‹ L'esprit classique et la préciosité au 17è siècle. Avec un Discours et un Dialogue inédits de Chapelain sur l'amour et sur la gloireChapitre 33 sur 41 · DRESSÉ PAR ORDRE DE M. COLBERT · texte numérisé non relu

DRESSÉ PAR ORDRE DE M. COLBERT

I. — Hédelin, abbk d'Albignac. — C'est un ïsprit tout de feu, qui se jette à tout, qui se tire de out, sinon à la perfection, au moins en sorle qu'il f a plus lieu de le louer que de le blâmer. Il 3rcclic, il traite de la Poétique, il fait des romans 3roj)rcs et allégoriques. On a vu des comédies de ui, et quelques soimets assez approuvés. Il a pour out cela une assez grande érudition, et son style l'est pas des pires 11 commenra à se faire connaître par une contestation (pie Ménage et lui eurent msemble sur une comédie de Térence, dm\l le procès a été public.

II. — Mknaok. — Plus savant cpi'llédelin dans les (l(Mi\ langnes anciennes, mais lieaucoup moins iiabile dans les cboses et dans l(' raist^nneuKMil ; faisant seulement professi(Mi de criticpie j^onr le langage, cl non pour l(^ savoir, ni liisl()ri(jU(\ ni

poétique, ni philosophique. Aussi n'a- t-il jamais rien fait de lui-même, qui ne fût ou imité, ou dérobé d'au trui, comme l'ont convaincu ceux à qui il a eu affaire et qu'il a provoqués par son procédé méprisant et mordant. Son ambition est de passer pour consommé dans le grec et dans le latin, dans le français et dans l'italien, dans lesquelles langues il a affecté de faire des vers qui sont bons, parce qu'ils sont composés de lambeaux d'auteurs, que son travail et sa mémoire, qui lui tiennent lieu d'esprit et de sens, lui fournissent. Sa hardiesse néanmoins, et l'assemblée qu'il tient chez lui une fois la semaine, lui donnent quelque rang entre les lettrés ; et il se conserve avec le soin le plus grand du monde, toujours prêt à rompre avec ceux qui ne sont pas dans ses passions et dans ses sentiments. Il n'est capable d'aucune entreprise où il faille du dessein, de l'ordre, de l'haleine et de l'élévation ; et tout son fait se réduit à une élégie, à une épitre, à un épigramme. La vie de Mamurra est une pure copie de celle de Diogène Laerce, et n'est bonne que par là.

III. — L'abbé de Pure. — Est un homme qui a de la facilité dans le style, mais qui n'est pas encore achevé. On verra dans sa traduction de Quintilien le progrès qu'il a fait, et ce qu'on s'en peut promettre.

IV. — BoYER. — Est un poète de théâtre qui ne cède qu'au seul Corneille en cette profession, sans

ijuc le défaut qu'on remarque dans le dessein de ses pièces rabatte de son prix ; caries antres n'étant pas plus réguliers que lui en cette partie, cela ne lui fait point de tort à leur égard. 11 pense forte- [ncnt dans le détail et s'exprime de même. Ses irers ne se sentent point du \ice de son pays ; il :ie travaille guère en prose.

V. — QuiNAULT. — Est un poète sans fond et îans art, mais d'un beau naturel, qui touche bien es tendresses amoureuses.

VI. — Le jeune Corneille. — A force de vouoir surpasser son aîné, tombe fort au-dessous de ui, et son élévation le rend obscur sans le rendre j^rave.

VII. — Molière. — Il a connu le caractère du îomique et l'exécute naturellement. L'irnorilion de jes meilleures pièces est imitée, mais judicieuse- Tient. Sa morale est bonne, et il n'a qu'à se garder le la sciirrilité.

VIII. — (iiLBERT. — Est un csprit délicat, liiquel on a dos odos, tic [xHils poèmes et plusieurs )iècos de théâtre pleines de bons vers : ce qui l'avait ait retenir par la reine de Suède |)()in- secrétaire le ses commandements. 11 n'a [)as une petite opinion le lui .

I\. — Pkiit. — l']sl un passable physicien Mille l(^s plus exhaussés, vl dan-^ les uiri;nn(|U(\s )bs(Tvati()ns, car dans Inulcs los (»\péi leiu'es tles îhosos naluiclles. ail de 'j:ucv\c cl loiliru-alions. i^n

n'en voit point de plus ardent et de meilleure foi que lui.

X. — Benserade. — A peu de savoir, mais pour de l'esprit on n'en saurait avoir davantage. Dans sa jeunesse, il fit une Cléopâtre qui réussit assez. Depuis, il s'est tourné à la poésie enjouée, et il y excelle de sorte qu'aucun ne tente de le suivre en ce genre-là.

XI. — SoRBiÈRE. — Il n'est pas sans lumière et sans savoir, mais il ne voit et ne sait rien à fond, et donnant à tout, il parle à tâtons des choses qu'il ignore, comme est la philosophie ancienne et nouvelle, qu'il ne fait qu'effleurer, celles même dont il a quelque connaissance, comme l'histoire des bonnes Lettres et les nouvelles publiques. Tout ce qu'il fait a pour but la fortune et point la gloire : ce qui est cause qu'il passe partout pour adulateur de ceux dont il espère, et pour satirique contre ceux qui ne lui donnent pas ce qu'il prétend. Son style latin est assez pur et noble, et il parle mieux français que le commun des Languedociens.

VII. — Sauval. — Est un écrivain de grand travail, et qui ne réussit pas mal dans celui qu'il a entrepris des Antiquités de Paris : dans lesquelles il étale mille curiosités qui sans sa constante activité seraient demeurées enterrées. Il n'a pas un style formé, parfois il l'enfle pour l'orner en des lieux où la simplicité du style est surtout requise : ainsi il y

a encore quelque distance de lui à un écrivain parfait, quelque chose qu'il en croie.

XIII. — DouvRiEK. — C'est un esprit ardent, que l'imagination emporte, et qui aurait besoin d'un peu de plomb. Il a de l'esprit naturel, quelque savoir, un style latin pur et très fleuri ; et pour le français, il ne l'a pas moins bon que son compatriote Sorbière. Personne ne fait mieux c[ue lui des inscriptions latines pour des tombeaux; il s'est aussi adonné à faire des devises, où il ne rencontre pas mal, sans savoir pourtant les règles, à ce qu'il dit lui-même S'il n'était point rempli de si bonne opinion de lui, si admirateur de ses propres ouvrages, il est si civil et courtois, qu'il n'y aurait guère de plus honnête homme que lui.

XIV. — Tiiévi:not. — Il a le style des négocialions aussi bien qu'il on a le génie, lequel il a fortifié par les courses qu'il a faites presque par toute l'Europe. C'est une Ame modeste et un esprit réglé, qui ne s'attache qu'aux connaissances utiles et solides. La scien(^e dos langues anciennes, et de toutes les modornos, hii a découvoil dos fiésors qu'aucun autre Français ne possède, et lui a donné une lumière entière dos intérêts des ])rinces. et de ce qu'il \ ado plus curieux dans Kmips l'^lats. Il a surldiil uno passion \ lolonio potii- 1 illuslialion delà Géographi(\ dont il donniMa hionl»'»! (K's piJMivcs par la publicalion d un Uocnoil de voyages anciiMis et uio(l(Mnos, non (micoic nus dos l''ran»;ai^. ni

quelques-uns même de personne ; tous traduits par lui ou par ceux qu'il a employés pour avancer cet ouvrage, qui a pour but de servir de flambeau à nos navigateurs et apporter de la facilité au commerce. 11 l'accompagne de cartes très sûres qu'il a recouvrées, et qu'il fait graver avec soin à ses dépens. Et de l'humeur dont il est, on aura de la peine à lui faire avouer ce travail, tant il est désintéressé en cette entreprise, jusqu'à se défendre de la gloire qu'il en doit raisonnablement recevoir.

XV. — L'abbé de Marolles. — C'est un écrivain rapide, dont le style est ce qu'il a de moins mauvais II n'est pas sans savoir, mais il est sans aucun jugement, traduit mal, ne fait rien raisonnablement que les généalogies.

XYI. — Le père Yves. — C'est un capucin qui écrit purement et facilement en français, et celui que les moines opposaient à l'évêque du Bellay.

XVn. — Frénigle. — Il écrit purement, et par plusieurs ouvrages de vers a fait voir une veine aisée, mais sans fond et élévation.

XVIII. — Le Père Le Mooe. — Il écrit assez purement en prose et en vers français, mais son style en tous deux tient de la déclamation : il est guindé, diffus, enflé et rempli de figures vicieuses. Ce n'est pas qu'il n'ait de la grandeur et de l'élévation ; mais il n'a ni dignité, ni gravité, ni majesté, qui sont les conditions du style sublime et magnifique, lequel chez lui dégénère en hyper-

boliquc, et fait paraître Balzac modéré, quoique cette figure lui ait été tant reprochée. Ce délaut ne lui vient que de trop d'imagination. 11 ne laisse pas d'être homme de mérite, et ne pèche que dans le choix et l'excès, faisant d'ailleurs honneur à sa robe.

XIX. — Chevreau. — Quoiqu'il ne soit pas de la première classe, il peut tenir le premier rang entre les seconds. Il a du génie, du leu, du savoir, et soutient bien une pensée, soit en prose, soit en vers français, comme ses ouvrages publiés des deux sortes le témoignent.

XX. — Ogier. — Est un fort savant homme, et un prédicateur fameux. Il parle fort bien sa langue, et par plusieurs panégyriques des saints, qu'il a faits, et d'autres encore, il prétend être le vrai orateur français ; et si son feu o( sa bile étaient un peu plus tempérés, il aurail laison de le [)rélendre, par-dessus même.

XXT. — Lb Père Senault. — Oui a s(mi principal mérite dans la clarté et dans la purclé du langage, comme dans la douceur de s(>s ukimus. Par l'agrément de sa prononciation, il esl suiNi de la Cour.

X\II. — Vattier. — C'est un professeur royal en langue aral)i(ju(\ la(|n('lle il possède éuîinemni(Mil, ("OUI nie le fonl voir les (idèlrs et curieuses traduclions françaises (lu'il a laites de l'histoire niahomélane, et de la \i(^ de Tanitilan : elles

sont très estimées des connaisseurs. II a fait aussi une nouvelle traduction latine du fameux Avicenne, en deux grands volumes, fort désirée des médecins ses confrères, parce qu'ils espèrent y trouver le vrai sens de l'auteur, souvent corrompu dans l'ancienne.

XXIII. — Carrel [de Saote-Garde]. — C'est un bel esprit et un saA^ant homme, poète, philosophe, orateur, qui a de l'élévation en ces trois genres, et qu'on ne blâme que pour le trop grand amour qu'il a pour la liberté, et de quelque inconstance dans les travaux qu'il entreprend, et dont il est capable. Sa mauvaise fortune le réduit pourtant à dépendre d'autrui, et il est présentement en Espagne auprès de l'ambassadeur de France, où il s'ennuie faute d'occupation.

XXIV. — Spa^îîeim. — Est né à Genève d'un père allemand, attiré par les Hollandais à cause de son grand savoir. Le fils ne cède en érudition à aucun de son âge. Il a été appelé par l'Electeur Palatin pour gouverneur du jeune prince, et depuis envoyé par lui vers les princes d'Italie, où il est à cette heure et où il se fait honneur et à son maître. Il écrit fort raisonnablement en français, comme on le voit par ses ouvrages.

XXV. — Varillas. — Est très plein de connaissances, surtout historiques et théologiques, et l'on a vu de lui un commencement de la politique de la Maison d'Autriche fort curieux et fort

approuvé. Son style n'est ni poli ni orne; mais il est sain.

XXVI. — AuBERY [Anloino]. — Il écrit clairement, sensément et exactement dans les matières politiques et historiques, et l'on a vu de lui l'Histoire des Cardinaux en plusieurs volumes, cl un de la Préséance de nos Rois. Son style n'a ni fleurs ni élégance, et son fort est dans la fidélité, la curiosité et la solidité, n'alléguant jamais rien dont il n'ait la preuve. Il est laborieux surtout cl homme de bien.

XWII. — • L'AimÉ DE La AIothe-le-\ ayer. — C'est un bel esprit, et qui a de la pureté et de la délicatesse dans le style, ce qui paraît dans la traduction fpi'il a l'aile de Florus, et dans les notes (jui la sui\ent. Il est passionné [)Our les Lettres et a un grand goût pour la latinité. Sa criti([ue est fine et n'est point maiigne, cl son génie incline autant à la philosophie ancienne qu'aux leltres humaines.

WVIIL — GoDEEROY [Denis]. — Il est fils de cet excellent homme, Codefroy, le plus consommé dans les droits et litres du Royaume ; et il marche sur les traces de son père avec beaucoup de capacité, et surlont dans noire histoire, doiil il a donné des auteurs considérables, avec de très boimes illustrations. On ne peut l'aillii* en le considérant et en se seivant i\c lui vw ce genre, ayant l'étude de son [)èi(^ et plusl(Mirs j)aiticulières.

\\1\. — Li: Lvnoi REru. — C'(':>t un très bon généalogiste, et cpii n'écrit pas mal au sl\Ie bisto

rique. On lui doit les Mémoires de Castelnaa^ illustrés de ses curieuses recherches, et une nouvelle histoire de Charles VI, de sa traduction. Il peut aussi être considéré et employé.

XXX. — Sainte Marthe. — Est fils et neveu de Messieurs de Sainte-Marthe, ces deux fameux historiens de l'Histoire généalogique de la Maison de France. Il suit heureusement leurs pas, avec le même fonds ; et par les travaux qu'il a faits, et qu'il prépare sur cette même matière, il se montre bien digne d'eux, et mérite bien d'être considéré entre ceux que le roi regarde favorablement.

Entre ceux des nôtres qui écrivent louablement en langue latine, et qui ont du nom parmi les lettres, on compte ceux-ci :

XXXI. — HuET. — Il écrit galamment bien en prose latine et en vers latins, et ce qu'on a vu de lui en l'un et en l'autre lui a acquis une fort grande réputation. Il publie VOrigène de sa traduction, et promet beaucoup.

XXXII. — Du Perier [Charles]. — Il fait très bien en vers latins et de toutes les sortes.

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