‹ L'esprit au théatreChapitre 55 sur 308 · BRUNET · texte numérisé non relu

BRUNET

Peiulaiit l'Empire, on inellail tous les caleiiibuurs politiques sur le compte de Bniiiet, On disait :

— Est-il vrai que Brunel a été arrête pour avoir dit dans la pièce du Sourd, au papa Doliban : « Vous ne savez pas, papa Doliban? avant de songera épouser votre lille , je pensais à me faire nommer tribun... — Pourquoi cela? — C'est (|ue j'aurais épousé une tribune, et nous aurions fait des petits tribunaux. »

Une autre fois, Brunet avait été, prétendait-on, mande à la police pour avoir dit, à propos de la descente en Angleterre que Bonaparte voulait tenter: « Bah! nos soldats passeront la Planche aisément, » et chanté tout bas : « Les canards l'ont bien passée, etc. »

Or, le bon Brunet n'a jamais couché en prison de sa vie... Quand on était ([uiuze jours sans répandre le bruit qu'il avait été conduit à la Préfecture, il disait en riant :

— Vous ne pourriez pas m'apprendre si j'ai été arrêté hier au soir?...

Une pièce de MM. Scribe et Dupin, intitulée le C.omhat des Montagnes, fut, sous la Reslauralion, la cause d'un grand scandale. Dans ce vaudeville, qui passait en revue tous les ridicules du jour, on avait introduit un jeune commis marchand, sous le nom de M. Calicot, lequel |)orlait éperons et moustaches ; car alors un grand nombre de paciliques bourgeois se laissaient

L ESPRIT AU THEATItE

pousser (ralTrcuscs niouslaches, et faisaiciil soinier sur le pavé, avec un ('pouvaniable fracas, les talons de leurs bollus operonnées.

Comme la paix était faite, cliacnn voulait pii^ï^cr pour un .incicu militaire; tout le monde voulait avoir été gelé à Rloscoii... Une centaine ilc commis marcliands se crurent oUVntés dans le personnage do M. Calicot; une cabale fut montée contre la pièce nouvelle, (ini, le dimanche suivant, croula au milieu di^a liiices ci (les sifflets. On menaça même Urunet de lui faire un mauvais parti, s'il remettait l'ouvrage sur lalTiehe.

L'autorité, ne voulant pas céder, ordonna ([ue les représentations fussent continuées.

^!. Scribe improvisa un prologue très-piquant, le Cnfé ilcs Variétés, dans lequel Vcrnel remplissait le rôle d'un bossu d'une manière originale.

Les couplels et l'acteur allèrent aux nues, et la seule compensation que les pauvres cabaleurs reçurent, c"cst que, grâce au prologue, la pièce, qui n'aurait peut-éire eu que quelques représentations, fui jouée pendant deux mois consécutifs. Lt le nom de Calicot devint proverbial.

Tout Paris chanta ce couplet à l'adresse des commis marchands :

Ail ! cioyez-moi, déposez sans ro{-'rets Ces fers bruyants, ces appareils do auene, lit des amours, sous vos pus indiscrets, .N'cIViajez plus les ( oliortes Icgorcs.

Si (les l;eiiut('s di)iit v(jiis causez les pleurs,

Nulle a vos yeux no se diiroho.

Coiitcntez-vous, heureux vaini|ueurs...

De déchirer loiii's tondres erpurs ;

Mais ii(! derliiicz pas \ouv rulic.

Cadet Roussel beau-père, imitation burlesque de la comédie des Deux Gendres, était une des farces les plus amusantes qui se soient vues au tliéàlre pour la franchise cl la gaieté du dialogue. Brunet y était d'un naturel et d'une bonhomie à faire pouffer de rire... quand il adressait des reproches à ses deux fdles sur l'abandon dans lequel elles le laissaient, et qu'il leur disait avec le pathétique de Cadet Roussel :

«Quand vous alliez à la Gaieté, à l'amphithéâtre des quatrièmes, pour voir M. Marty dans Vllluslre aveugle, et que vous me laissiez seul dans ma chambre, et sans chandelle encore... c'était moi qui l'étais, l'illustre aveugle \...-»

Et puis quelle admirable moralité termine la pièce! (iNe donnons jamais rien à nos enfants, si nous voulons qu'ils aient pour nous une reconnaissance égale à nos bienfaits ! »

La folie intitulée Cadet Roussel Esturgeon fut jouée par Potier, Brunet, Lefèvre, et l'excellente Élomire, si bonne, si vraie dans le Départ pour Saint-Malo. La pièce amusa beaucoup les hauts personnages. Dans cette parade, on prenait Cadet Roussel-Brunet dans un filet, et le bailli-Polior, l'interrogeant, lui adressait gravement les questions suivantes ;

— Comment vous nomme- t-on ?

— Cadet Roussel.

— N'avez-vous pas été merlan ?

— Oui, monsieur le bailli, h la fonlaine des Innocents.

— Où vous a-t-on pris tout à l'heure?

— Dans l'eau.

— Dans quoi éticz-vous?

— Dans un filet.

— Dans quoi trouve-t-on ordinairement les poissons?

— Dans l'eau.

— Avec quoi les prend-on?

— Avec un filet.

— Vous avouez donc avoir été merlan à la fontaine des Innocents? On vient de vous pêcher dans la mer, vous étiez dans un filet. Au nom de la loi, je vous arrête comme poisson.

Et Brunet répondait avec une naïveté admirable :

— C'est vrai, je suis dans mon tort.

Et le bailli remettait gravement l'Esturgeon entre les mains de la maréchaussée.

Brunet disait en se comparant à Potier :

— Il joue le sot, et moi, je joue la hcle.

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