RELIGION
1. Moïse. — II. —Définition du protestantisme.— III. VHisfoire ecclésiastique de Fleury. — IV. Catholicisme et Déisme. — V. Des sectes. — VI. Les Jésuites. — VII. Rôle de la noblesse par rapport à la religion. — VIII. Qu'est-ce que l'irréligion? — IX. Sur la maxime : Un homme d'honneur ne change point de religion. — X. Esprit destructeur du protestantisme. — XI. De la Providence.— XII. Du péché originel.— XIII. Santeul et ses hymnes.— XIV. Du purgatoire. — XV. La religion est la mère de la science. — XVI. Accord du libre arbitre et de la puissance de Dieu. — XVII. Définition du miracle. — XVIII. L'infaillibilité et la souveraineté. — XIX. L'Église universelle est une monarchie. — XX. Comment la vérité et l'erreur se combattent. — XXI. Qu'est-ce que l'état reUgieux? — XXII. Du jansénisme.— XXIII. Sa confraternité avec le calvinisme.— XXIV. Influence de la religion sur le théâtre. — XXV. La théologie, source de toute science.
Moïse a tout dit : avec lui, on sait tout ce qu'on doit savoir sur les principes fondamentaux de l'histoire de l'homme et de son habitation ; et, sans lui, on ne sait.
rien. L'histoire, la tradition, les fables même, et la nature entière, lui rendent témoignage (1).
Le protestantisme en masse est évidemment ébranlé; il cesse d'être enragé^ et jiar conséquent d'^/re; car le protestantisme n'est qu'une rage de l'orgueil qui proteste par nature (1).
Fleury, le plus dangereux des hommes qui ont tenu la plume dans les matières ecclésiastiques (car il n'y a rien de si dangereux que les bons mauvais livres, c'està-dire les mauvais livres faits par d'excellents hommes aveuglés) : ayec, son Histoire ecclésiastique, faite comme on fait les châssis en collant des feuilles de papier bout
(I) Lettres et opuscules inédits de M. de Maistre, 1. 1, p. 158. « Le « déluge suilout est prouvé de toutes les manières dont ce grand fait « peut être prouvé. Lisez le livre du docteur Lardner (Indian testi- « monies) ; lisez celui du fameux Addison et celui du père de Colonia sur « ce même sujet des Témoignages rendus à la révélation par Vanti- « quité profane; lisez les notes de Grotius et lepremier livre de son « bel ouvrage, De veritate Rel. christ., etc.. .^ vous serez surpris et to- « talement entraîné par l'universalité de cette croyance. » (Note de M. de Maistre, ilnd.) Voir G. Cuvier, Discours sur les révolutions de la surface du globe, etc. On sait assez l'importance de ce livre, d'autant moins suspect que l'auteur a commencé par douter de l'authenticité des récits de la Genèse , à la croyance entière desquels il est enfin arrivé par la persévérance et surtout par la bonne foi de ses éludes.
(1) Lettres et op., etc., t. 1, p. 30i. — Lorsque l'abbé, depuis cardinal de Polignac, demanda à lîayle de quelle religion il était, celuici répondit : «c Protestant! — Mais, reprit le célèbre auteur de V Anti- Lucrèce, ce mot est bien vague, Monsieur ; à quelle classe de protestants appartenez-vous? - Je suis, répliqua Bayle, protestant dans la force du terme, car je proteste contre toutes les vérités. » On ne pouvait mieux définir le protestantisme : \\ proteste contre tout.
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à bout, il s'est emparé de toutes les têtes; et tout bachelier sevré d'avant-hier, qui a glissé sur cette entreprise, croit en savoir autant que le cardinal Orsi (2).
Dans l'état de choses et au mih'eu des flots de lumière répandus sur l'Europe, il n'y a plus que deux systèmes religieux possibles : le catholicisme et le déisme ; entre ces deux extrêmes, il n'y a plus de place tenable [A] (1 ). Un prottstant, s'il existait, serait un être risible. Mais il n'y a plus de protestant dans le sens primitif du mot.
Lorsqu'une chose mobile et changeante de sa nature a reçu un nom, ce nom subsiste pendant que la chose change, et longtemps après on conclut, sans réflexion, du nom à la chose [B]. Un protestant de nos jours est
(2) Ibid., t. I, p. 302, « Le célèbre cardinal Orsi , né à Florence en « iddl, mort à Rome en 17C1 , ayant entrepris une réfutation de Fleury, « y trouva tant d'erreurs qu'il se détermina à écrire une nouvelle his- « toire ecclésiastique, et il mourut au 20e vol. in- 4, qui n'achève pas le « sixième siècle. » (Note de M. de Rlaistre, ibid., t. I, p. 3»3,) Le cardinal Orsi disait: « 11 n'est rien de plus aisé que d'écrire l'histoire comme Fleury. » Nulla esser più facile [impresa] se alcuno iniraprenderci a scriverla , corne l'ha scritto il Fleury . « Le mérite de Fleury, poursuit-il, est de savoir coudre des passages traduits en français. * // meriio del nostro istorico consiste in avère cucito insieme una quaniità di testi tradotti da i loro originali nella lingua franzese. (Orsi, Délia Storia ecclesiastica. In Roma, préface du t. I, 1747. Confrontez avec Orsi la Réfutation de Fleury par le docteur iMarchetti, et VAn~ ii-Febronius de l'abbé Zaccharia, 8 volumes in-8.
(1) Les notes désignées par une des lettres de l'alphabet, A, B.C.elc, se trouvent à la suite de chacun des onze chapitres de cet Esprit de M. de Maistre : elles ont généralement trop d'étendue, pour que j'aie cru devoir les mettre au bas des pages.
an homme qui dit, comme la Fontaine : J'ai lu votre Nouveau Testament, c'est un assez bon livre. Il lui reste cette idée vague, qu'il y a dans le chnstianisme quelque chose de divin ; mais lorsqu'on en vient au détail, personne n'est d'accord, excepté sur les grandes hases, comme ils disent, c'est-à-dire. Je crois en Dieu et en son Fils quelconque.
Il n'y a, il n'y aura, il n'y a eu^ il ne peut y avoir de zèle hors de la vérité. Dans toutes les communions séparées, on prend la haine contre nous pour le zèle qui est tout amour, au point qu'il cesserait d'être s'il pouvait haïr : c'est la haine masquée en amour (1).
Le protestantisme n'est autre chose que Y orgueil protestant contre Vunité. Or, quoique les sectes diffèrent entre elles, cependant par rapport à nous elles sont toutes égales, puisqu'elles ne sont pas nous. Dès qu'une branche est coupée, elle n'appartient plus à l'arbre; celle qui est verte encore, celle même qui n'a pas touché terre, diffèrent sans doute de celle qui a fait du charbon depuis dix ans; mais pour l'arbre c'est égal : elles ne sont plus lui, ni à lui^ ni de lui (2).
J'aime les Jésuites, que j'ai toujours regardés comme une des plus puissantes institutions rehgieuses, un des
{\) Lettres et op., etc., t. I, p. 309 et 310. (2) Ibid,,i. 1, p. 341.
plus admirables instruments d'instruction et de civilisation qui ait existé dans l'univers. Parlez à un ennemi des Jésuites, au premier que vous trouverez sous votre main; demandez-lui s'il a- fréquenté ces messieurs, s'il avait parmi eux des amis, des directeurs, des conseillers, etc. ; il vous répondra : Non^ et peut-être^ Dieu m'en préserve! Et si vous lui citez leurs amis, il ne manquera pas de vous dire qu'ils sont amis, et qu'il ne faut pas les croire parce qu'ils sont suspects; en sorte que les Jésuites ne sont véritablement connus que par ceux qui ne les connaissent pas. C'est un magnifique théorème qui mérite d'être encadré.
Je vous donnerai une règle sûre et facile pour juger les hommes ainsi que les corps. Cette règle est infaillible. Du côté des Jésuites, je vous nommerai tout ce que le monde a produit de plus excellent dans l'ordre de la sainteté, de la science et delà politique. — Et quels sont leurs ennemis? Tous les ennemis de Dieu, tous les ennemis de l'Eglise, tous les ennemis de l'Etat. — Vous me direz : Est-ce qu'il n'y a pas de fort honnêtes gens parmi leurs ennemis? Hélas! oui; mais ces honnêtes gens se trouvent sur ce point en très-mauvaise compagnie, ce qui n'arrive pas aux amis de celte société (1).
U irréligion est canaille (2). Ainsi, en faisant même
(1) Ibid.yt. I,p. 431 et 432.
(2) Le père Lacordaire, dans une de ses Conférences de Notre-Dame de Paris, stigmatisant le matérialisme, a dit avec la même énergie : « Et je n'écraserais pas du pied cette canaille de doctrine! » — Dans un de ses opuscules tout récemment publié, M. de Maistre parlant de Voltaire et des Encyclopédistes ligués contre l'Eglise et contre Dieu,
abstraction de toute recherche sur le oui ou sur le non, un homme distingué se garde bien non-seulement, comme on dit, de casser les \itres, mais de dire ou d'écrire un seul mot qui blesse directement ou indirectement les dogmes nationaux.
Il y a dans tons les pays un certain nombre de familles conservatrices, sur lesquelles repose l'Etat : c'est ce qu'on appelle r aristocratie ou la noblesse (1). Tant qu'elles demeurent pures et pénétrées de l'esprit national, l'État est inébranlable, en dépit des \ices des souverains ; dès qu'elles sont corrompues, surtout sous le rapport religieux, il faut que l'Etat croule, quand il serait gouverné de Charlemagne en Charlemagne. Le patricien est un prêtre laïque : la religion nationale est sa première propriété et la plus sacrée, puisqu'elle conserve son privilège, qui tombe toujours avec elle. 11 n'y
les flétrit de l'énerg'qiie épilhète : « cette canaille. » {Quatre chapitres inédits sur la Russie, etc., Ih59, p. 115, note 1.)
(I) La noblesse, institution natiirelle, puisqu'elle se trouve à l'enfance de toutes les sociétés, depuis les temps héroïques d'Homère jusque chez les sauvages de l'Amérique, est en même temps à la tête de la civilisation. Malgré une opinion vulgaire , elle est bien plus un élément de liberté que de servitude. Une des ignorances distinctives du dix-huilième siècle est d'avoir cru établir un gouvernement libre et monarchique :ans noblesse. Voyez la brochure : Qu'est-ce que le Tiers? p. 89. Beaumarchais ne partageait point cette opinion sur l'inu tiUté de la noblesse : « Dans une monarchie, dit-il {Plaidoyer contre Goezman, 1778), si l'on ôtait les rangs intermédiaires, il y aurait trop loin du monarque aux sujets ; bientôt on n'y verrait qu'un despote et des esclaves, etc. «L'enchaînement du pa^sé au présent est surtout nécessaire à cette sorte de gouvernement qui vit de souvenirs et d'espérances. La noblesse, première classe de la société, devient alors, par son intérêt à la conservation de la monarchie, par sa position indépendante, et un rempart contre le désordre et un instrument de liberté.
a pas de plus grand crime pour un noble que celui d'attaquer les dogmes.
Avouez qu'il en a bien pris à la noblesse française d'avoir fait alliance, dans le dix-huitième siècle, avec la philosophie ! Voilà son crime et l'origine de tous ses maux : aussi la conscience universelle, (jui est infaillible, souvent sans le savoir, a refusé d'absoudre les nobles français, et leur a refusé, comme apostats, la compassion qu'elle leur devait comme malheureux (1).
Le mot irréligion ne présente point une idée circonscrite et absolue; il désigne tout ce qui blesse la religion, depuis les coups les plus hardis jusqu'aux plus excusables légèretés.
Dites- moi, de grâce, si je vous avais assuré sur ma parole d'honneur toutes les circonstances d'un événement dont j'aurais été témoin ; si je vous en avais donné une attestation écrite sous la foi d'un serment; si, dans un écrit public, vous veniez ensuite à dire : « Nous sommes en possession dune notion unique sur un tel événement^ » et que vous citassiez pour cette notion unique ce que mon laquais aurait dit dans un cabaret, en buvant avec ses amis, sans parler de moi ni de mon attestation, croyez-vous que je ne serais pas en droit de me fâcher, et même de vous demander satisfaction?
C'est précisément ce que vous faites à l'égard de Moïse.
(1) Ibid., t. Il, p. 2i7 et 248.
Une attaque indirecte est cependant une attaque ; un silence même peut l'être (i) [C].
La vérité n'est pas, quoi qu'on en dise, si difficile à connaître. Chacun, sans doute, est maître de dire non ; mais la conscience est infaillible, et son aiguillon ne saurait être écarté ni émoussé. Que fait- on donc pour se mettre à l'aise, et pour contenter à la fois la paresse, qui ne veut point examiner, et l'orgueil qui ne veut point se dédire ? On invente la maxime (\\iun homme d'honneur ne change point de religion, et là-dessus on se tranquillise, sans vouloir s'apercevoir (ce qui est cependant de la plus grande évidence) que ce bel adage est tout à la lois une absurdité et un blasphème.
Une absurdité : car que peut-on imaginer de plus extravagant, de plus contraire à la nature d'un être intelligent, que la profession de foi expresse et antérieure de repousser la vérité, si elle se présente ? On enverrait à l'hôpital des fous celui qui prendrait un tel engagement dans les sciences humaines ; mais quel nom donner à celui qui le prend à l'égard des vérités divines ?
Un blasphème : car c'est absolument et au pied de la lettre la même chose que si l'on disait formellement à Dieu : « Je me moque de ce que vous dites ; révélez ce « qu'il vous plaira : je suis né juif, mahométan, idolâc( tre, etc., je m'y tiens. Ma règle sur ce point est le
(1) Ibid., t. Il, p. 248.
« degré de longitude et de latitude. Vous pouvez avoir « ordonné le contraire, mais peu m'importe (1). »
Le catholique qui passe dans une secte apostasie véritablement, parce qu'il change de croyance, et qu'il nie aujourd'hui ce qu'il croyait hier ; mais le sectaire qui passe dans l'Eglise n'abdique au contraire aucun dogme, il ne nie rien de ce qu'il croyait ; il croit au contraire ce qu'il niait, ce qui est bien différent.
Dans toutes les sciences, il est honorable de faire des découvertes et d'apprendre des vérités qu'on ignorait. Par quelle singularité la science de la religion, la seule absolument nécessaire à l'homme, serait-elle exceptée ? Le mahoméian qui se fait chrétien passe d'une religion positive dans une autre du même genre. Il peut donc en coûter à son orgueil d'abdiquer des dogmes positifs, et de confesser que ce même Mahomet qu'il regardait comme un prophète envoyé de Dieu n'est cependant qu'un imposteur.
îl en est tout autrement de celui qui passe d'une secte chrétienne dans la mère Église. On ne lui demande pas de renoncer à aucun dogme, mais seulement d'avouer qu'outre les dogmes qu'il croit et que nous croyons tous comme lui, il en est d'autres qu'il ignorait, et qui cependant se trouvent vrais. Tout homme qui a de la raison doit sentir l'immense différence de ces deux suppositions (2),
Je n'emploie ni grec ni latin ; je n'invoque que le bon sens, qui parle si haut, qu'il est impossible de lui résis-
(1) Ibid., t. II, p. 259 et 260.
(2) Ihid., t. II, p. 261 et 262.
ter. Pour peu que vous y réfléchissiez, vous ne pouvez pas douter que le catholique qui passe dans une secte est nécessairement un homme méprisable, mais que le chrétien qui d'une secte quelconque repasse dans l'Eglise (s'il ap^it par conviction, cela s'entend assez) est un fort honnête homme, qui remplit un devoir sacré.
Nous avons dans notre religion des listes (si nombreuses que nous en avons fait des livres) d'hommes éminents par leur dignité, leur rang, leurs lumières et leurs talents, qui, malgré tous les préjugés de secte et d'éducation, ont rendu hommage à la vérité en rentrant dans l'Eglise. Essayez de faire une liste semblable de tous les hommes qui ont abjuré le catholicisme pour entrer dans une secte. Vous ne trouverez, en général, que des libertins, de mauvaises têtes, ou des hommes abjects (1).
Les sectes n'ont de force contagieuse que dans leurs commencements et durant le paroxysme révolutionnaire, passé lequel elles ne font plus de conquêtes. Le catholicisme, au contraire, est toujours conquérant, sans jamais s'adresser aux passions ; et c'est un de ses caractères les plus distinctifs et les plus frappants (2).
Le protestantisme n'est pas une religion, mais une négation (3).
Il n'y a pas un point de la croyance chrétienne que le protestantisme n'ait attaqué et détruit dans l'esprit de ses partisans : il est arrivé d'ailleurs ce qui ne pouvait pas
(1) Ihid.,i. Il, p. '262.
(2) Ibid.,i. I, p. 385.
(3) md.,X. II, p. 369.
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manquer d'arriver. Ce malheureux système s'est allié avec le pliilosophisme, qui lui doit ses armes les plus dangereuses ; et ces deux ennemis de toute croyance ont exercé sur l'Europe une influence si funeste, qu'on exagère peu en disant que cette belle partie du monde n'a plus de religion.
La révolution française ne fut qu'une suite directe, une conclusion visible et inévitable des principes posés dans le seizième et dans le dix-huitième siècle (1).
Si l'on fait disparaître le principe catholique, il ne reste plus rien de divin sur la terre. Ce principe esi si fort qu'il soulient nos ennemis mêmes. Ils ne vivent que par la haine qui les anime contre nous, ils prennent ce sentiment pour le zèle et même pour la foi, tant l'homme est habile à se tromper lui-même; mais si nous disparaissions aujourd'hui , ils disparaîtraient. Aussi , un grand homme d'État (M. le baron d'Erlac) disait à un catholique, dans un instant de franchise et d'épanchement : Nous savons bien que nous n existons que par vous.
Que les princes, même séparés, sachent donc bien qu'en attaquant le catholicisme, ils frappent sur les bases du christianisme (2).
(1) Ibid.^ t. li, p. 370 et 371. — Cf. A. Nicolas, Bu protestantisme et de toutes les hérésies dans leur rapport avec le socialisme, etc., 1. 1. cliap. met iv du livre I". p. I34 à 184. —Marche du protestantisme, son passage au philosophisme; — le philosophisme et la révolution (2e édit.,in-l8, 1854, Vaton), et Louis ^\dLWCy Histoire de la révolution française, origines et causes de la révolution, t. 1, 1847. Louis Blanc, dont ie témoignage est peu suspect, fait remonter les origines et les causes de la révolution à Jean Hus, le précurseur de Luther. — Voir, à la suite de ce chapitre de l'Esprit de M. de Maistre, la note D.
(2) Ibid,, t. II, p. 383.
Je n'ai jamais compris cet argument éternel contre la Providence, tiré du malheur des justes et de la prospérité des méchants. Si l'homme de bien souffrait parce qu'il est homme de bien, et si le méchant prospérait de même parce qu'il est méchant , l'argument serait insoluble ; il tombe à terre si l'on suppose seulement que le bien et le mal sont distribués indifféremment à tous les hommes. Mais les fausses opinions ressemblent à la fausse monnaie qui est frappée d'abord par de grands coupables, et dépensée ensuite par d'honnêtes gens, qui perpétuent le crime sans savoir ce qu'ils font. C'est l'impiété qui a d'abord fait grand bruit de cette objection ; la légèreté et la bonhomie l'ont répétée : mais en vérité, ce n'est rien (1).
Avez-vous jamais entendu Un militaire se plaindre qu'à la guerre les coups ne tombent que sur les honnêtes gens, et qu'il suffit d'être un scélérat pour être invulnérable? Je suis sûr que non, parce que, en effet, chacun sait que les balles ne choisissent personne. J'aurais bien droit d'établir au moins une parité parfaite entre les maux de la guerre par rapport aux militaires, et les maux de la vie en général, par rapport à tous les hommes ; et cette parité, supposée exacte, suffirait seule pour faire disparaître une difficulté fondée sur une fausseté manifeste, car il est non-seulement faux , mais évidemment faux que le crime soit en général heureux et la vertu malheureuse
(1) Les Soirées de Saint-Pétersbourg, l'e édit. de 1821, t. I, p. 25 et -JG.
dans ce monde : il est, au contraire, de la plus grande évidence que les biens et les maux sont une espèce de loterie où chacun, sans distinction, peut tirer un billet blanc ou noir (1).