DU CHAPITRE IV
Note A, page 271.
Nous empruntons à l'excellent livre de M. Nicolardot : — Ménage et finances de Voltaire (1) , — les pages suivantes, où il examine avec tant d'impartialité les causes et les funestes résultats de la suppression des jésuites, en France. Ces détails sont le développement de la proposition émise par M. de Maistre, et ils lui donnent une force immense; on ne résiste pas à l'exposé de faits tels que ceux qu'on va lire :
« On ne peut nier, — dit M. Nicolardot, — que la destruction des Jésuites ne soit un sacrilège en religion, une monstruosité en morale et une folie en politique.
« Un ministre doit protéger une religion qui est la religion de presque tous les sujets. Les Jésuites étaient certainement utiles au catholicisme, qui était la religion de presque tous les Français. Détruire les Jésuites, c'était donc nuire à la religion, et, par conséquent, porter une atteinte à la liberté de presque tous les Français. Aussi, le 14 novembre 1771, Voltaire mandait-il à d'Alembert : (( L'expulsion des Jésuites annonce la fm du monde^ et
(1) 1854, 1 vol. in-8. '
L ESIMUT DE J. DK MAISTRE. 275
(( nous allons voir incessainmeiit paraître FAntechi'ist. ))D'Alembert tirait les mêmes conséquences. Le 2 mars 1764, ii écrivait à Voltaire : « Le plus difficile sera fait quand (( la philosopliie sera délivrée des grands grenadiers du (( fanatisme et de l'intolérance; les autres ne sont que des « cosaques et des pandours qui ne tiendront pas contre « nos troupes réglées. )i Levis (1) n'a pas hésité à déclarer que le triomphe de l'irréligion ne date que de la suppression des Jésuites.
« Pourquoi la destruction des Jésuites doit-elle être envisagée comme une monstruosité en morale et une folie en politique? Le 2 mars 1762, Bernis disait à Voltaire : c( Vous êtes aujourd'hui le seul homme en France qui « voyiez les choses avec esprit et gaieté. » Voltaire était donc compétent dans l'appréciation d'un événement qui devait avoir de grandes conséquences. Aussi le 4 juin suivant, Bernis lui faisait cet aveu : « Je ne crois pas que la destruc- « tion des Jésuites soit utile à la France ; il me semble (( qu'on aurait bien pu les gouverner sans les détruire, n Pourquoi la destruction des Jésuites n'était-elle pas utile? Nous trouvons la réponse à cette question dans ces mots que Voltaire envoyait à d'Alembert, le 14 avril 1762 : « Les c( Jésuites étaient nécessaires, n
(( Pourquoi les Jésuites étaient-ils nécessaires ? C'est que ce n'était pas seulement une congrégation religieuse , mais un corps enseignant. M. Crétineau-Joly (2) a remarqué que les Jésuites possédaient en France quatre-vingtquatre collèges; ils en avaient encore un nombre plus considérable dans tous les autres royaumes. Montbarrey (3) n'avait donc pas tort de confesser que^ sous ce rapport,
(1) Souvenirs et portraits. 1813, p. 176.
(2) Clément XIV et les Jésuites, p. 139.
(3) Mémoires, 1827, t. III, p. 94.
les Jésuites étaient très-utiles à tous les gouvernements, qui leur devaient beaucoup de connaissances. Les Jésuites avaient Tart de rendre leur enseignement agréable. On peut voir dans les Mémoires de Marmontel et dans toutes les correspondances des philosophes comment ils savaient allier la douceur à la sévérité, et s'emparer de toutes les facultés de la jeunesse. Les Jésuites ne se bornaient pas à élever des chrétiens, ils s'appliquaient aussi à former des citoyens aptes à tout. Le duc de Levis (1) leur a rendu ce témoignage : « Ils donnaient à la jeunesse des principes de c( religion et de morale en même temps que des connais- « sauces positives ; ils savaient développer les talents na- « turels de ceux qui entraient dans leur société et les faire « servir au progrès des sciences et des arts. » Dumouriez (2) avoue aussi que « les Jésuites avaient le grand c( talent d'élever l'âme de leurs disciples par Tamour- « propre, et d'inspirer le courage, le désintéressement et c( le sacrifice de soi-même. » Levis (3) nous donne dans ces lignes la cause véritable de ces résultats ; «Dans toute (( l'Europe catholique, les Jésuites présidaient à l'éducation c( de la jeunesse. Ils faisaient des recrues parmi les plus il- « lustres familles, et leur grand nombre ne nuisait point à (( leur considération individuelle. Ils avaient soin que c( quelqu'un d'entre eux excellât toujours dans les arts et <( dans les sciences. Ils avaient donc des mathématiciens (( habiles, de bons astronomes, des physiciens, de grands (( orateurs. Ils cultivaient la littérature avec le plus grand (( succès et dans toutes ses branches ; ils s'adonnaient à l'é- « rudition sacrée et profane, à l'intelligence des auteurs « classiques, à l'éloquence, à la poésie; dans tous les gen-
(1) Mémoires, t. III, p. 177.
(( res, ils ont produit des chefs-d'œuvre. Cette immense (( machine était si bien réglée, que ses mouvements s'exé- {( cutaient sans bruit^ sans secousse, et sans qu'elle eût « besoin d'être remontée. Le discernement des chefs « était si admirable^ que chacun des membres parais- (( sait être destiné par la nature au poste qu'il occu- « pait; et il résultait de tous ces choix, où les talents et le « caractère étaient uniquement consultés, un ensemble si (( bien lié et si achevé^ que ce grand corps avait une es- (( pèce de ressemblance avec les êtres animés, inimitables (( ouvrap^es du Créateur. » Toutes les connaissances humaines étant cultivées par les Jésuites, et chaque Jésuite étant exclusivement consacré à la branche de ces connaissances pour laquelle il marquait une vocation prononcée^il était donc impossible que l'éducation périclitât dansla main de pareils précepteurs. Marmontel a constaté que les Jésuites cherchèrent à l'attirer dans leur compagnie; madame de Vandeul a raconté qu'ils firent aussi des avances auprès de Diderot. Ces démarches attestent un grand amour pour le talent, partout où ils le devinaient et le rencontraient. Conseils, livres, argent même, ils mettaient tout ce qu'ils avaient à la disposition de leurs élèves, et se montrèrent toujours prêts aies protéger. Tout cela prouve que les Jésuites n'étaient pas inutiles; on ne s'aperçut qu'ils étaient nécessaires, que quand on fut convaincu qu'il était impossible de faire mieux qu'eux. Il s'agit de démontrer qu'on ne les remplaça d'aucune façon. Le 7 août 1771, le Journal historique (1) fournissait ce document : (( On observe que depuis l'extinction des Jésuites en (( France, la plus grande partie des collèges est très-mal (( pourvue; qu'au moyen du sort très-médiocre qu'on fait (( aux professeurs, tous les hommes de leitres, en état de
(1) T. II, p. 72.
(( faire mieux se refusent à ces places. » Dans son Voyage à Langres, publié à la suite de ses MémoireSy Diderot est du même avis :« A Fexpulsion des Jésuites, nous croyions (( toucher au moment de la restauration des bonnes étu- «des; mais les magistrats qui nous ont débarrassés de « mauvais instituteurs, n'ont pas songé à nous en donner « de meilleurs. C'est que ce n'est pas le zèle du bien pu- (( blic, mais de petites haines particulières qui les ont di- <( rigés. Aux Jésuites ont succédé des gens sans mœurs et (( sans lumières. » En 1790, le prince de Ligne écrivait à Catherine II : « Moi qui ne suis pas prophète dans mon « pays, et pas grand sorcier dans les autres, j'ai dit, il y a (( longtemps, que si Ton n'avait pas chassé les Jésuites, l'on (( ne verrait pas ce maudit esprit d'indépendance, de chic( cane, de définition, de sécheresse* se répandre comme « un torrent qui renverse ou menace les trônes de toute c( l'Europe. » Montbarrey (1) n'est pas moins explicite sur les effets de la suppression des Jésuites : « Dès ce mo- (( ment l'éducation nationale fut remise nécessairement « entre les mains de tous les grimauds subalternes soumis « aux grands désorganisateurs. Les jeunes gens entrant « dans le monde, y arrivaient imbus de tous les principes c( de licence, et sans aucun frein qui pût les arrêter. Tout (( fut dès lors perdu, la ruine de la monarchie française c( fut prononcée, et l'époque de l'exécution fut ajournée « au premier moment favorable. » Levis confirme tous ces jugements en ces termes (2) : « Puisque j'ai eu occasion « de parler des Jésuites, je dirai avec vérité que j'ai (( toujours remarqué une prodigieuse différence, pour l'in- (( struction, entre les personnes élevées dans leurs collé- (( ges et la génération suivante. Ceux qui avaient étudié
(1) T. III, p. 94.
(2) P. 170 et 174.
(( chez eux, savaient tous le latin^ et par conséquent n'é- (t taient pas absolument ignorants, au lieu que depuis, à la (( cour, sur dix hommes , il n'y en avait pas un qui enten- (( dît Yirgile. Voilà, quant à leur manière d'élever la jeu- (( nesse, un préjugé favorable pour eux. On voit quel vide (( avait laissé dans l'Etat la suppression delà société de Jé- {( sus. L'éducation de la jeune noblesse, dont elle était « presque exclusivement chargée, fut partagée entre des (( séculiers pour la plupart sans instruction, sans mœurs, (( imbus des maximes philosophiques qui commençaient (( à se répandre, et des maîtres de pension, vils spécula- (( teurs, plus occupés de leur fortune que de l'avancement (( de leurs élèves. Et que l'on ne croie pas que ce fut seu- (( lement en France que la destruction des Jésuites fit un (( tort irréparable à l'éducation; il en fut de même dans (( toute l'Europe »
(( Tous les voyageurs, amis ou ennemis des Jésuites, ont été obligés d'avouer que partout où les Jésuites furent ^ renvoyés, ils ne furent pas remplacés. Il n'y eut que deux puissances qui les conservèrent Pourquoi refusèrentelles de s'en débarrasser? Frédéric va nous l'apprendre. — Le 22 avril 1769, il adressait ces mots àd'Alembert : « Vous (( vous ressentirez avec le temps en France de l'expulsion (( de cet ordre, et l'éducation de la jeunesse en souffrira, les (( premières années. Cela vous vient d'autant plus mal à « propos que votre littérature est sur son déclin, et que de « cent ouvrages qui paraissent, c'est beaucoup d'en trou- <( ver un passable. » Sommé plusieurs fois par les philosophes de justifier sa conduite à l'égard des Jésuites, il répondit à d'Alembert le 15 mai 1774- : « Je ne vois en eux (( que des gens de lettres qu'on aurait bien de la peine à « remplacer pour l'éducation de la jeunesse. C'est cet ob- (( jet précieux qui me les rend nécessaires, parce que de
(( tout le clergé catholique du pays, il n'y a qu'eux qui (( s'appliquent aux lettres; aussi n'aura pas de moi un « Jésuite qui voudra, étant très-intéressé à les conser- « ver (1).))
(( En Russie, Catherine II suivit Texemple de Frédéric et s'appuya des mêmes raisons.
(( Il est donc évident que les Jésuites étaient non-seulement utiles, mais aussi nécessaires à tous les gouvernements et à tous les sujets. Ils leur rendaient d'immenses services, et sans être à charge à personne. Partout ils possédaient assez de biens pour n'avoir jamais rien à demander à l'État qui les tolérait, et pour exiger peu de chose de leurs élèves et en élever un grand nombre gratuitement
(( La dépense de chaque Jésuite ne dépassait pas annuellement trois cents livres. Nous avons vu tout à l'heure Frédéric avouer qu'il était de son intérêt de conserver les Jésuites, non-seulement parce qu'ils étaient préférables à tous les autres religieux pour l'enseignement, mais aussi parce qu'ils suffisaient à leur entretien sans recourir au gouvernement. Tous les rois avaient les mêmes motifs de maintenir les Jésuites dans leurs collèges. On peut donc dire que, sous tous les rapports, les Jésuites étaient utiles et même nécessaires.
(' Cependant Choiseul travailla à la destruction des Jésuites
(( Dans son Voyage en Italie, Duclos résume en ces termes l'impression produite par l'expulsion de ces religieux : c( Le parlement, auteur ou instrument de leur ruine, en a c( hautement triomphé. L'Université, qui recueille leursdé-
(1) Voir aussi sa lettre du 18 novembre 1777 à Voltaire, dans laquelle il développe la même idée.
« pouiiles , le corps des gens de lettres, quoique la plupart (( leurs élèves, mais que la société, ne pouvant les asservir, et avait décriés et cherchait à rendre suspects sur la religion, « ont applaudi. Tous les jansénistes de dogme ou départi, a ceux-ci très-nombreux et les autres assez rares, ont fait « éclater leur joie, sans faire attention que, ne tirant leur exis- « tencequeducombatcontre leurs ennemis, ilsvonttomber (( dans Toubli. Le peuple, proprement dit, n'a pris aucun « intérêt à cet événement. D'autre part, presque tout le (( corps épiscopal a pris parti pour les Jésuites..., peut-être a par humeur contre le gouvernement, qu'il soupçonne de
(( vouloir aller plus loin A Tégard des provinces, si
« les opérations du parlement n'avaient pas été confirmées (( par un édit presque arraché au roi (l'édit qui ordonnait « aux Jésuites de fermer leurs classes le l^'" avril 1762), (( je doute fort que les autres parlements, excepté celui (( de Rouen, eussent suivi l'exemple de Paris. Je ne crains a pas d'assurer, et j'ai vu les choses d'assez près, que les «Jésuites avaient et ont encore sans comparaison plus de i( partisans que d'adversaires.... Généralement parlant, les (( provinces regrettent les 'Jésuites, et ils y reparaîtraient (( avec acclamation »
(( Les causes qui ont amené ou facilité un événement si important n'ont aveuglé personne. Nous connaissons l'opinion de Diderot. Le 3 avril 1770, Frédéric II écrivait à d'Alembert : a On a chassé les Jésuites. Je vous prouverai, (( si vous le voulez, que la vanité, des vengeance.: secrètes, (( des cabales, et enfin V intérêt ont tout fait. » Dans sa lettre du 4 mai 1 762 à Voltaire, d'Alembert parlait ainsi des magistrats occupés à persécuter les Jésuites : « Ce sont (( des fanatiques qui en égorgent d'autres, mais il faut les « laisser faire : tous ces imbéciles, qui croient servir la «religion, servent la raison sans s'en douter; ce sont des
a exécuteurs de la haute justice pour la philosophie, dont c( ils prennent les ordres sans le savoir (1) »
« Les philosophes prévirent que la ruine des Jésuites
serait funeste à la philosophie, et que les universitaires et les parlements deviendraient plus insolents et plus despotiques du jour où ils auraient renversé les Jésuites. Aussi Voltaire disait-il à d'Alembert : « Vous serez les esclaves de « FUniversité avant qu'il soit deux ans. Les Jésuites étaient « nécessaires^, ils faisaient diversion; on se moquait d'eux, (.( et on va être écrasé par des pédants qui n'inspireront « que de l'indignation »
« Nous savons les raisons qui poussaient la plupart des magistrats à conclure contre les Jésuites. Choiseul passait pour un ministre extrêmement généreux et prodigue; il est évident que l'espoir d'en recevoir ou des gratifications, ou des pensions, ou de l'avancement a dû séduire un grand nombre de magistrats et les exciter à voter contre leur conscience. Amsi la plus grande partie des membres des parlements étaient déterminés à condamner les Jésuites avant de les juger. Ils avaient la volonté et le pouvoir de les exterminer; il n'y avait plus que des causes ou des prétextes à trouver pour en finir avec eux; cela fut bientôt fait (2).
c( Dans le chap. lxviii de son Histoire du Parlement, Voltaire résume ainsi les griefs accumulés sur la tête des Jésuites : « On sait tout ce qu'on reprochait depuis longc( temps aux Jésuites; ils étaient regardés en général c( comme fort habiles, fort riches, heureux dans leurs en- « treprises, et ennemis de la nation : ils n étaient rien de « tout cela. » Dans le chap. xxxiii de son Précis du siècle de Louis XV , Voltaire dit : o^ Il y a toujours dans les
(1) Levis,p. 172.
(2) Levis, p. 172.
DE J, DE RIAISTRE. 283
« grandes ajffaires vn prétexte quon met en avant et une « cause véritable qu'on dissimule. »
« Qu^était-ce donc que ce crédit si vivement reproché aux Jésuites? Ce passage de Levis (1) va nous rapprendre : « Chez les Jésuites, tout était activité et travail au « dehors : ne trouvant rien au-dessus de leur ambition, et « ne dédaignant rien de ce qui pouvait leur être utile, ils (( s'introduisaient avec autant d'empressement dans la dece meure du bourgeois et du laboureur que dans les palais c( des grands et à la cour des rois; ils entraient de force « dans les sanctuaires des sciences ; enfin ils pénétraient, « pour ainsi dire, par tous les pores du corps politique, « élevant l'enfance, dirigeant Tàge mûr, consolant lavieil- « lesse. Que de prise ils avaient sur l'espèce humaine ! « quelle source intarissable de crédit et de puissance ! Mais « n'oublions pas (\\x'en dernière analyse tout reposait sur la « religion. C'était en son nom qu'ils parlaient, et c'était « à elle qu'ils devaient leur considération ou plutôt leur « existence. Indépendamment de la persuasion, l'esprit de « corps, l'intérêt, l'honneur les attachaient à cette croyance « jusqu'à lui sacrifier leur vie. Ils opposaient donc une « formidable, une indestructible barrière aux entreprises « des novateurs qui voulaient détruire le culte et changer « la constitution de l'État. » Telle était la nature de leur
crédit Leur cri me consistait à avoir éloigné de la cour
et des places des gens sans religion et sans mœurs Il
est facile de juger si le règne de Louis XV, qui fut le triomphe des philosophes, fut moins fécond en abus que le siècle de Louis XIV, que l'on regarde comme l'élève des Jésuites.
« La nature de leur crédit prouvait que les Jésuites n'avaient pas une morale relâchée et n'adoptaient pas des
doctrines mauvaises. Pour condamner leurs constitutions^ il fallut en altérer le texte. Voltaire a avoué qu'ils n'étaient point les auteurs des livres qu'on leur reprochait
Dans leurs sermons et dans leur enseignement, les Jésuites ont dû être aussi réservés que dans leurs livres, puisque ni les journaux, ni les mémoires, ni les correspondances de tous les personnages du dix-huitième siècle ne les ont accusés d'avoir prêché dans les chaires des églises, professé dans leurs classes, conseillé dans le confessionnal et propagé dans leurs conversations des maximes contraires à la religion, à la morale et à l'État. Ils ne sont pas moins inattaquables sous tous ces rapports dans leur'vie
privée, après comme avant leur destruction Dans
toutes leurs œuvres et dans toutes leurs lettres, les philosophes n'ont cessé de vanter la chasteté des Jésuites
G Manuel — qui a eu entre les mains tous les procèsverbaux de la police et qui s'en est servi pour rédiger La Police de Paris dévoilée et les neuf numéros de La Bastille dévoilée, — Manuel affirme que la police n'est parvenue, dans tout le dix-huitième siècle qu'à surprendre im /esMzV^ dans un moment de faiblesse. Voilà le plus bel hommage qui ait été rendu aux Jésuites.
« C'est à leur indépendance qu'il faut attribuer leur crédit, leurs vertus. Ne relevant que de leur général, ils restent étrangers à tous les États qui les tolèrent. Ils ne leur demandent rien, parce qu'ils ne peuvent occuper ni dignités civiles, ni sinécures, ni fonctions ecclésiastiques. Aucune vue humaine ne tentait donc les jeunes gens qui entraient dans leur compagnie. Les Jésuites étaient souvent consultés, parce que leurs avis étaient désintéressés. On les a vus dans les cours, ils ont été les conseillers des rois, mais ils n'ont été les valets de personne, les courtisans d'aucun ministre. Il n'y a qu'eux qui aient osé dire à la
Pompadour qu'elle devait quitter Versailles; il n'y a qu'eux qui n'aient pas caché ni fardé la vérité, chaque fois qu'ils ont été appelés à porter la parole devant les grands. Ils hantaient les palais, ils en sortaient les mains pures, les maim vides. Ils ne rêvaient que le bien des âmes, la prospérité de l'État; ils laissaient à d'autres les crosses, les mitres, les portefeuilles, les traitements, les gratifications, les pensions. Leur reprocher de composer un corps dans l'État, leur faire un crime de leur indépendance, c'était rendre hommage à leur intégrité, à l'incorruptibilité qui les soutenait et les préservait de la contagion du siècle, et leur méritait ainsi la bienveillance d'un gouvernement qu'ils n'importunaient ni n'appauvrissaient.
« Tels sont les crimes que les parlements ont découverts pour proscrire tous les Jésuites. Ils les ont condamnés sans les juger; ils ne les ont pas jugés, puisqu'ils n'ont pas entendu leurs défenses, et qu'ils n'ont même assigné aucun Jésuite à leur barre. Ils ne se sont pas contentés de chasser les Jésuites de leurs chaires^ ils se sont emparés de leurs collèges et ont confisqué tous leurs biens...
(( Le 2 juillet 1769, Frédéric II adressait ces mots à d'Alembert : « Les besoins des princes qui se sont endettés, « leur font désirer les richesses accumulées dans les mo- « nastcres ; affamés de ces biens, ils pensent à se les appro- « prier. C'est là toute leur politique. Il se trouvera donc (( que les puissances, fortement affectées de l'accessoire « qui irrite leur cupidité, ne savent ni ne sauront où leur « démarche les doit conduire : elles pensent agir en poli- « tiques et elles agissent en philosophes. » Tel est le jugement définitif qu'on doit porter de la destruction des Jésuites et de la suppression des monastères...
(( En s'emparant des biens des Jésuites aussitôt qu'il les eut proscrits, Louis XV prouva qu'il avait cédé à de vils
instincts. Il crut faire une bonne spéculation; il se trompa beaucoup et ne tarda pas à s'en apercevoir. L'éducation de la jeunesse est une chose trop importante pour ne pas attirer Tattentiondu gouvernement. On ne pouvait laisser les jeunes gens sans professeurs. Pour en avoir il fallait nécessairement les rétribuer. Il était évident que les biens qui suffisaient à Fentretien des Jésuites^ les universitaires ayant femme ou maîtresse, bâtards ou enfants, ne s'en contenteraient pas et deviendraient une charge pour l'État. On sait combien de millions coûte chaque année à l'État sa fabrique de bacheliers...
« C'est ainsi que la destruction des Jésuites fut une folie en politique, comme une monstruosité en morale. Aucun acte ne dévoile mieux la dégradation de la royauté, la scélératesse de la Pompadour, la corruption de la magistrature, la bassesse des philosophes, la noirceur de Ghoiseul (1). »
Note B, page 273.
Le mouvement qui entraîne de plus en plus la jeunesse de notre temps vers l'étude spéciale des sciences exactes, et donne une si large place aux mathématiques, de préférence à l'histoire et à la littérature, ce mouvement n'est pas nouveau, comme on pourrait le croire, au premier abord. Déjà, dès la fin de la première moitié du dixhuitième siècle, des hommes éminents, entre autres les académiciens de La Nauze et Du Resnel, signalaient cet engouement, aujourd'hui devenu général en faveur des mathématiques, dont l'enseignement spécial envahit de plus en plus le programme des études modernes.
Sous le titre de Béflexions générales sur l'utilité des belles-lettres et sur les inconvénients du goût exclusif , qui
(1) Nicolardot, loc. cit. sup. Introduction f). cxxxiii à cxlviii.
paraît s'établir en faveur des mathématiques et de la physique^ Du Resnel, lut en 1741, à l'Académie des inscriptions, un mémoire dont le fond et les termes principaux ont plus que jamais leur application véritable, à notre époque.
Ces lignes, écrites il y a plus d'un siècle, ont tout le mérite de l'actualité, en présence de la persistance et du développement du fait, qui les avait d'abord inspirées.
Pendant qu'au seizième siècle l'érudition littéraire faisait en France des progrès si rapides, les mathématiques languissaient dans un oubli presque universel. Il n'est pas étonnant qu'elles n'aient commencé à être étudiées que plus tard : c'était des belles-lettres qu'elles attendaient du secours pour sortir de l'obscurité. Il fallait qu'on eût tiré de la poussière des bibliothèques, et fait connaître par des traductions , les auteurs de l'antiquité, qui devaient servir de base à l'étude des mathématiques, — Euclide, Apollonius, Archimède, Diophante, Ptolémée et plusieurs autres.
Au seizième siècle, il est vrai, les leçons de Ramus avaient paru échauffer les esprits en faveur des mathématiques : mais ils se refroidirent après sa mort ; comme nous l'apprend Pasquier, qui en parlant de la chaire de professeur de mathématiques, que Ramus avait fondée, par son testament du 8 août 1568, dans l'Université de Paris, s'exprime ainsi : « Je crains qu'elle ne se tourne en friche... tant sont les volontés refroidies en l'étude des mathématiques. »
La géométrie n'a commencé à fleurir que depuis la publication des auteurs de l'antiquité, qui, en éclairant les esprits, leur ont facilité les moyens d'aller beaucoup au delà du terme où ils étaient restés. La géométrie a fait peu de bruit dans le monde avant Descartes, qui le pre-
mier, en rappliquant à la physique, en montra le véritable usage. Cependant, malgré les découvertes de Viète, de Fermât, du marquis de FHospital, les premiers succès de cette science ne lui attirèrent encore qu'un petit nombre d'amateurs, jusqu'à la fin du dix-septième siècle; puisque E'ontenelle supposait, en 1702, comme un fait notoire, que les mathématiques et la physique étaient assez généralement inconnues, et passaient assez généralement pour inutiles.
Cependant leurs beaux jours approchaient : l'Académie des sciences venait de prendre une forme nouvelle, qui fut proprement une nouvelle naissance. A cette époque, la destinée des mathématiques et de la physique change de face. C'est là que commence la riche collection de ces mémoires, auxquels les sciences qu'on nomme exactes, sont principalement redevables de leur avancement.
« C'est de là, (dit Du Resnel), que part la chaîne des cir- (( constances heureuses, qui ont contribué à les répandre (( et qui les ont insensiblement amenées au point d'être (( chez nous le goût dominant, ou plutôt un goût national, (( commun à toutes les conditions et à tous les Etats; sans (( excepter même cette moitié de la société, qui, contente (( autrefois, des avantages qu'elle tient de la nature, n'en- «viait point à l'autre ceux qu'on ne peut acquérir que (( par une étude pénible. L'antiquité ne cite avec éloge (( qu'une seule femme, qui se soit illustrée par sesconnaisc( sances géométriques : de combien d'Hypaties, supé- (( rieures, peut-être, à la fille de Théon, la France pource rait-elle aujourd'hui se glorifier ? »
Dès la fin du dix-septième siècle, Boileau, dans sa satire sur les femmes, signalait déjà plaisamment celles qui s'adonnaient à l'étude des sciences; on se rappelle ces vers :
DE J. DE MAISTUE. 289
Qui s'ofl'rira d'abord? Bon, c'est cette savante, Qu'estime Roberval et que Sauveur fréquente. D'où vient qu'elle a l'œil trouble et le teint si terni? C'est que sur le calcul, dit-on, de Cassini, Un astrolabe en main, elle a, dans sa gouttière, A suivre Jupiter passé la nuit entière. Gardons de la troubler. Sa science, je croi, Aura pour s'occuper ce jour plus a'un emploi. D'un nouveau microscope on doit, en sa présence, Tantôt chez Dalencé, faire l'expérience
Du Resnel, tout en constatant le progrès des sciences exactes au dix-huitième siècle et leur faveur, se plaignait qu'on leur eût sacrifié la gloire des lettres.
a 11 faut néanmoins avouer de bonne foi, dit-il, que 0 plusieurs causes se réunissent pour accréditer, par préce férence, les mathématiques et la physique, et pour grosce sir le nombre de leurs sectateurs, aux dépens de la litté- (( rature.
ce La culture des lettres demande une sorte de préparac( tion, qui doit avoir été commencée dès l'enfance par les c( études ordinaires des collèges, dont les mathématiques « et la physique peuvent absolument dispenser. Ceux de c( qui l'éducation aura été négligée, seront exclus de la « carrière des lettres, et pourront être admis dans celle c( des sciences exactes. Si la nature leur a donné de Toucc verture d'esprit, de la disposition à s'appliquer, de la « curiosité, les mathématiques et la physique s'otfrent à c( eux, et ne leur demandent que ce qu'ils ont reçu de la «nature.
ce La culture des lettres exige une multitude de voluce mes, soit imprimés, soit manuscrits, que peu de gens ce sont en état de se procurer,... tandis qu'avec un simple Cl crayon Pascal arrive jusqu'à la trente-troisième propoc( sition d'Euclide. Archimède, au milieu d'une île déserte, ce aurait trouvé dans le sable de la mer, de quoi faire ses ce calculs, de quoi tracer ses figures.
c( Les mathématiques sont un assemblage de parties qui « subsistent indépendamment les unes des autres, et dont « chacune présente un objet d'étude, distinct et séparé. A « l'exception de la géométrie qui influe dans toutes, jusce qu'à un certain point, on peut^ suivant son attrait, en a choisir une seule, s'y borner, y exceller, sans avoir efc( fleuré les autres : le calculateur n'est point obligé de c( connaître les routes du ciel ; l'astronome n'a rien de « commun avec le mécanicien...
« Il n'en est pas de même de l'érudition : ses diff'éren-
«tes branches composent un tout presque indivisible
« Pour épuiser un genre, il faut les embrasser tous. On « conçoit aisément que la simple idée d'une immensité si « effrayante peut décourager mille bons esprits, à qui, c( d'ailleurs, il ne manquait pour obtenir le titre de savants, c( que de ne pas désespérer d'y atteindre...
(( Parmi les motifs qui contribuent à maintenir ou à force tifier le goût des mathématiques, d'autres pourraient c( compter l'avantage qu'elles ont d'attirer des prosélytes, ce par des espérances flatteuses. Leurs écoles pour perfecc( tionner l'architecture civile et militaire, l'art du génie, (( l'artillerie, la marine, etc., sont, en effet, des asiles touc( jours ouverts aux talents naissants, et les places où elles «peuvent conduire, sont une perspective toujours préce sente, qui entretient l'émulation. Il est certain que les ce lettres n'offrent pas les mêmes ressources^ ne promet- (( tent pas les mêmes récompenses.
a Les lettres, poursuit Du Resnel, ne se plaindraient pas ce de la différence du traitement qu'elles éprouvent à cet ce égard, si elles reconnaissaient dans leurs rivales une suce périorité d'excellence, qui fondât la distinction dont ce celles-ci jouissent. Mais, en quoi consisterait cette supéce riorité prétendue ? Dans leur utilité même^ répond le
« préjugé^ qui traite de curiosité frivole et les lettres et Té- « rudition...
« Mais^ répond Du Resnel, si pour régler les rangs entre « les diverses professions, on n'avait égard qu'à Tutilité « qu'elles procurent aux citoyens, les arts mécaniques « l'emporteraient, sans contredit, sur les arts libéraux : « les sciences elles-mêmes céderaient à l'agriculture.
« L'excellence d'une profession ne doit pas s'apprécier (( seulement par l'utilité ou par l'importance des effets « qu'elle produit; il faut encore l'examiner dans le cours « de ses opérations, et calculer les difficultés qu'elle est « obligée de vaincre. De ce côté-là, on ne saurait discon- « venir que la cause des lettres ne soit très-favorable. « Nous naissons poètes, dit-on communément : à peu de « chose près, on pourrait dire : Nous naissons géomètres. « Le mathématicien sort des mains de la nature, à demi (( formé : On a vu, disait Cicéron, un si grand nombre de ngens exceller dans les mathématiques, qu'il semble que, a pour y réussir, il suffit de s'y appliquer. Le physicien « n'a souvent besoin que d'une patience oisive, pour être « un grand observateur; au lieu que plusieurs années « d'une étude assidue peuvent à peine former un savant.
« Quand il serait prouvé que les mathématiques et la « physique ont une utilité plus sensible que les lettres, il (( n'en serait pas moins constant que celle des lettres est « tout aussi réelle, et que dans son genre elle équivaut à « l'autre. Chaque genre a son utihté propre : un grand (( géomètre, un grand physicien, un grand antiquaire, un «grand critique, sont autant d'hommes utiles entre les- « quels il n'y a de différence effective, que celle du degré « de perfection où chacun d'eux est parvenu. Nous avoue- « rons donc que les mathématiques et la physique se rap- « portent essentiellement aux besoins delà société, pourvu '
« qu'on nous accorde que les besoins de l'esprit sont Tob- «jet immédiat des lettres. Nous avouerons qu'une des « prérogatives de la géométrie est de contribuer à rendre « l'esprit capable d'attention ; mais on nous accordera «qu'il appartient aux lettres de l'étendre en lui niulti- « pliant ses idées, de l'orner, de le polir, de lui communioquer la douceur qu'elles respirent, et de faire servir les « trésors dont elles l'enrichissent, à l'agrément de la so- «ciété.
(( Si on objecte que la géométrie, pour cela seul qu'elle (( occupe l'entendement pur, sert l'esprit plus utilement « que ne font les lettres, qui souvent n'exercent que l'ima- (( gination , nous demanderons qu'après avoir défini les « deux termes d'iinagination et d'enteiidemeni on nous exce plique comment l'esprit qui pense en cherchant la solu- (( tion d'un problème, est autre que l'esprit qui sent en li- « sant les grands écrivains d'Athènes et de Home. Nous ne (( parlons que des lettres polies, et quant aux lettres sa- (( vantes, c'est-à-dire à l'érudition littéraire, accusera-t-on (( la critique ou la chronologie, d'être bornées à n'exercer (( que l'imagination?
(( Si on fait un démérite à la critique, de ce qu'elle em- (( ploie des preuves d'un ordre inférieur aux démonstra- « tions géométriques, nous répondrons que chaque ordre (( de vérité a ses preuves, qui portent un caractère decer- (( titude assorti à leur objet. Or, toute certitude, à parler (( philosophiquement, est égale à une autre.
{( Si on ajoute que la critique qui accoutume l'esprit, (( surtout en matière de faits, à recevoir de simples proba- (( bilités pour des preuves, est, par cet endroit, moins pro- (( pre à le former, que ne le doit être la géométrie qui lui « fait contracter l'habitude de n'acquiescer qu'à l'évidence, (( nous réphquerons qu'à la rigueur on pourrait conclure,
« de cette différence même, que la critique donne, au con- (( traire, plus d^exercice à l'esprit que la géométrie : parce « que révidence, qui est une etabsolue, le fixe au premier (( aspect sans lui laisser ni la liberté de douter, ni le mérite « de choisir ; au lieu que les probabilités étant susceptibles (( du plus et du moins, il faut, pour se mettre en état de « prendre un parti, les comparer ensemble, les discuter (( et les peser. Un genre d'étude qui rompt, pour ainsi a dire, l'esprit à cette opération, est certainement d'un «usage plus étendu que celui où tout est soumis à l'évi- « dence ; parce que les occasions de se déterminer sur des « vraisemblances ou probabilités, sont plus fréquentes que ({ celles qui exigent qu'on procède par démonstrations : « pourquoi ne diiions-nous pas que souvent elles tiennent « aussi à des objets beaucoup plus importants?
« Mais les partisans des sciences exactes auraient mau- « vaise grâce de reprocher à la critique ses probabilités et « ses conjectures : la physique n'a-t-elle pas les siennes, (( sous le nom plus imposant d'hypothhes et de systèmes? ((Eh! plût à Dieu que celle de ses branches, qui intéresse le « plus directement l'humanité (1), ne fut pas si souvent « contrainte d'y avoir recours !
(( Ils ne seraient pas plus en droit de reprocher à l'éru- « dition certaines recherches de pure curiosité, que l'en- « chaînement de ses études amène sur sa route, qui ser- « vent ordinairement d'échafaudage à son travail, et dont (( quelques-unes ne sont taxées de futilité, que parce qu'on « n'en a point approfondi le véritable usage...
(( Au reste, ajoute Du Resnel, la géométrie elle-même, « de l'aveu de Fontenelle, a des spéculations où elle ne s'en- « gage que par la seule vanité de découvrir des théorèmes
(1) La médecine^
(( difficiles, ha. physique a des expériences, etThistoire na- « turelle des observations qui ont arraché à Fontenelle cet (( autre aveu : On peut convenir nettement que les mathéma- « tiques et la physique ont des endroits qui ne sont que eu-- « rieux.
« On dit souvent, pour relever Texcellence des sciences « exactes , que ce sont elles qui ont introduit dans le « monde V espiHt philosophique , ce flambeau précieux, à la (( faveur duquel nous savons douter et croire à propos. c( Mais ce qu'on attribue aux sciences, exclusivement, pource rait bien être Touvrage de la critique, et, par conséc( quent, appartenir aux lettres. Car enfin, Tesprit philoa sophique peut se définir la raison éclairée sur les vrais a principes des choses, de quelque nature quelles soient ; « c'est-à-dire, tant de celles qui sont soumises aux sens, « que de celles qui sont du ressort de l'esprit, considéré « dans ses diverses facultés : or, cette supériorité de raison c( est le résultat des réflexions que les hommes ont faites, c( à mesure qu'ils ont accru le nombre de leurs idées, en c( acquérant de nouvelles connaissances par la voie de « l'étude. Nous n'insisterons pas sur ce point : l'abus « qu'on fait tous les jours du prétendu esprit philoso- « phique, nous réduit à douter si les lettres travailleraient (( pour leur gloire^ en le revendiquant
« Quoi qu'il en soit, puisque l'esprit philosophique s'é- « tend, sans exception, à tous les objets de nos connais- « sances, suivant ce mot d'un ancien, la philosophie est (( nécessaire^ lors même qu'on ne traite pas de la philosophie, « il faut bien se garder de le confondre avec V esprit de cala cul, qui de sa nature est renfermé dans un cercle, au a delà duquel on ne doit pas lui permettre de s'étendre. u Nous ne dissimulerons pas que notre siècle commence « à perdre de vue cette distinction, et qu'à force de se pi-
DE J. DE MAFSTRE. 295
« quer d^être géomètre, ou plutôt de vouloir tout ramener « au calcul, d'en appliquer partout la méthode, de Tériger « en instrument universel, il cesse presque d'être philo- « sophe. »
On voit, par ces citations choisies, que Du Resnel se proposait, non de dégrader les sciences, mais de réhabiliter les lettres, et particulièrement de combattre le goût exclusif qui s'établissait dès la fin de la première moitié du dix-huitième siècle, en faveur des unes, sous le prétexte injurieux que les autres sont inutiles à la société : c'était là l'objet essentiel de sa thèse.
(( Les lettres seules, dit Du Resnel, après avoir tiré « l'Europe de la barbarie, peuvent encore la garantir du « malheur d'y rentrer. »
Nous ne suivrons pas le docte académicien dans le développement de ses preuves, à l'appui de son assertion, dont la vérité est incontestable.
Les hgnes suivantes nous semblent surtout dignes d'être enregistrées : elles attaquent un abus, qui, né au dix-huitième siècle, grandit de plus en plus, de nos jours, sans qu'on puisse calculer où il s'arrêtera :
« Nos dictionnaires pour toutes les sciences et pour tous (( les arts, les bibliothèques, les journaux qui se multiplient « chaque année sous de nouvelles formes, cent autres lice vres de la même espèce, qui en facilitant les moyens de « paraître savant, éloignent de ce qii^il faudrait faire pour c( le devenir, sont peut-être les avant-coureurs de la déca- 0 dence des lettres. Non que la plupart de ces ouvrages (( ne soient bons de leur nature, et qu'ils ne fussent trèsce utiles, si on savait en restreindre l'usage à leur véritable a destination : mais, par un abus qui s'étend tous les c( jours, on les prend pour le terme où il est permis de « borner sa course ; tandis que ce sont, tout au plus, des
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a routes qui peuvent y conduire. Nous ne disons rien d'un « nombre infini d'écrits, dont les moins mauvais sont ceux « auxquels on ne reproche que d'être frivoles, et dont (( quelques-uns seront à jamais l'opprobre de la raison et « des mœurs; fruits pernicieux de la corruption du goût, c( qu'entraîne nécessairement la chute des bonnes études : « car, la dépravation des mœurs touche de plus près qu'on
« ne pense à celle du goût
« Les lettres, conclut Du Resnel, sont la seule barrière « qui puisse arrêter les progrès du faux bel esprit, et « borner les conquêtes de l'esprit du calcul : Tun cherche « à nous séduire, l'autre voudrait nous subjuguer. Les c( lettres, en maintenant le goût du vrai que les anciens « nous ont donné, nous enseigneront à ne pas prendre c( pour de l'or le chnquant du premier ; elles nous ensei- « gneront de même à contenir le second dans ses li-
0 mites (1). »
(1) Cf. ces judicieuses réflexions avec les lumineux développements de M. de Donald, Des sciences, des lettres et des arts (mai 1807). Mélanges lût., polit, et philos., etc. 3« édit., 1852, p. 294 à 321.