‹ L'Esprit de comte Joseph de MaistreChapitre 23 sur 42 · DE L'ART · texte numérisé non relu

DE L'ART

I. Lulli.— 11, Qu'est-ce que le beau?— ll\. Raphaël. — IV. Difficultés dans l'appréciation du beau. — Y. De l'imitation de la nature.

Je lisais ce matia ce passage de madame de Sévigné :

c( Pour la musique (celle du service fait au chancelier « Séguier), c'est une chosequ'on ne peut expliquer. Bap- « liste (Lulli) avait fait un dernier effort de toute la mu- (( sique du roi. Ce beau Miserere ^ était encore aug- « menlé. Il y a un Libéra où tous les yeux étaient pleins c( de larmes ; je ne crois pas qu'il y ait une autre music( que dans le ciel (l). » (Lettre du 6 mai 1672.)

Gluck et Piccini n'ont certainement jamais obtenu de témoignage plus flatteur. C'est cependant cette même

(I) On peut encore se rappeler cet autre passage : « On joue jeudi l'opéra (de Cadmus de Lulli), qui est un prodige de beauté. 11 y a des endroits de la musique qui m'ont déjà fait pleurer. Je ne suis pas la seule à ne la pouvoir soutenir : l'âme de madame de la Fayette en est tout alarmée (8 janvier 1674, t. II).

musique que les docteurs modernes appellent le plainchant^ la lourde psalmodie de Lul!i. Mais les belles dames qui s'extasient sur la musique moderne, et qui parlent avec tant de pitié de celle de Lulli, ont-elles donc plus d'esprit, de tact, de sensibilité que madame de Sévigné ? Tous ces yeux pleins de larmes^ dans le grand siècle et au milieu de la perfection universelle, sont un fait. L'byperbole qui termine ce morceau montre le prodigieux effet de la musique. Que pouvonsnous opérer de plus? Dira-t-on que si madame de Sévigné vivait de nos jours, elle ne goûterait que notre musique, et rirait de celle qui la faisait pleurer? Dans ce cas, le paradoxe n'en est plus un : l'habitude fait tout, et il n'y a plus de beau. Ce qu'il y a de sûr, c'est que dans tous les arts, ce qu'on appelle Y effet dépend d'une foule de circonstances collatérales, et résulte beaucoup plus des dispositions de ceux qui l'éprouvent, que de certains principes naturels mis en usage par l'artiste.

La coutume influe prodigieusement sur nos goûts dans tous les genres. Comment cette bière, qui me fit soulever le cœur la première fois que j'en goûtai, estelle devenue pour moi une boisson agréable? Par la coutume (1).

Plus on examine la chose, plus on est porté à croire que le beau est une religion qui a ses dogmes, ses oracles, ses prêtres, ses conciles provinciaux et œcuméni-

(I) Lettres etop.,t. II, p. 184 et 1 86.— Cinq paradoxes à lamarquise de Nav.... 1795, A^ paradoxe.

ques : tout se décide par Tautorité, et c'est un grand bien (l). Sur toute chose, j'aime qu'il y ait des règles nationales, et qu'on s'y tienne. Si l'on écoule hsprotestants, voilà tout de suite le jugement particulier, l'intarissable verbiage et la confusion sans borne et sans remède. Je vous cite ce vers :

Il ne voit que la nuit, n'entend que le silence.

L'un dit : Cela peut très-bien se dire ; l'autre dit : NoUy monsieur^ avec votre permission^ cela ne peut pas se dire. J'arrive, moi, et je dis : Peut-on dire ce qui fait dire, Cela peut-il se dire? Voilà trois avis sur un vers. Faites une règle de proportion, et vous verrez que, pour un poëme entier, il y aurait de quoi allumer une guerre civile. Ne serait-ce pas le comble du bonheur, qu'il y eût un tribunal du Beau chargé d'accorder sans appel les honneurs de l'admiration ? Or, ce tribunal existe réellement, car tout ce qui est nécessaire existe. Quelques hommes prépondérants commencent à former l'opinion ; l' orgueil national souscrit, la tradition s'établit, et voilà le beau à jamais fixé. Si vous croyez qu'il en existe d'autres, vous êtes trompé par la faiblesse ou par la fausseté des hommes. On ne saurait croire à quel point ce tribunal en impose etcombien il y a peu d'hommes qui osent dire franchement ce qu'ils pensent, indépendamment des jugements établis. Au moment où une nouvelle production de l'art vient à paraître, voyez le tâtonnement du grand nombre pour découvrir le jugement de ceux qui sont en possession

1) Voir la noie A.

de décider ; combien de fois le beau change pour chaque individu, avant d'être fixé ! Aujourd'hui cette comédie, ce tableau, cette statue paraît superbe à un spectateur qui demain jugera autrement, parce qu'il a entendu les juges. Je croyais qv! elle me plaisait y dira-t-il, mais je me trompais.

Si ce ne sont ses paroles expresses, C'en est le sens (1).

Raphaël, le prince des peintres, est de tous les peintres le moins apprécié et le moins sincèrement admiré. Le concert unanime sur le compte de ce grand homme n'est qu'un acte d'obéissance extérieure, et dans le fond un mensonge formel. Je n'oublierai de ma vie qu'ayant témoigné devant un connaisseur du premier ordre une envie passionnée de connaître le fameux tableau de la Transfiguration, il me répondit en souriant : Vous serez bien surpris de li! éprouver rien de ce que vous attendez. Ce qu'il m'avait écrit m'arriva à point nommé. On m'a dit : Voilà le chef-d'œuvre de Raphaël ;]q l'ai cru. On m'a dit : // na rien d'égal ; je l'ai cru de même, et je le croirai fermement jusqu'à la mort, avec foi et humilité. Mais si l'on m'avait montré ce tableau sur le maître-autel d'un grand village d'Italie, et qu'on m'eût dit: Savez-vous bien que tous les chefs de famille se sont cotisés pour faire venir de Rome ce tableau, qui est réellement dun assez bon maître ? j'aurais dit : En effet ^ cest beau ; et j'aurais passé.

(J)^Ae?^e5 et Qp^, t. II, p. 189 et 15)0.

La Vierge de la Seggiola me paraît belle comme femme^ mais point du tout comme Mère de Lieu, Je n'y vois nullement le divin idéal ^ ou, pour mieux dire, \ idéal divin^ car ce qui n'est pas idéal ne saurait être divin (1).

Ce qui embarrasse extrêmement la question du beau, c'est qu'il semble que le beau ne peut être ce qui ne plaît qu'à un petit nombre d'hommes. Qui a jamais imaginé déjouer un opéra pour une douzaine de compositeurs? L'obligation du maître est, au contraire, d'employer les règles pour plaire au grand nombre. N'en serait-il pas de même de la peinture et des autres arts ?

Que si le beau est exclusivement du ressort des adeptes, alors il n'y a plus de beau dans un autre sens; c'est-à-dire que le nombre de ces véritables adeptes étant dans une proportion presque nulle avec le reste des hommes , c'est comme si le beau n'était que du ressort des anges. Dans ce cas, qu'importe aux hommes?

Mais, parmi ces adeptes, combien de doutes, de contradictions et d'incertitudes ! Entendez-les, par exemple, parler de l'antique : c'est encore une véritable religion. A les entendre, l'antique a un caractère que les vrais connaisseurs sentent d'abord, et dont nous n'approcherons jamais. Heureusement pour eux, ils jugent ordinairement à coup sûr; ce n'est pas cependant qu'on ne leur ait fait de temps eu temps de cruelles

(1) IbàL, p. 190 et 191.

niches. Personne n'ignore l'histoire de ce peintre romain (Casanova) qui fit un tableau antique^ et le présenta dûment barbouillé de terre au fameux Winckelmann. L'antiquaire y fut pris, et pensa étouffer de

rage.

Mais si l'Apollon du Belvédère sortait tout à coup de l'atelier d'un artiste fameux (de Canova, par exemple), portant tous les signes de la fraîcheur et n'ayant jamais été vu de personne, ne doutez pas un moment que tous les Winckelmann ne disent, comme ils le disent du Persée : Après l'antique^ il ny a rien de si beau.

Tandis que les premiers amateurs regardaient les belles statues de Rome, telles que le Laocoon, l'Apollon, le Gladiateur j comme les chefs-d'œuvre et le nec plus ultra de l'art humain, le célèbre Mengs, comme je me rappelle l'avoir vu quelque part dans ses œuvres, ne les regardait que comme des copies d'originaux supérieurs. Il avait aussi son beau idéal et ses règles particulières (1).

Si les anciens revenaient au monde, ils riraient peutêtre du culte que nous leur rendons. Le beau européen est nul pour l'œil asiatique, et nous-mêmes, nous ne savons pas nous accorder. Nous en appelons à l'antique, mais l'antique même n'est prouvé que par la rouille et la patine. C'est la date qui est belle ; dès qu'on en peut douter, le beau s'évanouit. Il semble que limitation

(1) Lettres et op., t. II, p. 193 et 194.

de la nature offre un principe certain ; malheureusement il n'en est rien, car c'est précisément cette imitation qui fait naître les plus grandes questions. Il n'est pas vrai, en général, que dans les arts d'imitation il s'agisse à^ imiter la nature; il faut l'imiter jusqu'à un certain point et d'une certaine manière. Si l'on passe ces bornes, on s'éloigne du beau en s'approchant de la nature. Si quelqu'un parvenait à imiter sur le plat un tapis de verdure avec des matériaux convenables, au point de tromper un animal qui viendrait brouter, il n'aurait fait qu'une chose curieuse; mais que Claude Lorrain ou Kuysdaël imite cette même verdure sur une toile verticale avec quelques poudres vertes, jaunes, brunes, délayées dans de l'huile, cette imitation, qui sera à mille lieues de la première pour la vérité, sera une belle chose, et on la couvrira d'or. Il s'agit donc toujours de savoir : l"* ce qu'il faut imiter; 2° jusqu'à quel point il faut imiter; 3*^ comment il faut imiter. Or, sur ces trois points, les nations, les écoles, ni même les individus, ne sont pas d'accord (1).

(1) 7ôîV/.,p. 197et 198.

NOTE

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