‹ L'Esprit de comte Joseph de MaistreChapitre 11 sur 42 · SIRE · texte numérisé non relu

SIRE

« Son Excellence monsieur le Ministre de la marine (( vient de me faire connaître que Votre Majesté avait « daigné attacher mon frère à son service, en lui con- « fiant la place de directeur de la bibliothèque et du (( Musée de l'Amirauté.

« Votre Majesté Impériale, en me le rendant, me rend « la vie bien moins amère. C'est un bienfait accordé à (( moi autant qu'à lui, j'espère donc qu'elle me per-

(1) P. 64 du t. I des Lettres,

« mettra démettre à ses pieds les sentiments dont cette «faveur m'a pénétré. Si je pouvais oublier les foncc( tions que j'ai l'honneur d'exercer auprès de Votre « Majesté Impériale, j'envierais à mon frère le bonheur (( qu'il aura de lui consacrer toutes ses facultés. Jamais (( au moins il ne me surpassera dans la reconnaissance, « le dévouement sans bornes et le très-profond respect

« avec lequel, etc.

« De Maistre. »

Voici la réponse de l'empereur.

(( Monsieur le comte de Maistre,

« J'ai lu avec plaisir la lettre que vous m'avez écrite, « à la suite de l'emploi que j'ai confié à votre frère. Il « m'a été agréable d'avoir pu, par ce que j'ai fait pour « lui, vous donner aussi une preuve de mes dispositions c( à votre égard. Le dévouement sans bornes avec lequel « vous servez Sa Majesté Sarde est un titre à mon es- «time particulière, dont j'aime à vous réitérer ici le c( témoignage certain.

(( Signé, Alexandre.

« Saint-Pétersbourg, ce 19 avril 1805 (1). »

Cependant, d'autres soucis tourmentaient M. de Maistre : le mariage de sa fille aînée, Adèle, et l'avenir de son fils Rodolphe ; il ne pouvait donner la moindre dot à la première. « Ah ! disait-il aune de ses amies —

(1) P. 60 et 61 du t. 11 des Lettres.

(c si quelque homme romanesque voulait se contenter « du bonheur Mais dites-moi donc, madame la Marc( quise, vous qui lisez tant de livres (pour moi, je ne lis «plus), n'auriez-vous pas rencontré une recette pour, « donner une dot à une demoiselle dont le père est c( ruiné ? Cela devrait se trouver dans la Clavicule de « Salomon, dans les Secrets d'Albert le Grand ^ ou tout (( au moinsdans le Moye7i de parvenir ; autrement, l'au- « teur est un sot. Si vous découvrez quelque chose, je « me recommande à vous !(!)•»

C'est qu'il aimait tant ses enfants, surtout son Adèle ! « C'est l'enfant de mon cœur, dit-il quelque part (2). » D'après ce que je puis deviner, les caractères du père et de la fille sympathisaient vivement.

Ces légitimes préoccupations n'empêchaient pas M/de Maistre de jeter un coup d'œil prophétique sur la situation des affaires politiques de son temps : a J'avais promis de ne plus faire de prophéties, écrivait-il en 1805, à l'évêquede Nancy (3); et malgré ceiie promesse peu après il parlait à la baronne de Pont, de sa prophétie chérie (4). Un an après, il disait au marquis de la Pierre : « Je ne sais comment je suis destiné au malce heur d'être toujours auprès de vous, ou un triste « prophète, ou un triste historien (5). »

Ailleurs, il exprime ainsi sa joie d'avoir prédit vrai : c( Je voudrais bien que vous relussiez dans ce moment,

(t) Lettre à la marquise de Priero, mars 1805, p. 68 du t. I des Lettres .

(2) Ibidem.

(3) P. 71 dut. I des Lettres.

(4) P. 94, ibid.

(5) P. 105, ibid.

(( (tin de 1814), mes Considérations sur la France, où, « par un insigne bonheur, tout s'est trouvé prophétise que jusqu'au nom des deux villes qui ont les premières « reconnu le roi, Lyon et Bordeaux (l). »

Dès 1815, il écrivait : « On peut tenir pour certain que « l'épouvantable révolution dont nous venons d'être les « témoins n'est que la préface d'une autre (2), »

On sait si cette prédiction s'est largement réalisée : 1830, 1848 et ce qui nous attend encore l'ont montré et le démontreront encore davantage parla suite.

Après l'accomplissement des événements prédits par lui, M. de Maistre aimait à rappeler à ses amis, qu'il les leur avait prédits.

En juin 1816, il écrivait à mademoiselle de Tortouval : (( Auriez-vous par hasard la bonté, Mademoiselle, « de vous rappeler un certain billet oii je vous donnai « ma parole d'honneur que le gouvernement d'alors « (celui de Napoléon), si bien assis et si foudroyant, ne « durerait cependant pas plus que ceux qui' l'avaient « précédé ? Pour moi, je me le rappelle comme d'hier. « Vous voyez, Mademoiselle, que je suis homme de c( parole (3). »

En 1817, il disait: ce Tout est possible, surtout à « l'époque des miracles

c( Il faut se préparer à une grande révolution, dont « celle qui vient de Unir (à ce qu'on dit) n'était que « la préface. Le monde fermente, et l'on verra d'étran-

(1) P, 295, ibid, — Voyez Considérations sur la France , chapitre IX.

(2) P. 363, ibid.

(3) P 417 du t. I, ibid.

36 ESSAI SUR LA VfE ET LES ÉCRITS

« ges choses: le spectacle, à la vérité, ne sera ni pour « VOUS ni pour moi ; mais nous pourrons bien dire « l'un et l'autre, en prenant congé de cette folle plac( nète (si toutefois il est permis de se rappeler Horace « dans ce moment) :

Spembonam certamque domum reporto (l). »

Il répétait souvent ce vers de Racine, dans Athalie :

Eh I quel temps fut jamais plus fertile en miracles ?

C'était la devise de sa philosophie, — celle même de la Providence, à Faction visible de laquelle il croyait en tout, partout et toujours.

Vainement, il s'efforçait de ne pas prophétiser ; sa vocation irrésistible l'entraînait. Ecrivant à la duchesse des Cars, en 1819, il lui disait : « Nous marchons à « grands pas vers... Ah ! mon Dieu ! quel trou î la tête « me tourne (2) . »

c( Je salue cet avenir que je ne dois pas voir, » ditil ailleurs, plein de confiance en Dieu (3).

Aujourd'hui, entre le souvenir des faits prédits par M. de Maistre et que nous avons vus s'accomplir avec une si terrible fidélité, ne me sera-t-il pas permis de m'écrier : « Celui-là est un vrai et un grand prophète ! » C'est le plus lumineux voyant des temps modernes, surtout de cet avenir glorieux que, plus heureuse que lui^ notre génération est appelée à voir avant peu.

Après le penchant qui l'entraîne toujours à prophé-

(1) p. 452, ibid.

(2) P. 529, ibid.

(3) P. 23 du t. II des Lettres.

User, M. de Maistre ne se plaint de rien tant que du torrent des affaires et des devoirs impérieux de la société, quiParrachentà ses lectures et à ses études favorites, et lui permettent à peine de répondre aux bonnes lettres de sesamisdecœur.

« Oui, Madame, — écrit-il à la baronne de Pont, — (( j'ai reçu votre lettre; et si je n'ai pas répliqué, c'est « que Texactitude dans le commerce épistolaire est « devenue pour moi une chose impossible. C'est une a chanson que je répète à tous mes amis. En vérité, je « suis condamné à l'impolitesse comme on l'est, dans la a bonne compagnie, au fouet ou aux galères....

c( J'ai beaucoup d'affaires et point de soutiens : la « délicatesse m'empêche d'en demander. Le grand (( monde me fait perdre beaucoup de temps. D'ailleurs^ (c madame la baronne, vous sentez bien qu'il n'y a pas « moyen defermer tout à fait les livres. Je me sens même « brûlé plus que jamais par la fièvre de savoir. C'est (( un redoublement que je ne puis vous décrire. Les c( livres les plus curieux me poursuivent, et viennent « d'eux-mêmes se placer sous ma main. Dès que l'ineffa- « ble diplomatie me laisse respirer un moment, je me u précipite, malgré tous les avertissements de la poli- « tesse, sur cette pâture chérie, sur cette espèce d'amc( broisie dont l'esprit n'est jamais rassasié :

« Et voilà ce qui fait que votre ami est muet. Ce c( qui soit dit cependant sans m'égaler tout à fait à (( Sganarelle ; car je prétends que mes raisons valent c( mieux que les siennes (1). »

(1) Lettre du 10 (30) mars 1805, à la baronne de Pont, p. 71 et 72 du t. I des Lettres.

Veut-on connaître la vie de M. de Maistre, à Saint- Pétersbourg, — lui-même va nous la dire:

« Si par hasard, madame la comtesse, il vous prend (( fantaisie de savoir ce que je fais et comment je vis, « j'aurai bientôt répondu : c'est ce que vous connais- « sez, c'est le mouvement d'une pendule, tic tac. Hier, (( aujourd'hui, demain, et toujours.... J'ai beaucoup c( de peine à me traîner hors de chez moi : souvent (( même je me refuseaux (û.neY?>roulants dePétersbourg, « pour me donner le plaisir de ne point sortir de tout c( le jour ; je lis, j'écris, je fais mes études ; car enfin il (( faut bien savoir quelque chose. Après neuf heures, c( j'ordonne qu'on me traîne chez quelque dame, car

c( je donne toujours la préférence aux femmes Ici

c( donc ou là, je tâche, avant de terminer ma journée, a de retrouver un peu de cette gaîté native qui m'a ce conservé jusqu'à présent : je souffle sur ce feu comme « une vieille femme souffle, pour rallumer sa lampe, c( sur le tison de la veille. Je tâche de faire trêve aux rêves « de bras coupés et de têtes cassées qui me troublen^t « sans relâche ; puis je soupe comme un jeune homme, « puis je dors comme un enfant, et puis je m'éveille c( comme un homme, je veux dire de grand matin; et je c( recommence, tournant toujours dans ce cercle, et tt mettant constamment le pied à la même place, comme « un âne qui tourne la meule d'un battoir. Je m'arrête (( à cette comparaison sublime (1). »

L'homme qui se plaignait — et il disait vrai, —

(1) Lettre à madame de Goltz, mai 1805, p. 80 et 81 du t. I des

Lettres.

d'être si accablé d'affaires, ne perdait pas un instant des rares loisirs qu'il parvenait, à grand'peine, à se faire. Il lisait beaucoup, et a\ec ordre, la plume à la main, écrivant, dans un volume relié posé à côté de lui, les passages qui lui paraissaient remarquables, et les courtes réflexions que ces passages faisaient naître dans son esprit; lorsque le volume était à sa fin, il le terminait par une table des matières par ordre alphabétique, et il en commençait un autre. « Le premier de ces recueils est de 1774, le dernier de 1818. C'était un arsenal oii il puisait les souvenirs les plus variés, les citations les plus heureuses et qui lui fournissait un moyen prompt de retrouver l'auteur, le chapitre et la page, sans perdre de temps en recherches inutiles (1). »

11 écrivait, de Saint-Pétersbourg, en 1805 : « J'ai (( d'assez beaux recueils ; mais le temps d'en tirer parti (( n'est pas arrivé. »

Sa position en Russie était plus honorable que fortunée ; il s'en plaint à peine, si toutefois on peut appeler murmure cette petite phrase d'une de ses lettres à la même époque : « Le chapitre du bonheur n'est malheu- « reusement pas saillant, néanmoins il est passable. « On continue à me montrer ici beaucoup de bonté. Le « cUmat (chose étrange !) me convient extrêmement. (( Je suis certainement le seul être humain vivant en (( Russie qui ait passé deux hivers sans bottes et sans « chapeau. Je vis dans une parfaite liberté ; le souvo « rain est adorable, non point en style d'épître dédica- (( toire, mais en style de lettre confidentielle (2). Enfin,

(1) Notice par le comte Rodolphe, p. 17.

(2) « L'empereur de Russie n'a que deux idées : paix et économie. Je

(( je n'aurais nullement à me plaindre de mon sort, (( s'il ne me manquait pas deux petits articles : ma (( famille, et quarante mille roubles de rente (1). »

Pour comble de malheur, M. de Maistre sentait sa vuedécliner; adieu, chères correspondances, sérieuses lectures, travaux aimés ! « Aveugle moi-même, je dois « avoir plus qu'un autre compassion des aveugles... c( Je ne vois pas bien distinctement si ce qui est là au (( bout de ma table est un livre, par exemple, ou une c( boite (2).))

Doucement résigné, M. de Maistre était cependant de plus en plus fortet heureux, fier même (decette fierté qui sied si bien à l'homme d'honneur dont elle est le plus bel apanage), fier du témoignage de sa conscience. Diplomate d'une trop rare espèce, il croyait — avec raison —

« sais que les vertus poussées à l'excès deviennent des défauts ; mais « je vous assure... que je ne puis m'empécher d'adorer cette sagesse « dans un jeune souverain environné de toutes les séductions imagi- « nables. Ses dépenses sont fixées à tant par ternie de quatre mois. « S'il n'a plus rien à la fm du ternie, il dit sérieusement : « Je n'ai plus « d'argent , » et il emprunte. 11 ne porte aucun bijou , pas une « bague, pas même une montre. II n'a point de suite. S'il rencontre « quelqu'un sur un quai, il ne veut pas qu'on descende ; il suffit de sa- « luer. Malheureusement cette popularité, bonne peut-être pour des « yeux méridionaux, qui savent lire la majesté à travers la simplicité, « ne semble pas faire le même effet sur des organes russes. La consi- « dération personnelle a beaucoup baissé. Toutes les nations ne peu- « vent pas supporter toutes les vertus. On doit cependant se proster- « ner devant un tel amour des hommes et de ses devoirs. » (Lettre de M. de Maistre au comte de..., 17 (29) juillet 1803. (Mémoires politi- (jues et Correspondance diplomatique de ./. de Maistre^ etc., par Albert Blanc, 2e édition, 1859, p. 97. Voyez encore p. 265 et 266.)

(1) Lettre à la comtesse de Trissino, mars 1805, p. 78 du t. I des Lettres.

(2) Lettre à madame de Goltz, mai 1805, p. 79, ibidem.

DE J. DE MAISTRK. 41

que la plus grande habileté est de n'en pas avoir, et (jue la simplicité de la colombe peut s'unir à la prudence du serpent, — pour parler le langage de l'Evangile, cette grande école de l'humanité !

Voici sa profession de foi tout entière ; il ne la démentit jamais un instant de sa vie :

ce J'ai, sur l'article de la prudence, des idées parti- « culières (bonnes ou mauvaises) qui m'ont toujours dite rigé. J'ai Yudans ma vie plus d'affaires perdues par (( la finesse que par l'imprudence. Je contemple sur le « grand théâtre du monde, ou sur le théâtre de la so- « ciété, ces grands héros de la dissimulation : en vérité, « je ne voudrais pas de leur succès, pas plus que de « leur moralité. Je fais consister la prudence ou ma « prudence bien moins dans, l'art de cacher ses pensées « que dans celui de nettoyer son cœur, de manière à n'y « laisser aucun sentiment qui puisse perdre à se mon- « trer. Si vous veniez à toucher ma poche par hasard, « je n'en serais nullement inquiet, car vous ne senti- « riez que mon mouchoir, ma lorgnette et mon porte- (( feuille : si je portais un poignard ou un pistolet de « poche, il en serait autrement. — Je tiens donc mes (( poches nettes, mais je les tourne volontiers

« Je continuerai toujours à dire ce qui me paraît bon « et juste, sans me gêner le moins du monde. C est par ((, là que je vaux, si je vaux quelque chose. Un des « membres les plus distingués de notre diplomatie di- « sait un jour : Le comte de Maistre est bien heureux ; (( il dit ce quil veut, et ne dit pas d'imprudence. Vous c( ne sauriez croire combien j'ai été sensible à cet <k éloge....

« Toujours j'ai fait mon chemin à travers les orages, {( étounant beaucoup les spectateurs qui me voyaient « dormir tranquille. J'ai dit, j'ai fait des choses dans « ma vie capables de perdre cinq ou six hommes puce blics. On s'est fâché ;... — et je suis toujours debout, « n'ayant, déplus, cessé de monter au milieu des obc( stacies qui me froissaient.

(( Tout caractère a ses inconvénients. Croyez-vous (( que je ne sache pas que je bâille quand on m'ennuie; c( qu'un certain sourire mécanique dit quelquefois : (( Vous dîtes une bêtise ; qu'il y a dans ma manière de « parler quelque chose d'original, de vibrante^ comme (( disent les Italiens, et de tranchant, qui, dans les mo- (( ments surtout de chaleur ou d'inadvertance, a l'air « d'annoncer un certain despotisme d'opinion auquel c( je n'ai pas plus de droit que tout autre homme, etc. ?

(( Je sais tout cela : chassez le naturel, il revient au « galop. Tirons donc parti du nôtre, mais ne cherchons « pas à le changer. Ce qui soit dit cependant avec la <( réserve nécessaire ; car il est toujours bon de se surce veiller, et, quand on n'éviterait qu'une faute en dix c( ans, ce serait quelque chose (1). »

(I) Lettre à la baronne de Pont, 1805, p. 85 à 87 du t. 1 des Lettres. Le roi s'était un peu étonné de la chaude vivacité du style de M. de Maistre, et le secrétaire d'État avait donné à entendre que Sa Majesté aimait qu'on écrivît avec calme :

« Je sens fort bien ce que vous me dites sur cet article , mais mal- « heureusement je n'y vois pas trop de remède. Lorsque j'écris, j'obéis « à une espèce d'inspiration, car je suis réellement transporté, L'expres- « sion qui rend le plus vivement ma pensée est toujours celle que je « choisis; ou plutôt, je ne choisis rien, les expressions se précipitent: « Monte decurrens velut amnis. Quand la pièce est terminée, que vou- « lez-vous que je fasse? Sans doute, si je devais faire imprimer, je

Voilà un portrait complet et ressemblant de tous points. Portrait non pas en buste, mais en pied et dans

«t prendrais la lime; mais, pour une lettre autographe qui doit étreco- « piée à la presse anglaise et mise incessamment à la poste, que faire? « Effacer, n'est-ce pas? Eh! mon Dieu! effacez vous-même. Je vous « donne pour cela toute procuration et toute promesse de rato. Vous « avez de moi des lettres de toute espèce, des traités, des mémoires. « Vous ne voyez guère de ratures que celles qui résultent d'une cer- « taine anticipation d'idées, lorsque la pensée précède la plume. Com- « bien de personnages mielleux auront eu l'honneur d'entretenir Sa « Majesté, en lui disant les plus belles choses du monde, et dont les « pensées l'auraient fait reculer d'horreur, si une puissance surnatu- « relie l'avait fait lire dans leurs cœurs ! Quant à moi , c'est bien dif- « férent. Telle ou telle pensée peut déplaire à Sa Majesté; c'est un « malheur sans doute, mais elle voit tout, et dans un café de Londres « je ne dirais rien de plus. Ceci mérite attention, si je ne me trompe; « et ce n'est pas une chose méprisable qu'un homme que le roi « peut employer avec la certitude qu'il n'est pas plus mauvais qu'il « ne paraît. »

6 (18) août 1803.

« Ne prenez jamais tout ce que contiennent mes lettres que

« comme des choses hypothétiques, auxquelles je ne tiens que jusqu'au « moment où je sais que Sa Majesté en a jugé autrement. Et , puisque « l'occasion s'en présente, il faut que je vous dise deux mots sur mon « système d'écriture en général. En fait de lettres importantes et surce tout officielles, voici ma manière, ou du moins celle que je voudrais « employer: j'écris d'abord dans un livre-registre, je laisse aller ma « plume sans me refroidir par le travail de la lime. Comme je con- € çois les choses vivement et que mon premier mouvement a toujours « beaucoup de force, il m'arrive souvent, dans mes lettres, ce qui arrive « à un homme qui s'est donné un grand élan : il saute plus loin qu'il « n'était nécessaire. C'est pourquoi je reviens de sang-froid sur mon « écriture; je la corrige, je l'abrège presque toujours, et je copie ou «f je fais copier. Aujourd'hui, malheureusement, vous avez toujours le « premier jet ; c'est un assez petit inconvénient, dont il suffit de faire « mention une fois pour toutes. Souvenez-vous, d'ailleurs, que, lors- « qu'il faut agir, je passe à l'extrême prudence, et même à la timi- « dite. » [Mémoires politiques, etc., de J. de Maistre , par A. Blanc, p. m et 172.)

l'altitude naturelle et constante de l'original. Individualité rare en nos temps de misérable pastiche, M. de Maistre offre ce type pur, ferme et majestueusement sévère des belles médailles antiques, pour qui leur rouille même est un ornement et un attrait de plus. Mais, qu'ils sont clair-semés ces hommes carrés par la base, restés vierges au milieu des orgies d'un siècle corrompu, et dont la devise pourraitse résumer dans cette pensée d'un excellent esprit français : ce L'honnête homme est un juge supérieur, même dans les choses qui semblent avoir le moins de rapport avec la vertu. Il y a un tact moral, qui tend à tout, et que le méchant n'a point (1). » Quel homme mérita mieux que M. de Maistre, le beau nom d'honnête homme, dans toute sa plus vaste et plus large étendue !

L'année 1805 devait être heureuse pour M. de Maistre : il revit son fils âgé de seize ans, qu'il avait appelé auprès de lui, et qu'il ne pouvait plus laisser à Turin, exposé par la conscription à servir contre son roi, sa patrie et ses parents. La réunion du père et du fils eut lieu au mois d'août ; et en apprenant cette bonne nouvelle à une de ses amies, le comte de Maistre s'exprimait ainsi : « Il m'est arrivé un petit secrétaire, précisément d'aussi (( bonne famille que moi, et que je n'avais pas vu depuis « trois ans. Sa sœur s'appelle Adèle : vous le connais- « sez donc ? Vous voyez d'où vous êtes, madame la mar- (( quise, les transports de joie qui ont dû accompagner « cette entrevue (2). »

Un mois après, le roi de Sardaigne accordait au jeune

(1) Desmahis.

(2) Lettre à madame de Priero, aofit 1805, p. 90 du t. 1.

DE .î. DE MAISTRE. 4r>

homme quatre cents sequins de pension et la croix de Saint-Maurice, avec dispense d'âge et autres, jusqu'à des temps plus heureux (1 ).

Cependant, la position de M. de Maistre devenait de phis en plus difficile : pauvre et trop noblement fier pour parler de son état de gêne, il le supportait avec cette résignation à la fois gaie et mélancolique, qui caractérise presque toutes ses lettres écrites de Russie : « Mon Dieu ! (( mon Dieu ! je pense à la maison de Bourbon, à celle (( de Savoie, lorsque je suis tenté de m'affliger sur moi. « Je suis ici dans une situation fort critique, sachant « très-peu ce que je suis aujourd'hui, et point du tout « ce que je serai demain; mais, au lieu qu'autrefois les « moralistes disaient continuellement : Regardez au- « dessous de vous, ils doivent dire maintenant : Re- « gardez au-dessus (2).

« Je viens de congédier mon valet de chambre, pour « me donner un domestique plus simple et moins court teux. Je verrai s'il y a moyen de faire d'autres écono- « mies; et tout mon désir est que Sa Majesté soit bien «persuadée... que, dans tout ce que j'ai dit sur ma (( situation, jamais je n'ai laissé tomber de ma plume la «plus légère exagération. J'ai souffert comme je l'ai dit (( et autant que je l'ai dit, et maintenant encore, comme « je le dis, je n'ai rien, ce qui s'appelle rien , pas de quoi « me faire enterrer, si je venais à mourir (3). »

Ce n'était pas pour lui que la misère l'effrayait, c'était pour sa famille, loin de laquelle il ne pouvait s'ac-

(1) LeUre à madame de Pont, septembre 1805, p. 94, ibidem.

(2) Lettre au comte de Front, 1806, p. 100, itid.

(3) Lettre au chevalier de ..., avril 1806, p. 100, ibid.

coutumer à vivre et que sa mort eût laissée sans la moindre ressource.

c( J'ai témoigné, depuis nos derniers malheurs, une (c grande envie de posséder ma famille. Je n'ai certaine- « ment nulle raison de cacher le sentiment qui m'anime, a puisqu'il est parfaitement d'accord avec tous les prin- « cipes. Je ne cacherai pas davantage le tourment que « me fait éprouver cette séparation ; il est tel, que je ne « puis... l'exprimer. Mais je suis déterminé encore par « une autre considération. .. Tout homme qui ne met pas c( sa mort au rang des événements possibles à chaque « instant, n'a pas fait de grands progrès dans la philo- « Sophie. Grâce à Dieu, je n'en suis pas là. Or, si je vête nais à mourir, pendant que ma famille est éloignée de (( moi, elle tomberait dans la plus affreuse indigence. Au « contraire, si elle se trouvait ici, bien ou mal, d'une ma- « nière ou d'une autre, avec plus ou moins d'agrément c( ou de désagrément, elle se tirerait d'affaire (1). »

Cependant la présence de son fils le soutenait au milieu de ces épreuves multipliées, d'autant plus rudes, qu'il souffrait pour ceux qu'il chérissait tant au monde, — sa femme et ses enfants. — a Mon fils est venu embelc( lir ma solitude ; — écrit-il à une vieille amie, — mais « vous me comprendrez parfaitement, Madame, vous « qui êtes du métier, lorsque je vous dirai que le pre- (( mier effet de cette douce société est de me faire sentir « plus vivement la privation de ce qui me manque...

(( Il y a des dissipations inévitables qui tiennent à a l'état : il en est d'autres qui tiennent à la qualité de

(1) Même lettre, p. lOl.

« père; car, c'est un de mes premiers dogmes, qu'il faut « amuser les jeunes gens, afin qu'ils ne s'amusent pas ; « cependant, comme mon disciple n'est pas du tout exi- (( géant, et que d'ailleurs je veux aussi, et pour cause, a l'accoutumer à une vie occupée, il me reste assez de « temps libre pour me livrer à mon goût dominant (1) » .

Ce goîU dominant, cette grande passion de la vie de M. de Maistre, c'était le travail.

Dans une charmante lettre à madame de Saint-Réal, sa sœur, l'entretenant de l'éducation de son fils Rodolphe, M. de Maistre lui dit plaisamment : « Ton neveu apprend (( le russe pour tacher de se combiner avec la fortune, ce (( que nul être de sa famille n'a su faire jusqu'à cette «heure présente...

« Je suis fort content de ton ami Rodolphe ; et, ce qui « vaut beaucoup mieux, on en est fort content ici. Il est « d'une sagesse extraordinaire, et va son train sans que {( je m'en mêle. 11 me suit partout ; et comme il est admis c( à V Ermitage (2), son rang est fixé... Il n'a pas l'air (( d'avoir plus de quinze ans ; et quand on lui endonne-

(1) LeUre à madame Huber-Alléon, mai 1806, p. 103 du t. I.

(2) En parlant des égards distingués dont M. de Maistre était l'objet de la part de la cour de Russie, M. Albert Blanc dit : « Les réceptions presque intimes de l'Ermitage admettaient le jeune Rodolphe, inscrit par la main d'Alexandre sur la liste des élus. Cette faveur fut trouvée inouïe, mais M. de Maistre était fort aimé de l'empereur, qui lui demandait souvent des mémoires sur certaines questions, des critiques de certains ouvrages. Souvent les impératrices, après avoir reçu les révérences du corps diplomatique en parcourant les salons, revenaient sur leurs pas pour causer avec le comte , faveur que l'usage ne permettait cependant d'accorder qu'aux ambassadeurs. L'empereur essaya plusieurs fois d'engager le comte de Maistre à son service, en proposant de faire auprès du roi toutes les démarches exigées par la déli-

n. rait dix-sept, ses manières ne seraient pas moins sur- « prenantes, car elles en ont trente. Comme il n'a « jamais vécu avec des enfants, on dirait qu'il ne l'a «jamais été. Il est extrêmement prudent.... Tu penses « bien que je n'aide pas mal à le faire valoir (1). »

J'ai peine à ne pas m'arrêter devantcette tendre personnification de la paternité. Cependant, je ne puis me décider à quitter encore ce sujet, et je crois que l'on me saura gré d'inscrire ici le portrait remarquable que M. de Maistre a tracé de sa digne femme : ce Le contraste entre nous « deux est ce qu'on peut imaginer de plus original Moi je « suis... le sénateur procwante, et surtout je me gêne (( fort peu pour dire ma pensée. Elle^ au contraire, n'af- (( firmerajamais avant midi que le soleil est levé, de peur « de se compromettre. Elle sait ce qu'il faut faire ou ne « pas faire le 10 octobre 1808, à dix heures du matin, c( pour éviter un inconvénient qui arriverait autrement « dans la nuit du 15 au 16 mars 1810... Elle est mon « supplément, et il arrive de là que lorsque je suis garce çon, comme à présent, je souffre ridiculement de me ce voir obligé à penser à mes affaires; j'aimerais mieux (c couper du bois. Au surplus, j'entends avec un extrême « plaisir les louanges qu'on lui donne, et qui me sont re- (c venues de plusieurs côtés sur la manière dont elle s'acc( quitte des devoirs de la maternité. Mes enfants doivent ce baiser ses pas ; car, pour moi, je n'ai point le talent de

eatesse. Il lui offrit une position élevée et opulente auprès de lui. « Je veux vous demander à votre maître, », disait-il. Le comte refusait toujours. {Mémoires politiques, etc., de J. de Moistre, p. 221 et note t.) (1) P. 110 et 111, ihid.

« l'éducation. Elle en a un que je regarde comme le a huitième don du Saint-Esprit : c'est celui d'une cer- « taine persécution amoureuse au moyen de laquelle « il lui est donné de tourmenter ses enfants du matin au « soir pour faire, s'abstenir et apprendre^ sans cesser (( d'en être tendrement aimée. Comment fait-elle? Je c( l'ai toujours vu sans le comprendre; pour moi, je « n'y entends rien (1). »

Puis, revenant à l'éloge de ses chères filles, et surtout de son Adèle : « C'est, — dit-il, — une enfant que c( j'aime par delà toute expression... J'en suis fou. Elle <( aime passionnément les belles choses dans tous les « genres : elle récite également bien Racine et le Tasse; (( elle dessine, elle touche du piano, elle chante fort (( joliment ; et comme elle a dans la voix des cordes « basses qui sortent du diapason féminin, elle a de même « dans le caractère certaines qualités graves ai fonda- « mentales qui appartiennent à notre sexe quand il s'en « mêle, et qui régentent fort bien tout le reste.

« Un des plus grands chagrins de ma position,... c'est « d'être privé de cette enfant (2). »

En parcourant les lettres de M. de Maistre à sa fille Adèle, — où il répond à ses diverses observations, — observations qui décèlent chez cette jeune personne une intelligence d'élite, on comprend la prédilection que son père ressentait pour elle. Si j'ai bien deviné, mademoiselle Adèle de Maistre était un miroir fidèle et sympathique dans la glace duquel l'auteur des Soirées de Saint-Pétersbourg voyait se refléter sa propre indivi-

(1) Lettre à madame Huber-Alléon, p. 113 et 1I4 du t. I.

(2) Jbid., p. 114.

dualité, son caractère tout entier. Aimant sa fille, il aimait son image : douce et bien légitime affection, qu'il n'a jamais entièrement dévoilée, mais qu*on sent partout dans ses lettres ! Et quel père n'aime pas à se retrouver lui-même, — traits, àme, esprit, — dans son enfant?

Au milieu de sa gêne, le penseur devenu homme politique — contre son gré et par dévouement à son prince — était obligé de paraître à la cour et de s'y montrer dans une tenue digne de ses hautes fonctions. Souvent, comme ce berger de je ne sais quel conte oriental (qui n'est pas tant un conte, qu'il en a l'air), l'ambassadeur regrettait les habits du pâtre, et il écrivait alors ces lignes convaincues, au lendemain d'une brillante soirée à la cour, où il avait dû paraître, mais dont son cœur était bien loin : « Jamais je ne me vois en « grande parure au milieu de toute la pompe asiatique, « sans songer à mes bas gris de Lausanne et à cette « lanterne avec laquelle j'allais vous voir à Cour^ » — dit-il à sa bonne vieille amie, madame Huber- Alléon (1).

Toutes les lettres de M. de Maistre, écrites de Saint- Pétersbourg, à sa famille et à ses amis, sont une longue et fiévreuse chasse aux souvenirs : en évoquant ces gais et doux fantômes d'un temps lointain, il essayait de tromperies douleurs de l'absence et de jeter un sourire entre deux larmes. Après une de ces résurrections de souvenirs, où son cœur a parlé avec sa vive éloquence, la plume lui tombe des mains : a Quelle extravagance ! c( s'écrie-t-il. — Cet homme est-il fou? — Ma chère

(I) Lettre à madame Huber-Alléon, p. Il5et 116.

« tante, si vous saviez pourquoi je ris, vous ne me blâ- « meriez pas. — C'est pour ne pas pleurer (1). »

L'empereur Alexandre, digne appréciateur des vertus de M. de MAistre, et respectant la délicatesse de dévouement qui l'empêchait de parler pour lui-même, voulut du moins reporter sur le fils le témoignage d'intérêt qu'il n'osait déverser sur le père. Il se chargea de l'avenir du jeune Rodolphe. Au mois de décembre 1806, quelques mois après l'arrivée du jeune homme en Russie, il le reçut à son service, comme officier dans le régiment des chevaliers-gardes (2). Peu de jours après,' il partait avec son corps pour la campagne de 1807^ suivie de celle de 1808 en Finlande, et plus tard de celles de 1812, 13 et 14. Les lettres que le comte de Maistre écrivait à son fils, dans ces absences aussi cruelles pour un père que pour une mère, sont vraiment navrantes. Mais ce digne père se soutenait en pensant que son fils faisait son devoir, et qu'il était à la place où l'appelaient l'honneur et la conscience.

Parcourons rapidement ces lettres remarquables où

(1) LeUre à madame de la Chavanne, p. 122.

(2) En apprenant cette faveur à M. de Maistre, le baron de Budberg, chancelier de l'empire, lui écrivit ces lignes significatives et flatteuses : « L'empereur me charge de vous dire qu'il agrée, avec le plus grand plaisir, la demande que vous lui avez faite. 11 accepte votre fils dans le premier corps de sa garde (les chevaliers-gardes), et le reçoit tout de suite au grade de cornette (capitaine dans l'armée)... Sa Majesté impériale... ne peut le traiter mieux que ses propres chambellans, qu'elle ne fait que cornettes. Au reste, vous ne devez pas être en peine d'un jeune homme qui a pour protecteur Alexandre I^r. » M. de Maistre ajoute aussitôt avec un sentiment d'exquise délicatesse :« Si j'étais « Russe, je me serais évanoui de joie. » {Mémoires politiques, etc., de J. de Maistre, p. 229 et 230.)

la tendresse, la douleur, la fermeté, la gaîté, les avis si sages et si profondément pratiques se succèdent tour à tour, ou s'unissent ensemble. Je crois qu'on pourrait les nommer par excellence V école de V officier :

« Nul ne sait ce que c'est que la guerre, s'il n'y a son (( fils! » — écrit M. deMaistre à un ami (1). Mot touchant et vrai !

Voici un trait bien simple, presque enfantin, mais qui m'a ému jusqu'aux larmes, dans cette première lettre au comte Rodolphe :

c( Ce matin, j'ai éprouvé un grand serrement de cœur « lorsque Biribi (2) est entré en courant, et qu'il est «sauté sur votre lit où vous n'êtes plus. Il a fort bien « compris son erreur, et il a dit très-clairement à « sa manière : Je me suis trompé ; où est-il donc ? (( Quant à moi, j'ai senti tout ce que yous sentirez si

«jamais vous exercez ce grand emploi de père Sou-

« venez-vous que vous êtes toujours devant mes yeux « comme mes paupières. Si jamais vous avez uneaiguil- « lée de fil, je voudrais bien que vous m'envoyassiez « votre mesure exacte. J'avais cela en tête lorsque vous

(1) Lettre au cornte Deodati, H février 1807, p. 127.

(2) Petit chien favori, compagnon de voyage de M. de Maistre, qui parle souvent de ce gentil animal dans ses lettres : « Je possède ici un « chien nommé Biribi, qui fait notre joie. >> {Lettre à mademoiselle Constance de Maistre, Saint-Pétersbourg, 1808, p. 189 du t. 1 desle^tres.) « Je t'aime presque autant que Biribi, qui a cependant une « réputation immense à Saint-Pétersbourg. » (Même lettre, p. 191.) « A propos, voilà Biribi qui entre dans ma chambre en criant, et se « plaint de ce que je ne vous ai pas fait ses compliments. Il a l'hon- « neur de vous lécher les mains. » [Lettre à M. de Karaouloff\ Turin, 20 juillet 1819, p. 26.) — Quand on parle d'un homme tel que M. de Maistre, aucun détail ne doit paraître petit ou puéril.

« partîtes, je veux dire la veille. Mais le jour, je n'y « pensai plus ('). »

Voilà le père : écoutez maintenant le stoïcien chrétien, le gentilhomme : « Je ne veuxpas m'appesantirsur (( votre destinée future : il est inutile de communiquer « des pensées mol les y telles qu'elles naissent involontairece ment dans le cœur d'un père. Allez bravement votre (( chemin, mon cher Rodolphe. Vivent la conscience et « l'honneur !... Ou cela, ou sur cela, disait cette mère « de Sparte. Elle avait raison. Jamais vous ne trouverez a dans mes lettres ni craintes ni lamentations : c'est un (( mauvais ton à l'égard d'un soldat. Tout cela sans préce judice de ce qui se passe dans mon cœur, et dont vous ce vous doutez sans doute un peu (2). »

Quelle fermeté tempérée ! Puis, viennent de sages conseils, — un surtout, essentiel, qui se répète souvent dans les lettres de M. de Maistre au comte Rodolphe :

c( Apprenez surtout à connaître le pays, et à le des- « siner dans votre tête comme un échiquier. J'ai en (c idée que cette science est presque tout le militaire. En ce vérité, je voudrais vous savoir pour quelque temps ce attaché à un corps de Cosaques, tant j'estime leur génie ce topographique j etleur talent pour arriver toujours où c( ils veulent, et savoir toujours oiails sont. Tout homme ce suit tirer un coup de fusil ; mais de savoir où il faut c( se placer pour le tirer le plus avantageusement possice ble, c'est une science qui n'est rien moins que vulc( gaire (3). »

(1) 26 février 1807, p. 127.

(3) P. 191 et 192.

Et plus tard : «Vous faites la guerre dans un pays « extrêmement difficile, et vous avez d'excellentes cartes « sous la main ; profitez-en pour vous faire un œil « géographique : c'est là tout le militaire. Je ne parle (( pas de la valeur, celui qui n'en a pas doit filer ; mais (( vous ne sauriez croire combien je suis entiché de ce «coup iï' œil géog7'aphique y et même topographique; a ou je me trompe fort, ou c'est lui qui fait les géné- « raux (1).

c( Le jeune militaire qui a vu les deux campagnes a de 181 2 et 1813 n'a plus rien à voir. Devenez surtout « géographe militaire. La connaissance du théâtre de c< la guerre est le point capital dans votre métier (2) . »

Non content de donner à son fils ces excellents avis, M. de Maistre poursuivait son éducation morale et littéraire dans sa correspondance, et toujours avec ce ton afFectueux et enjoué qui lui était naturel, et qui devait être si persuasif : « Je vous recommande de toutes mes a forces l'orthographe, mon cher enfant. Ceci n'est pas « pédanterie paternelle : la connaissance du latin me « rend ces fautes inexpHcables. Bien entendu que si ja- « mais vous gagnez des batailles, je n'en parle plus, car « le maréchal de Villars et cent autres ne savaient pas (( écrire ; je parle, en attenda?it. Adieu, mon cher en- « faut ; vous savez si je m'occupe uniquement de vous. c( Vale Rodolphule mi suavissime (3). »

Comme son père, alors que jeune homme il étudiait le droit à Turin, le comte Rodolphe ne lut jamais un

(3) P. 192 et 193.

DE J. DE MAISTRE, 5f)

livre avant de lui en avoir demandé l'autorisation. Une lettre de M. de Maistre atteste cette soumission filiale, devenue trop rare de nos jours, et qui fait tant d'honneur aux principes du jeune officier (1).

Mais, comprend-on bien les cruelles angoisses qui, à chaque bataille où se trouvait son fils, venaient assaillir et broyer ce tendre cœur de père ? Il faut lire les pages où il a déposé le souvenir de ces heures sans nom, et il ne restera plus qu'à s'étonner qu'il ait pu survivre à tant d'émotions. Après la bataille de Friedland — entre autres — il écrivait à sa sœur : « Quels «jours j'ai passés, ma pauvre amie ! Quelle nuit que « celle du 21 au 22 (juin 1807), que je passai tout en- « lière avec la certitude que mon cher Rodolphe avait «été tué àFriedland ; seul, du moins sans autre com- « pagnie qu'un fidèle valet de chambre qui pleurait de- « vaut moi, me jetant comme un fou tantôt d'un sopha « sur mon lit, et tantôt de mon lit sur un sopha, pen- « sant à la mère, à toi, à tous, à je ne sais qui enfin ! « A neuf heures du matin, mon frère vint m'apprendre « que les chevaliers-gardes n'avaient pas donné. Tu « me diras : « Et où avais-tu donc pris cette certitude ? » «Je Tavais prise, ma chère, sur le visage de vingt per- « sonnes qui m'avaient fui évidemment le jour où la « nouvelle arriva : c'était pour ne pas parler de la ba- « taille; je crus tout autre chose, et je lus sur leurs « fronts la mort de Rodolphe comme tu lis ces lignes. « Voilà ce que c'est que la puissante imagination pater-

(1) « Je ne vois pas de difficulté que vous lisiez Emiley si vous en avez la fantaisie. » (P. 284.)

r>C ESSAI SUR LA VIE ET LES ECRITS

<( nelle. Enfin, mon cœur, je me rappellerai de cette (( nuit (1). »

Pendant son séjour en Russie, M. de Maistre avait conservé des relations amicales avec un fidèle serviteur de Louis XVlll, courtisan de l'exil^ — le comte d'Avaray, (2) comme l'indiquent une lettre autographe de ce prince à M. de Maistre, et la réponse de ce dernier.

Voici ces deux lettres (3), précieuses à reproduire dans une étude sur le caractère public et privé de Fauteur des Soirées de Saint-Pétersbourg :

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