RÉPONSE DU COMTE DE MAISTRE
« Saint-Pétersbourg, 28 juin 1804.
« SlRE,
« L'inestimable conquête que j'ai faite à Rome, en de- (( venant Fami de Votre Majesté, me procure aujour- « d'hui un honneur auquel je n'avais nul droit de « m'attendre. Quoiqu'il me soit impossible de répondre c( par ce courrier à la lettre qui m'a transmis celle de « Votre Majesté, je ne puis néanmoins tarder un instant « de mettre à ses pieds ma vive et respectueuse reconnaisc( sance. Oui, sans doute, Sire, l'ami, le frère, le com- « pagnon d'infortune du roi, mon maître, a toute (c sorte de droits sur ma personne ; mais l'honorable (( tâche que Votre Majesté veut bien m'imposer présente, « du moins dans la forme qui me semble prescrite, des « difficultés que je soumettrai incessamment à son « coup d'œil pénétrant (1). Aujourd'hui, je ne puis « exprimer que des actions de grâces.
«Je croyais, Sire, n'avoir plus rien à laisser à mon c( fils : je me trompais. Je lui léguerai la lettre de Votre (( Majesté. »
(1) Voir Mémoires politiques, etc., de J. de Maistre, par A. Blanc. Chap. VI. Déclaration de Louis XVIII en 1804 (p. 126 à 135).
Le duc de Blacas, représentant confidentiel du roi à Saint-Pétersbourg, était aussi très lié avec M. de Maistre (1) : une similitude de position, d'infortune et de dévouement avait formé et resserré ces liens.
Quel plus grand, quel plus fidèle ami a jamais eu l'antique race des Bourbons, si ce n'est l'auteur des Considérations sur la France et de tant d'écrits lumineux, où le rôle magnifique de notre pays dans l'histoire de la civilisation et de l'avenir de l'Europe, — du monde entier, — est tracé d'une main si ferme et si assurée, avec l'accent de la plus profonde conviction !
Inflexible sur les vrais et seuls principes en religion et en politique, M. de Maistre était, dans les relations sociales, bienveillant, facile, et d'une grande tolérance : il écoutait avec calme les opinions les plus opposées aux siennes, et les combattait avec sang-froid, courtoisie, et sans la moindre aigreur. Partout où il demeura quelque temps, il laissa des amis : à Lausanne, à Saint- Pétersbourg, aussi bien qu'à Rome et à Florence ; c'est ce qu'attestent de nombreuses et intéressantes lettres publiées tout récemment (2).
On voit — dans la correspondance, à laquelle nous empruntons les traits de cette autobiographie de M. de Maistre, — on voit, dis-je, de quel œil il considérait les succès de Bonaparte, qu'il appelle quelquefois Dœmonium meridionum; mais le génie et le capitaine furent toujours appréciés par lui à leur haute valeur. 11 séton-
(1) Voir les Lettres de M. de Maistre à M. de Blacas dans le t. I des Lettres et Opuscules inédits; passim.
(2) Voir ibidem, t. I et 11, passim.
DE J. DE MAISTKE. 59
nait que l'on pût s étonner de l'attachement du soldat français pour celui qui le menait à la victoire.
En [)assant à Naples en 1802, il s'entretint un jour longuement avec M. Alquier^ ambassadeur de la république française : « Après avoir entendu très-attenti- « vement ce que je lui dis sur les affaires en générai et (( sur le roi de Sardaigne en particulier, M. Alquier me « dit avec beaucoup de vivacité : — Monsieur le comte, a qu allez-vous faire à Péter sboiir g ? Allez à Paris « dire ces raisons au pre^nier consul^ qui ne les a ja- « mais entendues (i). »
« Cette idée, dit M. Rodolphe de Maistre, avait fait impression sur le comte de Maistre ; car, après la bataille de Friedland et la paix qui la suivit, il demanda une audience à Bonaparte comme simple particulier (2).
Le mémoire qu'il écrivit à cette occasion exprimait en substance le désir de communiquer à l'empereur des Français quelques idées relatives aux intérêts de son souverain (3), et que, s'il voulait l'entendre personnellement sans l'entremise d'aucun ministre, il irait à Paris sans titre et par conséquent sans défense, se remettant absolument entre ses mains pour faire de lui tout ce qui lui plairait.
<i Je me demande — écrivait-il, en mai 1808, au a. chevalier de... — s'il n'y aurait pas moyen de tirer
(1) Extrait d'une lettre confidentielle, cité par le comte Rodolphe. Notice, p. 12.
(2) Ibidem.
(:j) Voir la lettre au chevalier de ..., 28 décembre 1807 (p. 154 à 157 dut. I), et l'autre au même, mai 1808 (p. 179 à 188 du t. I).
f)0 ESSAI SUR LA VIE ET LES ÉCRITS
a parti (les circonstances en faveur de Sa Majesté (le « roi de Sardaigne). Les hommes extraordinaires ont <( tous des moments extraordinaires ; il ne s'agit que de « savoir les saisir. Les raisons les plus fortes m'engagent ((à croire que, si je pouvais aborder Napoléon, j'aurais c( des moyens d'adoucir le lion, et de le rendre plus (( trailable à l'égard de la maison de Savoie (1). »
M. de Maistre donnait sa parole d'honneur que le roi son maître ignorait sa détermination, et, par conséquent, ne l'y avait autorisé en rien. Le général Savary se chargea de faire parvenir ce mémoire à l'empereur, auprès duquel il l'appuya de toutes ses forces. Bonaparte ne répondit pas ; mais les égards singuliers dont M. de Maistre fut l'objet à Saint-Pétersbourg, de la part de l'ambassade française, prouvèrent que sa démarche n'avait pas déplu (2).
Il faut lire tout le détail de cette démarche importante dans les lettres mêmes de M. de Maistre : ce projet fait le plus grand honneur à l'inteUigence, à la discrétion, autant qu'au dévouement de son illustre auteur. En suivant pas à pas l'auteur des Considérations sur la France, on remarque deux traits caractéristiques qui ont dirigé toute sa carrière politique : un dévouement à toute épreuve à son souverain, et une espérance, ou plutôt une foi constante dans une restauration inévitable, dont il faisait profession de n ignorer que la date.
Veut-on savoir comment cette âme d'élite comprenait la fidélité due au souverain légitime, qu'on l'écoute
('2) Notice par le comte Rodolphe, p. 13.
prêchant l'admirable doctrine de Tamour des sujets envers leur prince :
«Sujets fidèles de toutes les classes et de toutes les (( provinces, sachez être royalistes. Autrefois c'était un « instinct, aujourd'hui c'est une science. Serrez-vous (( autour du trône, et ne pensez qu'à le soutenir : si (( vous n'aimez le roi qu'à titre de bienfaiteur, et si vous (( n'avez d'autres vertus que celles qu'on veut bien vous « payer, vous êtes les derniers des hommes. Elevez-vous c( à des idées plus sublimes, et faites tout pour l'ordre c( général. La majesté des souverains se compose des res- {( pects de chaque sujet. Des crimes et des imprudences (( prolongées ayant porté un coup à ce caractère au- (( guste, c'est à nous à rétablir l'opinion, en nous rap- (( prochant de cette loyauté exaltée de nos ancêtres : la « philosophie a tout glacé, tout rétréci ; elle a diminué « les dimensions morales de l'homme, et, si nos pères c( renaissaient parmi nous, ces géants auraient peine à (( nous croire de la même nature. Ranimez dans vos u cœurs l'enthousiasme de la fidélité antique, et cette (( flamme divine qui faisait les grands hommes. Aujour- (( d'hui on dirait que nous craignons d'aimer, et que u l'affection solennelle pour le souverain a quelque (( chose de romanesque qui n'est plus de saison : si « l'homme distingué par ces sentiments vient à souffrir (( quelque injustice de ce souverain qu'il défend, vous (( verrez l'homme au cœur desséché jeter le ridicule (( sur le sujet loyal, et quelquefois même celui-ci aura c( la faiblesse de rougir; voilà comment la fidélité n'est c( plus qu'une affaire de calcul. Croyez-vous que , du (c temps de nos pères, les gouvernements ne commissent
« point de fautes? Vous ne devez point aimer votre sou- « verain parce qu'il est infaillible , car il ne l'est pas ; (( ni parce qu'il aura pu répandre sur vous des bience faits, car, s'il vous avait oubliés, vos devoirs seraient ((les mêmes. Il est heureux, sans doute, de pouvoir (( joindre la reconnaissance individuelle à des senti- (( ments plus élevés et plus désintéressés; mais, quand « vous n'auriez pas cet avantage, n'allez pas vous laisser (( corrompre par un vil dépit qu'on appelle NOBLE (( ORGUEIL. Aimez le souverain comme vous devez (( aimer ïordî^e^ avec toutes les forces de votre intelli- (( gence ; s'il vient à se tromper à votre égard , vengez- (( vous par de nouveaux services. Est-ce que vous avez (( besoin de lui pour être honnête? ou ne l'êtes-vous (( que pour lui plaire?
(( Le roi n'est pas seulement le souverain, il est Pami (( de la Savoie ; servons-le donc comme ses pères furent (( servis par les nôtres. Vous surtout, membres du pre- (( mier ordre de l'Etat , souvenez-vous de vos hautes c( destinées.
« Que vous dirai-je? Si l'on vous avait demandé votre (( vie, vous l'auriez offerte sans balancer; eh bien 1 la (( patrie demande quelquefois des sacrifices d'un autre (( genre et non moins héroïques, peut-être précisément (( parce qu'ils n'ont rien de solennel et qu'ils ne sont (( pas rendus faciles par les jouissances de l'orgueil. (( Aimer et servir, voilà votre rôle. Souvenez-vous-en et (( oubliez tout le reste. Comment pourriez-vous balan- (( cer ? Vos ancêtres ont promis pour vous (1). »
(I) Lettres d'un royaliste savoisien à ses compatriotes; Lausanne, 1793-94.
Ces lignes , qu'on dirait écrites d'hier, tant elles ont d'actualité, tant elles tracent nettement leurs devoirs aux vrais amis de la légitimité, sont datées de l'époque néf;)ste de 1793. M. de Maistre avait trente-neuf ans lorscjuc son cœur lui dicta ces chaleureuses paroles, dont toute sa vie, ses actions et ses ouvrages furent toujours la constante mise en pratique.
Un an après l'époque où il avait tenté une démarche auprès de Napoléon (1809), M. de Maistre résumait ainsi sa position diplomatique, dans une lettre dont on liraavec intérêt — je n'en doute pas — les citations qui suivent :
«Ma situation, dans ce pays,... est devenue une (( espèce de spectacle. Sa Majesté (le roi de Sardaigne) « étant en guerre avec la France , comment puis-je me (( soutenir ici? La chose est si peu probable, que cerc( taines personnes croient que j'ai cessé mes fonctions ; (( et j'ai reçu une lettre de Vienne dont l'adresse portait « bonnement : ci-devant ministre de Sa Majesté « Sarde
« Je suis fort lié avec les plus grands ennemis du « parti français ; je vois beaucoup le comte Strogonoff « et sa belle- fille, la princesse Galitzin-Woldemar, mère « de cette dernière; le comte Grégoire OrlofF, etc., etc. (c Ces maisons ont levé le masque au point qu'elles ne « reçoivent pas l'ambassadeur de France. Je ne cache (( d'ailleurs nullement ma manière de penser (je ne c( m'abstiens que de l'insulte, qui est toujours une sotce lise); cependant cela ne me nuit aucunement auprès (( de la légation française. Tous me font des poHtesses, (( quoique sans aucune avance de ma part , pas même « celle d'un billet de visite
« Croyez- VOUS,... que tous ces messieurs se condui- (( sissent ainsi à mon égard , s'ils n'avaient point d'in- (( structions? Pour moi, j'en doute...
« Quand je songe que Napoléon a tenu entre ses « mains , et que la plupart des généraux ont acheté à « Milan la cinquième édition des Considérations sur la (( France^ que je n'avouais pas , à la vérité , mais que « tout le monde m'attribuait; qu'il a saisi une lettre de « Sa Majesté le roi de France, qui me remerciait de ce (( livre et me priait de le faire circuler en France par (( tous les moyens possibles, croyant aussi que j'en étais (( l'auteur!
(( Quand je pense qu'à l'occasion de la fameuse loi de « 1802 sur les émigrés, et sur ma demande claire et « précise d'être rayé de la liste comme étranger, (c n ayant jamais été Fronçais et ne Vêtant pas^ ne « voulant jamais l'être et ne pouvant rentrer en « France^ f ai été rayé de la liste des émigrés et au- « torisé à rentrer en France^ sans obligation de pré- « ter serment et sans obligation de quitter le service « du roi !
a Quand j'ajoute à cela tout ce qui se passe à présent, (( je tombe dans un étonnement qui tient de la stupeur. « Je vous expose les faits sans y rien comprendre. Je « ne doute pas, au reste, que la tentative que j'ai faite « l'année dernière pour lui parler (à Napoléon) en face veur de Sa Majesté ne lui ait été agréable. S'il eu (( avait été autrement, il me l'aurait assez fait sentir ici, « où il est maître (1). »
(1) Lettre au comte de ..., janvier 1809, p. 197 à 500 du t. ï de? Lettres.
Ces pensées politiques, si graves qu'elles fussent ^ ne pouvaient entièrement distraire M. de Maistre du souvenir de sa famille : il y revenait toujours, comme au parfum consolateur de sa vie :
« Si le ciel , dans sa bonté .. me réservait un de ces c( moments si rares dans la vie où le cœur est inondé de a joie par quelque bonheur extraordinaire et inattendu ; « si une femme , des enfants^ des frères séparés de moi (( depuis longtemps, et sans espoir de réunion, devaient « tout à coup tomber dans mes bras, je voudrais, oui, c( je voudrais que ce fût dans une de ces belles nuits « d'été, sur les rives de la Neva (1). »
C'est par ce souhait que s'ouvrent les Soirées de Saint-Pétersbourg. Ces lignes, pleines de tendresse, terminent le pittoresque tableau d'une promenade sur la Neva, au déclin d'une des plus chaudes journées de juillet 1809.
Aussi fier des succès de salon de son fils que de ses valeureux exploits , il aimait à entretenir ses filles et son frère, le chevalier, de ces triomphes légers, — augure des sympathies que le noble jeune homme inspirait à l'élite de l'aristocratie russe, sa protectrice.
Depuis quelque temps, le jeune Rodolphe était auprès de son père , lorsque celui-ci écrivit à son frère les détails que voici : « Au milieu des privafions les plus a fatigantes , je trouve une grande consolation dans le « chemin que tient Rodolphe : des dames tout à fait « collets-montés l'admettent même dans la société de « leurs filles ; il vient de faire grande figure dans une
(1) Les Soirées de Saint -Pétersbourq , t. I, p. fi.
c( fête de famille, chez la comtesse ^**, qui s'appelle « Barbe (nom fort à la mode ici). Comme il fallait un (( spectacle sans amour , Rodolphe a traduit en vers « français et totalement purifié une inconcevable farce « du théâtre allemand de Kolzebue, intitulée Antoine « et Cléopâti^e. A la fin, il a chanté à la comtesse des « couplets assez bien tournés , qui étaient uniquement « des jeux de mots sur ce mot de Barhe. Lorsqu'il a dit « en finissant : Sans approfondi' ^ — chacun doit choisi sir — une Barhe sans barbe , — le salon a retenti « d'applaudissements (1). »
Et, quelques lignes plus loin, on est navré en lisant les détails de la misérable position de M. de Maistre à cette époque ; je le laisse parler : c( Voici le second «hiver que je passe encore sans pelisse ; c'est préci- « sèment comme de n'avoir point de chemise à Ga- « gliari. Au sortir de la cour ou de chez le chancelier « de l'empire, au milieu de toute la pompe asiatique, « un fort vilain laquais me jette sur les épaules un man- (( teau de boutique
(( Le défaut de domestiques dans ce pays et dans ma (( position est un des plus singuliers supplices qu'il soit « possible d'imaginer... Cependant,... je ne vois point (( que je sois méprisé, au contraire; mais ce qui m'a- « muse excessivement, c'est quand on vient se recom- « mander à moi, ce qui arrive souvent (2)
(( Souvent le comte de Saint-Julien (ministre d'Au- (( triche) vient le soir me chercher, pour aller avec moi (( dans le monde. Ses brillants laquais montent mon
(1) p. 249 et 250 du t. 1.
(( escalier en tâtonnant, et nous descendons précédés «d'un paysan qui porte lurainare minus ut prœesset « nocti. Je suis persuadé qu'ils font sur moi des chance sons en patois autrichien. Pauvres gens! je suis bien « aise qu'ils s'amusent (1). »
On trouvera peut-être que je reviens trop sur ces détails de la gêne où vivait M. de Maistre en Russie, et que j'insiste trop sur ces minuties (2) ; mais, rien n'est petit
(1) C'est encore M. de Maistre qui parle :
« Les dépensesme font tourner la tète ; je n'entends rien à réconomie. « De ma vie je n'ai su le prix de rien... L'ordinaire ici est très extraor- « dinaire. La table seule est dévorante; tous les vins, tous les fruits « des pays étrangers sont sur toutes les tables. J'ai mangé un melon « de six roubles, nn pâté de France de trente, des huîtres d'Angleterre <i à douze roubles le cent. L'autre jour dans un souper en petit comité, « on but une bouteille de Champagne. « Combien vous coûte-t-il, prin- « cesse? » demanda quelqu'un. — A peu près dix francs de France. » « J'avais la bouche ouverte pour dire : « C'est boire assez chèrement, » « lorsqu'une dame s'écria, à côté de moi : « Mais c'est pour rien! » Je «« vis que j'avais été sur le point de faire le Savoyard ; je me tus. Au « reste, voici le résultat : parmi les fortunes énormes, tout le monde '< est ruiné, personne ne paye ses dettes, et il n'y a point de justice. » « Lettre à M. de Challombert, 5 août 1803, dans les Mémoires poli- « tiques... deJ. de Maistre^ p. 99.
«c La dépense forcenée de cette ville (Saint-Pétersbourg) ne peut-être « comprise par qui ne la voit pas. Avec mes 6,800 roubles et mon « habit vert, je suis ici comme les trois enfants dans la fournaise : « Misericordia Domini quia non sumus consumpti. Je ne puis sortir « à pied, car je n'ai que la pelisse grossière du carrosse. {Ibidem, loc. « cit. sup.y p. 158, et encore p. 159 et suivantes.) Au moment où je « vousécris, je n'ai pu encore me procurer des rideaux à mon lit, ni « un chandelier d'argent pour porter ma lumière, ni un bureau décent « et ostensible pour serrer mes papiers, ni surtout l'apparence d'un « ménafîe. Lorsque je mange chez moi, la femme d'un soldat qui ne « sait pas faire une soupe me présente deux plats de domestique suf- « fisants pour exister. C'est là mon luxe. » [Lettre du 26 février « 1808 : Ibid., p. 312 et 320.) »
dans la biographie d'un homme tel que celui-là. Tout grandit autour de son nom ; et, d'ailleurs, le philosophe chrétien me semble tout aussi admirable — sinon même phis — dans la gaieté de ses aveux, que lorsque sa plume écrit les Considérations sur la Frayice ou les Soirées de Saint-Pétersbourg . Qui peut en douter un instant? Je remarque surtout la délicatesse de ces confidences , adressées — non pas à une femme. à des enfants, déjà si chagrins de l'exil de leur père, mais à un frère discret. Le cœur a bien de l'esprit et du tact chez les hommes tels que M. de Maistre.
Il aimait — esprit profond et brillant causeur qu'il était — à réunir quelques amis, dignes de lui, et à discuter avec eux sur les plus graves questions de l'ordre moral. Ce fut à la suite de ces soirées si intéressantes qu'il entreprit et termina un de ses plus beaux ouvrages, celui même dont le titre en rappelle la première idée,— les Soirées de Saint-Pétersbourg , Laissons-le nous exposer le plan de ces discussions et nous peindre la scène où elles avaient lieu d'ordinaire :
« J'ai grand regret à ces symposiaques (1), dontl'an- (c tiquité nous a laissé quelques monuments précieux. «Les dames sont aimables, sans doute; il faut vivre « avec elles pour ne pas devenir sauvage. Les sociétés « nombreuses ont leur prix ; il faut même savoir s'y (( prêter de bonne grâce; mais, quand on a satisfait à « tous les devoirs imposés par l'usage , je trouve fort c( bon que les hommes s'assemblent quelquefois pour '\ raisonner, même à table. Je ne sais pourquoi nous
(1) Repas où l'entretien roulait sur un sujet déterminé — de morale ou de littérature; du mot grec auu.7roaiov, festin.
i( n'imitons plus les anciens sur ce point, Croyez-\ous « que l'examen d'une question intéressante n'occupât « pas le temps d'un repas d'une manière plus utile et a plus agréable même que les discours légers ou répré- « hensibles qui animent les nôtres? C'était, à ce qu'il « me semble, une assez belle idée que celle de faire ce asseoir Bacchus et Minerve à la même table, pour dé- (( fendre à l'un d'être libertin et à l'autre d'être pédante. (( Nous n'avons plus de Bacchus ; . . . mais nous avons une «Minerve bien meilleure que celle des anciens; invi- « tons-la à prendre le thé avec nous : elle est affable et « n'aime pas le bruit ; j'espère qu'elle viendra.
((Vous voyez cette petite terrasse supportée par
« quatre colonnes chinoises au-dessus de l'entrée de ma « maison (1 ) ; mon cabinet de livres ouvre immédiatement « sur cette espèce de belvédère, que vous nommerez, si (( vous voulez, un grand balcon; c'est là qu'assis dans « un fauteuil antique, j'attends paisiblement le moment ((du sommeil. Frappé deux fois de la foudre, je n'ai (( plus de droit à ce qu'on appelle vulgairement hon- <( heur. Je vous avoue même qu'avant de m'être affermi « par de salutaires réflexions, il m'est arrivé trop sou- « vent de me demander à moi-même : que nte reste-t-il? « Mais la co-nscience, à force de me répondre MOI, m'a (( fait rougir de ma faiblesse^ et depuis longtemps je ne « suis pas même tenté de me plaindre. C'est là surtout, « c'est dans mon observatoire que je trouve des mo- (( ments délicieux. Tantôt je m'y livre à de sublimes « méditations. L'état où elles me conduisent par degrés
(1) Maison de campagne où M. de Maistre passait l'été. Voir Les Soirées de Snint-Péfer shour g ^ l, I, p. 1 et 2.
(( lient du ravissement. Tantôt j'évoque,, innocent magi- (( cien, des ombres vénérables qui furent jadis pour moi (( des divinités terrestres, et que j'invoque aujourd'hui a comme des génies tutélaires (1). Souvent il me semble « qu'elles me font signe ; mais lorsque je m'élance vers c( elles, de charmants souvenirs me rappellent ce que « je possède encore, et la vie me paraît aussi belle que « si j'étais encore dans l'âge de l'espérance.
« Lorsque mon cœur oppressé me demande du rec( pos, la lecture vient à mon secours. Tous mes livres c( sont là sous ma main : il m'en faut peu, car je suis « depuis longtemps bien convaincu de la parfaite inu- « tilité d'une foule d'ouvrages qui jouissent encore (( d'une grande réputation (2). »
Ce fut en 1812, — à ce que tout me porte à croire,
— qu'il entra en commerce de lettres avec M. de Donald : la lecture de la Législation primitive^ où l'auteur l'avait cité, fut le début de cette correspondance du plus haut intérêt entre deux écrivains si distingués, sous le double rapport des idées et du style. Ce qui les avait fi appés et les avait portés l'un vers l'autre, dès le premier abord, c'est cette communion de pensées et de vues, qui, — la manière de les exprimer mise à part,
— frappera toujours les lecteurs de M. de Maistre et de M. de Bonald :
« Quand on écrit comme vous, il faut s'attendre à « quelques lettres indiscrètes
ce J'ai fait connaissance avec vous, Monsieur, dans les « journaux ; rien n'empêche même que je ne vous cite
(1) Pieux souvenir d'un père et d'une mère adorés!
(2) Les Soiréefi de Saint-Pélersbourg ,i. I, p. 9 à 11.
« la phrase qui commença ad invaghirrni de votre « personne et de votre manière. C'est un charmant « coup de sangle donné en passant à Montesquieu « [comme Va dit plaisamment dans P Esprit des Lois « l auteur' des Lettres persanes). Je n'ai rien lu de plus «exquis; et certainement, cette phrase ne peut être (( oubliée que par un sot
c( Malheureusement je ne dois, suivant les apparente ces, jamais vous connaître (1). »
M. de Maistre ne croyait pas dire si vrai,....
Cependant, à plusieurs reprises, il s'était bercé de l'espoir bien doux et bien permis de posséder sa famille auprès de lui; en 1814, il vit se réaliser ce rêve tant caressé et il put embrasser enfin sa fille Constance, alors âgée de vingt et un ans, qu'il n'avait pas vue depuis ie jour de sa naissance. Sous l'empire d'une si douce émotion et dans l'attente de sa famille, M. de Maistre écrit ce projet de vie, dont la conception atteste sa gaieté inaltérable au sein même des plus cruelles épreuves de la misère :
« J'attends Rodolphe pour lui céder le grand ma- « niement des affaires, moyennant une pension alimen- (( taire et un vêtement honnête, ce qui me paraît juste. « Venez, venez, tous vos emplois sont fixés : Françoise c( (M™" de Maistre) est ministre de l'intérieur et tréso- (( rier général; Rodolphe, ministre au département des tt affaires étrangères et payeur en chef; Adèle, secré- « taire en chef pour la politique; et toi (Constance) « pour la philosophie et la littérature, avec des appoin-
(1) Lettre à M. de Bonald, avril 1812, p. 272 et 273 du t, I.
72 ESSAI SUR LA VIE Eï LES ÉCRITS
c( tements égaux et communauté de fonctions pour le « besoin. Moi, je serai le souverain, avec l'obligation de « ne rien faire et la permission de radoter. Si ces con- (( ditions sont de votre goût, écrivez : Accorde ; dans le « cas contraire, allez vous promener (1). »
La restauration des maisons de Bourbon et de Savoie, prédite et si vivement désirée par M. de Maistre, s'était accomplie; son cœur tressaillait de joie; déjà il célébrait éloquemment le triomphe de ses convictions (2), lorsque la publication du traité de Paris vint détruire en grande partie son bonheur (3). Adieu encore une fois Fespoir tant bercé de revoir son pays î En philosophe chrétien, M. de Maistre se résigna; mais, dès lors, l'horizon politique se rembrunit plus que jamais à ses yeux, et dès 1814 il prévit 1830 et les suites de 1830, — complément de la trop fameuse révolution de 1789. C'est ce qu'attestent ses lettres à M. de Donald, à partir de 1814 jusqu'aux derniers moments de sa vie (4). Cependant, un sentiment vivace, irrésistible domine les craintes ou le découragement de ce grand génie, c'est la conviction que la France est toujours à la tête des nations et qu'un jour, — qu'il salue de loin, sans espérer de le voir, — ce grand peuple marchera, suivi de
(1) P. 289 dut. I.
(:;) Letires et Opuscules inédits, t. II, p. 344 à 359. Discours qui devait être prononcé dans l'église catholique de Saint-Pétersbourg , (I, l'occasion du service divin célébré par le ministre de S. AI. le roi de Sardaigne, au nom des sujets de ce prince, pour rendre grâces à Dieu de Vheureux retour de Sa Majesté dans ses États de terre ferme. 1814.
(3) Voir plus loin l'explication de ce passage.
(4) Voir les deux volumes des Lettres et Opuscules inédits, passim.
l'Europe entière, dans les voies glorieuses auxquelles la Providence l'a prédestiné. Cette foi est seule capable de soutenir son courage, ébranlé par la vue de tant de ruines et miné par les épreuves multipliées auxquelles depuis plus de vingt ans il est en proie. Mais, il n'est plus seul ; ses enfants, qu'il désespérait de voir un jour établis dans le monde, suivant leur mérite et leur rang, habitent près de lui, avec lui, à Saint- Pétersbourg, et c'est, pour son cœur, une grande compensation à ses douleurs passées.
Le 14 décembre (1814) il écrivait cette bonne nouvelle à un de ses amis, et il lui disait : ce Depuis le 11 (( octobre, je suis réuni à ma femme et à mes enfants — (( Si vous veniez contempler mon ménage, il serait bien- (( tôt pour vous une nouvelle preuve que la fortune « vend ce quon croit quelle donne. Tant de bonheur « ne pouvait m'être donné gratis. Cette résurrection « générale, qui a relevé tant de monde, m'enfonce plus « profondément dans l'abîme. Ma malheureuse patrie « est dépecée et perdue (1). Je demeure au milieu du « monde sans biens, et même, dans un certain sens, sans « souverain. Etranger à la France, étranger à la Savoie, « étranger au Piémont, j'ignore mon sort futur (2). »
Et dans une autre lettre, il laisse tomber ce?; mots touchants, à propos de sa nouvelle vie en famille : « A « présent, nous avons le bonheur d'être malheureux « ensemble (3). »
(1) Allusion au traité de 1814, par lequel la Savoie avait été cédée à la France.
(2) Lettre à l'amiral Tchitchagofï", p. 315 du t. I.
(3) Lettre à M. de Blacas, p. 3i8.
Toujours fidèle à ses goûts d'études sérieuses et variées, M. de Maistre ne cessa de travailler à divers et importants ouvrages, pendant son séjour en Russie. Lié d'une tendre amitié avec les jésuites de ce pays, il tnettait à contribution leur riche bibliothèque, et, se donnant à la théologie, il prenait de temps en temps, avec un de ces savants Religieux, « entre 1 et^ heures du ma- « tin y suivant la saison, une tasse de café philosoikphique ou théologique^ » suivant son expression (1). Cette ardeur au travail, cette sollicitude à profiter de toutes les occasions possibles de s'instruire expliquent la vaste érudition de M. de Maistre, ainsi que la facilité et la solidité avec lesquelles il a pu aborder tant de questions si ardues, sans jamais nous donner le triste spectacle d'erreurs ou de défaillances, si communes dans un grand nombre d'écrits philosophiques ou religieux, modernes.
A l'époque du traité de 1814, le chevalier Nicolas, frère du comte de Maistre, qui, après avoir fait brillamment la guerre, était rentré en Savoie lorsque ses services ne pouvaient plus être utiles à son maître, se dévoua de nouveau, et partit pour Paris avec MM. d'Oncieux et le comte Costa, comme députés de la Savoie, pour demander aux souverains alliés la restitution de leur patrie à ses anciens maîtres. Heureusement la demande fut accueillie, sans quoi il aurait dû, avec ses deux compagnons, émigrer de nouveau et s'exiler volontairement (2).
(l)LeUre au T. K. P. d'Ervelange-Vitry, de la C. de J. 1815, (2; Notice par le comte Rodolphe, p. 19.
En 1814j le roi de Sardaigne décerna à M. de Maistre la grand' croix de l'ordre religieux et militaire de Saint-Maurice et Saint-Lazare, comme témoignage de la fidélité et du dévouement à toute épreuve de son vieux serviteur.
Deux ans après (mars 1816), l'Académie royale des sciences, de Turin, nomma l'auteur des Considérations sur la France au nombre des cinq premiers membres nationaux non résidents, qui furent élus alors.
A cette époque, il est plusieurs fois question dans la correspondance de M. de Maistre, des ouvrages qui devaient faire un nom à son frère, le comte Xavier : « Je « suis charmé, — dit-il à un ami, — que vous ayez « goûté son Lépreux, dont je suis grand partisan (2)....
(( A propos de Voyage autour de ma chambre^ avez- (( vous lu la préface de la dernière édition? Elle est de « ma façon, et je serais curieux de savoir si vous trouce vez cette bagatelle écrite en style comme nous. Puis- « que vous m'avez fait rire, mon cher marquis, je ne c( veux pas demeurer en reste avec vous. Sachez donc « qu'un censeur de cette capitale (2), en examinant (( pour l'impression le Lépreux de la cité d'Aoste, dit, « en jetant les yeux sur le titre : Hein l on a déjà beau- (( coup écrit sur cette maladie I Ce qui signifiait que « mon frère aurait bien pu se dispenser de se mettre « sur les rangs. Cela ne vous paraît-il pas joli (3) ? » Grâce à ces renseignements précieux, nous appre-
(1) Lettre à M. Henri de Costa, 1816, p. 409.
(2) Saint-Pétersbourg.
(3) LeUre à M. de la Maisonfort, 1817, p. 468.
nons que les deux frères s'aidaient mutuellement dans leurs compositions si diverses; et si M. de Maistre écrivit la préface du Voyage autour de ma chambre, on dit que ce fut son frère Xavier, qui composa le pittoresque tableau d'une promenade sur la Neva, qui ouvre les Soirées de Saint-Pétersbourg . Aimable échange, douce collaboration, qui fait l'éloge de la modestie du grand comte de Maistre, et ajoute un attrait de plus à cette noble et sympathique figure [\) !
Ce fut pendant son long séjour en Russie, qu'il composa les remarquables et nombreux ouvrages, dont voici les titres : Des délais de la justice divine ; — Essai sur le principe générateur des institutions humaines ; — du Pape; — de l'Eglise gallicane ; — les Soirées de Saint-Pétersbourg ; — Examen de la philosophie de Bacon. Ces quatre derniers ouvrages ne reçurent les derniers coups de lime qu'après le retour de l'auteur à Turin. Plusieurs opuscules importants sortirent aussi de sa plume dans le même espace de temps : les Deux lettres à une dame protestante et à une dame russe; — les Lettres sur r Education publique en Russie ; — Lettres sur r Inquisition espagnole ; — VExamen dune édition des lettres de madame de Sévigné.
Je remets à parler, en détail, de tous ces ouvrages et autres, à la fin de cet Essai sur la vie et les écrits de M. de Maistre. Je reprends r autobiographie commencée, pour ne plus la quitter jusqu'au dernier jour de celui qui en est l'objet.
(t) Sur Xavier de Maistre, voyez Mémoires politiques, etc., de /. de Maistre, par A. Blanc, chap. xi. Xavier de Maistre (p. 232 à 243).
Le renvoi des Jésuites de Saint-Pétersbourg etla défense qu'entreprit en leur faveur M. de Maistre, leur ami et leur digne appréciateur, jetèrent des nuages dans ses relations jusque-là très-affectueuses avec le gouvernement russe, malgré toute la prudence et le respect qu'il avait apportés dans la manifestation de sa pensée à l'égard de cette mesure, selon lui, pleine de périls pour l'avenir politique de la Russie.
(( Moi-même, Monseigneur, — écrivait-il, en 1816, à « l'archevêque de Raguse — je me suis trouvé enve- « loppé dans l'orage par plusieurs raisons. D'abord, « j'étais lié d'amitié avec quelques-unes des personnes c( les plus marquantes de la nouvelle Eglise longtemps c( avant les derniers événements : et lorsque le moment « du danger est arrivé, j'aurais trouvé indigne de leur (( fermer ma porte. En second lieu, le prince Alexandre (( Golitzin, ministre des cultes et prodigieusement irrité (c contre nous, s'était mis, je ne sais pourquoi, à me re- <( garder comme l'arc-boutant du fanatisme. Je ne me (( suis jamais gêné d'ailleurs pour faire entendre que je « ne voyais aucun milieu logique entre le catholicisme « et le déisme. Enfin, Monseigneur, l'empereur a cru (( devoir charger un de ses ministres de me parler des « soupçons qui étaient arrivés jusqu'à lui. J'ai prié ce (( ministre d'assurer Sa Majesté Impériale que jamais je « n^ avais changé la foi d'aucun de ses sujets , m,ais que c( si quelques-uns d'eux m'avaient fait par hasardquel- (( ques confidences^ ni V honneur ni la conscience ne (( rri auraient permis de leur dire qiiils avaient tort. « Les circonstances m'ont conduit bientôt à répéter c( cette déclaration de vive voix à Sa Majesté Impériale
« même. La chose s'est fort bienpassée ; cependant, je ne (( voudrais pas répondre qu'il ne restât, au moins pour c( quelque temps, encore un peu de rancune dans le « cœur impérial. J'ai bien connu qu'on lui a fait des (( contes, mais je m'en inquiète peu . 11 ne faut pas, a. comme dit une fable très-vraie^ s'amusera tueries « cigales : il faut attendre paisiblement l'hiver (1). »
Dès ce jour, M. de Maistre demanda, avec instance, son rappel en Sardaigne, et il l'obtint (2) : le roi lui donna, à cette époque, le titre et le grade de premier président dans ses cours suprêmes. Au mois de mai 1817, l'empereur Alexandre envoyait dans la Manche uçe escadre de bâtiments de guerre pour ramener les soldats dont il déchargeait la France : ces vaisseaux partaient dans la plus belle saison pour la navigation : l'empereur permit à M. de Maistre de s'embarquer sur cette escadre avec toute sa famille.
En avril 1817, il écrit au comte de Valaise: « Je ne « sais point encore si l'on prendra terre à Ostende , au c( Havre ou à Cherbourg. Tout cela m'est absolument « indifférent. Dès que j'aurai le pied en France, je (( croirai être à Turin. Je m'arrêterai à Paris pour c( m'incliner devant le maître, et tout de suite je conti- (( nuerai ma route (3). »
Peu après, il disait à M. de Blacas : a. Auriez-vous pu (( le croire ? dans deux mois environ, je serai à Paris.. ..
(1) P. 418 et 419.
(2) LeUre à M. de Blacas, décembre 1816, p. 440 et 441 du t. 1. — « Les intérêts les plus évidents de ma famille ne s'accordant plus avec « mon séjour prolongé dans ce pays, le roi a bien voulu me rappeler, «t sur mes demandes réitérées. »
« Nous prendrons terre air Havre ou à Cherbourg, et « vous pensez bien, mon très-cher et excellent comte, « que je ne reverrai point le beau pays cK Appennin <( parte e 7 ma?' circonda et V Alpi^ sans avoir vu la « grande Lutèce. J'avais tout à fait renoncé à faire con- « naissance avec cette sage, folle, élégante, grossière, (( sublime, abominable cité ; et voilà qu'un événement « unique m'y conduit de la manière la plus naturelle. c( Vous avez le temps, M. le comte, de me recommander « dans la grande capitale... Nous ne mettrons guère à (( la voile que dans les premiers jours de juin (1). »
Ce fut le 27 mai que M. de Maistre monta à bord du vaisseau le Hambourg, pour revenir dans sa patrie, après vingt-cinq ans d'absence. 11 arriva à Calais le 20 juin, et le 24 à Paris, où il fut dignement accueilli par l'élite de la société. Reçu par le roi Louis XVIII, il entendit ce prince lui exprimer de nouveau tous les sentiments sympathiques qu'il lui avait jadis témoignés par une lettre, qu'on a lue ci-dessus. A l'Institut, — à l'une des séances duquel M. de Maistre s'était rendu et où, modestement confondu dans la foule, il restait debout, — quatre académiciens l'ayant aperçu lui firent donner un fauteuil dans l'enceinte et voulurent qu'il siégeât avec eux.
Arrivé à Turin, M. de Maistre s'occupa à mettre la dernière main aux ouvrages qu'il avait apportés en portefeuille, de Saint-Pétersbourg.....
Le roi de Sardaigne en accordant à M. de Maistre le litre, le grade et l'ancienneté de premier président,
(1) P. 465 et 46G.
et en le nommant ministre régent de la grande chancellerie par des lettres patentes, dans lesquelles il le loue hautement de son dévouement et de son habileté comme magistrat et comme diplomate, lui imposait de nombreux devoirs. M. de Maistre le comprit ; il se soumit aux ordres de son souverain ; mais , vieux et brisé par les années et par le chagrin, surtout en proie à de vifs soucis pour l'avenir de ses enfants, il épanchait dans ses lettres intimes toutes les peines de son cœur si aimant. Plus d'honneur que de profit, ainsi pourrait se résumer la situation de M. de Maistre, à son retour de Russie, en Piémont ; et puis, quel effort ne lui fallaitil pas faire, pour renoncera ses travaux littéraires, et se replonger dans le tourbillon de la diplomatie, au moment oij il pouvait espérer qu'enfin de nobles loisirs lui seraient accordés — otium cilm dignitate.
Le 6 septembre 1817, il écrit à mademoiselle Constance, sa fille cadette : « La tête me tourne... Les visites, les devoirs de tout genre vont leur train....
« Le dégoût, la défiance, le découragement sont c( rentrés dans mon cœur. Une voix intérieure me dit « une foule de choses que je ne veux pas écrire. Cepen- (( dant je ne dis pas que je me refuse à rien de ce qui se « présentera naturellement ; mais je suis sans passion, c( sans désir, sans inspiration, sans espérance. Je ne « vois d'ailleurs, depuis que je suis ici, aucune éclaircie c( dans le loinlain, aucun signe de faveur quelconque ; « enfin, rien de ce qui peut encourager un grand cœur
c( à se jeter dans le torrent des affaires
« Avec de certaines dispositions, un certain élan « trompeur vers la renommée, et tout ce qui peut l'ob-
(( tenir légitimement, un bras de fer invisible a toujours « été sur moi comme un effroyable cauchemar qui
«m'empêche de courir et même de respirer En
c( attendant, je m'en tiens à mon éternelte maxime, de « supposer toujours le mal, et de me laisser toujours « étonner par le bien (1). »
Secouant bientôt ces pensées pénibles, M. de Maistre trompait ses ennuis , en entretenant sa correspondance avec des hommes éminents, tels que M. de Bonald, Fabbé de Lamennais, etc., et en contribuant, de tout son pouvoir, à la propagande des saines idées, dans sa patrie :
((Il s'est établi à Turin, depuis quelques années, sous (( le nom modeste à'' Amis catholiques, une société dontle (( but pri ncipal est de propager la lecture des bons livres, (( en les tenant à un prix très-bas, et souvent même en (( les donnant, autant que ses moyens le lui permettent, (( afin de faire circuler la bonne doctrine jusque dans les (( dernières veines de l'Etat... Notre but est précisément « la contre-partie de la funeste propagande du siècle « dernier, et ... nous sommes parfaitementsûrsdenepas (( nous tromper en faisant précisément pour le bien ce (( qu'elle a fait pour le mal avec un si déplorable succès. (( Parmi les livres, nous choisissons surtout ce qu'il y a (( de plus court et de plus à la portée de tout le monde ; (( mais nous tâchons de nous proportionner, autant qu'il « est possible, aux âges, aux caractères et aux capacités (( différentes. Le genre polémique, l'historique et l'as- (( cétique occupent alternativement notre pensée, et
« nous varions nos armes suivant les circonstances. Les « petits traités qui nous occupent principalement n'écar- « tent cependant pas nos yeux des ouvrages capitaux...
« Notre correspondance s'étend déjà à Rome et dans (( les principales villes d'Italie, à Paris, à Vienne, à c( Genève, etc..
<( Nous avons mis notre société sous l'inspection et (( la présidence immédiate de l'archevêque de Turin. « Ennemis mortels de V esprit particulier, notre pre- « mier devoir était de le chasser absolument de chez « nous (1). »
Qu'on joigne à cela les nombreuses réponses à des lettres scientifiques, les souvenirs donnés à ses amis, et l'on aura une idée de la vie occupée et remplie de M. de Maistre.
Le 17 juin 1819, l'Académie royale des sciences de Turin le nomma membre résidant : c'était un honneur pour elle, et un surcroît de devoirs pour le consciencieux académicien. Sa modestie — modestie simple et vraie — égalait son talent; ses lettres en contiennent plus d'une preuve. L'expression naïve de ce sentiment lui fait trop d'honneur, pour que je puisse résister au désir de quelques citations :
(( Tu me trouveras beaucoup moins disputeur, mon « très-cher et bon frère, sur mes ouvrages — écrivait-il « en 1816 au chevalier de Saint-Réal. — Le doyen (Xa- « vier de Maistre) m'avait déjà dit un mot sur certaines « tournures épigrammatiques qui tiennent de la rec( cherche. Je suis fâché de n'avoir point d'avertisseur
(l) Lettre au comte de Stolberg, décembre 1817, p. 480 à 482.
« à côté de moi, car je suis d'une extrême docilité pour « les corrections. Si tu m'indiquais quelques-uns de ces <( concetti^ je les condamnerais bien vite, car je ne les « aime pas ; et si tu les as vus dans mes écrits, c'est que (( je ne les y ai pas vus moi-même. Au reste, mon cher « ami, tu n'as vu de moi que des opuscules; il me sera (( bien doux de te montrer des ouvrages qui sont tout c( prêts. 11 n'y a pas d'approbation que je préfère à la « tienne; mais je trouve que tu me traites trop frater- « nellement. — Je m'entends (1). »
Longtemps avant cette époque — en 1794 — le marquis H. de Costa, en remerciant M. de Maistre de l'éloquent éloge funèbre de son fils, lui adressait ces quelques remarques, qui font voir combien il connaissait l'extrême modestie de son ami : « Si vous m'aviez mon- « tré votre manuscrit, je vous aurais fait quelques ob- « servations tendant à unir et à simplifier la touche; (( c'est ce que j'entendais par ce faire antique que je « vous proposais pour modèle. J'aurais barré quelques c( épithètes et retranché quelques expressions trop re- (c cherchées, qui ont échappé à votre trop grande faci- « lité et abondance, et qui ôtent, selon moi, un peu de c< force au style. Votre amour-propre, cher ami, n'eût c( point été blessé de mes observations : on est trop auc( dessus de l'amour-propre quand on est capable de c( faire ce que vous avez fait. Mais nous eussions peut- « être prévenu par là quelques sottes critiques ; tant de « gens sont plus habiles à découvrir les petites taches « qu'à sentir les grandes beautés. (2) »
(2) P. 125 et 126 du t. 11 des Lettres. — La modestie incont^-ir.Me
Ces observations sont plutôt des éloges que des critiques : je m'explique. Ecrivant comme il parlait, M. de Maistre a dû porler dans tous ses écrits les charmes du dialogue et de la causerie, mais aussi les aimables défauts de ces deux genres. Or, n'est-il pas vrai que certaines incorrections plaisent davantage sous la plume d'un génie heureux, que le purisme rigoriste et sec de tel ou tel médiocre ou nul écrivain? M. de Maistre avait donc les défauts de ses qualités et, — chose rare ! — les qualités de ses défauts : de celte union de qualités et de défauts, résultent une allure, une forme, un style qui captivent le lecteur, l'entraînent et gardent, à chaque fois, une saveur piquante et toujours neuve à ses divers et nombreux écrits. Chez M. de Maistre, le style est vraiment tout l'homme.
Ces concetti^ dont il est le premier à s'accuser, tiennent à sa langue primitive — l'italien — qui affectionne
de M. de Maistre n'allait pas jusqu'à lui ôterle légitime sentiment d'amour paternel que tout écrivain a pour ses ouvrages ; il remerciait ceux qui le citaient dans leurs écrits, et leur en savait un gré infini. Je trouve des preuves de ce sentiment dans une de ses lettres à M. de Bonald (p. 272 du t. I), dans celle-ci à. la duchesse des Cars : « C'est « dommage que vous me gâtiez beaucoup, et beaucoup trop en me fai- « sant l'honneur de me citer. Ceci me rappelle un certain dîner, où je « me trouvai un si joli nigaud lorsqu'il vous plut de réciter de mé- « moire, avec une délicieuse emphase, je ne sais quel passage que j'a- « vais à peu près oublié mo'\-mèvt\e. Il me semble cependant, à\?>dA?,-]Q,ài\n?, « le premier moment et de la meilleure foi du monde, que cela ne m'est « pas nouveau Un gentil éclat de rire me remit dans la voie. » (P. 5 13.) Enfin, il disait à M. de Marcellu.s (I8l9) : »< Je n'oublierai jamais, mon- « sieur le comte, que vous êtes le premier Français qui m'ait fait Thon- « neur de me citer publiquement. D'autres, bien moins généreux « m'ont copié en silence. » (P. 528.)
Les copistes silencieux se sont bien multipliés depuis : la race des frelons est impérissable.
ces jeux d'esprit, charmes du style d'Amyot, de Montaigne et de saint François de Sales, et qu'on n'a jamais songé un instant à reprocher à aucun de ces trois merveilleux prosateurs. Je l'ai dit ailleurs et je demande la permission de le redire encore : c( Les hommes de talent « sans esprit ont toujours été communs ; mais le génie ne « s'est peut-être jamais rencontré sans beaucoup d'es- « prit.
« Ceci est surtout "vrai de M. de Maistre. » Infatigable au travail, M. de Maistre — malgré ses nombreuses occupations diplomatiques et autres — avait réuni non-seulement un grand nombre de notes, mais encore il avait ébauché une foule d'opuscules, d'ouvrages même assez considérables — sans compter ceux qui ont été publiés, de son vivant ou après sa mort, — dont ses lettres contiennent de fréquentes mentions : « J'ai de terribles notes sur Genève et sur Cal vin (1 ). » Ailleurs, il disserte longuement et d'une manière intéressante sur la pasigraphie. Je renvoie les érudits et les curieux à ses lettres (2).
En 1818, il dit à M. de Bonald : « Quelques ouvra- « ges importants dorment dans mes portefeuilles (3). » En 1820, il écrit à M. l'abbé Rey : « Le Pape et tout « ce que vous connaissez ne sont que des bluettes, en « comparaison de tout ce que recèle mon portefeuille. c( Je ne sais si je me déciderai ; j'ai deux grands en- « nemis, mes affaires et ma paresse (4). »
(1) Lettre à l'abbé Vuarin, janvier 1818, p. 480 du t. I.
(2) Lettres à M. Dumont, janvier et février 1818, p. 483 à 485, et p. 489 à 492 du t. I.
(4) P. 6 du t. H.
Il y a peu de lettres de M. de Maistre qui ne soient le germe de quelque ouvrage ; on y retrouve toutes les grandes pensées qu'il a développées dans ses nombreux écrits.
Cependant les fatigues de l'âme, les travaux de l'esprit, les peines de cœur avaient usé peu à peu une constitution des plus robustes. M« de Maistre perdit, en 1818, son frère André, évêque d'Aoste a ecclésiastique d'une haute distinction par ses talents et son caractère (1) » ; ce fut une immense douleur :
(c Mon excellent frère a emporté avec lui la moitié « de ma vie. Cette plaie est incurable (2).
« Depuis que j'ai perdu l'évêque d'Aoste, mon (( frère ,.... je ne vis plus qu'à demi (3). »
A partir de cette perte cruelle, la santé de M. de Maistre, qui avait résisté au climat de Saint-Pétersbourg, devint chancelante, sa démarche incertaine : sa tête conservait seule toute sa force et sa fraîcheur, et il continuait l'expédition des affaires avec la même assiduité.
Instruit de la gêne profonde où se trouvait son illustre ami, M. de Blacas lui offrit avec une noble délicatesse une somme assez forte, pour l'aider à se relever : mais, tout en le remerciant avec la plus touchante effusion, M. de Maistre refusa de contracter cette dette, dont il ne prévoyait pas qu'il pût un jour s'acquitter, et il n'accepta que sur les pressantes instances de M. de Blacas. A cette époque (1819), il est plus découragé
(1) Notice par le comte de Rodolphe, p. 21.
(2) LeUre à M. de Bonald, 29 mai 1819, p. 169 du t. I.
(3) Lettre à M. de Marcellus, 9 août 1819, p. 527 du t. I.
que jamais, et sa tristesse, sans remède, a quelque chose
qui fait du mal :
« Je ne dois plus me faire illusion ; il n'y a plus d'espérance pour moi ; la Fortune est femme, elle
n'aime que les jeunes gens Seul et sans appui, je
ne peux vaincre l'opposition sourde qui redoute mes opinions, et qui est bien plus forte que le roi. Sa main vient enfin de signer notre spoliation définitive en Savoie et à Nice ; le parti qui désirait cette signature avec une ardeur toute-puissante l'a obtenue enfin sous le voile d'une indemnisation partielle, et que je crois tout à fait illusoire : le père commun a cru bien faire, c'en est assez pour justifier ses intentions. Après lui avoir sacrifié nos biens et nos personnes, notre devoir est de lui sacrifier encore les révoltes du cœur, et de le servir avec un redoublement de zèle digne de nous, car le roi trompé n'est pas moins notre roi. Ce grand procès perdu me rend cependant ma chère patrie insupportable ; je resterai donc ici (1) si je le puis. Heureux père et heureux époux, je suis toujours bien chez moi, et c'est un grand article; ajoutez les livres, vous trouverez que c'est assez pour m'acheminer doucement vers le diocèse de mon pauvre frère. En vivant, comme vous l'avez vu,c'est-à-dire en capucin bien élevé, j'ai fait quelques économies : je compte m'en servir pour acheter un jardin avec une maison au miheu, où je puisse enfin vivre et mourir même, si je veux, sous un toit qui m'appartienne ; voilà toute mon ambition, mon très-
(1) A Turin.
(( cher comte, et j'espère que vous ne la trouverez pas « monstrueuse (1). »
Ce qui ajoutait encore aux chagrins de M. de Maistre, c'est qu'il était seul à Turin, depuis son retour de Russie. Sa femme, sa fille cadette et son fils étaient en Savoie ; il n'avait avec lui que sa fille aînée. Le petit chien Biribi, aimable favori et compagnon de voyage, n'avait pas quitté son maître (2).
« Mes dernières années s'éteignent dans le papier (( timbré (3), » écrivait-il en 1819 à madame Des Cars, en faisant allusion à sa besogne de chancelier et peutêtre aussi à la gêne de ses affaires.
(( Je ne suis plus au monde ; — dit-il ailleurs — « adressez désormais vos lettres au feu comte (4). »
Pour lui, ne pouvoir plus lire, étudier et écrire, c'était ne plus exister au nombre des vivants :
« Depuis que je suis attelé au char de la justice, « tous les jours je vois mieux que je suis déplacé : on (( me jette dans les emplois au moment où il en faute drait sortir. Je pourrais servir encore la bonne cause « et jeter dans le monde quelques pages utiles, au lieu (( que tout mon temps est employé à signer mon nom, « ce qui n'est pas cependant une brillante affaire. « Malheureusement je ne puis détacher ces chaînes, c( qui sont si précieuses pour ma famille. Hélas ! Dieu (( veuille qu'au prix de toutes les meurtrissures imagi- « nables, je puisse les porter encore longtemps pour me
(1) Lettre à M. de Blacas, 29 mai 1819, p. 521 et 622.
(2) Lettre à M. de Karaouloff, juillet 1819, p. 526.
(4) Lettre à M. l'abbé Vuarin, 20 décembre i819, p. 4 du t. \\.
(( donner un successeur! L'année 1819 m'a nourri d'ab- (( sinthe ; tout s'éteint autour de moi. Que m'importe « un peu de bruit que je fais ! On écrira sur ma triste « pierre : Periit cum sonitu; voilà tout. On jalouse « mes titres, mon rang et ceux de mon fils, sans savoir (( ce qu'ils coûtent à mon cœur. Je les céderais tous c( pour un bon ménage allobroge, tel que je l'ima- (c gine
« Les gens qui jalousent mes emplois, mon rang et « mon attitude à la cour, ne connaissent pas toutes « mes dignités ; ils ne savent pas que je suis pénitent « noir à Chambéry. Voilà ce qui me reste de ma « patrie. Mon grand-papa me donna mon livre et mon « habit en 1768 ; mais Dieu sait s'ils ne sont pas égarés ! (c Quoi qu'il en soit, je pourrais être recteur^ et c'est c( l'unique emploi à ma portée dans ma chère patrie (1 ) . »
Ce qu'il y a de remarquable dans les lettres de M. de Maistre, et encore plus peut-être dans ses grands ouvrages politiques, polémiques et même religieux,, c'est que son inaltérable gaieté — l'âme de son caractère — ne l'abandonne jamais. Parfois, elle se voile ; mais ce n'est pas pour longtemps, le nuage se dissipe et elle brille aussi vive qu'auparavant.
Ainsi, ne dirait-on pas que c'est l'homme le plus heureux du monde et le plus libre de tout souci, qui a écrit ces lignes, adressées à la femme de son fils :
« Quoique votre galant (le comte Rodophe) me donne (( régulièrement de vos nouvelles, cependant je suis « enchanté d'en recevoir de votre main.... Je ne suis c( point en peine du bonheur de Rodolphe : parlez-moi
(i) LeUre à M. l'abbé Rey, 9 février 1820, p. 6 et 7 du t. II.
«du vôtre. Etes-vous contente de votre époux? Ne « pensez-vous point encore à divorcer ? Expliquez-moi « bien cela, je vous en prie : c'est sur vous que se réunis- (( sent toutes les affections de la famille. Nous vous a avons tous épousée, et votre bonheur est notre grande « affaire. ... Je vous recommande mon Rodolphe ; aimez- « le de tout votre cœur, et soyez pubhquement sa c( maîtresse ; une fois qu'on est bien affichée, on ne « s'embarrasse plus de rien. Ce mot de maîtresse me (( plaît infiniment (1). »
Cependant, M. de Maistre voyait arriver sa dernière heure ; chaque jour le rapprochait du tombeau, et il l'envisageait avec une résignation presque voisine du bonheur. Au commencement de janvier 1821 , ses souffrances le contraignirent à prendre le lit, qu'il ne devait guère plus quitter. Il espérait pourtant encore se relever, et il dicta sa dernière lettre, le 22 janvier de la même année avec cette douce illusion (2), si commune aux malades.
L'amour de son pays acheva de le tuer. « Au commencement de 1821, lorsque de sourdes rumeurs annonçaient déjà l'ignoble échauffourée révolutionnaire du Piémont, le comte de Maistre assistait au conseil des ministres, oii l'on agitait d'importants changements dans la législation. Son avis était que la chose était bonne,
(1) p. 20 et 21 dut. II.
(2) « Aujourd'hui (22 janvier 1821),... je commence à être beaucoup « mieux.... Cette année verra paraître une seconde édition bien perfec^
« tionnée du Pape D'autres années, si Dieu me les accorde, produi-
« ront d'autres choses C'est un tourment pour moi de ne pouvoir
« dévorer les ouvrages de M. de Haller. » Il se propose de les lire dès qu'il sera remis, dit-il. (P. 30 et 31 du t. IL)
peut-être même nécessaire, mais que le moment n'était pas opportun. Il s'échauffa peu à peu et improvisa un véritable discours. Ses derniers mots furent : « Messieurs, la terre tremble, et vous voulez bâtir (1) ! »
A la suite de cette séance les souffrances physiques quij depuis quelques années, faisaient craindre pour des jours si chers, prirent un caractère des plus alarmants. Sa famille l'entoura de soins dévoués et tendres ; l'illustre malade les repoussa doucement : « Tout cela est inutile : — disait-il — vous ne me tirerez pas d'ici et vous me fatiguerez en vain. »
Chrétien fervent, il appela la religion et ses secours à son lit de mort : la veille, en pleine connaissance, il signa encore plusieurs actes de chancellerie, s'acquittant de ses devoirs jusqu'au bout. Enfin, il expira le 26 février, et le 9 mars la révolution, qu'il avait prédite, éclatait.
Il succomba à une paralysie lente, après uile vie de soixante-sept ans de travaux, de souffrance et de dévouement. Son corps repose dans l'église des Jésuites, à Turin. Sa femme et un de ses petits-fils ont déjà été le rejoindre dans la tombe.
« M. de Maistre, en entrant au service à l'âge de dixhuit ans avait une fortune suffisante pour jouir d'une honnête aisance dans sa ville natale. Après a^/oir servi son roi pendant cinquante ans, il rentra en Piémont dans une honorable et complète pauvreté. Tous ses biens ayant été vendus, il eut part à l'indemnité des émigrés : mais une bonne partie des terres qu'il avait possédées, étant située en France, ne fut point portée en
(1) Notice par le comte Rodolphe, p. 21.
compte. Avecla modeste compensation qui lui fut allouée et un millier de louis que lui prêta le comte de Blacas, il acheta une terre de cent mille francs environ, seul héritage matériel qu'il légua à ses enfants (1). »
Chétif héritage ! Mais il laissait à sa famille mieux qu'une fortune, il lui léguait un beau nom noblement porté et ses immortels écrits.
Tel fut M. de Maistre, cet homme vraiment antique, à la Plutarque — comme eût dit Paoli ; carré par la base — suivant un mot juste, et qui le peint admirablement, de Napoléon ; un homme vrai dans sa vie, vrai dans ses ouvrages, — que la vieille Rome eût décoré du nom éloquertt de Virl
Et maintenant que nous connaissons l'homme tout entier, l'homme peint par hii-même, — en pied, — il nous reste à étudier l'écrivain, son génie, son style et ses influences.
Des ouvrages de M. de Maistre, la plupart ont été publiés de son vivant, quelques autres plus ou moins longtemps après sa mort : divers de ses opuscules sont devenus très-rares, introuvables même.
Procédons par l'ordre le plus logique, — celui de la date où furent composés ces ouvrages et opuscules.
1° Éloge de Victor Amédée. Lyon, 1775, in-8°. L'auteur avait vingt-un ans.
2" Discours prononcé par les gens du roi, à la rentrée du sénat de Savoie. 1784, in-8°.
(I) Notice, par le comte Rodolphe, p. 21.
3° Beux lettres d'un royaliste savoisien à ses compatriotes. 1793, in-S" (1).
4° En 1794, M. de Maistre écrivit un touchant opuscule, éloquent discours funèbre dicté par le cœur, et qui a pour litre : Discours à madame la marquise de Costa, sur la vie et la mort de son fils Alexis-Louis- Eugène de Costa^ lieutenant au corps des grenadiers royaux de S. M . le roi de Sardaigne., né au château de Villars, en Savoie j le 12 avril 1778; mort à Turiii, le 21 mai 1794, d'une blessure reçue^ le 27 avril précédent^ à Vattaciue du Col-Ardent,
Ce Discours réimprimé dans le second volume des Lettres et Opuscules inédits du comte J. de Maistre 1^)^ est précédé d'une Lettre du marquis Henri de Costa., père du jeune héros, à son ami, l'auteur du discours :
c( Cher ami,
c( Je partais au moment oij je vous ai écrit la dernière fois, et je ne puis vous dire qu'un mot à compte de tout ce que je vous dois pour votre excellent ouvrage. J'en suis chaque jour plus content, et je ne puis croire qu'il soit du nombre de ceux qui périssent ; il fera, je l'espère, connaître aux âges à venir les charmes et les vertus de mon fils, et les grands talents de mon ami... 11
(1) « Peut-être les publierons-nous un jour, dit le comte Rodolphe, < et elles ne manqueraient certainement pas de ce que le néologisme « moderne appelle «c^wa/zïe. Souvent, à de longs intervalles de temps, « les mêmes erreurs se dressent revêtues de nouveaux sophismes [ea- « dem mutata resurgo), et l'invariable vérité apparaît aussitôt pour les « combattre dans son antique et austère beauté. » ( Notice, p. 14, note 1.)
remue tellement mon cœur, que je ne puis croire qu'il n'échauffe et qu'il ne remue pas le cœur des autres. »
Après quelques critiques relativement au style, — critiques qu'on a lues ci-dessus, — M. de Costa ajoute:
« Votre œuvre a des beautés du premier genre et des morceaux d'un abandon sublime; l'idée d'appeler l'âme pure et céleste d'Eugène autour de la demeure de ses tristes parents est ce que j'ai trouvé de plus touchant et de plus heureux (i). L'apostrophe à sa mère, en l'invitant à détourner ses yeux de ce rivage où nous avions vécu heureux pendant tant d'années, est d'un sentiment et d'une simplicité parfaite (2). Le portrait physique de la douce et chère créature est aussi un excellent morceau (3). »
Il n'y a rien à ajouter à cette appréciation, doublement heureuse : M. de Costa était père et de plus un homme de lettres distingué (4),
5"" Jean-Claude Têtu, maire de Montagnole. 1795, in-8°.
Brochure politique, aussi piquante qu'ingénieuse, contre certaines dispositions du Directoire français.
6'' Cinq paradoxes à madame la marquise de Nav. . . Cette boutade amusante, et aussi profonde de sens que spirituelle de forme et de style, fut composée en 1795, à Lausanne, comme l'indique la date de la lettre d'ciivoi de ces Paradoxes à la dame qui les avait demandés à l'auteur.
(1) p. 161 et 162.
(4) Voir, p. 4?5 à 427 du t. I de^ Lettres, une lettre de M. de Maistre à M. Henri de Costa.
Le 10 mai 1795, M'"^ de Nav... écrivait de Turin, à M. de Maistie : « J'ai la tête cassée depuis huit jours par les Paradoxes de Cicéronj que mon fils explique comme il peut. A la fin, la fantaisie m'a pris de savoir de quoi il s'agit, et je me suis recommandée à M. l'abbé Martin... 11 m'a donc expliqué la chose en gros ; et franchement, je trouve tout cela assez plat. Bon Dieu ! A quoi ces graves philosophes s'amusaient-ils? Mais il faut vous dire que ce mot de paradoxes m'a rappelé une de nos charmantes soirées helvétiennes, où vous traitâtes si longuement de X utilité des paradoxes. Vous savez si vous fûtes soutenu ! Et, véritablement, il faut vous l'endre justice j l'approbation générale vous donna tant d'émulation, que pendant huit jours au moins, vous nous dites des choses de l'autre monde. Mais pourquoi, je vous prie, ne me griffonneriez-vous pas quelques paradoxes pour m'amuser? six au moins, par charité, autant que no y s en a laissé Gicéron. Aussi bien, il me semble que vous êtes là, en Suisse, les mains dans vos poches, comme un véritable sfacendato et que c'est vous rendre service que de vcus tirer de votre apathie. Si bien donc, monsieur le comte, que vous me ferez des paradoxes (1). »
M. de Maistre ne tarda pas à satisfaire au désir de M"' de Nav... Le 1'' août de la même année, — c'està-dire, moins de trois mois après, — -cinq paradoxes ( cinq seulement, — un de moins que Gicéron!) parvenaient à l'aimable dame, avec cette lettre :
(1) P. 163 du t. H.
« Lausanne, 1er août 1795.
« Je ne puis rien vous refuser, Madame la marquise, « pas même des paradoxes. S'il était en mon pouvoir de « dispuier avec vous sur quelque chose, ce serait sur c( l'épithète dont vous honorez un ouvrage de Cicéron. (( Avec votre permission. Madame la marquise, il n'a (( rien fait ^q plat Voilà cinq paradoxes bien compte tés, Madame ; et si je ne me trompe beaucoup, en les « lisant vous louerez ma mémoire. Vous y trouverez « une foule de choses que nous avons dites; vous croirez (( être encore dans cette chaise longue, tenant à la main « cet écran qui vous servait de sceptre, et dont vous geste ticuliez avectantde grâce toutes les fois qu'il vous plai- « sait de prendre la parole au milieu d'un petit cercle c( d'amis sûrs, et d'interrompre par vos charmantes sail- « lies ce que vous appeliez nos extravagances métho-^ « diques.
« Non, Madame, je ne dédis point ce que je vous dis « un jour sur l'utilité des paradoxes. Vous ne le croirez « peut-être pas, mais le fait est cependant que ce genre « est ce qu'on peut imaginer de plus modeste. En effet, (( le paradoxe n'affirme rien, précisément parce qu'il (( exagère et qu'il s'en vante. Si j'allais dire, parexemc( pie, tout rondement que Locke est un auteur égale- « ment superficiel et dangereux, il y a tel moderne « qui voudrait m'arracher les yeux; mais si je lui dis, « Moîisieiir y c'est un paradoxe, il n'a plus ni droit ni « raison de se fâcher. Il y a, d'ailleurs, des moments où c( l'opinion sur certains sujets importants penche trop (( d'un certain côté. Il est bon de la traiter alors comme
« les arbres qui se courbent, et de la tirer avec force du « côté opposé.
« JNous dîmes encore bien d'autres choses à la louange « des paradoxes (1). »
On ne peut mieux définir, avec plus de justesse et avec plus d'esprit ce que c'est que \q paradoxe : c'est — en un mot — une proposition contraire à l'opinion commune. Ce terme que l'on prend, trop souvent de nos jours, en mauvaise pari, n'est dénaturé au point de représenter tout l'opposé de ce qu'il exprime véritablement, que parce qu'on en a perverti le sens, en faisant servir au triomphe du mensonge ou de l'erreur ce puissant auxiliaire de la vérité.
Qu'est-ce le plus ordinairement que cette opinion commune que le paradoxe est destiné à saper et à détruire, sinon une erreur ou un mensonge, — ou, tout au moins, quelque belle et bonne sottise? La raison n'est pas toujours du côté de la multitude. En vain^ invoquet-on le vox populi, vox Dei^ le suffrage universel^ — je demande quels heureux résultats a produits ce dernier, en politique, comme en toute autre chose.
Stultorum nmnerus infinitus^^ dit le Sage par excellence , ce que je traduirais volontiers par ce vers connu ;
Les sols, depuis Adam, sont en majorité.
L'opinion commune — erreur, mensonge, folie ou niaiserie — a bien le droit d'en vouloir au paradoxe, tout comme le fou au sage^ le sot à l'homme d'esprit, l'être dépourvu du sens commun à celui dont le sens le
(IjP. 164, ihid.
plus droit dicte toutes les paroles et toutes les actions.
D'ailleurs, — pour peu qu'on veuille y réfléchir, — toute vérité pratique n est-elle pas paradoxale, par le fait même, aux yeux du vulgaire borné ? et ce vulgaire compose ce qu'on décore du beau nom de suffrage universel. Pour ne citer qu'un exemple, la bravoure n'estelle pas un paradoxe aux yeux du lâche?
Mais, c'est assez — si ce n'est déjà trop, — et j'ai bien peur que ces lignes ne semblent aulant de propositions paradoxales.
On verra, — lorsque je parlerai de la forme dialogique donnée par M. de Maistre à ses Soirées de Saint- Pétersbourg, — quel parti le vrai philosophe peut tirer du paradoxe pour faire triompher les seuls grands principes. Le paradoxe, bien compris, bien manié, c'est la massue d'Hercule, — c'est la méthode même de Socrate, celle qui procède par le rire pour arriver aux conclusions les plus importantes et les plus inattendues.
Les cinq paradoxes de M. de Maistre sont : l** Le duel nest point un crime. — 2"* Les femmes sont plus propres que les hommes au gouvernement des Etats. — 3° La chose la plus utile aux hommes, c'est le jeu. — 4® Le beau nest quune convention et une habitude. — 5° La réputation des livres ne dépend point de leur mérite.
Ces cinq paradoxes ont paru, pour la première fois, dans le premier volume des Lettres et Opuscules inédits de M. de Maistre [i).
7° Considérations . sur la France. Lausanne (sous la rubrique de Londres), 1796, in-8°.
Telle est la vraie date de la première édition de cette brochure fameuse — qui vaut bien des \oliimes écrits depuis sur la Révolution française, — et dont Fauteur garda longtemps l'anonyme. Quoique rigoureusement défendu parle méprisable pouvoir qui tyrannisait alors la France, cet ouvrage eut dans la même année trois éditions, et une quatrième Tannée suivante, sans compter les contrefaçons.
Mallet du Pan fut un des éditeurs de cet ouvrage ; c'est lui qui écrivit l'intéressant Avertissement qui le précède.
(( Le hasard — dit-il — a fait tomber entre nos mains le manuscrit de l'ouvrage qu'on va lire. Son auteur nous est inconnu ; mais nous savons qu'il n'est point Français : on s'en apercevra à la lecture de ce livre. Trop d'étrangers, sans doute, surtout en Allemagne, se sont mêlés et se mêlent encore de juger la Révolution, ses causes, sa nature, ses acteurs et ses suites, d'après la lecture de quelques papiers publics. On ne doit point confondre ce fatras avec l'ouvrage ingénieux et instructif que nous publions.
(( Sans adopter toutes les vues de l'auteur ; sans approuver quelques-unes de ses idées qui semblent approcher du paradoxe;... on ne lui disputera ni une grande instruction, ni l'art de la mettre en œuvre, ni des principes d'une incontestable vérité.
« Il paraît que ce manuscrit, chargé de ratures, n'a pas été revu par l'auteur, et que son travail est incomplet : de là quelques négligences de diction, quelques incohérences, et une précision quelquefois trop sèche dans certains raisonnements trop affirmatifs. Mais ces
imperfections sont rachetées par l'originalité du style, par la force et la justesse des expressions, par nombre de morceaux dignes des meilleurs écrivains, et où une grande étendue d'esprit s'unit à cette pénétration vive et lumineuse, qui au milieu des nuages de la politique polémique, montre des routes et des résultats nouveaux.
(( Puisse ce travail être médité par les Français î il serait pour eux un meilleur guide que cette métaphysique subalterne, absorbée dans le moment qui court, égarée dans les analyses chimériques, et qui croit conduire ou prédire les événements, lorsque les événements l'entraînent à leur suite, sans qu'elle ait même l'esprit de s'en apercevoir. »
Ce jugement fait honneur à Mallet du Pan. Publiciste distingué, protestant de religion et républicain honnête, il eut la confiance des écrivains royalistes, et ce fut sous son couvert que parurent alors bien des brochures, dont celle de Maistre est restée la plus remarquable de toutes.
L'impression que firent les Considérations y au moment où elles parurent, fut vive ; mais leur grande explosion n'eut lieu que vingt ans plus tard, lorsque les événements en eurent vérifié les points les plus mémorables.
Les premières paroles de M. de Maistre retentirent dans l'Europe entière; elles ont laissé un souvenir ineffaçable. « De même que celles des prophètes, ces paroles dévoilaient Tavenir, en même temps qu'elles indiquaient aux hommes les moyens de le rendre meilleur.
Ce qu'il avait prédit est arrivé : piiisse-t-il être un jour suivi dans ce qu'il a conseillé (1) ! »
Il avait quarante ans lorsqu'il publia ses Considérations sur la France^ qui lui valurent une lettre de félicitations de Louis XVIII, où ce prince le priait de faire circuler ce livre en France par tous les moyens /?os52è/es (2). Cette lettre publiée par le Directoire au nombre des pièces saisies dans l'affaire du 18 fructidor, ne rendit que plus attrayante encore la lecture des Considérations ^ dont le succès était déjà européen.
Napoléon lut, et la plupart de ses généraux achetèrent à Milan la cinquième édition de ce livre, « que je « n'avouais pas, à la vérité, — dit M. de Maistre, qui « nous donne ce curieux détail, — mais que tout le «monde m'attribuait (3). »
En 1814, au moment de la rentrée des Bourbons en France, il écrivait au comte Potocky : « Je voudrais bien que vous relussiez dans ce moment mes Considérations sur la France\ où par un insigne bonheur, tout s'est trouvé prophétique, jusqu'au nom des deux villes qui ont les premières reconnu le roi, Lyon et Bordeaux; malheureusement je ne puis plus offrir ce livre: pendant qu'on le réimprime en France et qu'on le lit de tout côté, moi-même je ne l'ai plus, Cet ouvrage, au reste, et celui que vous venez de lire [Essai sur le principe générateur , etc.), ne sont que despiè-
(1) M. de Saint-Victor, p. 8 et 9 de la remarquable préface qu'il a mise en tête des Soirées de Saint-Pétersbourg, dont il fut le premier éditeur en 1821.
(2; Lettre à M. le comte de..., 19 janvier 1809, p. 199 du t. 1 des Lettres.
(3) Ibid.
c( ces détachées d'un autre ouvrage très-considérable, c( qui s'agrandit tous les jours, sans que raalheureuse- « ment je puisse voir ou entrevoir la possibilité de le « publier. Videant posteri[i),yy
L'idée première , la pensée mère des Considérations sur la France, est exposée par leur auteur même, dans ses lettres au baron Vignet des Etoles (2) ; a mais tout « cela exigerait un livre, » conclut-il (3).
Ce livre existe en partie dans les Considérations, et aussi dans mainte autre page de ses lettres et de ses écrits.
A la même époque (7 octobre 1814), M. de Bonald écrivait à M. de Maistre : ce Toutes les éditions de vos Considérations sont épuisées et on les demande inutilement (4) . »
Cédant aux instances de ses amis, l'auteur se décida enfin à donner lui-même une édition de ce bel ouvrage, revue et corrigée de sa main ; cette édition parut en Tannée 1815, avec ce court avis de lui ;
(( Les Français ayant paru lire avec une certaine c( attention le livre des Considérations sur la France, « on croit faire une chose qui ne leur sera pas désac( gréable, en publiant une nouvelle édition de cet (( ouvrage, expressément avouée par l'auteur^ et faite (( même sur un exemplaire apostille de sa main. Au- « cune des nombreuses éditions qui ont précédé n'ayant (( été faite sous ses yeux, il n'est pas étonnant qu'elles c( soient toutes plus ou moins incorrectes ; mais il a
(1) Lettre au comte Potocky, octobre I8l4,p, 295 du t. I.
(2) P. 25 à 33 du 1. 1. Ces trois lettres sont à la date de Lau.^aniie,
(3) P. 33 du t. I.
;4) p. 02 du t. Wàe?^ Lettres.
DE J. DE MAISÏRE. 103
(( droit surtout de se plaindre de celle de Paris, publiée ((en 1814, in-8% où l'on s'est permis des retranche- (( ments et des additions également contraires aux lois (( de la délicatesse ; personne assurément n'ayant le (( droit de toucher à l'ouvrage d'un auteur vivant, sans « sa participation. L'édition que nous présentons au- (( jourd'hui au public est faite sur celle de Bâle (1), qui (( commence à devenir rare et contient d'ailleurs, (( comme nous venons de le dire, des corrections qui la (( mettent fort au-dessus de toutes les autres. Le temps, (( au reste, a prononcé sur ce livre et sur les principes (( qu'on y expose. Aujourd'hui il ne s'agit plus de dis- (( serter ; il suffit de regarder autour de soi. »
Ce fut M. de Bonald, qui, en l'absence de l'auteur, — alors à Saint-Pétersbourg, — se chargea de surveiller cette édition, qu'il avait provoquée un des premiers (2) .
Cette édition est précédée d'une lettre de M. 0 ,
général de S. M, r Empereur de toutes les. Russies^ à M. le comte de Maistre, en date de Saint-Pétersbourg, du 24 décembre 1814. Cette appréciation remarquable des Considérations mérite que j'en cite quelques-uns des passages les plus saillants :
(( Monsieur le comte^,
« J'ai l'honneur de vous renvoyer votre ouvrage sur la France. Cette lecture a produit sur moi une
(1) Sous la rubrique de Londres, 1797, in-8", de 25G pages.
(2) P. 62 du t. il des Lettres.
sensation si vive, que je ne puis m'empêcher de vous communiquer les idées qu'elle a fait naître
« Ce livre n'est point, comme on me l'a défini avant que je l'aie lu, un bon ouvrage de circonstance , mais ce sont les circonstances qui ont dicté le seul bon ouvrage que j'aie trouvé sur la révolution française.
« Le Moniteur est le développement le plus volumineux de votre livre. C'est là où sont consignés les efforts des hommes en actions et en paroles, et la nullité de ces efforts. S'il y avait un titre philosophique à donner au Moniteur^ je le nommerais volontiers Recueil de la sagesse humaine et preuve de son insuffisance. Votre livre, le Moniteur, l'histoire sont le développement de ce proverbe devenu commun, mais qui renferme en lui la loi la plus féconde en applications et en conséquences : « L'homme propose, et Dieu dispose »
(( Votre éloquent chapitre qui traite de la destruction violente de l'espèce humaine (1), à lui seul, est un ouvrage ; il est digne de la plume de Bossuet.
c( La partie prophétique de l'ouvrage m'a également frappé. Voilà ce que c'est que d'étudier d'une manière spéculative en Dieu ; ce qui n'est pour la raison qu'une conséquence obscure, devient révélation. Tout se comprend, tout s'explique quand on remonte à la grande cause. Tout se devine, quand on se base sur elle
« Votre ouvrage est un ouvrage classique qu'on ne saurait trop étudier ; il est classique pour la foule d'idées profondes et grandes qu'il contient. »
En 1819, on s'occupait d'une seconde édition revue
(1) C'est le troisième des Considérations sur la France.
par l'auteur, et on lui demandait une préface, comme il nous l'apprend lui-même ; « mais jusqu'à présent — « dit-il — -je n'en ai pas trouvé le temps (1). »
8** Adresse de quelques militaires savoisiens à la nation française. 1796, in-8^
Cette brochure est aussi intitulée ailleurs : Adresse de quelques parents des militaires savoisiens, etc. et Adresse des émigrés à la Convention nationale,
Mallet du Pan fut l'éditeur de cette brochure, où l'auteur combattait avec beaucoup d'énergie l'application des lois françaises sur l'émigration aux sujets du roi de Sardaigne. Ces pages furent imprimées au-devant d'une édition des Considérations sur la Fronce.
9° Discours du citoyen Cherchemot , commissaire du pouvoir exécutif près F administration centrale du M...J le jour de la fête de la souveraineté du peuple.
M. de Maistre, en datant de Venise et de l'année 1799, ce pastiche, — parodie du pathos vQyoXwWonnaire, — le fait précéder des quelques lignes que voici :
c( Ayant fait un grand amas de phrases révolutionce naires sans aucun but arrêté, j'imaginai depuis de « les fondre dans un discours imaginaire prononcé par (( quelque personnage civique. Cette idée produisit le c( discours du citoyen Cherchemot^ qui ferait extrêmece ment rire s'il était imprimé très-exactement, ce qui ce serait essentiel à cause des nombreuses et fidèles ce citations. »
Ce Discours a paru dans le second volume des Lettres et Opuscules (2) .
(1) Lettre à M. de Marcellus, 19 août 1819, p. 527 du 1. 1 des Lettres.
106 ESSAI SUR lA VIE KT LES ÉCRITS
10*" Observations critiques sur une édition des Lettres de madame de Sévignè publiées en 1806, chez Bossange^par M. Ph, A. Grouvelle, ancien ministre plénipotentiaire.
Tout porte à fixer à 1806 même la date de ces Observations : admirateur enthousiaste de madame de Sévignè, dont il rappelle si bien le cœur et le style, dans ses Lettres, M. de Maistre dut s'empresser de lire cette édition annotée, et sous l'empire du dégoût que lui inspira un si misérable travestissement, il laissa couler de sa plume les pages qui ont attaché pour toujours Fex-régicide, V ex-législateur Grouvelle, au pilori.
Ces Observations ont paru dans le second volume des Lettres et Opuscules (i).
On trouve dans le même volume les opuscules suivants :
11° Lettres à M. le comte Jean Potocki, Quelques mots sur la chronologie biblique. Saint-Pétersbourg, novembre 1807 et juin 1810 (2).
L'auteur prouve savamment que la chronologie biblique s'accorde parfaitement avec la métaphysique (c( j'entends la bonne))), avec la théologie, avec la physique et avec la philosophie de l'histoire.
12°^ une dame protestante, sur la maxime quun honnête homme ne change jamais de religion. Saint- Pétersbourg, 9 décembre 1809 (3).
(( Cette lettre ayant été lue à une dame russe, sur qui
« elle fit beaucoup d'impression, cette dame demanda « à l'auteur la permission de lui adresser une question c( par écrit, ce qu'elle fit bientôt par le billet suivant :
« Saint-Pétersbourg, 29 janvier 1810.
c( Monsieur,
« Si une religion ne diffère de l'autre que par deux points très-peu importants, il me semble qu'il n'y a réellement ni schisme ni erreur ; que l'une est aussi bonne que l'autre, ou pour mieux dire, que c'est la même religion professée en deux idiomes différents.
« Vous avez eu la bonté, Monsieur, de me communiquer vos idées, que je crois avoir bien comprises. A mon tour, je vous soumets les miennes. Si ma question n'est point indiscrète, je réclame la promesse que vous m'avez faite, et j'attendrai votre réponse avec beaucoup d'impatience.
« J'ai l'honneur d'être, etc. »
« Cette question — dit M. de Maistre, auteur de la (( note qu'on vient de lire — donna lieu à la lettre « suivante :
13° Lettre à une dame russe, sur la nature et les effets du schisme, et sur V unité catholique, Saint-Pétersbourg, février 1810 (1).
1 4" Cinq lettres sur V éducation publique en Russie^ à M. le comte Rasoumowsky, ministre de l'instruction publique. Saint-Pétersbourg, juin 1810(2).^
(I) Vnd,, p. 265 à 281.
('J) J6jt;.,p. 281 à340.j
Lumineux et profond travail, qu'on ne saurait trop méditer en Europe, — surtout en France.
Voici en quels termes M. de Maistre apprenait à un de ses amis, comment il avait été amené à traiter cette grande question : «A la prière d'un ami commun, j'ai « complètement analysé et déchiffré un mémoire dia- « bolique écrit en latin avec un art infini, et que les c( Russes n'entendaient guère. C'était un plan d'études c( excessivement insidieux : j'ai été extrêmement re- (f mercié ; mais le même ministre qui m'avait faitdec( mander cet ouvrage m'a déjà avoué plus d'une fois (( qu'il est entraîné comme les autres ; que tout marche c( à un bouleversement général, et que celui qui doit y « perdre le plus (l'empereur) est précisément celui qui c( le hâte (1). »
1 5° Essai sur le principe générateur des constitu-^ lions politiques, et des autres institutions humaines» Saint-Pétersbourg, 1810, in-8". —Paris, 1814, in-8".
Admirable ouvrage, qui {di\i^\\\[QdiVii\ Considérations sur la Finance, dont il est le développement et dont il généralise les idées fondamentales : on a publié ces deux écrits dans le même volume, notamment en 1814. Paris, in-8°.
Je trouve le germe de cet ouvrage dans ces mots d'une lettre de M. de Maistre, au chevalier de... (1811): «J'ai « été conduit par mes réflexions... à la découverte, que c( je crois incontestable, qu'aucune loi véritablement « fondamentale et constitutionnelle ne peut être écrite, « et que si elle est écrite, elle est nulle. Vous prendriez
(J) Lettre au chevalier de..., Saint-Pétersbourg, 18(1, p. 256 du 1. 1 des Lettres.
« peut-être ceci pour un paradoxe, monsieur le cheva- « lier; c'est cependant une vérité, et je l'ai appuyée, « dans un écrit ad hoc, de tant de preuves logiques et « historiques, que j'ai entièrement convaincu de fort « bons esprits; mais tout cela est dans mon portece feuille (i). »
Ailleurs (1815), il dit à l'archevêque de Raguse : c( Je prends la liberté... de mettre sous les yeux de « Votre Excellence un opuscule (V Essai sur le prin- « cipe générateur) qui reposait depuis longtemps en « manuscrit dans mon portefeuille avant que je lui « permisse de s'échapper en 1814, sous le voile de « l'anonyme, dans un accès de colère né de la fièvre « constitutionnelle qui travaille l'Europe. Je désire que « mes pensées soient du goût de Votre Excellence, et « qu'elle prenne nommément quelque plaisir à voir « Platon, mon philosophe favori, colleter le protestanc( tisme avec tant de vigueur. On a lu cet écrit avec « quelque bonté à Paris, à Londres, et tout nouvelle- <( ment encore en Allemagne. Ici (à Saint-Pétersbourg), (( il a été moins compris, l'esprit philosophique n'ayant « point encore obtenu en Russie le droit de cité, malgré « le nombre déjà considérable d'individus éclairés « qu'elle possède (2). »
En 1817, il écrivait au R. P. Rozaven, de la compagnie de Jésus: « Leschapitresxxxvetxxxvidemon... « ouvrage [Essai sur le principe générateur) sont assez <( chauds sur votre compte (les Jésuites) : le morceau
(1) Août 1811, p. 266 et26Gdu 1. 1.
a de Plutarque surtout, tourné en inscription pour le a buste de saint Ignace, a semblé heureux (1). »
M. de Bonald fut, en France, l'éditeur de V Essai sur le principe générateur. Une de ses lettres à M. deMaistre, en date du 7 octobre 1814, est un accusé de réception d'un exemplaire de cet ouvrage : « Je n'ai pas pu lire encore ce que vous avez eu la bonté de m'envoyer. Un de vos zélés admirateurs, M. de Fontanes, grandmaître de l'Université, me l'a arraché. Très-sûrement, je le ferai imprimer ; mais je le réunirai avec vos Con sidérations^ dont toutes les éditions sont épuisées et que Ton demande inutilement. Le volume sera d'une grosseur raisonnable (2) . »
Le 16 novembre delà même année, M. de Bonald reprenant et terminant sa lettre, ajoute : « Vous vous étonnerez peut-être, Monsieur, du long intervalle de temps qui sépare celte seconde partie de ma lettre de la première. Votre ouvrage, que j'avais prêté au grand maître avant de le lire moi-même, parce qu'il m'a surpris au moment où je venais de le recevoir, fut par lui prêté à d'autres. J'en avais parlé à mon imprimeur, qui, se trouvant chez moi en mon absence, au moment que l'on venait de me le rapporter, s'en empara pour l'imprimer, ce qui a été fait avec la petite note que vous aviez indiquée, à propos de la déclaration du clergé de France. [On s"* apercevra., à la lecture de cet ouvrage, que r auteur n'est pas né en France,) L'ouvrage est imprimé; ill'a même été avant la promulgation de la loi sur la liberté de la presse. Ilafallu cependant le montrer
(1) P. 4Tt.
(2) p. 62 du t. Il des Lettres.
à la censure. En attendant, il circule, ta la satisfaction de tous les bons esprits; j'en ai fait à votre intention présent à bien du monde. C'est un livre excellent ; ce sont vos belles Considérations^ c'est vous, Monsieur, et vous tout entier... je le répète, c'est un livre d'or. Opus aureiim ! Je me sers des mêmes expressions que Leibnitz en parlant de V Exposition de la foi par Bossuet (1)...
« J'ai voulu vous donner des nouvelles de votre ouvrage. Il n'est pas encore répandu ; mais, avec les suffrages que je lui connais, il a obtenu tous ceux que vous pouvez désirer dans la capitale. C'est avec un extrême plaisir, c'est avec orgueil que je m'en déclare l'éditeur : c'est vous prouver à la fois ma haute considération pour vos talents, et mon respectueux attachement pour votre personne (2). »
L'édition de Paris (1814) est précédée d'une préface de l'auteur, où M. de Maistre rattache VEssai sur le principe générateur aux Coyisidérations sur la France, faisant découler VEssai, des Considé^^ations, — comme on l'a déjà vu ci-dessus.
« L'ordre moral — dit Fauteur en terminant sa préce face — a ses lois comme le physique, et la recherche « de ces lois est tout à fait digne d'occuper les médita- « lions du véritable philosophe. Après un siècle entier « de futilités criminelles, il est temps de nous rappeler « ce que nous sommes, et de faire remonter toute « science à sa source. C'est ce qui a déterminé l'auteur « de cet opuscule à lui permettre de s'évader du porte-
(1) P. G4 et 65 dut. H.
(2) P. 69, ibid.
« feuille timide qui le retenait depuis cinq ans. On en « laisse subsister la date, et on le donne mot à mot tel (( qu'il fut écrit à cette époque. L'amitié a provoqué c( cette publication, et c'est peut-être tant pis pour l'au- « teur ; car la bonne dame est, dans certaines occasions, « tout aussi aveugle que son frère. Quoi qu'il en soit, (( l'esprit qui a dicté l'ouvrage jouit d'un privilège (( connu : il peut sans doute se tromper quelquefois (c sur des points indifférents, il peut exagérer ou parler c( trop haut ; il peut enfin offenser la langue ou le goût, « et dans ce cas, tant mieux pour les malins, si par ha- (( sard il s'en trouve ; niais toujours il lui restera Tes- (( poirle mieux fondé de ne choquer personne, puisqu'il (( aime tout le monde ; et, de plus, la certitude parfaite « d'intéresser une classe d'hommes assez nombreuse et « très-estimable, sans pouvoir jamais nuire à un seul : (( cette foi est tout à fait tranquillisante. »
16° Quatre chapitres sur la Russie^ 181 1 (publiés par le comte Rodolphe de Maistre. Paris, Vaton, rue du Bac n°50. Une brochure in-8% de VlI-197 pages. -— 1859.)
Dans un court, mais substantiel et intéressant Avantpropos de r éditeur (M. le comte Rodolphe de Maistre), on apprend à quelle occasion M. de Maistre écrivit ces pages, qui ont aujourd'hui tant d'actualité, au moment où l'empereur Alexandre 11 songe à affranchir les nombreux esclaves que renferment ses immenses Etats.
c( Dès les prem.ières années de son séjour en Russie le comte de Maistre rencontrait souvent, chez un ami commun, le comte R (1), personnage d'un esprit
(1) Piasounio\v.-ky.
DE J. DE MAISTRE. il 3
distingué, d'une érudition remarquable, et qui occupait alors une haute position à Saint-Pétersbourg. La conformilé des goûts et des sentiments, l'amour du bien et du vrai, et surtout une communauté d'affection pour la Russie et son auguste souverain établirent bientôt entre eux des relations amicales ; les conversations devinrent des conférences suivies, dans lesquelles le comte de Mnistre exposait librement ses idées sur des mesures administratives d'une importance majeure pour la prospérité future de l'empire. A la suiie de ces entretiens réitérés, le comte R engagea le comte de
Maistre à rédiger par écrit les opinions qu'il avait émises de vive voix, en les classant séparément, suivant les questions spéciales débattues entre eux. Telle fut l'occasion de cet opuscule. Peut-être le personnage qui avait demandé ce travail avait-il l'intention de le mettre sous les yeux de Sa Majesté Impériale. — Mais une chose certaine, c'est qu'en écrivant les quatre chapitres sur la Russie, le comte de Maistre n'était point dans l'intention de livrera la publicité ces pages entièrement confidentielles. — Après un laps de temps d'un demi-siècle, après la mort de l'auteur et de son ami, la publication de cet écrit ne peut être taxée d'indiscrétion ni offrir d'inconvénients ; d'autant plus que les questions traitées par le comte de Maistre ne regardent pas toutes exclusivement la Russie et les premières années du dix-neuvième siècle ; il en est plusieurs qui peuvent encore aujourd'hui mériter l'attention des hommes d'État de tous les pays. — La guerre contre la souveraineté et contre la société elle-même dure toujours ou violente ou sournoise ; elle n'est pas resserrée
dans les limites de telle ou telle contrée ; le champ de bataille s'étend du couchant à l'aurore ; les armes, les embûches, les adversaires, les dangers sont les mêmes partout. Pourquoi ne lirait-on pas avec intérêt le rapport d'un combattant, placé il est vrai à une extrémité de la ligne, mais assez bien informé pourtant des opérations de l'ennemi, de ses forces et de ses projets ?
« L'éditeur. »
Ces quatre chapitres ont pour titres : 1° la Liberté, 2° la Science, 3" la Religion, 4° TlUuminisme. La conclusion est datée du 16-28 décembre 1811 : les dernières lignes méritent d'être citées, car elles nous révèlent le but del'auteur, le secret dans lequel il comptait ensevelir ces observations, dictées par l'intérêt qu'il portail à la Russie et l'affection qu'il avait vouée à l'empereur Alexandre I".
c( Y aurait-il , par hasard, quelque témérité de
« la part d'un étranger à se mêler ainsi de dire son avis « sur des points d'administration intérieure? Il y en au- « rait sans doute si l'écrit était public, s'il n'était pas le « fruit d'un encouragement intérieur, s'il n'était pas « confié à la prudence, ou s'il était écrit dans un esprit « de critique qui serait tout à fait inexcusable; mais les « intentions de l'auteur sont visibles, et il ne croit pas « qu'elles se soient démenties une seule fois. Comment « la passion ou le préjugé auraient-ils pu entrer si mal (( à propos dans un cœur entièrement occupé par le « respect et par la reconnaissance? Tout se rapporte à la « sûreté, au bonheur, à la gloirede Sa Majesté Impériale.
« Chaque ligne est dictée par le plus vif attachement à « son aimable et auguste personne. » (P. 152 et 153.)
U Appendice contient (p. 157 à 196) une lettre de M. de Maistre au comte Rasoumowsky, ministre de l'instruction publique en Russie. (Pétersbourg, 26 juin 1810.) Elle renferme des détails curieux relatifs au rôle des Jésuites dans l'histoire de l'éducation et de l'instruction publiques, en Russie.
M. Louis Veuillot, en annonçant cet opuscule, dans V Univers du mercredi 27 avril 1859, disait : « Quand même cet écrit nous serait donné par une autre main, l'authenticité n'en saurait être contestée. Il suffit d'en lire une page pour reconnaître l'auteur. C'est lui, esprit et corps, lui tout entier, avec sa vue de prophète, sa science vaste et sûre, son vaillant langage d'honnête homme et d'homme d'Etat.....
<( Ce nouvel écrit... est un mémoire confidentiel sur la question des serfs. On sentait dès lors en Russie la nécessité constante et l'impossibilité prochaine de maintenir l'esclavage. M. de Maistre traite ce grand sujet en philosophe et en homme d'Etat. H ne sait pas si la Russie pourra maintenir l'esclavage, mais il dit que telle qu'elle est, telle que l'ont faite le schisme et la civilisation moderne, elle ne peut pas s'en passer »
Il faut lire l'opuscule même de M. de Maistre, dont l'article de M. Louis Veuillot donne la plus haute et la plus juste idée, avec cette éloquence de style et de conviction^ qui est le cachet des meilleurs articles de cet éminent publiciste de notre époque.
L' Univers, par une faveur flatteuse, toute particulière, a reçu de la bienveillance de l'éditeur la permission de
reproduire un de ces cA«jDz7re5 tout entier; c'est le deuxième, 011 il est traité de la science et de sa soudaine invasion en Russie. (V. V Univers du mercredi 27 avril 1859.)
17** Réflexions critiques d'un chrétien dévoué à la Russie y sur l'ouvrage de Méthode, archevêque de Twer, publié à Moscou en 1805, à Vimpriinerie du très- saint synode^ sous ce titre : Des choses accomplies dans la primitive Église^ c'est-à-dire durant les trois premiers siècles et le commencement du quatrième, et spécialement dans les premiers commencements de l'ère chrétienne. Livre historique suivi des prolégomènes de V histoire ecclésiastique et de notes par le même auteur. Saint-Pétersbourg, 1812.
Cet opuscule rédigé en langue latine a paru dans le second volume des Lettres et Opuscules inédits de M. de Maistre (1). Les éditeurs l'ont fait suivre d'une traduction française.
X'^'' Discours qui devait être prononcé dans l'église catholique de Saint-Pétersbourg , à l'occasion du service divin célébré par le ministre de S. M. le roi de Sardaigne, au nom des sujets de ce prince^ pour rendre grâces à Dieu de V heureux retour de Sa Majesté dans ses États de terre ferme. — Saint-Pétersbourg, 1814. « En Tannée 1814, — dit M. de Maistre — quelques « ministres étrangers ayant fait chantera Saint-Péters- « bourg des Te Deum pour célébrer le rétablissement (( de leurs maîtres: il me vint en tête de rendre le « même honneur à la restauration du souverain que « j'avais l'honneur de représenter à cette é['oqiîe auprès
« de la cour de Russie. Mais comme je ne pouvais lutte ter de magnificence avec ces ministres, j'imaginai « de les effacer tons, en ajoutant aux cérémonies ecclé- « siastiques un sermon adapté aux circonstances, et « plein des idées qui m'agitaient dans ce moment. Je « composai donc moi-même le sermon. Un abbé fran- « çais, que la révolution avait porté depuis longtemps « en Russie, voulut bien se cbargerde le prononcer. « La cérémonie devait être annoncée au public par une « inscription écrite en français... Tout était prêt, mon (( abbé avait appris le sermon par cœur, l'inscription « était déjà esquissée chez le décorateur, lorsque nous re- « çûmes la nouvelle du traité de Paris et du partage de la « Savoie, qui semblait placer les deux augustes beaux - (( frères dans une attitude à peu près hostile. Je crai- « gnis de n'être pas approuvé ; je me trouvais d'ailleurs, « après vingt ans d'exil et de souffrance, un étranger « au service de mon roi. A toutes ces considérations « refroidissantes vint se joindre mon irrésolution na- « turelle ; le courage m'abandonna, et je renonçai à (( mon projet. Peut-être ce fut grand dommage ; peut- « être le sermon, prononcé devant la plus illustre compa- « gnie et publié le lendemain suivant les arrangements « que j'avais pris, aurait parcouru l'Europe en un clin c( d'œil. Je ne sais ce qu'il vaut, car personne n'a droit « de se juger soi-même : je sais seulement que je n'ai « rien écrit de mieux, et que dans le texte surtout, « comme dans les citations, je n'avais pas été peut-être « entièrement malheureux. »
Le texte emprunté au 1" livre des Macchabées (chapitre X, verset 47).était plein d' à-propos et offrait une allu-
sion aussi vraie que flatteuse à l'empereur de Russie : a Et tous mirent leur confiance en Alexandre^ parce qu'il fut le premier qui leur porta de véritables paroles de paix.»
Ce Discours prouve l'étendue et la flexibilité du talent de M. de Maistre, qui, dans quelque genre qu'il eût choisi, eût été partout supérieur (1).
19" Sur les délais de la Justice divine dans la punition des coupables. Ouvrage de Plutarque, nouvellement traduit et annoté, — Paris, 1816, in-S'*.
Dans deux lettres de l'année où parut cet ouvrage, qui fait tant d'honneur au traducteur-annotateur, M. de Maistre nous révèle avec quel sentiment de plaisir et de bonheur il avait travaillé à celte nouvelle production sortie de sa plume.
« Vous m'apprenez de Naples, le 14 décembre, « (1815), —écrit-il à M. deBlacas, — qu'on a imprimé « quelque chose de moi à Paris. Bien obligé, car, pour (( moi, je n'en sais rien. J'ai donné l'ouvrage à quelce qu'un, qui l'a donné à quelqu'un, qui l'a donné à un « troisième, qui l'a donné à un imprimeur. Dieu sait « ce qui arrivera à mon pauvre opuscule à travers c( toutes ces cascades ! C'est l'ouvrage de Plutarque, in- (( titulé Sur les délais de la Justice divine dans la pu- « nition des coupables. C'est le chef-d'œuvre de la mo- « raie et de la philosophie antiques. Vous serez ràvi des « belles choses que vous y trouverez. Le tout est devenu « ^in joli petit livre, par la manière dont j'ai arrangé (( tout cela (2). »
(1) Ce Discours a été publié dans le tome II des Lettres et Opuscules inédits de M. de Maistre, p. 344 à 359.
(2) P. 401 et 402 du 1. 1.
DE J. DE MAFSTRE. 119
c( Mon digne ami, — dit-il au marquis H. de Costa, « — je vous somme de m'envoyer une dissertation (( hyper critique sur les Délais de la Justice divine. Je. (c ne me rappelle pas d'avoir jamais rien travaillé avec (( autant de soin : j'ai écrit trois fois ce beau traité de ma « propre main ; il a été lu ligne par ligne sur le grec c< par un habile helléniste...
c( Je n'ai point encore vu mon ouvrage ; Dieu sait « comment on aura imprimé à huit cents lieues de moi (( le grec et le latin. Le bourreau de libraire a mis ence core mon nom, contre ma défense la plus expresse. « Les Considérations sur la France m'ayant mis à la « mode de ce pays, mon nom peut aider au débit ; la a bonne foi, la parole d'honneur, ne signifient rien, — u V Honneur est un vieux saint que Von ne chôme ikplus (1). »
Dans une savante et intéressante préface. M, de Maislre expose les vues qui l'ont guidé dans cette traduction de Plutarque, dont il a tâché de rendre le traité le plus utile au public :
« Le Traité de Plutarque, des Délais de la Justice ik divine f — dit-il, — est une des plus excellentes pro- « duclions de l'antiquité. Animé par l'espoir d'être c( utile, j'ai entrepris de le faire connaître davantage ; c< et pour y parvenir j'ai pris quelques libertés dont «j'espère que Plutarque n'aura point à se plaindre. c( J'ai fait disparaître la forme du Dialogue, qui mar- « que peu dans ce Traité et qui me gênait en pure « perte ; car je ne vois pas que cette forme, quelquefois « très-avantageuse, produise ici aucune espèce de beauté
(1) P. 426 et 42T.
«OU de mérite réel... Lorsque, dans le courant de « l'ouvrage, la pensée de Plutarque m'a paru incom- « plète, j'ai cru pouvoir la terminer, et quelquefois (( aussi la fortifier par de nouveaux aperçus que je dois (( à mes propres réflexions ou à la lecture de Platon, « auteur que faime et pratique volontiers^ comme « disait Montaigne en parlant de Sénèque. S'il m'ar- (( rive de rencontrer sur ma route de ces pensées qui « ne sont pour ainsi dire quen puissance, je les dé- « veloppe soigneusement. Ce sont des boutons que je « fais éclore ; je n'ajoute aucune feuille, mais je les « montre toutes...
« L'œuvre originale aura-t-elle gagné quelque chose « à la forme et aux additions qu'elle tient de moi ? Je « l'espère, ou plutôt je le désire, carjenesuissûr que de « mes intentions ; et, dans ce genre surtout, les meil- (( leures sont très-souvent trompées par le jugement du (( public, dont je ne crois pas au reste qu'il soit permis « d'appeler. »
Dans les notes savantes et profondes dont il accompagna cette traduction, M. de Maistre fait voir l'esprit du christianisme exerçant son influence secrète et irrésistible sur un philosophe païen, l'éclairant à son insu et lui faisant dire des choses que toute la sagesse humaine abandonnée à elle-même n'eût jamais pu dire ni même imaginer.
A la suite de sa traduction, M. de Maistre donna celle d'Amyot — dont le mérite est surtout la naïveté, et dont le vieux style encore a des grâces nouvelles,
20° Lettre à M. le Marquis,., sur la fête séculai?^ des Protestants. — 1818.
Cette lettre qui parut d'abord dans un recueil intitulé Nouvelles anecdotes chrétiennes, publié par la Société des bons livres, se trouve dans le second volume des Lettres et Opuscules inédits de M. de Maistre (1), ainsi que les opuscules suivants :
21 '^ Lettre à M. le marquis de... sur Vétat du Christianisme en Europe. — 1819 (2).
22° Du Pape. — 1819, première édition, deux volumes in-8" — 1821, seconde édition augmentée et corrigée par r auteur, deux volumes in-8''.
Voilà le chef-d'œuvre de M. de Maistre ! Profondeur des vues, logique irrésistible, pensées hardies, ingénieuses et vraieSj style magique : tout ce qui concourt à la perfection d'un ouvrage, s'y trouve étroitement uni.
On suit avec un vif intérêt, dans la correspondance de l'auteur, les émotions diverses qui l'agitaient pendant la composition de ce magnifique ouvrage, les espérances légitimes de succès qu'il en avait conçues, et aussi — je le dis avec peine — les déceptions qu'il recueillit à l'apparition de ce manifeste éloquent, dont son époque méconnut la portée ou craignit l'influence puissante et salutaire.
Je laisse parler M. de Maistre lui-même. En 1816, il écrivait à madame de Swetchin (3) : « Je griffonne main-
(3) Sur ceUe femme du plus grand mérite, voir la notice nécrologique que lui a consacrée le R. P. Lacordaire, dans le Correspondant, ainsi que ses Pensées et Maximes diverses, recueillies et publiées, dans la même Revue, par M. le comte de Falloux, qui va faire paraître prochainement, chez l'éditeur Vaton (Paris, 50, rue du Bac), un volume du plus haut intérêt, en ce qui concerne cette noble femme et son illustre ami et digne appréciateur, le comte Joseph de Maistre.
c( tenant, et même j'ai fort avancé le second livre de cet c( ouvrage [Du Pape) y dont le premier vous a été lu ; il a me semble que cela vient (1). »
Un an après, le travail était assez avancé, à en juger par ces mots : <c J'achève un ouvrage sur le Pape, où « j'ai réuni tout ce que je sais et tout ce que je puis. Le (c titre n'est pas long : Du Pajje, avec cette épigraphe « grecque tirée d'Homère : EI2 ROIPANOS E2ïa(2)... « Je ne puis dire si j'imprimerai ; je suis mal placé (3), « trop loin des grands foyers de lumières, nullement « soutenu, etc., etc.. Avant le solstice, je serai à c( Turin. Là , je verrai ce que me conseilleront ou « m'ordonneront les circonstances (4). »
Enfin le traité i)w Pape parut en 1819.
Parmi les nombreuseslettres d'admiration et d'approbation que reçut ce livre — qui était tout un événement, — il y en a une d'un style badin, écrite par un saint prélat, connu par ses talents autant que par ses travaux apostoliques, monseigneur Rey, évêque d'Annecy, ami particulier de la famille de Maistre. Dans cette lettre pleine d'esprit et d'originalité, on saisit bien les diverses impressions que produisit, à son apparition, le livre Du Pape : « Les Français — dit monseigneur Rey — n'ont pas voulu relever le gant et se venger en écrivant mieux que vous contre vous. Ils ont trouvé plus expédient de saisir l'ouvrage que d'y répondre. 11 est certain que l'un est plus facile que l'autre ; mais malheureuse-
(1) P. 430 du 1. 1.
(2) Sic, et ailleurs E2TI.
(3) M. de Maisue habitait alors Saint-Pétersbourg.
(4) Lettre au cardinal Severoli, février 1817, p. 456 et 457.
ment la main friponne ne s'est appesantie sur le nid que lorsque les oiseaux en étaient presque tous sortis, et je sautai de joie hier en apprenant que deux ballots étaient arrivés à la douane (1). »
M. de Maislre, en répondant à une autre lettre de monseigneur Rey (qui n'a pas été publiée), lui donne quelques détails curieux sur son livre : « ILme paraît,.. « toute humilité et toute vanité à part, que l'ouvrage « fera quelque bien. Vous me parlez de mon talent jf?o^^r c( faire rire en raisonnant. En effet, je me sens apc( pelé à mettre les questions les plus ardues au niveau « de toutes les intelligences; et je puis dire comme « Boileau : ^
C'est par là que je vaux Si je vaux quelque chose.
c( Enfin,... nous verrons. Ne manquez pas de m'in- « struire de tout. Qu'est-ce que vos prêtres ont dit « de l'article à^Honorius, et de ma note sur la procession « Ex Filio? Cette idée me vint tout à coup en lisant je (( ne sais quel vieux livre, et je la crois décisive. On m'éc( crit de France que personne n'a poussé plus loin la ii justification d'HonoriuSy ce qui m'encourage beauce coup. Je crois bien qu'il y aura des tempêtes; mais la « plus forte viendra du Nord, et je me résigne d'avance à « tout le mal qu'elle pourra me faire. Croyez que le cha- « pitre sur la Russie tombera à Saint-Pétersbourg (( comme une bombe. Ame au monde ne s'y doute des « témoignages russes. Quand ils verront ce tableau, ils « demeureront frappés de stupeur, et ensuite de colère.
(1) Février 1820, p. 113 du t. II.
i24 ESSAI SUR LA VIE ET LES ÉCRITS
« Mais qu'arrivera-t-il à l'auteur? Je V ignore. Qui sait « si celui qui a dépensé 20,000 roubles pour nous faire « insulter par un enfant (en science) (1) voudra suppor- (( ter les représailles? C'est ce que nous verrons en- « core (2). »
Puis, avec nnélancolie, il ajoute en pensant à la ville éternelle, où il ne peut suivre son livre, ces mots touchants qu'adressait jadis Ovide à ses Tristes : « Sine (( me^ liber, ibis in urbem (3). »
C'était surtout à l'opinion et au témoignage du Pape, que M. de Maistre tenait, avec raison.
(( Au reste, — poursuit-il, — le Pape et tout ce que c( vous connaissez ne sont que des bluettes, en compa- « raison de tout ce que recèle mon portefeuille (4). » il voulait parler de l'Eglise gallicane^ des Soirées de Saint-Pétersbourg et de V Examen de la philosophie de Bacon : mais ces trois ouvrages ne devaient voir le jour qu'après la mort de leur auteur.
Bientôt il écrit, plein de joie, à Mgr Rey : « J'ai été (( extrêmement approuvé à Rome. Par une délicatesse (( que vous comprenez de reste, je n'avais pas voulu en- « voyer mon livre directement au Saint-Père ; j'ai laissé « faire au ministre : je n'y ai rien perdu. Le Pape « a dit : Laissez-moi ce livre, je veux le lire moi- (( même (5) . »
(1) M. de Maistie désigne ici M. Stourdza, auteur d'un ouvrage contre le Pape. Sur ce personnage, voir Lettres et Opuscules , t. I, p. 453 à 4;;6. Lettre au cardinal Severoli, déjà citée.
(2) Lettre du 2G janvier 1820, p. 5 et 6 du t. IL (;}) Ibid,, p. G.
(4) Ibid.
(5) P. 8 du t. IL
Puis, viennent ces lignes qui accusent une grande et légitime tristesse chez M. de Maistre : « De toutes les « personnes à qui j'ai fait remettre l'ouvrage à Paris, « M. de Chateaubriand seul m'a répondu. Le silence c( de MM. de Donald et de Marcellus m'étonne fort; pro- « bablement ils craignent l'influence du jour. Vous verce rez qu'incessamment les libéraux me feront déchirer « officiellement. Ce livre me donnera peu de contente- « ment dans les premiers temps; peut-être me donnera- « t-il beaucoup de désagréments ; mais il est écrit, et « il fera son chemin en silence. Rodolphe peut-être rea cevra les compliments. La grande explosion des Cbn- (( sidérations sur la France s'est faite plus de vingt ans « après la date du livre... Soutenez-moi de toutes vos « forces, mon très-cher abbé, car il faut que j'aie au (( moins un grand vicaire pour moi (1). »
M. de Maistre a prédit vrai, — encore cette fois, — comme toujours. Après l'attentat de Louvel, il disait à sa fille Constance : « Le grand crime du 13 (février 1820), « éclipse le Pape déjà repoussé dans l'ombre par le (( gouvernement. Tu as dû observer que tous les jource naux se sont tus, même ceux qui avaient promis de (( parler; j'entends bien qu'en mettant la main sur l'is- (( sue d'une fontaine, on ne réussit qu'à la faire jaillir t( plus loin un instant après; mais, en attendant, elle (( cesse de couler. Rusand (son éditeur, à Paris) m'écrit « par ce courrier (21 février 1820) qu'après un mouce vement assez vif, l'écoulement s'est tout de suite arec rêlé, et que la vente va très-lentement. Qui pourrait
(1) Ibid., p. 8 et 9.
(( penser à mon livre après ce qui s'est passé? Dans (( vingt ans peut-être il en sera question (1). »
Cependant, de hautes sympathies étaient dès lors acquises au Pape; bientôt, M. de Marcellus dont le silence inquiétait un peu l'auteur, répondait à son envoi et venait réjouir son cœur.
« Je suis ravi, Monsieur le comte, — écril-il à M. de « Marcelkis, — que ce livre... ne vous ait pas déplu, et « que vous consentiez à lui donner une place honorable (( dans votre bibliothèque. L'approbation des hommes (( tels que vous doit être toute la récompense de mes c( travaux, qui n'ont pas été légers. Je ne me plains pas c( du silence de vos journaux, ils sont distraits par un « grand crime, et d'ailleurs ils manquent de courage; c( mais j'ai vu avec chagrin (\uq des hommes de bon « sens soient aveugles au point de me reprocher mes at- « taques contre rÉghse gallicane : certes, il faut avoir sur « les yeux ce quadruple bandeau dont je parle quelque « part, pour déraisonner à ce point. J'ai dit que V Eglise « gallicane était l'un des foyers de la grande ellipse; (( quelle avait été pendant la révolution V honneur du c( sacerdoce catholique; qu onne pouvait rien sans elle, « et que V œuvre de la restauration commencerait par « e//e quand elle voudrait. Que veut-elle de plus? Que c( j'adopte sesinsupportablespréjugés,et que je lui dise: « Vous avez raison , Madame, quand ses erreurs arrê- « tent tout? — Oh ! pour cela non. Il faudra bien qu'elle « avale le calice de la vérité. Si elle veut ensuite le voce mir, au lieu de le laisser passer in succum et san-
(I) P. 10 (lu t. II.
(( ijuinem, tant pis pour elle. Cette obstination la pri- K \erait d'une gloire immortelle. Je ne sais au reste, (( Monsieur le comte, si j'ai raison ou tort; personne « n'a droit de se juger lui-même; mais je sais bien que c( nul homme peut-être n'a été placé dans des circon- « stances plus favorables que moi pour juger la ques- « tion sans préjugés. Né dans une maison de haute ma- « gistrature, élevé dans toute la sévérité antique, abîmé « dès le berceau dans les études sérieuses, membre d'un (( sénat gallican pendant vingt ans, président d'un tri- « bunal suprême en pays d'obédience (comme on dit) « pendant trois ans; habitant pendant quatre ans d'une (( contrée protestante très-instruite, et livré sans relâche (( à l'examen de ses doctrines; puis, transporté dans « une région gréco-russe^ oi^i, pendant quatorze ans de c( suite, je n'ai cessé d'entendre agiter les prétentions « de Photius et de sa postérité religieuse ; en possession « des langues nécessaires pour consulter les originaux; « profondément et systématiquement dévoué à la relic( gion catholique; grand ami de votre nation, que je (( louche par tant de points et surtout par la langue ; « très-humble et très-obéissant serviteur de l'auguste « maison qui vous gouverne, je vous le demande, Mona sieur le comte, qu'est-ce donc qui me manque pour « juger en connaissance et en conscience? On me dira u peut-être y on pour mieux dire, sûrement : — Avec « toutes ces données^ vous pouvez vjous tromper. Sans €( doute; mais si j'étais mis dans la balance avec le plus « habile gallican, je l'emporterais au jugement d'un « Juif, d'un Turc ou d'un Chinois. — Je ne sais com- « ment cette petite apologie est tombée de ma plume ;
«je la confie à votre justice personnelle, car votre na- « tion est trop occupée pour être juste (1). »
Tout M. de Maistre se trouve dans cette lettre, qui, commence par une plaisanterie, se poursuit par un mouvement plein d'éloquence , et s'achève dans le sourire tempéré et bon de l'honnête homme. Jamais M. de Maistre ne s'est mieux peint que dans cette véhémente sortie, 011 la modestie n'est pas un seul instant blessée. Nul ne posséda à un aussi haut degré de perfection que lui, l'art difficile de parler de soi, sans choquer le sentiment délicat des convenances. Il ne fut si habile, que parce qu'il fut toujours vi^ai.
Après M. de Marcellus, M. de Bonald adressa à l'auteur du Pape la lettre suivante, où je trouve le plus bel éloge de ce livre fameux :
« Je l'ai lu, ce bel ouvrage ; et ceux mêmes qui y trouvent ce que vous avez voulu y mettre, et qui s'en alarment pour des opinions sucées, pour ainsi dire, avec le lait dans leur éducation cléricale ou magistrale, ceuxlà sont les premiers à admirer (le mot n'est pas assez fort), à se confondre d'admiration devant le beau génie qui leur a fait ce beau présent. Je vous nommerai MM. de Fontanes, Marcellus, le cardinal de Bausset, le duc de Richelieu, e tutti quanti. J'en parlai à un évêque un peu récalcitrant, ce Après l'avoir lu, me dit-il, je « serai peut-être moins gallican que je n'étais : mais « si j'étais mécréant, j'en serais plus chrétien ; et si « j'étais dissident, j'en serais plus catholique. » Pour moi, Monsieur, je ne peux assez vous dire combien
(1) 13 mars 1820, p. 11 et 12 du t. II.
j'y ai trouvé de raison, d'esprit, d'élévation, d'érudition, de choses neuves et originales; nnais, comme je l'ai dit, les rois, pour le goûter, ne sont peut-être pas assez chrétiens, et les évoques ne sont pas assez politiques. Il faut avoir considéré la religion dans ses grands rapports avec la société, pour en sentir toute l'importance et en goûter toute la vérité. Un effet général qu'il a produit, est qu'une fois commencé, on ne peut plus le quitter : il faut, bon gré mal gré, aller jusqu'au bout; et M. de Fontanes, entre autres, l'a tout lu dans un jour. Je puis en dire autant, quoique j'aie été forcé d'y mettre un peu plus de temps. Je voudrais bien en parler dans le Conservateur. J'ignore si messieurs du comité directeur de cet écrit me le permettront, à cause de l'ultramontanisme, dont quelques gens ont peur, quoique, depuis la restauration, ce sentiment de répulsion se soit bien affaibli en France (1). »
(c Le jugement de M. de Fontanes m'a surtout exces- « sivement flatté répondit M. de Maistre. — Les lettres « s'accumulent sur mon bureau ; je voudrais bien vous c( les faire lire : celles des protestants sont curieuses, (c Le croi riez-vous?... j'ai particulièrement spéculé sur « eux
« Aucun de vos journaux n'a osé prendre la parole <( en France sur mon ouvrage. Si l'horrible forfait « du 13 (février) a paralysé toutes les plumes et distrait « les yeux de tout autre objet, je n'ai rien à dire ; mais « si le silence de ces journaux: tient à d'autres causes, a je m'attendais, je vous l'avoue, à plus de courage
(I) 14 février 1820, p. 105 et 106 du t. II.
i30 ESSAI SUR LA. VIE ET LES ECRITS
« et de générosité. Quel étranger vous a janaais et plus « connus et plus aimés ? Quel écrivain vous a rendu « plus de justice? J'ai surtout porté votre clergé aux « nues ; et parce que j'ai frappé sur quelques préjua gés dont il convient qu'il se défasse pour servir avec (( plus de succès la grande cause, le voilà qui demeure (( étourdi du coup, comme si j'avais nié l'existence de « Dieu ! Il vaut donc mieux lui faire entendre la vé- « rite tout entière, et c'est ce que je ferai (1). »
Allusion au traité De F Eglise gallicane, qui ne parut cependant qu'après la mort de M. deMaistre.
« On a beaucoup célébré en France \q pauvre Pape, a entre autres dans V Ami de la Religion^ le Défenc( seur, et les Archives. Cependant il a extrêmement « choqué (ce sont les propres paroles de l'abbé de La- « mennais, qui m'a écrit) une foule de gens du vieux « clergé et autres ; en sorte que je suis extrêmement c( étonné de n'avoir vu paraître aucun article furibond « contre moi : c'est apparemment parce que cet article «serait assez difficile à faire; il faudrait me blesser « sans blesser d'autres choses un peu plus respectables « que ma chétive personne.
« C'est M. l'abbé de Lamennais qui tient la plume « dans le Défenseur, pour les articles qui me regar- (( dent (2). w
M. de Bonald consacra aussi, dans la même feuille, de remarquables articles au traité Du Pape.
Deux lettres de M. de Lamennais à M. de Maistre
(1) 25 mars 1820, p. 17 dut. II.
(2) Lettre à l'abbé Vuarin, 29 avril 1820, p. 19 et 20 du t. II.
contiennent l'éloge de ce livre sublime ; on me permettra d'en extraire les quelques lignes suivantes : « En défendant l'autorité du Saint-Siège, vous défendez celle de l'Eglise, et l'autorité même des souverains, et toute vérité, et tout ordre. Vous devez donc compter sur de nombreuses contradictions ; mais il est beau de les supporter pour une telle cause. L'opposition des méchants console le cœur de l'homme de bien. Il se sent plus séparé d'eux, et dès lors plus près de celui à qui le jugement appartient, et à qui restera la victoire (1)...
a La vive impression que votre bel ouvrage avait faite sur certaines personnes commence à s'affaiblir. 11 n'avait d'abord été question de rien moins que d'une censure. Je ne sais pas comment on s'y serait pris pour éviter, en la rédigeant, le scandale et le ridicule. Il y avait, disait-on, dans votre livre, trois ou quatre hérésies au moins. On nommait des gens qui les avaient vues ; mais l'embarras était de les retrouver : on n'en a pu venir à bout, et ce grand bruit a fini par un silence profond. Le bien que vous avez fait est immense, il restera. On ne guérit pas certains préjugés dans certaines têtes ; mais on empêche qu'ils passent dans d'autres têtes, et le temps» que rien ne supplée, rend à la vérité tous ses droits. Une des choses que j'admire le plus dans la conduite du Saint-Siège, c'est la patience avec laquelle il attend : Patiens, quia œternus (2). »
A la même époque, et parmi les lettres de féhcitations qui pleuvaient sur le bureau de l'autour du Pape, j'en
(J) 5 février 1820, p. liadu t. II.
(2) 18 mai 1820, p. 117, ibid.
132 ESSAI SUR LA VIE Eï LES ECRITS
trouve une qui vaut la peine d'être citée, à cause du nom de son signataire :
(( Vous avez fondé une école impérissable de haute philosophie et de politique chrétiennes qui jette des racines, surtout parmi la génération qui s'élève : elle portera ses fruits, et ils sont jugés d'avance... Votre dernier ouvrage [Du Pape) a produit ici une sensation fort supérieure à tout ce que vous pouviez paternellement en espérer. Vous aurez été surpris que les journaux, surtout ceux qui devaient principalement adopter vos idées, soient restés presque dans le silence à votre égard ; mais cela tient à quelques préjugés du pays, dont vous savez si admirablement les ridicules prétentions gallicanes, et à un mot d'ordre qu'on a cru devoir
religieusement observer Cela n'a, du reste, arrêté
en rien la rapide circulation de l'ouvrage ; au contraire, il est partout, et partout jugé avec toute l'admiration et l'étonnement qu'il mérite : c'est assez vous dire que de vous assurer que vous êtes à votre place à la tête de nos premiers écrivains
c( Agréez l'hommage invariable de mon profond respect et de ma haute admiration
« Alphonse de Lamartine (1). »
De son lit de souffrance, dont il ne devait plus se relever, M. de Maistre annonçait à un ami la seconde
(I) 17 mars 1820, p. 114 à 116 du t. 11. — Personne moins que M. de Lamartine n'a le droit de parler de V invariabilité de ses opinions religieuses, politiques, philosophiques el littéraires. 11 peut ctre curieux de rapprocher du jugement porté par le poëte sur l\. de Maistre, en 1820, celui-ci, — de la même plume , — en date de 1851 :
édition du Pape : « Cette année (1821) — disait-il — « verra paraître une seconde édition bien perfectionnée « du Pape^ et l'ouvrage sur l'Eglise gallicane et les (( quatre articles, qui doit, selon moi, produire néces- « sairement une très-grande explosion. D'autres an- (( nées, si Dieu me les accorde, produiront d'autres « choses ; mais, comme vous savez : à chaque jour « suffit sa malice ( I ) . »
Ces lignes sont du 22 janvier 182*1, et le 2G février de la même année l'auteur du Pape n'était plus.
« Il (M. de Maistre) ne discutait pas comme M. de Bonald, il ne chantait pas comme M. de Chateaubriand, il prophétisait avecles cheveux blancs, l'autorité et la rudesse d'un homme qui portait le jour et les foudres de Dieu. Sa riche et puissante nature l'avait merveilleusement prédisposé à ce rôle; ou plutôt ce n'était point un rôle, c'était une foi. Il croyait fermement tout ce qu'il disait. C'était un homme (le la Bible plus que de {'Évangile : il avait les audaces d'images, les éclairs, les retentissements des oracles de Jéhovah. Il ne reculait devant aucun paradoxe, pas même devant le bourreau et le bûcher
Contraindre pour sauver, amputer pour assainir, imposer la tyrannie de la foi par les licteurs et par le glaive, voilà la doctrine qu'il osait présenter à un monde énervé de scepticisme et devenu tolérant au moins par incertitude de vérité. Le scandale de ces défis d'un philosophe absolu à l'esprit humain attira l'attention publique sur ses œuvres. Le génie naturel de son style le fit lire de ceux-là même qui le réprouvaient. Ce style.... avait les témérités, la grandeur et la beauté sauvage d'un élément primitif; il rappelait les Essais de Montaigne. .Mais c'était un Montaigne ivre de foi au lieu d'être flottant de doute, sachant peu les choses de son temps et trouvant dans ces ignorances
mêmes la simplicité de son dogme et la violence de sa conviction
Ce Platon des Alpes.... On n'imaginait pas alors qu'une secte religieuse prendrait au sérieux les hardiesses de style du comte Joseph de Maistre...., et qu'on ferait de son livre {les Soirées de Saint-Pe'ters bourg) le code d'une doctrine de terreur. » (A. de Lamartine, Histoire de la Restauration, t. II, 1851, p. 411 à 413.) Cette page est le sublime du galimatias.
(1) LeUre à l'abbé Vuarin, du 22 janvier 1821, p. 31 du t. II.
Ce fut M. de Genoiide qui surveilla l'impression de la seconde édition du Pape (1), qui ne parut qu'après la mort de son auteur, ainsi que l'ouvrage suivant :
23" De l'Eglise Gallicane dans son rapport avec le Saint- Siège ; pour servir de suite à l'ouvi^age intitulé DU PAPE. — 1821,in-8^
c< L'ouvrage qui suit — dit l'auteur dans une courte « préface, datée du mois d'août 1820, — formait pri- « mitivement le cinquième livre d'un autre ouvrage « intitulé Du Pape. L'auteur a cru devoir détacher (( cette dernière partie des quatre livres précédents pour c( en former un opuscule à part. 11 n ignore point, au « reste, le danger d'une publication qui choquera ina failliblement de grands préjugés, mais c'est de quoi il (( avoue s'inquiéter assez peu. On en pensera, on en « dira ce qu'on voudra : sûr de ses intentions, il ne « s'occupe que de l'avenir
(( L'auteur a dit au clergé de France : On a heii soin de vous pour ce qui se prépare. Jamais on ne (( lui adressa de comphment plus flatteur : c'est à lui d'y « réfléchir
«Quelques raisons, relatives à la situation actuelle de « l'auteur, l'engagent à faire remarquer que cet ou- (( vrage, comme celui dont il est détaché, fut écrit « en 1817, à cinq cents lieues de Paris et de Turin (2)...
(1) « J'ai fait part à M. Genoude de ce que vous m'avez fait l'iionneur de me marquer relativement à votre grand ouvrage, et je ne doute pas qu'il ne se fasse un véritable plaisir d'en surveiller l'impression. > (Lettre de l'abbé de Lamennais à M. de Maistre, du 2 janvier 1821, p. 120 du t. II.)
(2) A Saint-Pélersbourg.
<i Puisse le sujet du livre vieillir... à sa manière, et ne <c rappeler incessamment qu'une de ces misères hu- (( maines qui n'appartiennent plus qu'à l'Histoire an- (( cienne. »
Dès 1814, M. de Maistre pensait qu'il y aurait un livre à faire sur l'Eglise gallicane, et dans une lettre à M. de Bonald, il indiquait quelle en serait la nature (1) : l'année suivante, il communiquait son plan à l'archevêque de Raguse (2) ; dès 1816, son travail était terminé (3), et en 1818 il tremblait à l'idée de l'effet que produirait son duel avec Bossuet : « Je ne « saurais exprimer,... à quel point le cœur me bat dans (( ce moment, où l'impression de mon ouvrage paraît « décidée. Qui sait comment ma hardiesse sera jugée ? «Mon duel avec Bossuet sera regardé comme un sa- « crilége. En tout cas, je l'ai attaqué en face après « l'avoir averti ; ainsi, je suis en règle suivant toutes «les lois de l'honneur. Vous trouverez peut-être que «j'exagère, mais je pense que les maximes gallicanes « et Tautorité gigantesque de Bossuet sont devenues un « des grands maux de l'Eglise (4). »
24° Les Soirées de Saint-Pétersbourg, ou Entretiens sur le Gouvernement temporel de la Providence : suivis d'un Traité sur les Sacrifices ; par M. le comte Joseph de Maistre, ancien ministre de S. M. le roi de Sardaigne à la cour de Russie, ministre d'Etat, régent de la grande chancellerie, membre de V Académie royale des sciences de Turin, chevalier grandcroix de l'ordre religieux et militaire de Saint-Maurice et
(1) Décembre 1814, p. 30t et suivantes du t. I.
(2) Décembre 181 5, p. 378 et suiv.
(3) Lettre à Ms"" de Beausset, novembre 1816, p. 435.
(4) Lettre à l'abbé Vuarin, janvier 1818, p. 487
de Saint-Lazare.. — Paris, 1821, deux volumes m-8^.
(PÉLAGAUD.)
C'est le chant du cygne î
Je laisse la parole à Thomme de talent qui fut l'éditeur de ce livre : « Nous ne dirons point que les Soirées de Saint-Pétersbourg y que nous publions aujourd'hui, dernière production de cet homme illustre, soient un ouvrage supérieur au livre du Pape. Tous les deux sont l'œuvre du génie ; tous les deux nous semblent également beaux : cependant quelque admiré qu'ait été celui-ci, nous ne doutons point que les Soirées ne trouvent encore un plus grand nombre d'admirateurs. Dans le livre du Pape^ M. de Maistre ne développe qu'une seule vérité : c'est à mettre cette vérité unique dans tout son jour qu'il consacre toutes les ressources de son talent, qu'il prodigue tous les trésors de son savoir ; ici le champ est plus vaste ou pour mieux dire sans limites : c'est l'homme qu'il considère dans tous ses rapports avec Dieu ; c'est le libre arbitre et la puissance divine qu'il entreprend de concilier; c'est la grande énigme du bien et du mal qu'il veut expliquer ; ce sont d'innombrables vérités, ou plutôt ce sont toutes les grandes et utiles vérités dont il s'empare comme de son propre bien, pour les défendre en possesseur légitime contre l'orgueil et l'impiété qui les ont toutes attaquées. Au milieu d'une route semée de tantd'écueils, il marche d'un pas assuré, le flambeau des traditions à la main, et sa raison en reçoit des lumières qu'elle fait rejaillir sur tous les objets dont elle sonde les profondeurs. Jamais la philosophie abjecte du dix-huitième siècle ne rencontra d'adversaire plus redoutable : ni la science, ni le génie,
DE J. DE MAÎSTRE. 137
ni les renommées ne lui imposent : il avance sans cesse, abattant devant lui tous ces colosses aux pieds d'argile ; il a des armes de toute espèce pour les combattre : c'est le cri de l'indignation ; c'est le rire amer du mépris ; c'est le trait acéré du sarcasme ; c'est une dialectique qui atterre ; ce sont des traits d'éloquence qui foudroient. Jamais on ne pénétra avec plus de sagacité dans les replis les plus tortueux d'un sophisme pour le mettre au grand jour et le montrer tel qu'il est, absurde ou ridicule ; jamais une érudition plus étendue et plus variée ne fut employée avec plus d'art et de jugement, pour fortifier le raisonnement de toute la puissance du témoignage. Puis ensuite quand il pénètre jusqu'au fond du cœur de l'homme, quand il visite, pour ainsi parler, les parties les plus secrètes de son intelligence, soit qu'il en explique la force, soit qu'il en dévoile la faiblesse, quelle foule d'aperçus ingénieux, de traits inattendus, de vérités profondes et nouvelles ! que de sentiments tendres, délicats et généreux ! quelle foi pieuse et inébranlable 1 quel esprit que celui qui a pu concevoir des pensées si grandes, si étonnantes sur la guerre ! quel cœur que celui d'où semblent s'écouler comme d'une source pure et vivifiante des paroles si animées et si touchantes sur la prière I
« Dans tous les ouvrages qu'il avait publiés jusqu'à celui-ci, la manière d'écrire de M. de Maistre a été jugée claire, nerveuse, animée, abondante en expressions brillantes et en tournures originales : ce sont là ses principaux caractères. Dans les Soirées y oii des sujets variés et innombrables semblent en quelque sorte se presser sous sa plume, l'illustre auteur s'abandonne
davantage et prend tous les tons. A la force et à réclat il sait unir, au besoin, la grâce et la douceur; il sait étendre ou resserrer son style avec autant de charme que de flexibilité, et ce style est toujours animé de toute la vie de cette âme où il y avait comme une surabondance dévie (1). »
Ces pages pleines d'une chaleureuse éloquence peignent heureusement le génie et le style de M. de Maistre. Qu'il me soit permis d'ajouter, après ce jugement de M. de Saint-Victor, que les deux éléments du grand, du prodigieux succès des Soirées de Saint-Pétersbourg^ sont la forme paradoxale, soutenue de la forme dialogique. Je m'explique : le paradoxe est une formule de raisonnement, qui outre l'erreur vulgaire ou accréditée, pour en mieux faire saisir l'absurdité ou le danger — parfois les deux ensemble. C'est l'acte du microscope qui grossit un objet et le montre ainsi à nos yeux, avec des proportions qu'il n'a pas réellement, et nous permet de l'étudier à fond, en le détaillant jusque dans ses moindres parties. Qui oserait mettre en doute que le microscope est une invention admirable et de la plus haute utilité ? — Il en est de même du paradoxe, qui est au discernement de l'erreur ce que le microscope est à l'étude approfondie des mystères du monde visible.
Mais, que serait le paradoxe, sans la forme qui lui convient le mieux, — je dis plus, la seule qui lui soit sympathique et propre, — celle de la conversation ou du dialogue?
(1) M. de Saint-Victor, préface des Soirées de Saint-Pétersbourg, p. XIII à XVII.
DE J. DE MAISTRE. d39
C'est ce qu'a très-bien compris M. de Maistre en donnant le caractère A' Entretiens à ses Soirées de Saint- Pétersbourg, où trois interlocuteurs : un Russe (le sénateur), un Français (le chevalier), et l'auteur luimême (le comte), agitent les questions les plus sujettes à discussions, les plus difficiles à bien définir, surtout les plus importantes à élucider.
La forme dialogique ou dramatique, non-seulement évite la monotonie et crée une agréable variété dans l'échange des idées, mais elle dessine chaque caractère et assigne à chaque âge son inclination propre, — son vrai personnage.
Ainsi, dans les Soirées de Saint-Pétersbourg , le Sénateur, épris des idées mystiques, émet des opinions hardies et heureuses, mais dont le tour ingénieux ne contente pas toujours la froide et sévère raison ; le Chevalier — avec l'élan de son âge et celui de sa nationalité, — ouvre souvent des perspectives, dont le caprice et même les erreurs ont avec elles leur instruction; enfin, le Comte — qui représente l'expérience acquise et fortifiée par des études variées, — résume la discussion et conclut seul affirmativement.
Je ne sais si j'exprime clairement ma pensée, mais voilà — selon moi, — le plan et la source d'intérêt, sans cesse soutenu, sans cesse renouvelé, sans cesse croissant qui donnent à ces entretiens sur les plus graves questions religieuses, philosophiques et politiques un cachet tout-puissant d'originalité, que nul autre ouvrage, ancien ou moderne, ne présente, — que je sache.
A la suite des Soirées, on trouve un opuscule intitulé : Eclaircissement sur les Sacrifices; « nous ne crai-
gnons pas de dire que, dans ces deux volumes, ii n'est rien peut-être qui soit de nature à produire de plus profondes impressions (I). »
M. de Maistre avait esquissé l'épilogue des Soii^ées dans les derniers jours de sa vie. On trouve encore, dans cette première ébauche, — qui n'a été publiée qu'en 1853 (2), — toute la verve de son style.
25° Lettres à un gentilhomme russe sur V Inquisition espagnole. — Paris, 1822, in-8°.
Ces six Lettres datées de Moscou, 1815, et signées du pseudonyme de Philomœthe de Civarron (3), sont le résultat des conversations de M. de Maistre avec un Russe sur cette délicate question, qu'il a parfaitement éclaircie, en réduisant à leur juste valeur toutes les erreurs ou les mensonges accumulés notamment dans l'ouvrage de l'espagnol Llorente (4).
26** Examen de la philosophie de Bacon, ou l'on traite différentes questions de philosophie rationnelle , ouvrage posthume du Comte J. de Maistre. — Paris, 1836, deux volumes in-8''.
Le titre donné d'abord par l'auteur à cette gavante
(1) M. de Saint-Viclor, ibid., ]). xxii.
(2) Dans le tome \\&q^ Lettres et Opuscules inédits de M. deMaistre, p. 340 à 344.
(3) Ce pseudonyme assez transparent indique l'amour de M. de Maistre pour les sciences, ainsi que le nom aniique de la ville où il reçut le jour, — Chambéry (en latin, Civaro).
(4) Don Juan Antoine Llorente, né en 1756^ mort en 1823, est auteur d^une Histoire critique de V Inquisition d'Espagne ^ depuis l'époque de son établissement par Ferdinand V, jusqu'au règne de Ferdinand Vil. (Paris, 1817. 4 vol. in-8.) Il entreprit cet ouvrage plein de mensonges, d'après les ordres de Josepii Napoléon, roi d'Espagne. Homme de mœurs peu régulières, Llorente traduisit en espagnol (1814 ou 1815) le licencieux roman de Faublas.
et profonde réfutation des systèmes de Bacon, était, diton, celui-ci : Romaji de la philosophie de Bacon^ etc.
Deux lettres de M. de Maislre font allusion à cet ouvrage, qu'il avait commencé en Russie; dans la première, qui est du 6 novembre 1815, il écrit à M. de Noailles : « Je ne sais comment je me suis trouvé con- « duit à lutter mortellement avec le feu chancelier (( Bacon. Nous avons boxé comme deux foiHs de Fleetc( Street ; et s'il m'a arraché quelques cheveux , je « pense bien aussi que sa perruque n'est plus à sa place. (( Absolument madame de Swetchin a voulu assister « au combat et juger les coups ; je ne puis me lasser « d'admirer sa patience et sa pénétration (1). »
C'est sans doute de ce travail sur Bacon, que M. de Maistre veut parler, lorsqu'il dit, dans la même lettre, à M. de Noailles : « Venez donc, monsieur le « comte, venez, et nous reprendrons au coin du feu nos (( conversations philosophiques... J'ai beaucoup pensé « et beaucoup griffonné depuis votre départ, mais toute jours incognito, fors pour la voisine (Mme de Sw^ela chin) , qui me récompense amplement des efforts (( que j'ai faits pour rendre les hauts lieux de la phi- « losophie accessibles même à des pieds habillés de « soie. Vous ne sauriez croire, monsieur le comte, com- « bien je prends de plaisir à contempler la rectitude et « la pénétration de cet esprit-femme. S'il y en avait c( seulement deux ou trois comme elle (je dis bien peu) « à Saint-Pétersbourg, toutes les autres capitales dec( vraient lui céder (2). »
tl) P. 373 du t. \di%% Lettres. (2) P. 372 et 373 du t. 1.
J-iâ ESSAI SLR LA YiE ET LES ÉCRITS
Dans la seconde lettre, qui est du 10 juillet 1818, M. de Maistre dit à M. de Bonald : « Sur Bacon, je vois « que nous sommes à peu près d'accord. J'ai fait un (( ouvrage assez considérable, intitulé Examen de la a philosophie de Bacon, Je suis persuadé qu'il vous in- « téresserait, et même qu'il vous étonnerait ; car, à c( moins de s'être livré à une étude particulière et mice nutieuse de cette étrange philosophie, il est imposée sible de connaître tout le mal et tout le ridicule qu'elle « renferme (1). »
27° Lettres et Opuscules inédits du comte J. de Maistre^ précédés d'une notice biographique, par le comte Rodolphe de Maistre^ son fils. — Paris, Vaton et Charpentier, Ire édition 1853,2 vol. in-8°. — Chez les mêmes, 2^ édition revue, corrigée par M. Louis Veuillot et auq- ^ mentée^ 1853, deux volumes in-18. "B
Excellente publication, faite avec amour, et grâce à laquelle on connaît la meilleure part de M. de Maistre, — celle de l'homme privé, égal, — je dis plus, — supérieur en quelque sorte à Fauteur de tant d'ouvrages si remarquables.
L'intéressante ISotice biographique^ due à la plume du fils de l'illustre philosophe catholique, se termine par ces lignes, qui méritent d'être rapportées, car, elles résument la portée de cette publication et en établissent le double but : « Deux motifs puissants m'ont c( engagé à la publication des opuscules et principaletc ment des lettres du comte de Maistre : d'abord l'u- « tilité dont elles peuvent être par les vérités qu'elles
c( défendent, par les saines doctrines qu'elles contien- (( nent; ensuite le désir de tracer du comte de Maistre « un portrait vivant et animé qui le fasse aimer de (( ceux qui ne Font qu'admiré. Rien, sans doute, ne (( fait mieux connaître un homme que de se trouver « ainsi introduit dans son intimité, de l'observer lice brement et sans témoins, d'entendre le père parler « de ses enfants, l'époux de la donce compagne de sa « vie; d'écouler l'homme d'Etat, le sujet tidèle s'a- « Pressant à son roi, l'ami s'entretenant avec ses amis. « 11 m'a paru que c'était que c'était élever un simple c( et noble monument à la mémoire d'un père vénéré, « que c'était mettre en lumière l'élévation de son génie, ({ l'étendue de ses connaissances, l'ingénuité de ses « vertus (1). ))
M. le comte Rodolphe de Maistre peut dire avec le poëte latin, et même mieux encore que lui : Exegi monumentum œre perennius (2).
Les lettres de l'auteur des Soii^ées de Saint-Pétersbourg doivent être lues et relues, comme on lit celles de madame de Sévigné : c'est le même abandon, le même naturel, la même verve, le même esprit; plus la profondeur des vues de celui qui a écrit les Considérations sur la France.
On trouve en germe, en premier jet — qu'on me permette ce mot, — toutes les pensées de M. de Maistre, dans le recueil de ses Lettres et Opuscules inédits : on y admire « ces pensées du moment, ces illuminations
(1) Notice par le comte Rodolphe, p. 21 et 22.
(2) Horace, Od., lib. III, 30.
Î4i ESSAI SUR LA VIE ET LES ECRITS
« soudaines qui — disait-il (1) — s'éteignent sans (( fruit, si l'éclair n'est fixé par l'écriture. »
Ces Lettres sont l'histoire, jour par jour, dès événements extraordinaires, qui, de 1794 à 1821, ont eu pour théâtre l'Europe entière : ce sont les meilleurs, les plus véridiques Mémoires qu'il soit possible de désirer sur la fin du dix-huitième siècle, et sur les vingt premières années du dix-neuvième.
Il y a donc identité parfaite entre les pensées et le style des Lettres et le style et les pensées des livres dus à la plume de M. de Maistre. Toujours un^ toujours te*, ce beau génie est le même sur la scène de la diplomatie ou des lettres, que dans le sanctuaire impénétrable et sacré de la famille (2). Rare exemple, admirable entre
(1) Soirées de Saint-Pétersbourg , t. Il, p. 157, 9' entretien, î^e éd.,
(2) M. de Saint-Victor a caractérisé les qualités du style de M. do Maistre et a expliqué, on ne peut mieux, l'entrain et la verve de sa plume, lorsqu'il a dit : « Ce n'est point un style académique , à Dieu ne plaise! c'est celui des grands écrivains, qui ne prennent des écrivains classiques que ce qu'il en faut prendre, et qui reçoivent le reste de leurs propres inspirations. Nous ne dirons donc point de M. de Maistre qu'il Q,ii\t dernier héritier des écrivains du siècle de Louis XIV; qu'il emporte avec lui les traditions de ce beau siècle, parce que nous voulons, avant toutes choses, comprendre nous-mêmes ce que nous disons. Ces traditions subsistent encore et appartiennent à tout le monde; cet héritage peut toujours être réclamé et recueilli par quiconque saura faire valoir des titres légitimes : n'oublions point toutefois que ces richesses que nous ont laissées les princes de notre littéra ture, eux-mêmes les avaient empruntées aux génies sublimes de la Grèce et de Rome. 11 convient sans doute de méditer leurs chefs d'œnvre ; mais il importe plus encore d'aller comme eux puiser k ces sources antiques et fécondes, et ce qu'on y aura amassé, d'en faire un noble et utile usage, selon les temps où l'on vit et selon les circonstances où l'on peut se trouver. Tout homme qui joindra un grand sens à un talent véritable sentira que le dix-neuvième siècle ne peut
tous, d'une nature éminemment vraie, simple et franche. M. de Maistre ne pose pas un seul instant devant ses contemporains, devant lui-même, comme un trop grand nombre d'hommes justement célèbres, d'ailleurs; ce n'est pas non plus de lui qu'on eût pu dire : // ny a pas de héros pour son valet de chambre.
On a beaucoup parlé des disciples de M. de Maistre, et je n'entreprendrai pas d'en donner la liste ; un tel maître a dû être sympathique à toutes les intelligences pures. Tout homme qui a lu ses écrits, l'admire et l'aime — l'un ne va guère sans l'autre. ■— Ses Lettres doubleront le nombre de ses amis.
Parmi les esprits d'élite de notre temps, qui me paraissent faire le plus d'honneur à ce maître souverain, je citerai, dans la chaire les RR. PP. de Ravignan et Lacordaire; ce dernier surtout est celui qui rappelle le mieux les vives et franches allures de l'auteur an Pape. Dans la métaphysique catholique, le père Gratry est un des plus illustres élèves de M. de Maistre ; dans l'épis-
étre littéraire comme l'a été le dix-septième ; qu'on n'écrit point, et qu'en effet on ne doit point écrire au milieu de tous les désordres, de toutes les erreurs , de toutes les passions, de toutes les haines, de la plus effroyable corruption, comme on écrivait au sein de l'ordre, de la paix, de toutes les prospérités, loâ'sque la société était en quelque
sorte pleine de foi, d'espérance et d'amour Maintenant, c'est donc
en imitant ces parfaits modèles, sans toutefois leur ressembler, qu'on peut aspirer à vivre aussi longtemps qu'eux : c'est pour ne s'être point servilement traîné sur leurs traces ; c'est pour avoir marché librement dans la même route, dans cette route devenue plus large depuis deux siècles, et surtout conduisant plus loin, que M. de Maistre et quelques autres rares esprits ont élevé des monuments qui sont destinés, comme ceux du grand siècle, à vivre aussi longtemps que la langue française, et à servir, à leur tour, de modèles à la postérité. » (Préface des Soirées de Saint-Pétersbourg , ]). xvii à xxi.)
copat, il suf(it de citer Mgr Rendu, évê]ue d'Annecy ; dans le journalisme et le pamphlet religieux, M. Louis Veuiilot et l'abbé Martinet, qui mettent l'arme terrible de l'ironie au service des saines doctrines; et dans Farène politique, l'illustre Donoso Cortez; enfin, tant d'autres, dont les noms échappent à mon souvenir, mais que chacun place à la suite du grand maître.
S'il me fallait nommer les inspirateurs de ce sublime génie, je n'hésiterais pas à mettre en première ligne Bossuet, Fénelon et Pascal; et pour les traditions de l'esprit, Montaigne, la Bruyère, madame de Sévigné, Marivaux et Rivarol. J'ai dit Marivaux, et je n'aurais pas de peine à retrouver dans l'expression fine, même un tant soit peu recherchée de certaines idées, la parenté la plus étroite entre l'auteur du Spectateur français et celui des Soirées de Saint-Pétersbourg (1).
J'aurais pu nommer Voltaire, en parlant de l'admirable façon dont M. de Maistre manie l'ironie; mais, il n'y a de parallèle à établir entre ces deux esprits si extrêmes, qu'un parallèle de dissemblance — pardon de l'étrangeté de ce rapprochement. — Voltaire faisait de la plaisanterie une arme empoisonnée et mortelle, et l'auteur du Pape guérit avec le trait qu'il lance, les plaies que le patriarche de Ferney a faites.
Mais c'est surtout Fréron, dont M. de Maistre nous semble s être le plus inspiré; il en a la puissante ironie, si bien employée par ce champion illustre, — et cependant trop méconnu, — de la vérité contre les
(1) Des citations importantes, qu'on trouvera dans les notes, établiront éloquemnient la par enté que je signale ici entre M. de Maistre et Marivaux.
odieuses attaques de Voltaire et des Encyclopédistes (1).
Avant de terminer cet Essai sur la vie et les écrits du plus beau génie des temps modernes, laissons M. de Bonald — son digne émule — nous tracer en quelques lignes le motif de l'étroite sympathie qui les attirait invinciblement Fun vers l'autre. On sait que ces deux hommes, si bien faits pour se comprendre, ne se sont jamais vus et n'ont eu de liens entre eux, que ceux d'une correspondance, où leurs âmes s'épanchaient mutuellement l'une dans l'autre.
(( S'il ne nous est pas donné de nous voir au moins « par la partie matérielle de notre être, il nous est perce mis de nous connaître, et surtout de nous entendre (( d'une manière intime et complète, dont j'avais fait (( depuis longtemps la remarque avec orgueil pour moi (( et avec une bien grande satisfaction comme écrivain, ce parce que cette coïncidence a été pour moi comme « une démonstration rigoureuse de la vérité de mes ce pensées. J'ai éprouvé V impression de plaisir et de « consolation qitun homme égaré dans un désert « éprouverait en entendant la voix d'un homme qui « vie7it à S071 secours (2). »
Et dans une autre occasion, M. de Bonald disait (3) :
(1) L'Esprit de Fréron [Études sur la O^i tique au dic:-huitième siècle), — travail que je vais publier au premier jour, — jettera une lumière nouvelle sur une époque trop peu connue. Ce sera — en quelque sorte — la suile et le développement des principes de M. de Maistre. Fréron et l'auteur des Soirées de Saint-Pe'tersbour g ?>' accordent admirablement sur tout, en tout et partout.
(2) 2 décembre 18(7, p. 78 du t. II des Lettres.
(3) Démonstration philosophique du principe constitutif de In société, cliap. xvn, note 1, p. 493 (1853).
« Je regarde M. de Maistre comme un de nos plus « beaux génies, et m'honore de l'amitié qu'il m'accora dait, et de la conformité de nos opinions. Il m'écrivait « peu avant sa mort : « Je nai rien pensé que vous ne « l'ayez écrit; je n'ai rien écrit que vous ne l'ayez a pensé. »
M. de Bonald et M. de Maistre étaient deux lyres qui résonnaient ensemble et s'unissaient pour célébrer l'hymne subUme de la Providence, qui gouverne toutes choses ici-bas.