SUR LA VIE ET LES ÉCRITS DE J. DE MAISTRE
Le comte Joseph-Marie de Maistre naquit à Chambéry le 1" avril 1754 : son père, le comte François-Xavier de Maistre, était président du sénat de Savoie et conservateur des apanages des princes.
(1) Il existe, à ma connaissance, six notices sur M. de Maistre : la première parut en 1821 dans le Journal de Savoie (no xi), p. 97-101; la seconde, dans la Minerve littéraire, tome 11, p. 319-322; la troisièm.e a pom- auteur Raymond, secrétaire de l'Académie de Chambéry : lu dans la séance de l'Académie royale des Sciences de Turin, cet éloge historique , précieux pour les renseignements biographiques , fut imprimé à Chambéry, en 1827 ; la quatrième, dans Michaud : Biographie universelle, supplément, est de M. Royé (R-é) ; la cinquième, dans Feller : Biographie universelle ; et la sixième est de M. le comte Rodolphe, fils de M. de Maistre : elle est en tête du premier volume des Lettres et opuscules inédits du comte Joseph de Maistre, p. 1-22 dela2eédit. in-18 (1853).
Mon Essaiy pour lequel j'ai puisé aux sources précitées, est le travail
2 tSSAl SUR LA VIE ET LES ECRITS
Cette famille ancienne et distinguée par sa noblesse et les services rendus à la patrie, est originaire du Languedoc ; on trouve son nom répété plusieurs fois dans la liste des anciens capitouls de Toulouse. Au commencement du dix-septième siècle, elle se divisa en deux branches, dont l'une vint s'établir en Piémont ; c'est celle dont l'illustre comte de Maistre descend ; l'autre demeura en France, ce Le comte Joseph de Maistre attachait beaucoup de prix à ses relations de parenté avec la branche française ; il eut soin de les cultiver constamment, et aujourd'hui même les descendants actuels des deux branches sont unis par les liens d'affections autant que par leur communauté de principes et d'origine (1). »
M. de Maistre était heureux et fier de son origine française, et, plus d'une fois, soit dans ses lettres, soit dans ses ouvrages, il y revient avec une insistance toute particulière, ce Je suis, — écrivait-il en 1819, — sans (( contredit l'étranger le plus Français et le plus attaché c( à la légitimité française. Je crois l'avoir bien prou- « vé (2) ! » Dans une autre lettre à M. de Bonald, il lui dit : (( Je vous ai trouvé excessivement Français dans quelle plus complet et le plus intéressant qu'on puisse espérer sur la vie et les écrits de M. de Maistre, puisque c'est aux Lettres mêmes de ce beau génie que j'ai demandé les éléments de cette notice, où M. de Maistre raconte, pour ainsi dire, sa vie tout entière. Je suis ainsi parvenu à donner une véritable autobiographie , pour me servir d'un procédé et d'un mot empruntés aux écrivains littéraires d'outre- Manche.
Dans mon Essai, M. de Maistre est peint par lui-même, '2
(1) Notice biographique, par le comte Rodolphe; page 1, note 1.
(2) Lettre à M. de Bonald, du 22 mars 1819, p. 510 du 1. 1 des Lettres et opuscules inédits.
« ques-unes de vos pensées. On vous blâmera ; mais « pour moi, je vous pardonne. Je le suis bien, moi qui une le suis pas (1)... Buffon,... qui était... un trèsce grand écrivain, a dit (2),... que le style est tout (( r homme. On pourrait dire aussi i\^ une nation n est « quune langue. Voilà pourquoi la nature a naturalisé c( ma famille chez vous, en faisant entrer la langue « française jusque dans la moelle de nos os. Savez-vous (( bien... qu'en fait de préjugés sur ce point, je ne le (( céderais pas à vous-même. — Riez, si vous voulez ; « mais il ne me vient pas seulement en tête qu'on puisse « être éloquent dans une autre langue autant qu'en « français (3). »
Cet amour de prédilection pour la France, M. de Maistre le reportait encore et surtout à l'antique race des Bourbons. « C'est — disait-il, — la maison à lace quelle je suis le plus attaché après celle à laquelle je ce dois tout (4). »
Peut-on être plus Français? et n'ai-je pas raison de
(1) Tout ce qu'on trouvera souligné ou en italiques dans les nombreuses citations des Lettres et autres ouvrages de M. de Maistre, dont cet Essai est émaillé, est ainsi dans M. de Maistre même. L'emploi des caractères italiques indique, de sa part, soit l'insistance sur telle ou telle proposition, ou bien fait allusion à une pensée déjà émise par lui, ou bien enfin, et cela arrive fréquemment, marquo une citation d'auteur sérieux ou comique. M. de Maistre cite tout, depuis Bossuet jusqu'à Dorvigny. — Pour les allusions à Jeannot, désopilante parade de Dorvigny, voir les Lettres de M. de Maistre, p. 89, 238 et 301 du t. I. — Tout trait lui est bon : comme Molière, il prend son bien où il le trouve.
(2) Dans son discours à l'Académie.
(3) Lettre à M. de Donald, du 15 novembre 1817, p. 479 du t. I des Lettres et opuscules inédits.
(4) Lettre à la baronne de Pont, juillet 1804, p. 46, du t. I des Lettres.
4 ESSAI SUH LA VIE El LES ECRITS
revendiquer M. de Maistre comme un de nos plus beaux génies, un de nos écrivains nationaux ?
Le comte de Maistre était l'aîné de dix enfants : cinq filles et cinq garçons, dont trois ont suivi la carrière des armes; un entra dans les ordres, et depuis fut évêque d'Aoste. Quant au comte Joseph — sujet de cet essai biographique, —il suivit l'état de son père dans la magistrature ; il s'adonna à l'étude dès sa plus tendre enfance, avec un goût marqué, sous la direction des Jésuites, pour lesquels il a toujours conservé la plus reconnaissante affection et la plus haute estime (1). (( Mon grand-père, — disait-il, — aimait les Jésuites, c( mon père les aimait , ma sublime mère les ai- « mait, je les aime, mon fils (2) les aime, son fils les aimera (3).))
Le père de M. de Maistre jouissait d'une réputation très-grande dans la magistrature de Savoie; à sa mort, le sénat crut devoir annoncer au roi la perte qu'il venait de faire par un message solennel, auquel le monarque répondit par un billet royal de condoléance, comme dans une calamité publique.
La mèredel'auteur des Soirées de Saint-Pétersbourg, Christine de Motz, fille d'un genfilhomme du Bugey, le sénateur Joseph de Motz, prit un soin tout particulier de la première éducation de ce fils, qui devait être un jour si célèbre. Cette femme d'une haute distinction, avait su gagner de bonne heure le cœur et l'esprit de son fils, et exercer sur lui la sainte influence maternelle.
(1) Notice par le comte Rodolphe, p. 1.
(2) Le comte Rodolphe.
(3) Lettre à M. de R.., 1816, p. 433 du t. 1.
Rien n'égalait la vénération et l'amour du comte de Maistre pour sa mère. Il avait coutume de dire : « Ma c( mère était un ange à qui Dieu avait prêté un corps; (( mon bonheur était de deviner ce qu'elle désirait de c( moi, et j'étais dans ses mams autant que la plus jeune (( de mes sœurs (1). »
Plus tard, loin de sa femme et de ses enfants, M. de Maistre, dans ses heures de mélancolie, mêlait au souvenir de sa famille absente celui non moins doux et non moins cher de sa mère. « A six cents lieues de distance, c( les idées de famille, les souvenirs de l'enfance me race vissent de tristesse. Je vois ma mère qui se promène (( dans ma chambre avec sa figure sainte, et en écrivant (( ceci je pleure comme un enfant (2). »
En développant le cœur de son enfant, madame de Maistre ne négligea rien pour orner son esprit : la magnifique poésie de Racine lui fut révélée par cette noble femme : ce Je ne comprenais pas Racine lorsque ma c( mère venait le répéter sur mon lit, et qu'elle m'en- « dormait, avec sa belle voix, au son de cette incompa- <( rable musique. J'en savais des centaines de vers longce temps avant de savoir lire ; et c'est ainsi que mes c( oreilles, ayant bu de bonne heure cette ambroisie, ce n'ont jamais pu souffrir la piquette (3). »
Le trait principal de l'enfance du comte de Maistre, fut une soumission amoureuse pour ses parents. Présents ou absents, leur moindre désir était pour lui une
(1) Notice par le comte Rodolphe, p. 2.
(2) Lettres au chevalier de Maistre, 14 février 1805, p. 66 du 1. 1 des Lettres.
(3) Lettre à mademoiselle Adèle de Maistre, 1805, p. 57 du t. I des Lettres.
loi imprescriptible. Lorsque l'heure de Tétude marquait la fin de la récréation, son père paraissait sur le pas de la porte du jardin sans dire un mot, et il se plaisait à voir tomber les jouets des mains de son fils, sans qu'il se permît même de lancer une dernière fois la boule ou le volant.
11 avait neuf ans lorsque parut le funeste édit du parlement de Paris, qui retirait l'enseignement public aux Jésuites (1763) ; il jouait un peu bruyamment dans la chambre de sa mère, qui lui dit : « Joseph, ne soyez (( pas si gai ; il est arrivé un grand malheur ! » Le ton solennel dont ces paroles furent prononcées frappa le jeune enfant, qui s'en souvenait encore à la fin de sa vie (1).
On le voit : de bonne heure, et à un âge dont l'insouciance est le plus doux privilège, — j'allais dire, — presque la vertu, M. de Maistre était initié aux mystères de la vie d'un grand peuple, dont il devait si éloquemment retracer le passé et prophétiser l'avenir glorieux.
Commencée au sein de la famille, l'éducation de M. de Maistre fut surveillée par son père et sa mère, et particulièrement par son aïeul maternel, le sénateur Joseph de Molz^ qui inspira à son petit-fils l'amour de la probité la plus austère et du travail le plus constant.
Dans cette famille, la noblesse, la franchise, la simplicité et la dignité étaient héréditaires.
Le sénateur de Molz consacra sa vieillesse cà élever son petit-fils Joseph, dont les talents précoces se développèrent rapidement sous des maîtres habiles et sous la
(1) Notice par le comte Rodolphe, p. 2.
surveillance la plus tendrement vigilante de l'aïeul. La mémoire de F illustre enfant était extraordinaire, et ce précieux don ne s'affaiblit pas un instant pendant tout le cours de sa carrière.
(( A ton âge (17 ans), — écrivait-il en 1808 à la plus « jeune de ses filles, — je savais Virgile et compagnie « par cœur, et il y avait alors environ cinq ans que je c( m'en mêlais (1). »
A vingt ans, le jeune de Maistre avajt pris tous ses grades à l'université de Turin, et l'année d'après, — 6 décembre 1774, — son mérite le fît entrer au sénat de Savoie. Il parcourut successivement les différents degrés de la magistrature : étant substitut de l'avocat général, il prononça le discours de rentrée sur le caractère extérieur du magistrat y qui fut le premier jet de son talent comme écrivain et commença sa réputation (2).
Son ardeur au travail était extraordinaire ; il consacrait, chaque jour, quinze heures aux études sérieuses, à la jurisprudence, aux mathématiques, aux langues anciennes et modernes, sans s'accorder le moindre instant de plaisir.
Je ne dois pas oubher un trait bien remarquable de sa
jeunesse et qui peint admirablement son obéissance à
ses parents et la délicate pureté de son âme ; c'est que,
pendant tout le temps qu'il passa à Turin pour suivre le
cours de droit à l'Université, il ne se permit jamais la
lecture d'un livre sans avoir écrit à son père ou à sa
mère à Ghambéry pour en obtenir l'autorisation (3).
(t) Lettre à mademoiselle Constance de Maistre, novembre 1808, p. 193 du t. 1 des Lettres.
(2) Notice par le comte Rodolphe, p. 2.
(3) Notice par le comte Rodolphe, p. 2.
Ces principes d'obéissance, il eut le bonheur de les inspirer à son fils et à ses filles, qui le consultaient toujours avant d'entreprendre une lecture ou un travail et se montraient aveuglément soumis à ses décisions, quelles qu'elles fussent (1).
Mais, je reviens aux études de M. de Maistre, et je suis heureux de pouvoir donner ici le plan qu'il s'en était tracé et dont il nous a conservé l'ordonnance admirable, dans un de ses plus remarquables ouvrages, — les Soirées de Saint-Pétersbourg . Au début du neuvième Entretien, le Comte (c'est lui-même) dit au Chevalier, — l'un des trois interlocuteurs : « Vous voyez d'ici ces (( volumes immenses couchés sur mon bureau. C'est là « que depuis plus de trente ans, j'écris tout ce que mes « lectures me présentent de plus frappant. Quelquefois (( je me borne à de simples indications ; d'autres fois, je « transcris mot à mot des morceaux essentiels ; souvent « je les accompagne de quelques notes, et souvent aussi « j'y place ces pensées du moment, ces illuminations « soudaines qui s'éteignent sans fruit, si l'éclair n'est (( fixé par l'écriture. Porté par le tourbillon révolutionce naire en diverses contrées de l'Europe, jamais ces n recueils ne m'ont abandonné ; et maintenant vous ne « sauriez croire avec quel plaisir je parcours cette im- « mense collection. Chaque passage réveille dans moi « une foule d'idées intéressantes et de souvenirs mêlante coliques mille fois plus doux que tout ce qu'on est « convenu d'appeler jo/«25zV5. Je vois des pages datées (( de Genève, de Rome, de Venise, de Lausanne. Je ne
(1) Voir les Letfres, passim.
c( puis rencontrer les noms de ces villes sans me rap- « peler ceux des excellents amis que j'y ai laissés et qui (( jadis consolèrent mon exil. Quelques-uns n'existent « plus, mais leur mémoire m'est sacrée. Souvent je (( tombe sur des feuilles écrites sous ma dictée par un « un enfant bien-aimé que la tempête a séparé de moi. « Seul dans ce cabinet solitaire, je lui tends les bras, et je c( crois l'entendre qui m'appelle à son tour (l). »
M. de Maistre écrivait ces lignes en 1809 (2) : il avait commencé son recueil en 1774, à l'âge de vingt ans environ. Chaque volume portait au dos une lettre de l'alphabet, et n'avait pas moins de six cents pages (3).
C'est un précieux trésor que possède la famille de cet illustre génie, et il y aurait sans doute un choix des plus intéressants à faire dans cet arsenal littéraire. On verra, dans la suite de cet Essaie comment M. de Maistre sut faire pratiquer la même méthode d'extraits à ses enfants.
Le comte de Maistre publia de bonne heure quelques opuscules politiques dans lesquels il montrait les progrès de certains principes qui devaient enfanter la révolution française , et dans plusieurs occasions il prédit cette grande catastrophe : ce Le siècle se distingue par un esprit destructeur qui rHa rien épargné — disait-il, en (( 1784, dans le discours qu'il prononça au nom du mice nistère public à la séance annuelle de rentrée du
(1) Les Soirées de Saint-Pétersbourg , 9^ entretien, p. i57 et 168 du t. II de la première édition, in-8°, 2 vol., 1821.
(2) C'est la date du premier Entretien, t. I, p. 1. — « Au mois de uillet 1809, etc. « dit-il.
(3) Les Soirées de Saint-Pétersbourg, 9e Entretien, p. 159 du t. Il de a première édition précitée.
c( sénat ; lois, coutuines, institutions politiques : il a a tout attaqué^ tout ébranlé^ et le ravage s étendra c( jusqu'à des bornes qiion n aperçoit point encore. »
Le comte de Maistre épousa en 1786 mademoiselle de Morand, dont il eut un fils, le comte Rodolphe, qui suivit la carrière des armes, et deux filles, Adèle, mariée à M. Terray, et Constance, qui épousa le duc de Laval-Montmorency.
Nommé sénateur en 1787, M. de Maistre siégea sous la présidence de son père, et le 5 janvier de la même année, le roi de Sardaigne, Victor-Amédée III, le fit membre du Conseil de Réforme des Etudes en Savoie. Il vivait à Chambéry, paisiblement occupé de ses devoirs, dont il se délassait par l'étude ; déjà père de deux enfants ; près d'un prince qui l'aimait et savait rendre utiles à l'État ses éminentes qualités, lorsque la révolution éclata.
((Les opinions du comte de Maistre étaient pour ces libertés justes et honnêtes qui empêchent les peuples d'en convoiter de coupables. Cette manière de voir, qu'il ne cachait nullement, ne lui fut pas favorable dans un temps où les esprits échauffés et portés aux extrêmes regardaient la modération comme un crime. M. de Maistre fut soupçonné àe jacobinisme et représentéà la cour comme un esprit enclin aux nouveautés, et dont il fallait se garder. Il était membre de la Loge réformée de Chambéry, simple loge blanche, parfaitement inoffensive : cependant lorsque l'orage révolutionnaire commença à gronder en France et à remuer sourdement les pays limitrophes, les membres de la loge s'assemblèrent ; et, jugeant que toutes réunions pour-
raient, à cette époque, devenir dan2:ereuses ou inquiéter le gouvernement, ils députèrent M. de Maistre pour porter au roi la parole d'honneur de tous les membres qu'ils ne s'assembleraient plus, et la loge fut dissoute de fait (1). »
Le 22 septembre 1792, les Français passaient les Alpes : les frères de M. de Maistre rejoignirent leurs drapeaux, et lui-même partit pour la cité d'Aoste avec sa femme et ses enfants dans l'hiver de 1793.
Alors parut la loi des Allobroges^ qui ordonnait à tous les émigrés de rentrer avant le 25 janvier, sans distinction d'âge ni de sexe, et sous la peine ordinaire de la confiscation de tous leurs biens. « Madame de Maistre se trouvait dans le neuvième mois de sa grossesse. Connaissant la manière de penser et les sentiments de son mari, elle savait fort bien qu'il s'exposerait à tout plutôt que de l'exposer elle-même dans cette saison et dans
(1) Notice par le comte Rodolphe, p. 2 et 3. — Plus tard, étant à Saint-Pétersbourg, M. de Maistre fut invité à faire partie d'une loge maçonnique, mais il refusa : « Je veux vous raconter aujourd'hui, « écrivait-il en 1810 au comte de ..., une tentation à laquelle j'ai ré- « sisté, comme saint Antoine.
« Les francs-maçons continuent ici (à Saint-Pétersbourg) a furia, ^< comme tout ce qu'on fait dans ce pays. J'ai été invité à me rendre « dans l'une de ces nouvelles loges; mais, malgré l'extrême envie que « j'ai desavoir ce qui se fait là, je m'y suis refusé, toutes réflexions « faites, par plusieurs raisons dont je me contente de vous rapporter « les deux principales. En premier lieu, j'ai su que l'empereur (Alexan- « dre) ne s'est prélé qu'à regret à permettre ces assemblées !.... En se- « cond lieu, j'ai eu l'occasion de me convaincre que plusieurs personnes « de mérite pensaient mal de cette association, et la regardaient
« comme une machine révolutionnaire Il m'en coûte beaucoup, je
« vous l'avoue , de ne pouvoir examiner de près ce qui se passe là. » (P. 242 du t. I (ici Lettres.)
ce pays : mais, poussée par l'espoir de sauver quelques débris de fortune en demandant ses droits, elle profita d'un voyage que le comte de Maislre fit à Turin, et partit sans l'avertir. Elle traversa le grand Saint-Bernard le 5 janvier, à dos de mulet, accompagnée de ses deux petits enfants, qu'on portait enveloppés dans des couvertures. Le comte de Maistre, de retour à la cité d'Aoste deux ou trois jours après, courut sans retard sur les pas de cette femme courageuse, tremblant de la trouver morte ou mourante dans quelque chétive cabane des Alpes. Elle arriva cependant à Ghambéry, oii le comte de Maistre la suivit de près. Il fut obligé de se présenter à la municipalité, mais il refusa toute espèce de serment, toute promesse même ; le procureur syndic lui présenta le livre où s'inscrivaient tous les citoyens actifs, il refusa d'écrire son nom ; et, lorsqu'on lui demanda la contribution volontaire qui se payait alors pour la guerre, il répondit franchement : ce Je ne donne point (( d'argent pour faire tuer mes frères qui servent le roi « de Sardaigne. » Bientôt on vint faire chez lui une visite domiciliaire ; quinze soldats entrèrent, les armes hautes, accompagnant cette invasion de la brutale phraséologie révolutionnaire, de coups de crosse sur les parquets, et de jurons patriotiques. Madame de Maistre accourt au bruit, elle s'efïraie : sur-le-champ les douleurs la saisissent, et le lendemain, après un travail alarmant, M. de Maistre vit naître son troisième enfant, qu'il ne devait connaître qu'en 1814 (1). »
Il partit, l'âme pénétrée d'indignation, après avoir
(t) Notice pair le comte Rodolphe, p. 3 et 4.
pourvu le mieux qu'il put à la sûreté de sa famille : il s'en sépara, abandonna ses biens et sa patrie, et se retira à Lausanne, où il fut bientôt chargé d'une mission confidentielle auprès des autorités locales, pour la protection des sujets du roi, et surtout d'une quantité de jeunes gens du duché de Savoie qui allaient en Piémont s'enrôler dans les régiments provinciaux.
Bonaparte retrouvant la correspondance du comte de Maistre tout entière dans les archives de Venise, lut avec surprise et admiration ces jugements sûrs et arrêtés, ces prédictions politiques que lui-même avait réalisées.
Madame de Maistre, son fils et sa fille aînée vinrent successivement rejoindre le comte à Lausanne; mais sa fille cadette, trop enfant pour être exposée aux dangers d'une fuite clandestine, demeura chez sa grand' mère.
Pendant son séjour à Lausanne, M. de Maistre eut une correspondance amicale et suivie avec un bon serviteur de son maître qui résidait à Berne, en qualité de ministre du roi, — le baron Vignet des Etoles (1). Dans une lettre, écrite à cette époque, il apprend à son ami que c( ses biens sont confisqués, mais quil nen dor- « mira pas moins. » Dans une autre, tout aussi simplement laconique, il s'exprime ainsi : « Tous mes biens sont vendus, je n'ai plus rien. »
Quelle force d'âme dans ce peu de mots !
Ce fut pendant son séjour en Suisse que M. de Maistre publia les Considérations sur la France, les Lettres d'un royaliste savoisien, V Adresse des émigrés à la Conven-
(1) Voir les lettres de M. de Maistre à M. des Etoles, p. 25 à 33 du 1. 1 des Lettres.
tion nationale^ le Discours à la marquise de Costa^ et Jean-Claude Têtu. Il travaillait aussi à deux autres ouvrages ; Tun sur la Souveraineté^ et l'autre intitulé, Bienfaits de la Révolution^ ou la République peinte par elle-même. Ces deux ouvrages n'ont pas été achevés et sont restés à l'état de fragments. Un petit opuscule inédit, publié récenriment, Cinq Paradoxes, à madame la m^arquise N. , date aussi de cette époque.
Je remets à parler de ces écrits et d'autres du comte de Maistre, à la suite de cet essai biographique, afin de ne pas entraver la marche des faits de cette belle vie. Après l'homme, j'étudierai le philosophe catholique.
Rappelé à Turin, en 1797, M. de Maistre quitta, non sans regret, la ville de Lausanne qui lui avait été si hospitalière, et où des travaux sérieux et la société de l'historien anglais Gibbon, de l'ex-ministre Necker et de sa fille, la célèbre madame de Staël, avaient adouci pour lui les peines de l'exil.
En divers endroits de ses Lettres, il est question de madame de Staël; le passage suivant d'une lettre à madame de Priero nous donne une idée de la nature des relations qui ont pu exister entre ces deux esprits si opposés : c( N'ayant étudié ensemble ni en théologie ni (( en politique, nous avons donné en Suisse des scènes « à mourir de rire, cependant sans nous brouiller ja- « mais. Son père, qui vivait alors, était parent et ami « de gens que j'aime de tout mon cœur^ et que, pour ((tout au monde, je n'aurais pas voulu chagriner. Je (( laissai donc crier les émigrés qui nous entouraient, sans (( vouloir jamais tirer l'épée. On me sut gré de cette mo- (( dération, de manière qu'il y a toujours eu entre cette
DE .r. DE MAISTRE. 15
« famille et moipaix et amitié^ malgré la différence des « bamiières. Si vous entretenez quelque correspondance « avec la belle dame^ je vous prie de la remercier de (( son souvenir, et de l'assurer du mien, ah ! pour cela je « ne mens pas; ajoutez... que dans l'exil de Sardaigne « je me souvins, il y a trois ou quatre ans, de nos soirées « helvétiques, etque je chargeai ma vieille amie, madame (( Hubert, de lui envoyer des assurances formelles. Malc( heureusement cette lettre se perdit ; mais madame « Hubert m'écrivit que c était égale^ parce que ma a passion était connue (1). »
Madame de Staël qui — pour me servir d'un mot de Voltaire sur Diderot, — « excellait dans le monologue, « m,ais ne valait rien pour le dialogue, » — madame de Staël devait se louer de la modestie de M. de Maistre, qui, né brillant causeur, lui laissait toujours l'honneur de la conversation ; honneur qu'elle savait fort bien réclamer d'une manière exclusive, en toute circonstance.
De retour à Turin, M. de Maistre reprit sa place auprès du roi Charles-Emmanuel IV, qui avait succédé à Victor-Amédée III, et qui lui accorda une pension de 2,000 livres. Pendant le peu de temps qu'il y resta, il continua à surveiller les études de sa fille aînée, Adèle, à laquelle il faisait faire des extraits de ses lectures et des conjugaisons de verbes. « J'ai été — lui écrit-il, le «3 juin 1797, — très-content du verbe chérir que tu « m'as envoyé. Je veux te donner un petit échantillon « de conjugaison, mais je m'en tiendrai à Vindicatif , (( c'est bien assez pour une fois.
(1) Août 1805, p. 91 (lu t. I des Lettres.
c( Je te chéris^ ma chère Adèle : tu me chéris aussi, et (( maman te chérit : nous vous chérissons également « Rodolphe et toi, parce que vous êtes tous les deux nos « enfants, et que vous nous chérissez aussi également c( l'un et l'autre ; mais c'est précisément parce que vos c( parents vous chérissent tant, qu'il faut tâcher de le <( mériter tous les jours davantage. Je te chérissais^ mon «enfant, lorsque tu ne me chérissais point encore ; et «ta mère te chérissait peut-être encore plus, parce « que tu lui as coûté davantage. Nous vous chérissions « tous les deux lorsque vous ne chérissiez encore que « le lait de votre nourrice, et que ceux qui vous chéris- « saient n'avaient point encore le plaisir du retour. Si « je t'ai chérie depuis le berceau, et si tu m'as chéris àe- « puis que tu as pu te dire : Mon papa m'a toujours « chéri ; si nous vous avons chéris également, et si vous « nous avez chéris de même, je crois fermement que « ceux qui ont tant chéri, ne changeront point de cœur. « Je te chérirai et tu me chériras toujours, et il ne sera « pas aisé de deviner lequel des deux chérira le plus «l'autre. Nous ne chérirons cependant nos enfants, ni « moi, ni votre maman, que dans le cas où vous ché- « rirez vos devoirs. Mais je ne veux point avoir de soucis « sur ce point, et je me tiens pour sûr que votre papa « et votre maman vous chériront toujours.
« Marque-moi, mon enfant, si tu es contente de cette « conjugaison, et si tous les temps y sont (pour l'indi- « catif). Adieu, mon cœur (1). »
(1) Lettre à mademoiselle Adèle de Maistre, 3 juin 1797, p. 33 à 35 du t, I des Lettres.
Cette page est délicieuse de sentiment : l'esprit y ré- \'èle le cœur.
Un autre jour, M. de Maistre complimentant sa fille sur son style et sur son orthographe, qui se perfectionnent, l'engage à lui écrire de temps en temps ; « mais il (( faut laisser courir ta plume et me dire tout ce qui te « passe dans la tête. Tu as toujours quatre chapitres à (( traiter, tes plaisirs, tes ennuis, tes occupations et tes « désirs : avec cela on peut remplir quatre pages. Pour « moi, il me suffît de quatre mots, en suivant cette (( même division : Monjote'szV serait d'être avec toi, mon « chagrin est d'en être éloigné, mon occupation est de « trouver les moyens de te rejoindre, et mon désir est « d'y réussir. Adieu, mon cher enfant [\), »
Enfin, — j'ai peine à quitter ce bon père, — dans une autre lettre de la même année 1797, il recommande instamment à son Adèle, certain cahier de notes, qu'elle lui avait promis de bien tenir : « Est-il bien gros et bien « riche ? Je suis persuadé que tu y mets toujours quelce que jolie chose de temps en temps (2). »
On connaît à présent un nouvel homme dans l'admirable auteur des Soirées de Saint-Pétersbourg y un type mec^zV jusqu'ici, — qu'on me permette ce mot, — M. de Maistre, père et instituteur de ses enfants. J'y reviendrai encore, dans la suite.
Cependant, le roi, réduit à ses faibles ressources, après avoir soutenu pendant quatre ans l'effort de la France, succomba, et fut obligé d'abandonner sa capitale et ses provinces du continent. Les Français occupèrent Turin :
(1) 18 octobre 1797, p. 36 du t. I des Lettres.
('2) 2 décembre 1797, p. 35 et 36 du t. I des lettres.
M. de Maistre était émigré, il fallait fuir. «Muni d'un passe-port prussien comme INeuchâfcelois , le 28 décembre 1798j il s'embarqua sur un petit bateau pour descendre le Pô, et rejoindre à Casai la grande barque du capitaine Gobbi, qui transportait du sel à Venise. Le patron Gobbi avait sa barque remplie d'émigrés français de haute distinction : il y avait des dames, des prêtres, des moines, des militaires, un évêque (monseigneur l'évêque de Nancy) ; toutes ces personnes occupaient l'intérieur du navire, ayant pour leur domicile légal l'espace enfermé entre deux ou trois membrures du bâtiment, suivant le nombre de personnes dont se composait le ménage : cet espace suffisait strictement pour y coucher; la nuit, des toiles suspendues à des cordes transversales marquaient les Umites des habitations. Au miUeu régnait une coursie (1) de jouissance commune, avec un brasier en terre où tous les passagers venaient se chauffer et faire la cuisine ; le froid était excessif. Un peu au-dessous de Casal-Maggiore, le Pô prit pendant la nuit ; et, quoiqu'il fût libre encore vers le milieu, la barque se trouva enfermée d'une ceinture de glace. Le comte Karpoff, ministre de Russie, descendait aussi le Pô dans une barque plus légère ; il accueillit à son bord le comte de Maistre, qui put ainsi continuer son voyage, les deux rives étant bordées de postes militaires (2).
Ces souvenirs si tristes ne s'effacèrent jamais de la mémoire et du cœur de M. de Maistre : longtemps après, il les déposa dans une page des Soirées de Saint-Pétersbourg : (( Une certaine date me rappelle ce moment
(1) Passage de la proue à la poupe, entre les bancs des rameurs.
(2) Notice par le comte Rodolphe, p. 6.
« OÙ sur les bords d'un fleuve étonné de se voir pris par « les glaces, je mangeai avec un évêque français (l'éc( vêque de Nancy) nn dîner que nous avions préparé ({ nous-mêmes. Ce jour-là j'étais gai ; j'avais la force de « rire doucement avec l'excellent homme qui m'attend (( aujourd'hui dans un meilleur monde ; mais la nuit (( précédente je l'avais passée à l'ancre, sur une barque « découverte, au milieu d'une nuit profonde, sans feu ni (( lumière, assis sur des coffres avec toute ma famille, (( sans pouvoir nous coucher ni même nous appuyer un (( instant, n'entendant que les cris sinistres de quelques c( bateliers qui ne cessaient de nous menacer , et ne « pouvant étendre sur des têtes chéries qu'une misé- « rable natte pour les préserver d'une neige fondue qui (( tombait sans relâche (1). »
Après le père, laissons parler le fils : « Depuis la Polisella, — dit M. Rodolphe de Maistre, — la rive gauche du Pô était occupée par les Autrichiens, et la rive droite par les Français. A chaque instant la barque était appelée à obéissance, tantôt sur une rive, tantôt sur l'autre. Les glaçons empêchaient d'arriver, et les menaces de faire feu qui partaient des deux bords alternativement ne facilitaient pas la manœuvre. La voiture de M. de Karpoff était sur le pont, et les deux enfants de M. de Maistre s'y étaient juchés. Tout à coup un poste français appelle, et l'équipage s'efforce d'obéir ; mais les courants et les glaçons retardent la manœuvre : le poste prend les armes, et, à l'ordinaire couche en joue les matelots. Enfin on aborde avec peine. — Vos passe-
(1) P. 158 et 159 du t. II delà !••« édit, (1^21).
ports? — On les présente ; personne ne savait lire. Le chef du poste propose de retenir la barque, et d'envoyer les passe-ports à l'officier commandant à la prochaine ville ; mais le caporal s'approche du sergent et lui dit : « A quoi cela sert- il ? on dira que tu es une.., bête, et voilà tout. » Sur cette observation, on laissa partir la barque ; mais un des soldats apostrophant le comte de Maistre : « Citoyen, vous dites que vous êtes sujet du c( roi de Prusse; cependant vous m'avez un accent... Je (( suis fâché de n'avoir pas envoyé une balle dans cette (( voiture d'aristocrate. » — « Vous auriez fait là une c( belle action, » lui répondit M. de Maistre, « vous au- « riez blessé ou tué deux jeunes enfants, et je suis sûr « que cela vous aurait causé du chagrin. » — « Vous « avez bien raison, citoyen, » répliqua le fusilier ; c( j'en « aurais été plus fâché que la mère (1). »
Arrivés au Papozze, les voyageurs se séparèrent. M. de Maistre, sur un chariot de village avec sa famille, traversa FAdigetto sur la glace, et vint s'embarquer à Chioggia pour Venise.
Sans autres ressources que quelques débris d'argenterie, sans espoir, il voyait ses biens vendus, sa famille dispersée ; la mère de sa femme, vieille et malade, était en prison depuis un an. Le comte de KevenhûUer, qui avait résidé longtemps à Turin et qui était alors à Venise, aux ordres du cabinet autrichien, mit à la disposition de l'illustre exilé tout ce qu'il possédait. M. de Maistre, sensible à cette marque touchante de sympathie , ne voulut accepter qu'une chambre au rez-de-
(1) Notice, p. 7.
chaussée^ — pièce sans feu , où il se retira avec sa femme, ses enfants, quelques livres et des papiers. Le soir, près du foyer improvisé, qui, dans le jour, avait servi à cuire le repas de la famille, le comte de Kevenhiiller, Tabbé Maury, de nombreux émigrés français, — tout ce que Venise renfermait de personnages illustres, venaient s'asseoir et discourir des affaires du temps.
Voici quelques lignes des souvenirs du comte de Maistre sur l'abbé Maury; elles sont curieuses en ce qu'elles constatent la singulière impression que ce personnage lui avait produite : « Dans mon voyage de Ve- (( nise, pendant l'hiver de 1799, j'ai fait connaissance « avec le célèbre cardinal Maury. A la première visite « que je lui fis, il me parla avec intérêt de ma position (( embarrassante, et toujours avec le ton d'un hommô (( qui pouvait la faire cesser. En vain je lui témoignai (( beaucoup d'incrédulité sur le bonheur dont il me flat- « tait : Nous arrangerons celo.^ me dit-il.
« Peu de jours après, je le vis chez la baronne de « Juliana, Française émigrée, qui avait une assemblée .< chez elle. Il me tira à part dans une embrasure de c( fenêtre ; je crus qu'il voulait me communiquer quelce que chose qu'il avait imaginé pour me tirer de l'abîme « où je suis tombé. — 11 sortit de sa poche trois pommes, (c qu'on venait de lui donner, et dont il me fit présent c( pour mes enfants,
(( Après avoir vu une fois ma femme et mes enfants, (( il en fit des éloges si excessifs, qu'il m'embarrassa. Je « n'estime jamais à demi, )> me dit-il un jour, en me « parlant de moi. (Je ne comprends pas cependant pour- « quoi l'estime ne serait pas graduée comme le mérite.)»
c( Le 16 février (j'ai retenu cette date), il vint me ce voir, et passa une grande partie de la matinée avec « moi. Le soir, je le revis encore; nous parlâmes lon- (( guement sur différents sujets, qu'il rasa à tire d'aile ; c( j'ai retenu plusieurs de ses idées (1). »
Ces idées assez extraordinaires méritent d'être lues : les rapporter ici serait un hors-d'œuvre. Je me bornerai à celle-ci : ce Les langues sont la science des sots (il parce lait, — dit M. de Maistré, de lui-même, — à un c( homme qui en sait cinq^ et en déchiffre deux autres).» Et pour preuve de cette sottise ^ qu'il se piquait de ne pas partager, SonEminence citant les derniers m.ots du pape Clément XIV, au lit de la mort, lui prêta un bel et bon solécisme (2). ce On voit qu'en eff'et, -— ajoute M. de ce Maistre, — Son Eminence n'a pas pâli sur Priscien. » Les armées Austro-Russes ayant chassé les Français d'Italie, M. de Maistre revit sa patrie ; il reçutàPadoue (23 septembre 1799) le titre de régent de la grande chancellerie du royaume de Sardaigne, une des premières fonctions de l'Etat. 11 s'y dirigea par Florence, où il vit le roi Charles-Emmanuel et le poëte Alfîeri. ce Je c( l'ai vu deux fois à Florence. La première fois, nous (( fûmes sur le point de nous heurter; la seconde, tout c( alla bien, nous nous rapprochâmes singulièrement; c( et si j'avais passé quelques jours de plus à Floc< rence, nous aurions été fort bons amis (3). »
(1) Lettres et opuscules inédits, t. II, p. 231 et suivantes.
(2) Miserere mei maximo peccatori, au lieu de maximi peccaforis. — Ibidem, T^. 232.
(3) Lettre à mademoiselle Adèle de Maistre, 17 janvier 1807, p. 124 et 125 du t. I des Lettres.
c( Il faut que tu saches; écrivait-il en 1809 à sa fille « Adèle, — que j'ai vu deux fois ce personnage. La « première fois, nous nous choquâmes un peu ; il me (( dit des extravagances sur la langue française, qui « est la mienne plus peut-être que Fitalienne n'était la (( sienne.... La seconde fois que je vis Alfieri, nous (( nous convînmes beaucoup plus; je me rappelle, ence tre autres, une certaine soirée où je m'avançai tout « à fait dans son esprit. Je l'entrepris sur la politique, a sur la liberté, etc., etc. Je lui dis : Gageons^ mon- (( sieur le comte, que vous ne savez pas quel est le plus ce grand avantage de la monarchie héréditaire^ et à « quoi elle sert principalement dans le monde? Il me (( demanda ma pensée ; je lui fis une réponse origi- (( nale et perçante, que je te dirai un jour. Il me dit, « en regardant le feu (je le vois encore) : Je crois que (( vous avez raison. Bref, je suis persuadé que si j'avais c( séjourné à Florence, nous aurions fini par nous (( entendre ; mais je devais partir le lendemain, et pour (( ne plus le revoir (1). »
L'homme qui avait pu vivre en paix avec Faîtière madame de Staël et l'impétueux Alfieri n'était certes pas intolérant, comme on s'est trop plu jusqu'ici à nous le représenter.
Le 12 janvier de l'année 1800, M. de Maistre arriva à Cagliari et commença la très-honorable , mais bien rude mission que son maître lui avait confiée. « Pendant les malheureuses années de la guerre, l'administration de la justice s'était affaiblie dans l'île de Sardaigne ; les vengeances s'étaient multipUées, les impôts
(1) Lettre à la même, p. 202- du t. 1 des Lettres.
rentraient difticilement , et il régnait dans la haute classe une répugnance extrême à payer ses dettes. Le comte de Maistre eut à lutter contre de grandes difficultés, qu'il ne fut pas toujours à même de vaincre ; malgré cela, son départ fut accompagné des regrets publics d'un pays où sa mémoire fut encore longtemps en vénération (1). »
Pendant les deux années (1800 à 1802) de ce dur labeur, M. de Maistre, chargé de besogne, dut négliger ses études. Cependant, tous les jours après ses repas, il trouvait moyen de consacrer quelques instants à de savants entretiens sur le grec, l'hébreu, le copte et autres langues, avec un religieux dominicain, de la plus haute érudition, — le père Hintz, professeur de langues orientales.
A travers ses travaux administratifs et ses études de linguistique, il n'oubliait pas un moment sa chère famille, et s'il y a quelque chose d'admirable chez cette nature d'élite, c'est peut-être encore plus son cœur de père, que son sublime génie même. Qu'on en juge plutôt par celte lettre charmante qu'il écrivait le 13 janvier 1802, à sa fille cadette. Constance, alors âgée de 10 ans, et qu'il ne devait connaître que si tard : « Ma chère « petite Constance, comment donc est-il possible que je « ne te connaisse point encore, que tes jolis petits bras « ne se soient point jetés autour de mon cou, que les « miens ne t'aient point mise sur mes genoux pour a t'embrasser à mon aise ? Je ne puis me consoler d'être « si loin de toi (2). »
(i) Notice par le comte Rodolphe, p. 8. (2) P. 37 du 1. 1 des Lettres.
Voilà un cœur paternel ! Puis, veillant déjà et de loin à l'éducation intellectuelle de sa chère petite fille, il ajoute bientôt : a Je suis bien aise de savoir que tu aimes « beaucoup la lecture et que tu sais ton Télémaque sur « le bout du doigt. Je voudrais bien parier avec toi de tt la grotte de Calypso et de la nymphe Eucharis que « j'aime bien, mais cependant pas autant que toi. Je « voudrais aussi te demander si tu n'as point eu peur « quand tu as vu Mentor jeter ce pauvre Télémaque (( dans Feau tête première, pour l'empêcher de perdre « son temps. Ah ! jamais ta tante Nancy n'aurait fait « un coup de cette sorte (1). »
Cette lettre se termine par ce vécu touchant, qui fut celui de la vie entière de son auteur : « Mon Dieu, quand <( pourrai-je donc te voir ? »
Quelques mois plus tard, la même année, il écrit à Adèle, sa fille aînée, alors en pension chez madame Eulalie de Maistre, religieuse Ursuline, sœur du comte de Maistre , chassée de son couvent par la démagogie. Cette dame s'était unie à deux de ses anciennes compagnes, et avait établi à Turin une maison d'éducation pour continuer à remplir autant que les circonstances le permettaient les devoirs de leur vocation. Mademoiselle Adèle de Maistre avait été placée momentanément dans cette maison pendant un voyage de sa mère en Savoie (2).
Conseils moraux, conseils littéraires, rien ne manque dans cette lettre : « Je suis fort content de tes let- « très. Le style est bon et fait mine de se perfection-
(1)P. 38 dut. Ides Lettres.
(2) Note du comte Rodolphe, p. 39 du t. I des Lettres,
« ner... H faut que madame de F. te prête de nouveau c( Marie de Rabutin-Chantal . »
Ce sont les Lettres de madame de Sévigné, que M. de Maistre aimait pardessus tous les autres chefs-d'œuvre du grand siècle ; et il ajoute avec sa fine bonhomie : « Je te déclare d'avance très-solennellement qu'il me (( suffit que tu écrives comme elle ; je ne suis pas comme c( ces gens qui ne sont jamais contents (1). »
Dans cette même année 1802, M. de Maistre reçut du roi l'ordre de se rendre à Saint-Pétersbourg, en qualité d'envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire. (( Ce fut une nouvelle douleur^ un nouveau sacrifice, le plus pénible sans doute que son dévouement à son maître pût lui imposer. 11 fallait se séparer de sa femme et de ses enfants sans prévoir un terme à ce cruel veuvage, entreprendre une nouvelle carrière, et des fonctions que le malheur des temps rendait difficiles et dépouillées de tout éclat consolateur (2) . »
Avant de partir, il se rendit à Rome, où il se fit présenter au pape dont il reçut l'accueil le plus affectueux. il a consigné dans une lettre datée de la ville éternelle, l'impression qu'il avait ressentie en présence du successeur de saint Pierre :
« Rome, 10 mars 1803î »
(c Je n'entreprendrai pas de raconter les belles choses (( que j'ai vues ici; il me faudrait plus de temps que je « n'en ai : une fois Rome sera le sujet de nos conversac( tiens, » dit-il à mademoiselle Adèle de Maistre.
(1) p. 40 du 1. 1 des Lettres.
(2) Notice par le comte Rodolphe, 1. 1, p. 9. ,..
« Avant-hier (8 mars) j'ai vu le pape, dont la bonté (( et la simplicité m'ont fort étonné. Il est venu à ma c( rencontre, m'a laissé à peine plier un genou, et m'a fait (( asseoir à côté de lui. Nous avons bien jasé une démise heure, après quoi il nous a accompagnés (j'étais avec (( le ministre du roi), et il a porté la main sur le bouton (( de la serrure , pour ouvrir la porie. Je t'avoue que (( je suis resté de stuc à ces manières si peu souverai- (( nés ; j'ai cru voir saint Pierre au lieu de son succes- « seur (1). »
Ce fut sans doute sous l'impression de cette visite à Rome et au Saint-Père, que M. de Maistre conçut l'idée de son beau livre Du Pape.
Cependant, il s'apprêtait à partir pour la Russie : sa résignation fut immense comme le sacrifice que son roi imposait à sa tendresse paternelle et à son dévouement de fidèle serviteur. « Le roi est dans des circonstances bien ce difficiles, — écrivait-il alors à sa fille aînée, — mais (( il fait pour moi et pour ma famille tout ce qu'il peut « faire : ainsi nous n'avons qu'à remercier, et attendre c( en paix l'avenir. Je me garde bien de te dire que je suis c( content^ ou du moins heureux^ malgré une destinac( tion si brillante. Pour être heureux, il faudrait que ma « famille fût autour de moi ; mais c'est précisément (( cette tendresse qui me donne des forces pour m'éloigner c( devons. C'est pour vous que je me passe de vous
((Adieu, ma chère Adèle; je t'emporte dans mon c( cœur, afin que tu m'échauffes sous le soixante et (( unième degré de latitude (2). »
(1) p. 42 du t. I. àQi Lettres.
(2) P. 41 et 42 du t. I des Lettres.
Après un assez court séjour à Rome, M. de Maistre traversa rAUemagne, et arriva enfin à Saint-Pétersbourg, le 13 mai 1803 : c'était au commencement du règne d'Alexandre P'" .
Le 19 octobre de la même année , il adressait à mademoiselle Adèle de Maistre les lignes suivantes, qui nous initient plus à ses affections de famille^ qu'au détail de ses nouvelles fonctions politiques, dont il ne dit pas un mot dans cette lettre :
« Tu m'as fait grand plaisir de me faire un détail de « tes études. J'approuve surtout le petit cours de sphère ; <( et telle est ma corruption, que je suis prêt à préférer (( les fuseaux (1) dont tu me parles à ceux de la femme « tant célébrée par Salomon. »
Toujours le même enjouement dans ses conseils paternels î Puis, pensant à son fils Rodolphe, il ajoute ces mots : c( Je te recommande l'application par-dessus tout. . . (( Je puis attacher ta fortune à la mienne, si lu aimes le «travail; autrement tout est perdu. Dans le naufrage « universel, tu ne peux aborder que sur une feuille de « papier ; c'est ton arche, prends-y garde. Je mets au « premier rang une écriture belle et aisée. L'allemand « est une fort bonne chose, et qui probablement te sera « fort utile. »
Un souvenir affectueux à Constance termine ces pages délicieuses (2).
« M. de Maistre parut dans la société de Saint-Pétersbourg avec l'humble fierté d'un haut caractère : son amabilité enjouée, son esprit naturel , ses connaissances
(1) Genre de coquilles univalves.
(2) P. 43 à 45 du t. I des Lettres.
profondes et variées, l'intérêt qui s'attache toujours à un dévouement sans bornes, lui attirèrent cette considération personnelle, apanage du vrai mérite. Il eut, dans les hautes classes de la société de nombreux et véritables amis. Connu bientôt et distingué par l'auguste souverain auprès duquel il était accrédité, l'empereur lui-même daigna lui donner de nombreuses preuves de son estime (i)» »
Ainsi s'exprime le comte Rodolphe de Maistre, digne fils de l'auteur des Sonées de Saint-Pétershourg :\di' mais biographe ne fut mieux à la hauteur de son sujet. Quel dommage pourtant que cette notice soit si courte ! Mais par bonheur, nous possédons — grâce aux soins du comte Rodolphe, — les précieuses lettres de son illustre père , et nous pouvons y puiser plus d'un renseignement intéressant sur la longue carrière diplomatique de M. de Maistre en Russie, — de 1803 à 1817.
Son premier souvenir est d'abord , toujours pour ses enfants dont il ne cesse de suivre avec une tendre vigilance les études et les progrès : « J'ai été ente chanté des progrès que tu fais dans le dessin , et « de ton goût pour les belles choses ; mais j'ai sur c< tout cela une terrible nouvelle à te donner. C'est « qu'il faut l'arrêter et consacrer une grande partie de (( ton temps à l'oisiveté ; ta santé l'exige absolument. Je c< te conjure donc, mon cher enfant, défaire tes efforts « pour devenir sotte, au moins jusqu'à un certain point. « 11 faut te jeter chaque jour dans le fauteuil douillet de « l'ignorance, en répétant, si tu veux, po\ir t'encou-
(1) 'Notice par le comte Rodolphe, p. 9
« rager, un adage de notre amie commune, feu madame a la marquise de Sévigné : Bel la cosa far niente
« Au milieu de toutes les phases de la nature et de la « politique, je ne cesse de vous regretter, mes bons amis. « Je n'ai qu'une demi-vie, toujours il me manque quelce que chose; mais je ne vous l'aurai jamais assez ré- « pété : C est pour vous que je me passe de vous. Adieu, (( mon très-cher enfant, raconte-moi toujours tes pence sées et tes occupations. Soigne ta santé scrupuleusece ment, ne me fais point mal à ta poitrine. Conserve ta ce hête; ton oncle t'a fait comprendre suffisamment i'imce portance de cet animal
ce Si tu rencontres ta mère quelque part, dis-lui qu'elle ce a fort bien fait de te faire et, pour sa peine, embrassece la de ma part (1). »
Mais parfois, malgré cet amour de l'étude qui allait jusqu'à compromettre la santé délicate de sa fille, M. de Maistre voyait avec une peine, d'autant plus sensible qu'il le comprenait, l'élan involontaire de sa jeune enfant vers les plaisirs de son âge, et ce sentiment lui dictait ces admirables paroles, écho d'une âme vraiment antique : ce J'espère que ta mère a fait ma commisce sion au sujet des bals. Je sais ce qu'on doit aux circonee stances ; mais jamais tu ne dois danser dans le palais ce du roi, je te le défends expressément, et il en faut ce dire la raison tout haut : Jamais je ne danserai dans ce le palais du roi à qui mon père doit tout. Puisque je ce te l'écris en toutes lettres, je n'ai pas peur qu'on le ce lise à la poste. La délicatesse, la tldélité, l'honneur
(1) p. 51 à 53 du t. I des Lettres,
« sont respectés partout. D'ailleurs, si l'on vous chasse, « vous savez le chemin de Venise (1).
Encore une citation : « Je suis ravi — dit-il à Adèle, « — , de tous les détails que ta mère m'écrit sur l'éduca- « tion des trois enfants. Je vois que vous employez le « temps en conscience, et que vos peines ne sont pas (( perdues. Quelles bénédictions vous donnerez un jour c( à cette mère pour avoir su aller son train et laisser « dire ! Cela s'appelle une force d'esprit imperturbable. (( Moi, je me serais dégoûté cent fois ; mais si je n'ai « pas le talent de faire, je n'ai pas au moins le défaut de « ne pas savoir apprécier ceux qui font
(c Tu diras à Rodolphe que je l'exhorte à continuer c< son travail sur les poètes français : qu'il se les mette « dans la tête, surtout l'inimitable Racine : n'importe c( qu'il ne le comprenne pas encore
((Dis à Constance que j'admire sa belle écriture (2). »
J'ai parlé du crédit que ses vertus donnaient à M. de Maistre à la cour de Russie ; il ne s'en servit jamais pour lui- même, toujours pour les autres.
Les officiers piémontais qui se rendirent en Russie pour continuer à servir la cause de leur maître sous les drapeaux de son auguste allié, ressentirent les effets de la faveur personnelle dont le comte de Maistre jouissait. Ils furent reçus avec leurs grades et leur ancienneté, et placés honorablement. Parmi ces officiers, il en était un qui après avoir servi en Italie comme officier d'étatmajor dans l'armée de SouwarofT, avait accompagné le maréchal dans sa malheureuse retraite : c'était le frère
(1) p. 55 et 56 du t. 1 des Lettres.
(2) P. 56 et 57 du t. I des Lettres.
de M. de Maistre ; il avait quitté le service et s'était retiré à Moscou, charmant son exil par la société d'excellents amis, parla culture des sciences et des beaux-arts. Par une attention délicate, l'empereur Alexandre réunit les deux frères en nommant le comte Xavier lieutenantcolonel directeur de la bibliothèque et du musée de l'Amirauté. Ce fut une grande joie pour M. de Maistre ; j'en trouve l'expression dans deux de ses lettres, — la première, du 14 février 1805, au chevalier Nicolas de Maistre^ la seconde, du 18 avril de la même année, à l'empereur, avec la réponse d'Alexandre lui-même.
En apprenant cette bonne nouvelle au chevalier Nicolas, M. de Maistre lui dit : c( Te parler de ma recourt naissance envers Sa Majesté Impériale serait, je crois, c( quelque chose de fort inutile. Il y a longtemps que je c( n'ai pas eu un aussi grand plaisir. Au reste, les traits c( d'auguste délicatesse et de générosité chevaleresque c( sont fréquents à cette cour (1). »
Voici la lettre adressée par M. de Maistre àl'empereur.