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CHAPITRE XIII

Non pas le désir d'ajouter, pour que ce soit total, à cet Essai ce qui lui manque (j'offre aux journalistes de me répondre : C'est tout), mais le scrupule de marquer avec plus de franche netteté des intentions seulement effleurées encore d'allusions, me commande une dernière page.

Le lecteur soupçonne bien qu'on procéda, ici, de plus ou mieux qu'un caprice; jeté sur la Belgique, par hasard, sans plus de nécessité qu'ailleurs et u parce qu'on y était, » le regard eût insisté moins longtemps ; surtout, l'esprit se fût moins passionné, et pourquoi cette bravoure, vaine si quelque but ne la justifiait et quand on n'en est prié par personne, de dire le mal comme le bien?

Serait-ce qu'en ces pages une série commence

d'Essais sur la Psychologie des Peuples, et qu'après L'Esprit belge suivraient, par exemple, L'Esprit hollandais, voisin et différent, L'Esprit allemand, avec des subdivisions, etc. ? Peut-être ; et alors, celui que voici, vraiment un « essai, » risqué comme on tâtonne ou balbutie, abandonné non sans regret et avec l'espoir, pour consolation, de l'amender mille fois en m'affermissant par de nouvelles expériences, dans ce genre d'étude, haute, difficile, sur une matière particulièrement sensible.

Resterait, du moins, à expliquer pourquoi la série débute par la Belgique, quand, notamment, mon propre pays s'indiquait comme un point de départ, pour moi, et un terme de comparaison plus sûrs. Est-ce le hasard, encore, qu'on invoquerait pour tout commentaire, — ou quelque dessein ?

— Nous y voici !

Malgré le discrédit où le poète est tombé à cause d'une incompatibilité entre ses goûts et ceux du public, on remarque avec surprise que ce même public, indifférent aux produits de ce même poète, l'observe toutefois et le surveille d'une façon très

singulière — comme un acteur? comme un captif? comme dans le désert un guide équivoque et dont, ignorant sa langue, il faudrait interpréter le geste?

— comme s'il s'intéressait, quoi qu'il en soit du motif, à l'action du personnage, qu'il en attende un signal ou simplement de la distraction, — et il veut connaître les mobiles, les buts. . .

— Est-ce pour. . . m'aiderl

— Non ! pure curiosité : ne vous estimez-vous pas d'essence supérieure? On se tient prêt à voir. . ,

Ainsi durent les clichés, consolidés par l'usage ; et, bien qu'exclu de tout aujourd'hui, sans participation à rien — sauf par delà l'horizon une Fête pas gênante pour d'autres spectateurs, absents ! et qui perdrait toute réalité si elle cessait d'être fictive

— le poète, aux yeux des gens, garde une responsabilité mystérieuse d'actes autrefois de sait-on quel Amphion, et c'est sa faute le style des rues, et sa faute le style des moeurs, — à quoi, du reste, je consens, mais : laissez-moi bâtir la Ville ! laissezmoi parler aux jeunes gens et aux femmes !

Un second sens, comment refuser de le voir, ou plutôt le même, autrement, de cette attitude à la fois hostile et curieuse du public — jadis la foule —

devant le poète ; — et les deux sens convergent où je vais.

Jadis la foule fut l'enfant du poète, l'écouta, le suivit, l'aima, comme elle était aimée de lui, et il n'avait point de secret pour elle, imprudemment. Elle l'entendit échanger des serments avec la Nature ; celle-ci se donnant au prix du Mot qui à elle-même la révélera et qui est dans l'infini où le poète voit ; celui-ci jurant de parler, un jour. . . Et le témoin longtemps attendit, n'osant pas rappeler au Maître l'engagement d'une heure que toutes les autres ensuite semblaient trahir; — une défiance mutuelle s'ensuivit et une commune déchéance : se sentant, la Foule, cette vierge héroïque et nue et divinatrice, pousser aux épaules la laine, symbole, des animaux ou la soie insensible même à la foudre, tandis que le Poète, non pas étonné car il sait trop qu'elles ont jailli de son âme diminuée, considérait avec tristesse les voûtes mornes où n'est restée que l'ombre, opaque, des jardins d'Academus. Et, ainsi divorcés. Poète et Foule jadis, ils devinrent : le public et l'homme de lettres de maintenant.

Cela, donc, d'abord (devoir dont l'amie ancienne

exige, avec cette aigreur fatale chez une ancienne amie, l'exécution, comme d'une dette qui lui serait personnelle, sans désirer, toutefois, en réalité, qu'on la satisfasse, mais plutôt ironique : « Eh bien? ce qui vous rend si fier? On se tient prêt à voir. . . », sans songer que, peut-être, s'entend trop comme sonne faux la provocation et qu'elle avoue par le ton ne pas attendre de réponse ; car le génie qu'on vous croit double celui qu'on a, mais devant le sourire appuyé d'un parterre : « Voyons, est-il aussi malin qu'il se dit ? )) il n'y a qu'à s'en aller tout de suite, sans administrer aux railleurs même un commencement de preuve, — le poète ne souhaitant jamais d'avoir les rieurs de son côté, — dans les ténèbres où ne brillent que les yeux des Muses Sombres, la haine, l'indignation, la colère et la future vengeance. . .) cela, dis-je, d'abord.

Et puis encore autre chose.

En dépit des sentiments très avantageux de soi que des « communiqués » scientifiques trop succincts et hâtifs inspirèrent à la majorité des passants, ils ne sont pas tout-à-fait convaincus d'avoir, absolument, par les soins de l'ingénieur discipliné le présent et par ceux du bactériologiste l'avenir.

Que le passé reste, en définitive, inconnaissable, et que, toutefois, à des instants — de folie, c'est entendu. . . est-ce bien entendu ? — il ait l'impression vague (ïe7i venir, de ce « gouffre interdit à nos sondes » : plusieurs pensées du même ordre troublent la digestion de mon contemporain. Il se demande avec effroi, si, en réalité, il serait propriétaire du présent et de l'avenir juste dans les mêmes proportions qu'il l'est du passé, — de ce passé dont les chroniques et, déchiffrés, quelques hiéroglyphes lui ont révélé — quoi? la présence d'un mystère, mais de ce mystère non pas le mot !

Il y aurait donc (encore ?) des Secrets. . .

Mais quelqu'un les connaît peut-être, et, qui sait? le Poète, l'Artiste, l'Ami de jadis, celui qui promit de douer d'authenticité la nature (i), celui-là, s'il voulait parler. . .

C'est pourquoi tant de curiosité, sinon énigmatique plus que tout, suscite, quand un poète fait, tel jour, ce qu'il n'avait pas fait la veille, ses voisins. En termes moins précisément élevés, mais

(i) J'emprunte cette parole à mon maître immortel, Stéphane Mallarmé : « Le poète est celui qui doue la nature d'authenticité ».

c'est le sens, le sucre demande à la canelle : « Vat-il tenir les engagements anciens? va-t-il dire les Secrets? » — Cette curiosité n'épargne même pas les plus obscurs entre ceux qui affrontèrent la dangereuse Fonction, et j'en fis l'expérience ensuite d'un départ orienté pourtant aux premières frontières. L'aventure n'est pas exceptionnelle et tous les confrères en ont une analogue à conter : « Pourquoi part-il ? qui l'appelle, là-bas ? Saurait-il quelque chose, celui-là ? Qu'il le dise à nous, donc ! » Le défaut d'explications historiques défie les imaginations, à l'éloignement le voyageur emprunte des proportions exagérées, et il ne s'en faut de rien du tout qu'on affirme, prêt à signer au procès-verbal, des faits, inouïs : « Il a de bonnes raisons pour fuir!. . . » Et la légende ira plus vite que l'en allé, l'attendant à l'arrivée, où de nouveaux amis examineront avec sollicitude si le charbon de la locomotive et la complicité du vent ont répandu en route assez de noir pour cacher cette tache, là, sur la manche du fugitif, — de sang, signalée par télégramme. . .

Par de-là l'occasion de sourire, il y a lieu de méditer : les voisins ont raison. Il faut un motif

plausible aux actions des hommes, et il faut que ce motif soit une conséquence directe du principe de leur fonction. Qu'un notaire parisien prenne brusquement le train pour Bruxelles, chacun sait ce que cela vmt, comme on dit, dire. Mais qu'un poète français passe en Belgique, quand les poètes belges affluent à Paris, cela est louche — à moins qu'un dessein très spécial. , . Alors il fallait le déclarer !

Le malheur est qu'on l'ignore, parfois, à demi, son propre dessein. Oui, on n'est pas toujours le confident de sa destinée. . .

Mais elle est, à coup sûr, influée du divin, l'idée qui, soudain, vous visite avec une voix, dans le silence d'un soir, l'idée d'aller plus loin, pour se chercher soi-même, — et non l'étalage plus ou moins neuf de quelque autre bazar, — pour se chercher soi-même en des réalisations qui apparaissent compliquées de tout, là où on est. . . où on était! car, à peine proféré le désir d'un changement, il est exaucé et de Paris à Bruxelles il y a cinq heures de voyage.

Et pour ce qu'ils ont de trop personnel, et pour

ce qu'ils ont de très général, que le lecteur veuille bien excuser ces commentaires, et nous venons au fait.

En principe de tout, pour une œuvre qui comporte une part extérieure d'action simultanée avec la réduction du Rêve au Livre, si c'est l'atmosphère essentielle à l'accomplissement total que je venais chercher en Belgique, c'est donc que je comptais y trouver un certain public — préparé — un public doué de certaines précises qualités auxquelles cette part extérieure d'oeuvre, une Religion, correspondît ?

— Véritablement, non.

Et en effet il n'y est pas — non plus qu'ailleurs,

Phénomène à considérer comme de tous le plus inquiétant, quant au monde moderne et à son prochain avenir : il sent et avoue le profond, l'impérieux, l'imprescriptible besoin d'une Nouvelle Tendresse Raisonnée, de laquelle il implore une sorte définie de satisfaction sentimentale et de certitude spirituelle telles que seule les lui peut donner la Religion dont je parle — nulle autre que La Religion de la Beauté — et personne, cepen-

dant, ni aucun groupe social, jusqu'ici, n'a fait l'effort nécessaire pour se mettre, si venait cet Evangile, à même de le lire, ou seulement dans l'état de grâce qu'il faut pour apprendre à le lire !

A tout le contraire sont orientées les forces publiquement organisées ; le négatif de la vie absorbe l'activité entière des gouvernements, tous, républiques et monarchies, — et si quelqu'un de royal tente de prendre, soucieux des vraies responsabilités et, du reste, lui-même étant un poète, l'attitude d'un poète qui serait un roi : C'est un fou ! s'égosillent à crier d'affreux sages; il se tue, et eux : Voyez que nous avions raison ! sans comprendre que cet homme, ayant élevé la fonction de roi à la hauteur de celle de poète, et les assumant l'une et l'autre quand tout, à cette heure, les rend inconciliables, ne pouvait logiquement demander pour son divin mal un remède qu'à la mort.

Non, il n'existe nulle part, je crains, le public — préparé — désirable, à qui faire le don de Fêtes que pourtant, ô ironie féroce, le monde nous demande !

— IMais, de ce public, les éléments?

— Voilà...!

— En Belgique?

— Peut-être. A Bruxelles.

. . . Paris? Il y a — trop de bruit. Il y a — trop de religions, déjà. Il y a — trop de frivolité, encore. '[J ne voix risque de s'y perdre. Chaque culte nouveau serait adversaire. La Beauté? le boulevard la connaît ; c'est un maillot bien rempli. Les « tentatives » qui « réussissent », là, durent quinze-jourstrois-semaines, et puis on parle d'autre chose. Une chambrée choisie à laquelle on s'est livré par la parole se libère en applaudissant et retourne — là d'où elle venait et où fleurit l'oubli : Paris? — PAS ENCORE.

— Et la Belgique, Bruxelles, soit ; on y venait donc avec des projets, consciemment ou inconsciemment, qui maintenant sont exqliqués. Mais pourquoi inspira-t-elle, la Belgique, tant d'espoir ?

— C'est déjà dit; récapitulez : et les circonstances désignent ici un centre en formation, et le terrain est neutre, et les conditions de la vie, plus indulgentes qu'ailleurs, permettent à l'esprit plus d'ouverture vers les horizons qui dépassent le réel

immédiat, et si c'est de ce réel que la moitié de la race est éprise l'autre moitié regarde volontiers plus outre, et toutes deux ont le sens du faste et de la joie, et il y a moins de bruit, et il y a moins de frivolité, et il y a moins de religions.

— Celle qui règne, toutefois, puissante et sourcilleuse.

A ce sujet, non pas la précaution que conseillerait une moyenne adresse, mais le témoignage, sincèrement, de ma pensée, sans détour. Au catholicisme — presque, en Belgique, d'Etat — j'ai voué les sentiments respectueux d'un affranchi resté, à des grâces et à des grandeurs, sympathique. Et, bien que maints comportements actuels de l'Eglise, non plus que l'abjecte « littérature » favorisée d'elle ou les « arts » répugnants dont elle accepte autour de l'autel le concours inquiétant, ne me semblent guère marqués de signes d'avenir, je ne puis oublier quel surnaturel charme elle conféra, dans le jadis, à l'expression humaine d'un idéal. Aujourd'hui encore une vertu lui reste d'avoir été si vertueuse, elle garde un éclat d'avoir tant brillé ; la Cathédrale réserve à mes rêves une atmosphère aimée, favorable, féconde, et — je le dis gravement,

qu'on ne s'y m'éprenne pas, je le dis avec la conviction d'associer deux mots admirables, vénérables, — le Ballet de la Messe a seul, quelquefois, dans un sens, satisfait mes rêves de Mysticisme d'art. Quel que soit l'événement, dût le fait tromper mon désir et me démentir en suscitant contre ma pensée des autorités — que d'avance alors et haut j'essaie de détromper — il est sur qu'avec nul autre culte précis la Religion de la Beauté, sinon avec celui-ci, ne pourrait concerter des dehors d'harmonie. Elle était accomplie, voilà six cents ans, cette hormonie, comme il convenait alors. A des convenances nouvelles orientée, l'expression humaine du divin conserve de la synthèse médiévale des arts, rexemple,sacré, d'une méthode, absolue. — Parm.i les intentions réfléchies qui me conduisirent dans les Flandres, fut, justement, celle d'y étudier cette harmonie d'autrefois, les Gothiques et Van Eyck. . .

Je ne savais pas qu'une possibilité s'y laisserait entrevoir — à un seul passant, il est vrai, mais qui sait? j'écris, c'est interroger, qu'on me réponde! — de donner, là même, au miraculeux Art Vital, primitif, une réplique, moderne.

Les qualités de l'Esprit belge m'ont arrêté. J'ai

regardé de près, songeant : S'il était permis, poètes, artistes, de faire ici notre devoir? Le livre, seul, perdu dans la cohue des livres, sali — avant d'être lisible — par la promiscuité symbolique des caractères d'imprimerie chauds encore d'ordures ou de sottises qu'ils durent signifier, le livre, tel que le voici, ne suffit plus, et le théâtre, tel que le voilà, est immonde... O! s'il était permis d'aborder fraternellement la foule, sans abdiquer la dignité essentielle, par le lyrique truchement de Fêtes où tous les arts s'allieraient pour la même joie, de Fêtes et de Cérémonies qui donneraient, la retrempant au flot pur du sens originel, à la vie un honneur, une valeur, une intensité, un puissant charme nouveau, et la développeraient ainsi par en haut, de la Beauté à la Beauté! — Songeant encore : Dire les Secrets — c'est : tournons-nous devers la Nature pensée; tenir le serment ancien — c'est : désigner par de la Joie et de la Beauté le mystère divin des phénomènes ordinaires. . .

Pour ces motifs, dans cette espérance, j'ai voulu étudier l'Esprit belge ; premier chapitre, si une série de Psychologies de Peuples m'est conseillée par ma vie voyageuse.

Mais — à tous risques j'y insiste pour que le lecteur belge m'accuse d'irrévérence pendant que le lecteur français me reprochera, j'y compte, d'avoir courtisé les Belges — le public désirable n'est point préparé ici plus qu'ailleurs. — Seulement, plus qu'ailleurs ici je vois, possibles, les éléments d'un tel public. Je souhaite, ardemment, qu'ils veuillent bien s'organiser.

C'est pourquoi je t'adjure, race d'accomplisseurs : renonce d'abord l'incompréhension volontaire. Regarde et écoute tes poètes, tes musiciens, tes sculpteurs, tes peintres — non pas comme de délicats et rares enfants dont l'emploi est rempli quand ils ont comblé les loisirs que te laissent la politique, la colombophilie et le commerce, — mais comme tes maîtres et tes initiateurs. Afin de les comprendre, afin d'être digne de les comprendre, deviens un être personnel et, te régissant selon les logiques relations de toutes tes activités — l'Esprit au centre et les Sentiments rayonnant du centre à la périphérie, où est la Sensation — élèvetoi de l'assimilation de tout à la culture de tes différences. Plus encore : élève-toi de la jouissance du bien-être physique à la conception du bien-être moral. Alors tu seras prête à exaucer par un

magnifique exemple le vœu qui retentit — ah ! si ce siècle n'était pas sourd ! — dans çà et là tant de consciences éparses que, déjà et enfin s'il se produisait à la lumière, le pire des dangers, le seul que pour lui je redoute, serait le froid sourire entendu, désenchanteur, de snobs approuvant : « Je savais. . . » — Non! ils ne savent pas, et que sauraient-ils ? Personne n'a parlé.

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