‹ L'esprit au théatreChapitre 214 sur 308 · PIRON · texte numérisé non relu

PIRON

Les Beaunois avaient arrêté une troupe de comédiens, et fait dresser un théâtre dans une vaste grange. Piron arrivé à la porte du spectacle, ne sachant pas quelle pièce on allait jouer, s'adressa au plus apparent de ceux qui faisaient foule, et qui , par un air plus avantageux que les autres, et donnant des ordres, paraissait devoir être plus instruit :

— Les Fureurs deScapinJul dit gravement le jeune Beaunois.

— Ah ! monsieur, répondit Piron en le remerciant, je croyais que c'étaient les Fourberies d'Oreste.

Et tout de suite il entra se placer dans le parterre.

Enfin la toile se lève, et la pièce arrive sans encombre jusqu'au troisième acte; mais, au moment où Scapin enferme Géronte dans le sac, un petit-maître , qui sans doute trouvait cette scène attendrissante, apostropha tout à coup le parterre, qui était fort tranquille, d'un :

— Paix-là, paix, messieurs, on n'entend pas !

— Ce n'est pas faute d'oreilles! s'écria Piron.

Un jeune homme, après une représentation du Tartufe, ne cessait de s'écrier :

— Ah! mon Dieu! ah! mon Dieu ! Quel bonheur! quel bonheur!

— A qui en avez-vous donc? lui demanda un de ses voisins.

— Quoi! répondit le jeune enthousiaste, vous n'avez pas vu,

VOUS n'avez pas senli , vous ne sentez pas que, si cette pièce n'était pas faite, elle ne se ferait jamais?...

L'admirateur de ce chef-d'œuvre était Piron , alors commis dans un bureau.

Piron envoya sa tragédie de Gustave à la reine de Suède, et accompagna cet envoi de vers de sa façon. Cette princesse, en répondant à son ambassadeur, écrivit ces mots par apostille, de sa propre main. « J'ai reçu la tragédie de Gustave, et je l'ai lue avec un vrai plaisir. Témoignez ma satisfaction à l'auteur, et faiteslui un présent tel qu'il convient que je le lui fasse. Je m'en remets à vous là-dessus. »

L'ambassadeur montra la lettre, à Versailles, au souper. Le comte de Livré, qui s'intéressait à Piron , vint le chercher le lendemain pour le présenter à l'ambassadeur.

— Notiflez, dit-il à l'auteur, le présent que vous souhaitez qu'on vous fasse.

On était en guerre dans ce temps-là, et la France négociait avec la Suède pour en obtenir du secours en faveur de Stanislas, renversé du trône de Pologne.

— Monsieur l'ambassadeur, dit gaiement Piron, je ne demande, pour tout présent , à la reine que d'envoyer un secours de dix mille hommes au roi Stanislas.

Un auteur avait acheté une maison à Montmartre : — Ah ! ah ! dit Piroii, il retourne au pays.

La comédie des Philosophes lui inspira ce distique

Le Méchant plut, le méchant plaît, Gresset le fit, Palissot l'est.

Après la première représentation de Sémiramis , Yohaire, rencontrant Piron au foyer, lui demanda ce qu'il en pensait. — Vous voudriez bien, lui répondit-il, que je l'eusse faite.

Le quatrième et le cinquième acte de Mélanide, comédie de la Chaussée, dans le genre attendrissant, sont très-pathétiques; Piron aimait à plaisanter les pièces de celle espèce, qu'il comparait à des sermons.

— Tu vas donc entendre prêcher le père de la Chaussée , dit-il à un de ses amis qu'il rencontra allant à une représentation de Mélanide.

On connaît aussi le couplet qu'il fit sur la même comédie :

Connaissez-vous sur rHélicon

L'une et l'autre Thalie?

L'une est chaussée, et l'autre non;

Mais c'est la plus jolie.

L'une a le rire de Vénus,

L'autre est froide et pincée.

Salut à la belle aux pieds nus;

Nargue de la chaussée.

L ESPKlï AU THEATRE 241

— De pareils comédiens, disait Piron, lorsqu'on représentait son Montezuma, feraient tomber l'Évangile, s'ils le jouaient; et cependant il y a dix-sept cents ans que cette pièce se soutient.

Un auteur très-médiocre disait à Piron :

— Je voudrais faire un ouvrage où personne n"eùt travaillé et ne travaillât jamais.

— Faites votre éloge, répliqua l'auteur de la Métromanie.

Piron, étant un jour au parterre des Français, suait à grosses gouttes. Ses deux voisins se dirent, en riant et à l'oreille :

— Piron cuit dans son jus.

Piron, qui les avait entendus, dit sans se retourner :

— Cela n'est pas étonnant, je suis entre deux plats.

Page 1