujours été médiocre au théâtre, et n'avait pas su tirer parti des heureux moyens que la nature lui avait donnés. Un jour, elle se plaignait d'approcher de trente ans, quoiqu'elle en eût davantage.
— Console-loi, lui dit Sophie, lu t'en éloignes tous les jours.
Mademoiselle Laguerre était fort avare, et faisait de temps en temps la vente de ses meubles et de ses bijoux. Un jour qu'elle procédait à cette opération, des femmes de qualité marchandèrent divers objets précieux, et se plaignirent de la cherté.
— Il paraît, mesdames, leur dit Sophie, que vous voudriez les avoir à prix coûtant.
Elle avait une tille assez laide et fort rousse qui atteignit l'âge nubile sans avoir fait un faux pas. A ce propos, un malin fil observer que sa couleur ne conlribuail pas peu à la maintenir sage.
— Vous avez raison, repartit la mère, ma fille est comme Samson; sa force est dans ses cheveux.
Elle assistait au mariage de sa fille, avec la mère, la tante, et plusieurs autres parentes de son gendre; pendant la cérémonie nuptiale, elle se retourne et leur dit :
— C'est plaisant! je suis la seule demoiselle qui se trouve ici.
Son gendre, Murville, un des plus ardents lutteurs desconcours académiques, lui dit un jour :
— Je veux être de l'Académie à trente ans, ou je me brûle la cervelle.
— Taisez-vous, cerveau brûlé ! répliqua-t-elle.
Une laïs nommée Dorval avait épousé depuis peu le marquis d'Aubard. Un soir qu'elle était à l'Opéra dans une parure éblouissante, quelqu'un demanda à Sophie quelle était cette grande dame.
— C'est une petite personne, répondit-elle, qui s'est laissé tomber d'un quatrième étage dans un carrosse sans se faire de mal.
Sophie avait un différend, ù propos d'une cheminée, avec le ministre qui administrait le département de Paris. M. Thomas, charge d'arranger cela, lui dit :
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— Mademoiselle, j'ai eu occasion de voir M. le duc de la Vrillière et de renlretenir de votre cheminée. Je lui ai d'abord parlé en citoyen, ensuite en philosophe.
— Eh ! monsieur, reprit-elle vivement, ce n'était ni en citoyen, ni en philosophe, c'était en ramoneur qu'il fallait lui parler.
Son jockey étant revenu tout crotté de faire une commission pressée :
— Où diable t'es-lu donc mis? lui dit-elle,
— Je courais si fort, que je suis tombé dans le ruisseau.
— Je ne l'avais pas dit, reprit-elle, d'aller ventre à terre.
Mademoiselle Lefèvrc, seconde femme de Dugazon , débuta à la Comédie italienne le 19 juin 1777, par le rôle de Pauline dans le Sylvain; elle se montra l'émule de madame Favart, marcha de près sur ses traces, et, comme elle, contribua au succès de plusieurs ouvrages dramatiques. Nina ou la Folle par amour fut son triomphe. Sa beauté compromit plus d'une fois sa vertu, et son mari était le premier à la décrier.
-— Cet homme est bien inconséquent, disait Sophie; il peut penser de sa femme tout ce qu'il voudra, mais il ne devrait pas en dégoûter les autres.
Elle était à l'Assemblée nationale le jour qu'on décréla la vente des biens ecclésiastiques. Ce décret excita des réclamations bruyantes; chaque membre du clergé se levait et changeait de
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place à tout instant. Sophie, impaticnlcc de ce brouhaha, dit à quelques abbés :
— Messieurs, on veut vous raser; mais, si vous remuez tant, vous vous ferez couper.
Le jour de la première représentation du Mariage de Figaro, la critique menaçait la pièce d'une chute complète.
— Oui, dit Sophie, c'est une pièce qui tombera... quarante fois de suite.
Beaumarchais, lorsqu'on jouait ses Deux Amis, trouvant Sophie Arnould au foyer de l'Opéra , lui dit qu'il n'y avait guère de monde à ce spectacle.
— Il en viendra, répondit l'actrice; vos amis nous en enverront.
Le marquis do Bièvre déjeunant chez Sophie , on servit un melon , auquel il reprocha d'avoir les pâles couleurs.
— N'en soyez point surpris, dit l'actrice , c'est qu'il relève de couche.
Une actrice ayant paru sur la scène, en plein hiver, avec une robe garnie de fleurs naturelles :
— Ah! mon Dieu! lui dit-elle, vous avez l'air d'une serre chaude.
Elle disait, en voyant jouer une actrice si maigre qu'on voyait saillir les os :
— Il n'est pas nécessaire d'aller à Sainl-Cloud pour voir jouer les eaux.
On faisait l'éloge d'une dame très-répandue. — C'est vrai, dit Sophie Arnould, c'est une excellente personne : elle a des préférences pour tout le monde.
En 1770, une chanteuse retirée depuis longtemps de l'Opéra vivait avec un M. Rollin, fermier général. Elle vint un soir à l'Opéra et causa avec des actrices; quelqu'un s'informa quelle était cette dame :
— Eh quoi! répondit Sophie Arnould, vous ne la connaissez pas? C'est l'histoire ancienne de M. Rollin.
Revenant du bois de Boulogne, où elle avait assisté à un duel sans résultat fâcheux, Sophie Arnould dit en racontant cette affaire au théâtre :
— Ils m'ont fait un mal horrible. D'honneur, je n'y reviendrais pas, quand je serais sûre qu'ils se tueraient tous les deux.
Piquée contre mademoiselle Duplant, Sophie lui cria, en voyant passer un gros chien sur le théâtre :
— Tiens, voilà le coureur de ton amant.
La Duplant était alors protégée par un boucher fort riche, nommé Colin.
Mademoiselle Robbé, débutant à TOpéra, inspira de l'amour au comte de Lauraguais, d'humeur assez fantasque pour aller faire part à Sophie Arnould de l'impression produite sur lui. Celle-ci reçut la conlidence avec philosophie : elle se résigna à suivre le nouveau goût de son infidèle, et à en apprendre des nouvelles de sa propre bouche. Un jour qu'elle lui demandait où il en était, il ne put s'empêcher de lui témoigner qu'il était désolé de rencontrer toujours chez sa «divinité» un certain chevalier de Malte qui l'olTusquait fort.
— Un chevalier de Malte , monsieur le comte? Mais vous avez raison de craindre ces gens-là... Ils sont établis pour chasser les infidèles.
— On vous donne au moins cinquante ans, disait-on à Sophie Arnould.
— Ma foi, répliqua-t-elle, si on me les donne, je ne les prends pas.