THÉÂTRE DE MELUN
Le théâtre de Melun donnait la Femme a deux maris. Les acteurs suant et soufflant, cela marchait (ant bien que mal ; mais, tout à coup, l'artiste chargé de remplir le rôle du père de la malheureuse épouse, tombe malade et se trouve hors d'étal de continuer. Voici donc le régisseur forcé de venir faire au public les trois révérences d'usage et de lui annoncer la fatale nouvelle.
On sait combien sont intraitables les parterres de province.
Le pauvre régisseur est accueilli à coups de sifflets. Personne ne sait que faire.
Pour remplacer l'acteur malade, il n'y a qu'un moyen, c'est de faire lire le rôle par un autre; mais il y avait un petit inconvé-
nient : c'était le rôle d'un aveugle ; un aveugle (jui lira son rôle, voilà l'illusion compromise. Enfin, on propose l'expédient au public, el le public l'adopte. Notreaveugle improvise arrive; conduit par un guide, mais lisant sans lunettes. Cela allait assez bien, lorsque survint un contre-temps terrible. Une page manque au manuscrit, et, au moment le plus palpitant, l'acteur embarrassé ne sait comment s'en tirer ; le public s'impatiente et sifile. Enfin notre pauvre aveugle, ne prenant conseil que de son désespoir, se met en frais d'invention, et remplace ce «jui mancjue par des monosyllabes de son cru. Il était sur le point de se tirer d'afl'aire, lorsque, perdant la tête, dominé par le souvenir d'un autre rôle, il s'écrie :
— En croirai-je mes yeux !
Un immense éclat de rire retentit dans toute la salle, puis les sifflets de recommencer leur musique.
Alors ce brave homme, brisé pur la tempête, s'avance sur le devant de la scène, salue profondément le public el dit :
— 3Ia loi, messieurs, on dit (|u'il n'y a pires sourds que ceux qui ne veulent pas entendre; moi, je prétends qu'il n'y a pires aveugles que ceux qui voient clair.