‹ L'Esprit de comte Joseph de MaistreChapitre 28 sur 42 · DU CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

DU CHAPITRE VII

Note A, page 339.

Veut-on savoir ce que Voltaire pensait des Lettres pr^ovinciales? — Qu'on écoute ce juge peu suspect :

« Qu'on mette, dit-il, en parallèle, les Lettres provinciales et les Sermons du père Bourdaloue, on apprendra dans lespremières Vart de la raillerie, celui de présenter des choses indifférentes sous des faces criminelles ^ celui d'insulter avec éloquence : on apprendra, avec le père Bourdaloue, à être sévère à soi-même et indulgent pour les autres. Je demande alors de quel côté est la vraie morale, et lequel de ces deux livres est le plus utile aux hommes? J'ose le dire, il n'y a rien de plus contradictoire, de plus inique, de plus honteux pour l'humanité, que d'accuser de morale relâchée des hommes qui mènent en Europe la vie la plus dure, et qui vont chercher la mort au bout de l'Asie et de l'Amérique. Quel est le particulier qui ne sera pas consolé d'essuyer des calomnies, quand un corps entier en éprouve continuellement d'aussi cruelles (1)?»

Je conseille à ceux qui voudraient savoir à quoi s'en tenir sur la valeur des allégations des Lettres provinciales, de lire les ouvrages suivants du père Daniel : Entretiens de

(l) Lettre au R. P. de Latour, jésuite , prineipal du collège Louisle 'Grand, 1 février 1746.

l'esprit de j. de MAISTRE. 357

CUandre et d'Eudowe sur les Lettres provincia/es (169-4), et la Lettre de M. l'abbé de"^^ à Endoxe, toue/iant la nouvelle apologie des Lettres provinciales (1099). (Voirie tome I, p. 305 à 596, et p. 597 à 63-4, du Recueil de divers ouvrages philos., théol., hisf., apologét. et de a'itique, par le père Daniel, 17-24, in-4°).

Traduits, aussitôt leur apparition, en latin, en italien, en espagnol et en anglais, les Entretiens de Cléo.ndreetd'Eudoxe sont la réfutation la plus complète et la plus forte des ti'op fameuses Lettî^s provinciales.

Note B, page 340.

« Deux hommes, — dit M. de Bonald, — que leurs contemporains ont nommé des hommes de génie, parce qu'ils ont jugé leurs écrits sur leur style, et leur doctrine sm' le bruit même qu^elle a fait, mais que la postérité, qui juge les écrits par leurs résultats, et les opinions par les événements, appellera des hommes de beaucoup d'esprit (car on erre avec esprit, et non avec génie), Montesquieu et Jean- Jacques Rousseau écrivirent tous deux sur la politique avec un succès égal, parce que les talents étaient semblables, et que les intentions n étaient pas très-différentes

(( Montesquieu, partisan de Tunité de pouvoir par état et par préjugé, et du gouvernement populaire par affection philosophique, favorable aux sociétés unitaires par ses aveux, et aux sociétés opposées par ses principes, sans plan et sans système, écrivit V Esprit des lois avc^. le même esprit, et dans quelques endroits avec la même manière qu'il avait écrit les Lettres persa)ies (Ij; et cherchant sans

(l)« Comme l'a dit plaisamment, dans VEspn'f des /ois, l'auteur des Lettres persanes^ » dit quelque part M. de Bonald, en citant une polissonnerie (le mot est de M. de Maistve), qu'on lit dans ce fameux livre.

3î)8 l'esprit

cesse Tesprit de ce qui est, et jamais la règle de ce qui doit être, il trouva la raison des lois les plus contradictoires, et même des lois qui sont contre toute raison

« Heureusement inconséquent, Touvrage de Montesquieu, rachetant lui-même Terreur des principes par de grandes vérités dans les détails, est fait pour en imposer à des esprits inattentifs et à des cœurs honnêtes ; soutenu par un style qui éblouit par son éclat, ou qui étonne par sa précision, accrédité par un nom fameux, et ce qui est plus décisif, appuyé par un parti puissant, VFsprit des lois fut l'oracle des philosophes du grand monde (1). »

(( L'Esprit des lois^ — a dit ailleurs M. de Bonald, — est le plus profond des livres superficiels. »

Madame du Detfant disait de V Esprit des lois (( que c'était de Vesprit sur les lois ; )> mot où il y a assez de vérité pour être excellent.

Note C, page 346.

Un des biographes les plus fanatiquement enthousiastes de Voltaire et de ses œuvres, — Condorcet, — a écrit, propos de la Henriade^ le dithyrambe suivant :

c( On peut comparer la Henriade à V Enéide. Toutes deux portent Tempreinte du génie dans tout ce qui a dépendu du poëte, et n'ont que les défauts d'un sujet dont le choix a également été dicté par l'esprit national; mais Virgile ne voulait que flatter l'orgueil des Romains, et Voltaire eut le motif plus noble de préserver les Français du fanatisme, en leur traçant les crimes où il avait entraîné leurs ancêtres (2). »

(1) Législation primitive, etc. Discours préliminaire, p. 45 à 47, 4« édit.1847.

(2) Voy. Vie de Voltaire, par Condorcet, dans Beurhot ; —^ Œuvres de Voltaire, in-8, t. I, p. 136 et 137 (1834, in-8).

M. de Bonald, avec cette profondeur de vue qui le caractérise, définit ainsi la portée désastreuse et les résultats révolutionnaires de la Henriade ; tout esprit sage et réfléchi ne peut s'empêcher d'être frappé de ce jugement :

« Les différents partis religieux^ en France, avaient oublié leurs torts réciproques; Voltaire les a tous rappelés,, et plus encore ceux d'un parti que ceux de l'autre. La publication de la Henriade et de ses notes ralluma les haines prêtes à s'éteindre ; et l'on a remarqué que les retours à l'ancienne croyance, encore fréquents jusqu'au milieu du dernier siècle, sont devenus beaucoup plus rares depuis cette époque. On ne sait pas assez le mal, même politique, que cet écrivain a fait avec ses éternelles déclamations sur ses quelques événements malheureusement célèbres (1). ))

Note D, page 347.

Je crois intéressant, utile et surtout instructif de citer les passages les plus forts de cette déclamation insensée et ridicule de Diderot, — sorte à' Oraison funèbre de Richard' son, l'auteur de Clarisse.

On y trouve l'esprit philosophiquement impie de l'homme, l'amour pour la morale prêché par celui qui écrivit les romans obscènes des Bijoux indiscrets, de Jacques le Fataliste et de la Religieuse, et les principes du romantisme échevelé de 1828. A ces trois titres, les citations qu'on va lire sont d'un haut intérêt :

« Le roman de Clarisse m'a laissé une mélancolie qui me plaît et qui dure ; quelquefois on s'en aperçoit, et l'on me demande : « Qu'avez-vous ? vous n'êtes pas dans votre état naturel. » On m'interroge sur ma santé, sur ma fortune, sur mes parents, sur mes amis. 0 mes amis ! Païuéla,

(1) Pensées, p. 390. — 1847.

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Clarisse et Grandisson sont trois grands drames. Arraché à cette lecture par des occupations sérieuses, j'éprouvais un dégoût invincible; je laissais là le devoir, et je reprenais le livre de Richardson. Gardez-vous bien d'ouvrir ces ouvrages enchanteurs, lorsque vous aurez quelque devoir à remplir. Qui est-ce qui a lu les ouvrages de Richardson, sans désir de connaître cet homme, de l'avoir pour frère ou pour ami? Qui est-ce qui ne lui a pas souhaité toutes sortes de bénédictions ?

(( 0 Richardson! Richardson! homme unique à mes yeux! tu seras ma lecture dans tous les temps. Forcé par des besoins pressants, si mon ami tombe dans Tindigence, si la médiocrité de ma fortune ne suffit pas pour donner à mes enfants les soins nécessaires à leur éducation, je vendrai mes livres, mais tu me resteras, tu me resteras sur le même rayon avec Virgile, Homère, Euripide et Sophocle, et je vous lirai tour à tour...

« Plus on a Vâme belle, plus on a le goût exquis et pur; plus on connaît la nature, plus on aime la vérité, plus on estime les ouvrages de Richardson (1). »

Jusqu'ici ce n'est que ridicule ; Diderot va se montrer follement impie :

« Alors je comparais V ouvrage de Richardson à un livre plus sacré encore, à un évangile apporté sur la terre pour séparer répoux de l'épouse, le père du fils, la fille de la mère, le frère de la sœur, et son travail rentrait ainsi dans la condition des êtres les plus parfaits de la nature (2)

« Dans ce livre immortel, comme dans la nature au printemps, on ne trouve point deux feuilles qui soient d'un même vert...

(1) Éloge de Richardson, en têle du tome I de Clarisse, trad. de Le Tourneur, édit. de Genève, in-8, 1786, d. xxvi et xxvii.

(2) Ibid., p. XXXII.

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u 0 Richardson ! j'oserai dire que l'histoire la plus vraie est pleine de mensonges j et que ton roman est plein de vérité. L'histoire peint quelques individus, tu peins l'espèce humaine ; V histoire attribue à quelques individus ce qu'ils n'ont ni dit ni fait, tout ce que tu attribues à l'homme, il Va dit et fait, etc. Sous ce point de \ue, j'oserai dire que souvent l'histoire est un mauvais roman, et que le roman, comme tu Vas fait, est une bonne histoire. 0 peintre de la nature ! c'est toi qui ne mens jamais. »

N'est-ce pas le comble du délire (1)?

(( J'ai. . . été frappé, comme tous les lecteurs ordinaires, du ^enie qu'il y a à avoir combiné dans ce Lovelace les qualités les plus rares et les vices les plus odieux ; la bassesse avec la générosité^ la profondeur et la frivolité, la violence et le sang-froid, le bon sens et la folie ; à en avoir fait un scélérat qu'on hait, qu'onaime, qu'on admire, qu'on méprise, qui vous étonne, sous quelque forme qu'il se présente, et qui ne garde pas un seul instant la même (2). »

Tout le programme du romantisme est dans ces lignes ; la réhabilitation de l'impossible et du faux !

(( Est-ce que deux amies ne se sont pas brouillées sans qu'aucun des moyens que j'ai employés pour les rapprocher m'ait réussi, parce que l'une méprisait l'histoire de Clarisse, devant laquelle l'autre était prosternée (3) ?

« J'écrivis à celle-ci, et voici quelques endi'oits de sa réponse :

« Elle trouve extraordinaire que cette lecture m'arrache des larmes ! Et ce qui m'étonne toujours, moi, quand j'en suis aux derniers instants de cette innocente, c'est que les pierres, les murs, les carreaux insensibles et froids,

{{) Éloge de Ricfiardson, p. xxxiv et xxxv.

(2) Ibid., p. XXXVI.

(3) Ibid., p. xxwii,

sur lesquels je marche^ ne s^émeuvent pas, et ne joignent pas leur plainte à la mienne. Alors tout s'obscurcit autour de moi, mon âme se remplit de ténèbres, et il me semble que la nature se voile d'un crêpe épais.

(( A son aviSj Vesprit de Clarisse consiste à faire des phrases; et lorsqu'elles en a pu faire quelques-unes, la voilà consolée. C'est, je vous l'avoue, une grande malédiction que de sentir et penser ainsi ; mais si grande que j'aimerais mieux tout à l'heure que ma fille mourût entre mes bras, que de l'en savoir frappée (1). Ma fille ! ouify ai pensé, et je ne m'en dédis pas. »

Quelle horrible démence !

« Nature, prépare pendant des siècles un homme tel que Richardson; pour le douer, épuise-toi, sois ingrate envers tes autres enfants, ce ne sera que pour un petit nombre d'âmes comme la mienne que tu l'auras fait naître, et les larmes qui tomberont de mes yeux seront l'unique récompense de ses veilles (2). »

Quel pathos ! Et toujours la mise en scène du moi, caractère distinctif de Diderot.

« Il y a, comme on voit, dans les choses de goût, ainsi que dans les choses religieuses, une espèce d'intolérance que je blâme; mais dont je ne me garantirais que par un effort de raison. »

La raison menait Diderot à débiter des blasphèmes et des absurdités. Sainte raison !... Plus loin, cédant encore à sa manie de ^ose?" pour l'attendrissement à haute dose, Diderot prend le masque d'un ami :

« Cet ami est un des hommes les plus sensibles que je ton-

(1) C'est la sacrilège parodie du mot sublime de la reine Blanche de Castille à son fils enfant.

(2) Eloge de Richardson, p. xxxvni et xxxix*

naisse, et un des pins ardents fanatiques de liichardson; peu s'en faut qu'il ne le soit autant que moi (1).

(( Poètes, apprenez de Richardson à donner des confidents aux méchants, afin de diminuer l'horreur de leurs forfaits, en la partageant , et, par la raison opposée, à n'en point donner aux honnêtes gens, afin de leur laisser tout le mérite de leur bonté. Avec quel art ce Lovelace se dégrade et se relève! Dans la même lettre où vous trouvez les sentiments d'un cannibale, le cri d'une bête féroce ; quatre lignes de post-scriptum le transforment tout à coup en un homme de bien, ou peu s'en faut. »

Ce peu s'en faut vaut de Tor !

(( Et quel est le moment où Clémentine (2) et Clarisse deviennent deux créatures sublimes ? Le moment où l'une a perdu l'honneur, et l'autre la raison (3). »

Enfin, voici le sublime de cette Oraison funèbre :

« Tu as eu plus d'admirateurs encore parmi nous que dans ta patrie, et je m'en réjouis. »

11 n'y a pas tant de quoi.

(.{J'étais incliné au pied de ta statue; je t'adorais

J'ai tracé ces lignes sans liaison, sans dessein et sans ordrcn

On le voit bien, sans qu'il le dise.

« Le génie de Richardson a éioufïé ce que j^ en avais. Ses fantômes errent sans cesse dans mon imagination (4).»

Après avoir lu ces billevesées inqualifiables, on peut dire, avec M. de Bonald : «La déclamation et l'enflure sont proprement l'éloquence de l'erreur ; il n'y a que la vérité

(1) Éloge de Richardson, p. xi, .

(2) Clémentine est l'héroïne du roman de Grandisson, aussi de Richardson.

(3) Éloge de Richardson, p, xlii.

(4) Ibid,, p. XLiii et xuv.

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qui puisse être simple^, comme il n'y a que la beauté qui puisse se passer d'ornements (1). »

Note E, page 362.

« Le plus distingué^ après Cicéron, parmi les savants latins qui ont écrit sur des matières philosophiques, fut Sénèque, — dit Schoell (2). — Ses ouvrages sont nombreux. Dans tous percent une vive imagination et un excellent jugement, formé et perfectionné par l'étude des sciences physiques, morales et historiques. Sénèque avait approfondi, jusque dans ses derniers replis, le cœur humain ; il Pavait étudié au milieu d'une cour brillante et corrompue, comme dans les classes inférieures de la société. Le destin avait voulu qu'il éprouvât toutes les vicissitudes auxquelles les malheureux mortels sont exposés, en l'élevant tour à tour de la condition d'un exilé au faîte des grandeurs, pour le précipiter ensuite dans l'abîme de la misère. C'est ainsi que ses Uvres sont devenus le manuel de tous les hommes qui aiment la philosophie pratique, et surtout de ceux qui vivent dans le grand monde. Peut-être n'existe-t-il pas d'ouvrage qui contienne une telle richesse d'observations tendant à corriger et à ennoblir le caractère, à assurer l'empire de la raison sur les passions, à apprendre à se modérer dans la possession du bonheur, et à supporter avec patience le malheur : il y en a peu où Ton trouve tant de tableaux des différentes situations où l'homme peut se trouver, tracés d'un pinceau si ferme et si ingénieux. Sénèque n'a pourtant pas su se garantir du goût de son temps pour la déclamation. Son éloquence

(1) Pensées, p. 322, 1847.

(2) Histoire abrégée de la littérature romaine. J815, in-8, t. Il, p. 4:30.

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éI)loiiit souvent plus qu^elle ne touche et ne persuade : on y trouve trop d'antithèses, de métaphores, d'allusions savantes et de tirades étudiées; l'on regrette d'autant plus ses défauts, que les ouvrages de Sénèque sont devenus les modèles des écrivains suivants. Heureusement ces défauts ne sont pas si fréquents qu'ils puissent détruire l'effet que produisent le génie Bt la véritable éloquence de Sénèque... Il n'aimait pas les discussions dialectiques des stoïciens et des académiciens, sa philosophie était toute pratique (1).

« Dans les anciennes éditions de ses ouvrages, on trouve... quatorze lettres de Sénèque à saint Paul ^ ou de l'apôtre au philosophe, qu'on regardait anciennement comme authentiques... Saint Jérôme (2) et saint Augustin (3) les citent sans exprimer le moindre doute sur leur authenticité. En général, il s'est perpétué dans l'ancienne Église une tradition d'après laquelle il a existé une liaison entre l'apôtre saint Paul et Sénèque, et l'auteur de la Passion... de saint Pierre et de saint Paul par Linus dit qu'il régnait entre ces deux hommes une amitié si intime, que Sénèque avait de la peine à se passer de la société de l'apôtre, et se dédommageait de cette privation, lorsque les circonstances la lui imposaient, en entretenant avec lui une correspondance assidue.

(( Cette tradition, — dit Schoell, — ne doit peut-être pas être reléguée parmi les fables; plusieurs circonstances se réunissent pour lui donner quelque vraisemblance. Elle explique au moins la singulière ressemblance que les hommes de lettres ont remarquée entre beaucoup de passages de Sénèque et des saintes Écritures, surtout des épîtres de saint Paul (4)..

(1) Schoell, ibid., p. 437 et 438.

(2) De scriptoribus eccles.^ cap. xii.

(3) De civitate Dei, vi, 10.

(4) Schoell, p. 445 et 446. — Voir, ihid,, quelques-uns de ces pas-

« II n'y a pas un lecteur de Séné que qui n'ait été frappé des sentiments chrétiens qu'on trouve répandus dans ses écrits, et qui sont souvent rapportés dans les expressions mêmes du Nouveau Testament. Dira-t-on qu'il est naturel qu'un homme de bien qui médite sur la nature humaine et sur les rapports entre Dieu et l'homme, soit conduit aux mêmes vérités morales qui sont énoncées dans les saintes Écritures ? Mais pourquoi ne trouve-t-on rien de semblable dans les traités de morale d'Aristote, dans les dialogues de Platon, dans les choses mémorables de Socrate par Xénophon, dans les ouvrages philosophiques de Cicéron? Pourquoi, surtout, dans le manuel d'Épictète et dans le livre de Marc-Aurèle, qui tous les deux professaient les principes de la même école que Sénèque, les ressemblances avec les idées chrétiennes sont-elles si peu nombreuses? Le phénomène s'explique si l'on admet que Sénèque a connu et fréquenté des chrétiens, et qu'il a vécu dans des rapports d'amitié avec le plus célèbre de leurs docteurs qui a passé deux années à Rome.

« Ce ne sont pas seulement des principes du christianisme qu'on trouve dans Sénèque; on est bien plus étonné encore d'y trouver des phrases finusitées chez les écrivains profanes, et des mots pris dans des acceptions qu'ils n'ont que dans le Nouveau Testament (1). »

sages parallèles, en commençant par la harangue que l'Apôtre prononça devant l'aréopage d'Athènes , et que saint Luc a insérée dans le xvii« chapitre des Actes des Apôtres. ( Schoell , p. 446 à 448.)

(1) Schoell, p. 448 et 449. —Tel est l'emploi du mot caro, dans le sens biblique, qu'on ne remarque dans aucun écrivain païen («) ; celui du mot angélus y comme il est pris dans la vingtième lettre (6), et qui rappelle l'ange de Satan dont se plaint saint Paul (c), et que les interprètes prennent pour un faux apôtre ; telle est encore l'expression de Saint-Esprit [d), et celle de progéniture de Dieu, pour indiquer un homme de bien (e) ; telle est la comparaison de la vie avec un état de

Note F, page ^h'^.

Voici avec quel enthousiasme la spirituelle madame de Sévigné louait les Petites Lettres, — c'était le nom donné communément alors aux Provinciales :

« Quelquefois pour nous divertir^ — écrit-elle à sa fille, — nous lisons les Petites Lettres : bon Dieu, quel charme!et comme mon fils les lit! je songe toujours à ma fille, et combien cet excès de justesse de raisonnement serait digne d'elle, mais votre frère dit que vous trouvez que c'est toujours la même chose. Ah, mon Dieu! tant mieux; peut-on avoir un style plus parfait, une raillerie plus fine, plus naturelle, plus délicate, plus digne fille de ces dialogues de Platon, qui sont si beaux? Et lorsque, après les dix premières lettres, il s'adresse aux révérends Pères, quel sérieux ! quelle solidité ! quelle force ! quelle élégance ! quel amour pour Dieu et pour la vérité ! quelle manière de la soutenir et de la faire entendre ! c'est tout cela qu'on trouve dans les huit dernières lettres, qui sont sur un ton bien différent. Je suis assurée que vous ne les avez jamais lues qu'en courant, grapillant les endroits plaisants: mais ce n'est point cela, quand on les Ht à loisir (1). »

guerre (f). Toutes ces manières de parler sont exclusivement propres à Sénèque parmi tous les écrivains profanes.

(a) Animo cum hac carne grave certamen est, ne abstrahatur (De consol. ad Martian., cap. xxiv). Animus liber habitat ; nunquam me caro ista compellet ad metum (Ep. 65). Non est summa félicita fis nostrœ in carne ponenda (Ep. 74). ~ (b) Nec ego, Epicuri angélus , scio, etc. — (c) II Cor., xii. — {d) Sacer intra nos spiritus sedet (Ep. 41). (e) Vir bonus vera progenies Dei (De Providentia, cap. i). — (/) Ep.51, 96, — Voir Schoell, p. 460 à 452, et Fr. Ch. Gelpke : Tractatiuncula de familiaritate quœ Paulo apostolo cum Senequa philosopha intercessisse traditur,verisimillim,a. (Leipzig, 18(3, in-4.)

(!) Mercredi, 21 décembre 1689, t. IX de Fédit. de Biaise. 1818, p. ?65 et 266, in-8.

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