CHAPITRE XII
Dans leur première forme, ces notes, publiées par un journal de Bruxelles, ont paru sévères, et en retour, les appréciations qu'on porta sur elles ne furent pas toutes amènes. C'est, peut-être, qu'en dépit de cette fameuse tolérance que la plupart des hommes se vantent de pratiquer, une parole libre n'est pas volontiers entendue. Même de ceux qui l'jcoutent elle est rarement comprise. — C'est sans doute aussi qu'une publication fragmentaire, successive, grossit les mots, fausse les jugements. — J'ose espérer que, présentées aujourd'hui dans leur ensemble, ces pages retrouveront leurs couleurs vraies, qui sont celles de la sincérité et de la sympathie.
J'ai parlé librement. J'ai dit le bien avec joie;
je n'ai pas à me défendre d'avoir dit le mal avec chagrin. Mais, très faillible, je me suis gardé, comme du pire des ridicules, de jamais prendre le ton d'un juge. — Grâce à cette précaution, mes impressions, même objectivement erronées, conserveraient une vérité, subjective, — la mienne. — Leur lecteur ne pourra, du moins, me confondre avec les amateurs de ce bizarre et trop facile sport, l'insulte à la Belgique. Une insulte « globale » est toujours niaise. Adressée à un peuple, elle s'aggrave d'une sorte de sacrilège dont m'eût préservé, à défaut de goût, mon adoration pour l'Humanité. — J'aime trop passionnément Baudelaire pour ne pas trouver des excuses à ses jugements féroces, restés célèbres, sur la Belgique. En étudiant ce vivant, I'Esprit belge, je ne crois pas m'être départi de ce vespect de la vie qui est, en toute matière, la condition initiale de la lucidité.
Peut-être — dès les premières lignes de cet Essai j'ai pressenti l'objection — ai-je eu tort de limiter mon champ d'observation à Bruxelles?
« Malgré le provincialisme qui les a détachées les unes des autres — écrit ReifFenberg — malgré
les différences de langages, de mœurs et d'intérêts, il y a, dans les populations qui habitent la Belgique, des trait généraux de caractère qui constituent une nationalité et que le temps ni les révolutions n'ont eu le pouvoir d'altérer. »
Où mieux qu'en la capitale se laisseraient voir ces « traits généraux de caractère »? Et mes derniers scrupules seraient levés par cette catégorique affirmation de Camille Lemonnier — qui a si profondément pénétré la dualité de la population belge, cette « double race, nerveuse et placide : » — « Bruxelles est bien le cœur sensible de la Belgique. Si la vie halète et gronde aux zones industrielles, si le rauque aboi des sirènes, prolongé par dessus les plaines de l'Escaut, signale l'arrivée des transatlantiques en marche vers le grand port anversois, c'est ici que retentit la pulsation de tout l'organisme en travail. »
Cet important témoignage me rassure. Puisque le cœur de la Belgique est à Bruxelles, j'ai pu, sans erreur de départ, étudier à Bruxelles la Belgique. — Mais ai-je vu clair? Ce n'est pas à moi, c'est à peine au lecteur belge — trop intéressé dans la circonstance — qu'il convient de le déci-
der; les conclusions auxquelles j'arrive puiseront dans la nature même de telles études, provisoires et révisables, l'audace d'être affirmatives.
La dualité de l'Esprit belge est de ses caractères celui qui d'abord m'a requis, et, dans la suite, j'ai dû y revenir fréquemment, y insister. Elle est foncière; elle est la clef de la portée où pourrait s'inscrire toute la chanson du sang de ce peuple. Nous la retrouvons dans la vie privée et dans la vie politique, dans la religion, dans cette frénésie laborieuse qui s'équilibre par de larges repos périodiques, jusque dans cette grande capacité de boire et de manger auprès de laquelle il faut tout de suite noter des dons de sobriété admirables, une incomparable force d'abstinence.
Les ressources qu'il doit à cette double orientation, le Belge les décuple par sa puissance extraordinaire d'assimilation. Dans le monde limité au bien-être matériel, il a tout acquis et tout exploité. Il est maitre dans les arts utiles, et cette maîtrise est chez lui de tradition très ancienne. « Les Belges sont, avec les Italiens, les premiers — dit Taine — qui aient atteint en Europe la prospérité,
la richesse, la sécurité, la liberté, le confortable et tous les biens qui nous semblent le propre de l'âge moderne. » Au commencement du xvi« siècle, Guicciardini observait que, « les premiers entre les Transalpins, ils ont inventé les étoffes de laine. »
Ils n'on point cessé de se développer dans ce sens. Et, comme la politique internationale moderne, en instituant la neutralité de leur pays, — le seul résultat sensible de tant de siècles de guerres : la neutralité de la Belgique, ô dérision ! mais ô justice! car c'est en Belgique aussi qu'elles furent livrées, pour la plus grande part, ces guerres séculaires — les a laissés libres de choisir leurs voies, on peut dire qu'ils ont ainsi cédé à la logique expansion de leurs facultés naturelles.
Ces facultés sont réalistes. Nous avons suivi le réalisme belge à travers les circonstances les plus diverses, dans les médiocres nécessités de l'existence quotidienne comme dans les instants plus ou moins solennels de fête ; nous l'avons retrouvé, le même, simple, un peu primaire, devant la mort et devant l'amour. Cette disposition foncière du peuple lui a permis de supporter mieux qu'un
autre la t5'rannie horriblement factice et horriblement réelle de l'argent. Il s')' est soumis.
Mais un instinct profond de bonté, de tendresse, relève et rachète cette soumission qu'on pourrait définir un état de défaite acquise et à demeure (si, comme on l'a dit, comme je le crois, « la résignation est la défaite de l'âme »). Car il y a de la résignation, en quelque sorte, préventive, dans cette soumission à un mode de vie sociale négatif et inhumain, — soumission ici universelle, bien peu atteinte encore par les efforts des socialistes.
Cette bonté, cette tendresse, nous les avons vues s'épanouir, naïvement, dans le culte de l'enfant, et, là, nous les avons admirées.
La charité belge, célèbre, autre émanation de cette même tendresse, nous inspirerait d'autres sentiments. Elle atténue les férocités du règne de l'argent, et cela peu paraître bien ; mais, en rendant supportables ces férocités, elle en recule au lointain avenir l'abolition, et cela sans doute est mauvais.
En étudiant, à propos des lettres et des arts, le cerveau belge, nous avons constaté un énorme écart entri-; la minorité productrice, — très active,
très douée — et le public, désintéressé, croiiait-on, de ces manifestations, les plus précieuses, pourtant, du génie national. — C'est que le bien-être matériel et les qualités que son acquisition exige tiennent ici trop de place. Il est infiniment désirable que, sans perdre ses vertus d'endurance, de constance, le peuple belge donne un jeu plus indépendant à son énergie nerveuse, regarde plus librement au bout de l'horizon, vers les possibilités du plus loin, du plus haut surtout, — - eh! oui, vers le rêve.
Le défaut le plus grave de l'Esprit belge est son manque d'initiative, et, par suite, le peu de marge qu'il laisse à l'évolution des originalités individuelles. Il est rare que Xinitiative accompagne la pratique de la résignation, et les deux notions fo-it une antinomie. La Belgique a le goût aigu de la conformité. Un habit unique — relevé, toutefois, de quelques galons (me trompé-je? en un an de séjour, j'ai cru voir se multiplier, dans la rue, les casquettes galonnées) — siérait à tous les Belges.
Cette conformité eut, au passé, cette conséquence heureuse qu'elle favorisa l'esprit d'association. Mais elle survit aux nécessités qui la suscitèrent,
Quand il s'agissait de défendre le sol contre la mer, la nationalité contre l'invasion, la commune contre les rois, la conscience contre les prêtres, il était bon de recourir aux vertus de résistance, d'assimilation, de conservation qu'encourage la conformité des goûts et des désirs. Le besoin d'enchaîner l'un à l'autre par une suite ininterrompue de travaux des progrès successifs, infinitésimaux, primait tout, et la conquête fut lente du bien-être matériel dont ce pays est légitimement fier, car il le conquit sur la nature et contre le reste des hommes, — et c'est son œuvre.
Eh bien ! elle est faite. A la poursuivre encore, à la compliquer, on risque de dépasser les justes proportions humaines. Tout, aujourd'hui, en Belgique, est conforme aux besoins immédiats de la vie ; regardez plus haut maintenant : il faut cultiver vos différences. Admirons que les plus commodes voies de transport et de communication soient belges; que toute amélioration industrielle ou commerciale, quelle que soit son origine, devienne aussitôt belge. Mais souhaitons que l'âme belge, à des qualités fortes et moyennes, avec des éléments appropriés à toutes les activités, assigne désormais
un but plus noble que l'indéfinie amélioration des conditions matérielles de la vie.
Le vrai bien-être — j'en ai déjà parlé — est affaire morale plus que physique. Quel magnifique exemple donneraient au monde les races flamande et wallonne, réunies en un groupe unique et associant en un seul faisceau de forces leurs deux génies, l'un réaliste et l'autre idéaliste, si elles s'employaient à créer le bien-être moral?
C'est leur devoir, et la fatalité de l'histoire le leur dicte. Cette désirable union des deux races — je l'entends intime, volontaire, consciente et définitive — dépasserait les limites du théâtre restreint où elle s'accomplirait. L'union des Wallons et des Flamands, c'est, en réalité, l'union des latins et des germains : le vœu des siècles !
L'attachement des populations flamandes à des habitudes, à des traditions qui font par trop pencher ses préférences vers le germanisme, est un obstacle à cette union, altère leurs foncières originalités, qui toujours s'aiguisèrent au contact latin. On l'a vu en littérature, et M. Ch. Potvin l'observe avec justesse : « C'est, dit-il, grâce à l'impression
produite par les énergies du peuple flamand sur le génie littéraire français, que les lettres belges ont jeté le plus d éclat. . »
Il y a pour le monde entier le plus profond et le plus pressant intérêt à bien connaître l'Esprit belge, à surveiller son évolution, car, tôt ou tard, — et, je pense, bientôt — l'histoire et la géographie, qui ne mentent pas, l'affirment — la Belgique, déjà le carrefour du monde civilisé, en sera le centre.