‹ L'Esprit de comte Joseph de MaistreChapitre 29 sur 42 · PORTRAITS · texte numérisé non relu

PORTRAITS

l. Madame de Staël.— II. Le bourreau. — III. Voltaire. — IV. Port- Royal. — V. Bossuet et Fénelon.

C'est donc vous, madame la marquise, qui avez promené la science en jupon (1). Je vous en félicite, et je suis charmé que vous ayez pu, comme moi, examiner de près cette femme célèbre, ou fameuse, qui aurait pu être adorable, et qui a voulu n'être qu'extraordinaire. Il ne faut pas disputer des goûts ; mais, suivant le mien, elle s'est bien trompée. Je trouve que vous la jugez parfaitement bien, excepté dans l'endroit où vous dites que souvent elle dit des choses quelle ne pense pas. Oh ! pardonnez-moi. Elle dit fort bien ce qu'elle veut dire. Je ne connais pas de tête aussi complètement per- Yertie; c'est l'opération infaillible de la philosophie moderne sur toute femme quelconque, mais le cœur n'est

fl) Madame de Slaël.

pas mauvais du tout. A cet égard, on lui a fait tort. Quant à Tesprit, elle en a prodigieusement, surtout, comme vous le dites fort bien, lorsqu'elle ne cherche pas à en avoir (1).

Le premier malheur de madame de Staël fut de n'être pas née catholique. Si cette loi réprimante eût pénétré son cœur, d'ailleurs assez bien fait, elle eût été adorable au lieu d'être fameuse.

Le second malheur pour elle fut de naître dans un siècle assez léger et assez corrompu pour lui prodiguer une admiration qui acheva de la gâter. S'il lui avait plu d'accoucher en public dans la chapelle de Versailles, on aurait battu des mains. Un siècle plus sage aurait bien su la rendre estimable, en la menaçant du mépris.

Quant à ses ouvrages, on peut dire, sans faire un jeu de mots, que le meilleur est le plus mauvais : il n'y a rien de si médiocre, que tout ce qu'elle a publié jusqu'à l'ouvrage sur l'Allemagne. Dans celui-ci elle s'est un peu élevée ; mais nulle part elle n'a déployé un talent plus distingué que dans ses Considé?'ations su?' la révolution française. Par malheur , c'est le talent du mal. Toutes les erreurs de la révolution y sont concentrées et sublimées. Tout homme qui peut lire cet ouvrage sans colère peut être né en France, mais il n'est pas Français (2).

Quant aux autres hommes, je n'ai rien à dire.

Quand on méprisera ces sortes d'ouvrages autant qu'ils le méritent, la révolution sera finie.

Une femme protestante prenant publiquement un

(1) Lettres et op., t. I, p. 91.

(2) Voir la note A.

archevêque catholique à partie, et le réfutant sur l'origine divine de la souveraineté, peut amuser sans doute certains spectateurs ; chacun a son goût : mais, pour moi, je préfère infiniment Polichinelle de la place Château ; il est plus décent et non moins raisonnable (1).

Je vous crois trop accoutumés à réfléchir, pour qu'il ne vous soit pas arrivé souvent de méditer sur le bourreau. Qu'est-ce donc que cet être inexplicable qui a préféré à tous les métiers agréables, lucratifs, honnêtes et même honorables, qui se présentent en foule à la force ou à la dextérité humaine, celui de tourmenter et de mettre à mort ses semblables ? Cette tête, ce cœur, sont-ils faits comme les nôtres ? ne contiennent-ils rien de particulier et d'étranger à notre nature ? Pour moi, je n'en sais pas douter. Il est fait comme nous extérieurement ; il naît comme nous ; mais c'est un être extraordinaire, et pour qu'il existe dans la famille humaine il faut un décret particulier, un FIAT de la puissance créatrice. Il est créé comme un monde. Voyez ce qu'il est dans l'opinion des hommes, et comprenez, si vous pouvez, comment il peut ignorer cette opinion ou l'affronter ! A peine l'autorité a-t-elle désigné sa demeure, à peine en a-t-il pris possession que les autres habitations reculent, jusqu'à ce qu'elles ne voient plus la sienne. C'est au milieu de cette solitude et de cette espèce de vide formé autour de lui qu'il vit seul avec sa

(1) Lettres et op., t. î, jy. 503 et 504.

femelle et ses petits, qui lui font connaître la voix de l'homme : sans eux il n'en connaîtrait que les gémissements Un signal lugubre est donné; un ministre

abject de la justice vient frapper à sa porte et l'avertir qu'on a besoin de lui : il part ; il arrive sur une place publique couverte d'une foule pressée et palpitante. On lui jette un empoisonneur, un parricide, un sacrilège : il le saisit, il l'étend, il le lie sur une croix horizontale, il lève le bras : alors il se fait un silence horrible, et l'on n'entend plus que le cri des os, qui éclatent sous la barre, et les hurlements de la victime. Il la détache ; il la porte sur une roue : les membres fracassés s'enlacent dans les rayons ; la tête pend ; les cheveux se hérissent, et la bouche, ouverte comme une fournaise, n'envoie plus par intervalle qu'un petit nombre de paroles sanglantes qui appellent la mort. Il a fini : le cœur lui bat, mais c'est de joie ; il s'applaudit, il dit dans son cœur : Nul ne roue mieux que moi. Il descend ; il tend sa mainsouilléede sang, etla justice y jette de loin quelques pièces d'or qu'il emporte à travers une double haie d'hommes écartés par l'horreur. Il se met à table et il mange ; au lit ensuite, et il dort. Et le lendemain, en s'éveillant, il songe à tout autre chose qu'à ce qu'il a fait la veille. Est-ce un homme? Oui : Dieu le reçoit dans ses temples et lui permet de prier. Il n'est pas criminel ; cependant aucune langue ne consent à dire, par exemple, qu il est vertueux, qu'il est honnête homme ^qu il est estimable, etc. Nul éloge moral ne peut luiconvenir,car tous supposentdes rapportsavec les hommes, et il n'enapoint. Et cependant toute grandeur, toute puissance, toute subordination repose sur l'exécuteur : il est l'horreur et

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le lieu de l'association humaine (I). Otez du monde cel agent incompréhensible ; dans l'instant même l'ordre fait place au chaos ; les trônes s'abîment et la société disparaît (2),

En louant Voltaire, il ne faut le louer qu'avec une certaine retenue, j'ai presque dit à contre-cœur. L'admiration effrénée dont trop de gens l'entourent est le signe infaillible d'une âme corrompue. Qu'on ne se fasse point illusion : si quelqu'un, en parcourant sa bibliothèque, se sent attiré vers les Œuvres de Feimey, Dieu ne l'aime pas. Souvent on s'est moqué de l'autorité ecclésiastique qui condamnait les livres in odium auctoris ; en vérité rien n'était plus juste : Refusez les honneurs du génie à celui qui abuse de ses dons. Si celte loi était sévèrement observée, on verrait bientôt disparaître les livres empoisonnés; mais puisqu'il ne dépend pas de nous de la promulguer, gardons-nous au moins de donner dans l'excès bien plus répréhensible qu'on ne le croit d'exalter sans mesure les écrivains coupables et celui-là surtout. ïl a prononcé contre lui-même, sans s'en apercevoir, un arrêt terrible, car c'est lui qui a dit ;

Un esprit corrompu ne fut jamais sublime.

Rien n'est plus vrai, et voilà pourquoi Voltaire, avec ses cent volumes, ne fut jamais que joli; j'excepte la tragédie où la nature de l'ouvrage le forçait d'exprimer de nobles sentiments étrangers à son caractère ; et même

(1) Voir la note B.

(2) Lft.f Snirép^ ih Snmf-Pefr)'<fhmt)v/ , etc., t. 1, p. ''il à Vi.

DK J. DK MATSTRE. .173

encore sur la scène, qui est son triomphe, il ne trompe pas des yeux exercés. Dans ses meilleures pièces, il ressemble à ses deux grands rivaux, comme le plus habile hypocrite ressemble à un saint. Je n'entends point d'ailleurs contester son mérite dramatique, je m'en tiens à ma première observation : dès que Voltaire parle en son nom, il n'est que joli; rien ne peut l'échauffer, pas même la bataille de Fontenoy. // est charmant, dit-on, je le dis aussi, mais j'entends que ce mot soit une critique ! Du reste, je ne puis souffrir l'exagération qui le nomme universel : certes, je vois de belles exceptions à cette universalité. Il est nul dans l'ode, et qui pourrait s'en étonner? L'impiété réfléchie avait tué chez lui la flamme divine de l'enthousiasme ; il est encore nul et même jusqu'au ridicule dans le drame lyrique, son oreille ayant été absolument fermée aux beautés harmoniques comme ses yeux l'étaient à celles de l'art. Dans les genres qui paraissaient les plus analogues à son talent naturel, il se traîne : ainsi il est médiocre, froid et souvent (qui le croirait?) lourd et grossier dans la comédie; car le méchant n'est jamais comique. Par la même raison, il n'a pas su faire une épigram.me, la moindre gorgée de son fiel ne pouvant couvrir moins de cent vers. S'il essaye la satire, il glisse dans le hbelle ; il est insupportable dans l'histoire, en dépit de son art, de son élégance et des grâces de son style ; aucune qualité ne pouvant remplacer celles qui lui manquent et qui sont la vie de l'histoire, la gravité, la bonne foi et la dignité. Quant à son poëme épique, je n'ai pas droit d'en parler, car pour juger un livre, il faut l'avoir lu, et pour le lire il faut être éveillé. Une monotonie assoupissante plane

sur la plupart de ses écrits qui n'ont que deux sujets, la Bible et ses ennemis : il blasphème ou il insulte. Sa plaisanterie si vantée est cependant loin d'être irréprochable : le rire qu'elle excite n'est pas légitime ; c'est une grimace. N'avez-vous jamais remarqué que l'anathème divin fût écrit sur son visage ? Après tant d'années il est temps encore d'en faire l'expérience. Allez contempler sa figure au palais de V Ermitage. Jamais je ne la regarde sans me féliciter de ce qu'elle ne nous a point été transmise par quelque ciseau héritier des Grecs, qui aurait su peut-être y répandre un certain beau idéal. Ici tout est naturel. Il y a autant de vérité dans cette tête qu'il y en aurait dans un plâtre pris sur le cadavre. Voyez ce front abject que la pudeur ne colora jamais, ces deux cratères éteints où semblent bouillonner encore la luxure et la haine. Cette bouche... je dis mal peut-être, mais ce n'est pas ma faute, — ce rictus épouvantable courant d'une oreille à l'autre, et ces lèvres pincées par la cruelle malice comme un ressort prêt à se détendre pour lancer le blasphème ou le sarcasme. Ne me parlez pas de cet homme, je ne puis en soutenir l'idée. Ah ! qu'il nous a fait de mal. Semblable à cet insecte, le fléau des jardins, qui n'adresse ses morsures qu'à la racine des plantes les plus précieuses, Voltaire, avec ^on aiguillon, ne cesse de piquer les deux racines de la société, les femmes et les jeunes gens; il les imbibe de ses poisons qu'il transmet ainsi d'une génération à l'autre. C'est en vain que pour voiler d'inexprimables attentats, ses stupides admirateurs nous assourdissent de tirades sonores où il a parlé supérieurement des objets les plus vénérés. Ces aveugles volon-

DE J. DE MAISTRE. 37 fi

taires ne voient pas qu'ils achèvent ainsi la condamnation de ce coupable écrivain. Si Fénelon, avec la même plume qui peignit les joies de l'Elysée, avait écrit le livre dîi Prince, il serait mille fois plus vil et plus coupable que Machiavel. Le grand crime de Voltaire est l'abus du talent et la prostitution réfléchie d'un génie créé pour célébrer Dieu et la vertu. Il ne saurait alléguer comme tant d'autres la jeunesse, Finconsidération, l'entraînement des passions, et pour terniiner enfin, la triste faiblesse de notre nature. Rien ne l'absout : sa corruption est d'un genre qui n'appartient qu'à lui ; elle s'enracine dans les dernières fibres de son cœur et se fortifie de toutes les forces de son entendement. Toujours alliée au sacrilège, elle brave Dieu en perdant les hommes. Avec une fureur qui n'a pas d'exemple, cet insolent blasphémateur en vient à se déclarer l'ennemi personnel du Sauveur des hommes ; il ose du fond de son néant lui donner un nom ridicule, et cette loi adorable que THomme-Dieu apporta sur la terre, il l'appelle l'INFAME. Abandonné de Dieu qui punit en se retirant, il ne connaît plus de frein. D'autres cyniques étonnèrent la vertu, Voltaire étonne le vice. Il se plonge dans la fange, il s'y roule, il s'en abreuve; il livre son imagination à l'enthousiasme de l'enfer qui lui prête toutes ses forces pour le traîner jusqu'aux limites du mal. Il invente des prodiges, des monstres qui font pâlir. Paris le couronna, Sodome l'eût banni. Profanaleur effronté de la langue universelle et de ses plus grands noms, le dernier des hommes après ceux qui l'aiment î Comment vous peindrais-je ce qu'il me fait éprouver ? Quand je vois ce qu'il pouvait faire et ce qu'il a

l'ait, ses inimitables talents ne m'inspirent plus qu'une espèce de rage sainte qui n'a pas de nom. Suspendu entre l'admiration et l'horreur, quelquefois je voudrais lui faire élever une statue... par la main du bourreau (1).

Je doute que l'histoire présente dans ce genre rien d'aussi extraordinaire que l'établissement et l'influence de Port-Royal, Quelques sectaires mélancoliques, aigris par les poursuites de l'autorité, imaginèrent de s'enfermer dans une solitude pour y bouder et y travailler à l'aise. Semblables aux lames d'un aimant artificiel dont la puissance résulte de l'assemblage, ces hommes, unis et serrés par un fanatisme commun, produisent une force totale capable de soulever les montagnes. L'orgueil, le ressentiment, la rancune religieuse, toutes les passions aigres et haineuses se déchaînent à la fois. L'esprit de parti concentré se transforme en rage incurable. Des ministres, des magistrats, des savants, des femmelettes du premier rang, des religieuses fanatiques, tous les ennemis du Saint-Siège, tous ceux de l'unité, tous ceux d'un ordre célèbre, leur antagoniste naturel, tous les parents, tous les amis, tous les clients des premiers personnages de l'association s'allient au foyer commun de la révolte. Ils crient, ils s'insinuent, ils calomnient, ils intriguent ; ils ont des imprimeurs, des correspondances, des facteurs, une caisse publique invisible. Bientôt Port-Royal pourra désoler l'Eglise galli-

(1) Les Soirées de Saint-Pétersbourq, t. 1, p. '271 à 277.

cane, braver le Souverain Pontife,impalienter Louis XIV, influer dans ses conseils, interdire les imprimeries à ses adversaires, en imposer enfin à la suprématie.

Ce phénomène est grand sans doute ; un autre néanmoins le surpasse infiniment : c'est la réputation mensongère de vertus et de talents construite par la secte, comme on construit une maison ou un navire et libéralement accordée à Port-Royal avec un tel succès que de nos jours même elle n'est point encore effacée, quoique l'Eglise ne reconnaisse aucune vertu séparée de la soumission, et que Port-Royal ail été constamment et irrémissiblement brouillé avec toutes les espèces de talents supérieurs (1).

Il n'y a rien de si froid, de si vulgaire, de si sec, que tout ce qui est sorti de Port-Royal. Deux choses leur manquent éminemment, l'éloquence et l'onction ; ces dons merveilleux sont et doivent être étrangers aux sectes. Lisez leurs livres ascétiques, vous les trouverez tous morts et glacés. La puissance convertissante ne s'y trouve jamais : comment la force qui nous attire vers un astre pourrait-elle se trouver hors de cet astre ? C'est une contradiction dans les termes.

Je te vomirai, dit l'Ecriture, en parlant à la tiédeur ; j'en dirais autant en parlant à la médiocrité. Je ne sais comment le mauvais choque moins que le médiocre continu. Ouvrez un livre de Port-Royal, vous direz surle-champ, en lisant la première page : // nest ni assez bon, ni assez mauvais pour venir d'aillews. Il est aussi impossible d'y trouver une absurdité ou un solé-

(1) De l'Église f/aJUcane, Ptc.,éc1it. Migne, col. 516 61517.

cisme, qu'un aperçu profond ou un mouvement d'éloquence; c'est le poli, la dureté et le froid de la glace. Est-il donc si difficile de faire un livre de Port-Royal? Prenez vos sujets dans quelque ordre de connaissances que tout orgueil puisse se flatter de comprendre ; traduisez les anciens, ou pillez-les au besoin sans avertir; faites-les tous parler français ; jetez à la foule, même ce qu'ils ont voulu lui dérober. Ne manquez pas surtout de dire ON au lieu de MOI ; annoncez dans votre préface quO^ ne se proposait pas d'abord de publier ce livre, mais que certaines personnes fort considérables ayant estimé que l'ouvrage pourrait avoir une force merveilleuse pour ramener les esprits obstinés, ON s'était enfin déterminé , etc. Dessinez dans un cartouche, à la tète du livre, une grande femme voilée, appuyée sur une ancre (c'est l'aveuglement et l'obstination); signez votre livre d'un nom faux (1), ajoutez la devise magnifique : ARDET AMANS SPE NIXA FI- DES, vous aurez un livre de Port-Royal (2).

Quand on dit que Port-Royal di produit de grands talents, on ne s'entend pas bien. Port-Royal n'était point une institution. C'était une espèce de club théologique, un lieu de rassemblement, quatre onurailles enfin, et rien de plus. S'il avait pris fantaisie à quelques savants français de se réunir dans tel ou tel café pour y disserter à l'aise, dirait-on que ce café a produit de grands génies ?

Le talent de Pascal, de Nicole, d'Arnaud, etc., n'appartient qu'à eux, et nullement à Port-Royal, qui ne

(1) Voir la note C.

(2) Be l'Église gallicane^ col. 618.

les forma point ; ils portèrent leurs connaissances et leurs talents dans cette solitude. Us y furent ce qu'ils y étaient avant d'y entrer. Ils se touchent sans se pénétrer, ils ne forment point d'unité morale : je vois bien des abeilles, mais point de ruche (1).

Non-seulement les talents furent médiocres à Port- Royal, mais le cercle de ces talents fut extrêmement restreint, non-seulement dans les sciences proprement dites, mais encore dans ce genre de connaissances qui se rapportaient le plus particulièrement à leur état. On ne trouve parmi eux que des grammairiens, des biographes, des traducteurs, des polémiques éternels, etc.; du reste, pas un hébraïsant, pas un helléniste, pas un latiniste, pas un antiquaire, pas un lexicographe, pas un critique, pas un éditeur célèbre, et, à plus forte raison, pas un mathématicien, pas un astronome, pas un physicien, pas un poëte, pas un orateur ; ils n'ont pu léguer (Pascal toujours excepté) un seul ouvrage à la postérité. Étrangers à tout ce qu'il y a de noble, de tendre, de sublime dans les productions du génie, ce qui leur arrive de plus heureux et dans leurs meilleurs moments, c'est d'avoir raison (2).

Jamais r autorité neut de plus grand, ni surtout de plus intègre défenseur que Bossuet.

La cour était pour lui un véritable sanctuaire où il ne voyait que la puissance divine dans la personne du roi. La gloire de Louis XIV et son absolue autorité rail) Be l'Église gallicane^ col. 518 et 519. (2) Ihid., col. 521 et 522.

vissaient le prélat, comme si elles lui avaient appartenu en propre. Quand il loue le monarque, il laisse bien loin derrière lui tous les adorateurs de ce prince, qui ne lui demandaient que la faveur. Celui qui le trouverait flatteur montrerait bien peu de discernement. Bossuet ne loue que parce qu'il admire, et sa louange est toujours parfaitement sincère. Elle part d'une certaine foi monarchique qu'on sent mieux qu'on ne peut la définir; et son admiration est communicative, car il n'y a rien qui persuade comme la persuasion. 11 faut ajouter que la soumission de Bossuet n'a rien d'avilissant, parce qu'elle est purement chrétienne, et comme l'obéissance qu'il prêche au peuple est une obéissance d'amour qui ne rabaisse point l'homme, la liberté qu'il employait à l'égard du souverain était aussi une liberté chrétienne qui ne déplaisait point. H fut le seul homme de son siècle (avec Montausier peut-être) qui eût droit de dire la vérité à Louis XIV sans le choquer. Lorsqu'il lui disait en chaire : // ny a plus pour vous qu'un seul ennemi à redouter, vous-mêïne, Sire, vous-même ^ etc. (1), ce prince l'entendait comme il aurait entendu David disant dans les psaumes : Ne vous fiez pas aux princes, auprès desquels il nij a point de salut. L'homme n'était pour rien dans la liberté exercée par Bossuet; or, c'est l'homme seul qui choque l'homme ; le grand point est de savoir l'anéantir. Boileau disait à l'un des plus habiles courtisans de son siècle :

Esprit né pour la cour et maître en l'art de plaire, Qui sais également et parler et te taire.

(1) Voyez dans les Sermons -choisis de Bossuet, sermon sur la Résurrection.

DE J. DE MAISTIIE. 38 i

Ce même éloge appartient éminemment à Bossuet. Nul homme ne fut jamais plus maître de lui-même, et ne sut mieux dire ce qu'il fallait, comme il fallait, et quand il fallait. Etait-il appelé à désapprouver un scandale public, il ne manquait point à son devoir ; mais quand il avait dit : // ne vous est pas permis de ravoir, il savait s'arrêter, et n'avait plus rien à démêler avec l'autorité. Les souffrances du peuple, les erreurs du pouvoir, les dangers de l'Etat, la publicité des désordres, ne lui arrachèrent jamais un seul cri. Toujours semblable à lui-même, toujours prêtre et rien que prêtre, il pouvait désespérer une maîtresse sans déplaire à l'auguste amant.

S'il y a quelque chose de piquant pour l'œil d'un observateur, c'est de placer à côté de ce caractère celui de Fénelon levant la tête au milieu des favoris et des maîtresses ; à l'aise à la cour, où il se croyait chez lui, et fort étranger à toutes sortes d'illusions; sujet soumis et profondément dévoué, mais qui avait besoin d'une force, d'un ascendant, d'une indépendance extraordinaire pour opérer le miracle dont il était chargé.

Trouve-t-on dans l'histoire l'exemple d'un thaumaturge qui ait fait d'un prince un autre prince, en forçant la plus terrible nature à reculer ? Je ne le crois pas.

Voltaire a dit : l'Aigle de Meaux, le Cygne de Cambrai, On peut douter que l'expression soit juste à l'égard du second qui avait peut-être dans l'esprit moins de flexibilité, moins de condescendance, et plus de sévérité que l'autre.

Les circonstances mirent ces deux grands person-

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nages en regard, et par maiheur ensuite en opposition. Honneur éternel de leur siècle et du sacerdoce français, l'imagination ne les sépare plus, et il est devenu impossible de penser à eux sans les comparer.

C'est le privilège des grands siècles de léguer leurs passions à la postérité, et de donner à leurs grands hommes je ne sais quelle seconde vie qui nous fait illusion et nous les rend présents. Qui n'a pas entendu des disputes pour et contre madame de Maintenon, soutenues avec une chaleur véritablement contemporaine ? Bossuet et Fénelon présentent le même phénomène. Après un siècle, ils ont des amis et des ennemis dans toute la force des termes ; et leur influence se fait sentir encore de la manière la plus marquée.

Fénelon voyait ce que personne ne pouvait s'empêcher de voir : des peuples haletant sous le poids des impôts, des guerres interminables, l'ivresse de l'orgueil, etc.

Alors le zèle qui dévorait le grand archevêque savait à peine se contenir. Mourant de douleur, ne voyant plus de remède pour les contemporains, et courant au secours de la postérité, il ranimait les morts ; il demandait à l'allégorie ses voiles, à la mythologie ses heureuses fictions; il épuisait tous les artifices du talent pour instruire la souveraineté future, sans blesser celle qu'il aimait tendrement en pleurant sur elle.

Cependant qu'est-il arrivé ? Ce grand et aimable génie paye encore aujourd'hui les efforts qu'il fit, il y a plus d'un siècle, pour le bonheur des rois, encore plus que pour celui des peuples. L'oreille superbe de l'autorité redoute encore la pénétrante douceur des vérités pro-

noncées par cette Minerve envoyée sous la figure de Mentor; et peu s'en faut que dans les cours Fénelon ne passe pour un républicain.

Bossuet, au contraire, parce qu'il fut plus maître de son zèle, et que surtout il ne lui permit jamais de se montrer au dehors sous des formes humaines, inspire une confiance sans bornes. Il est devenu l'homme des rois. La majesté se mire et s'admire dans l'impression qu'elle fait sur ce grand homme (1).

(1) De l'Église gallicane, col. 612 à 615.

NOTES

DU CHAPITRE Vlll

Note A, page 369.

Non moins sévère et non moins juste que M. de Maistre^ M. de Bonald a écrit :

« C^est un bien triste legs qu'a fait à la société madame de Staël, que Touvrage posthume... publié sous son nom^ des Considérations svr les principaux événements delà révolution française...

« C'est encore un roman sur la politique et la société, écrit sous Vinfîuence (1) des affections domestiques et des passions politiques qui ont occupé ou agité l'auteur; c'est encore Delphine et Corinne, qui font de la politique comme elles faisaient de Famour ou s'exaltaient sur les chefs-d'œuvre des art^, avec leur imagination, et surtout avec leurs émotions, peut-être aussi avec des inspirations; car les femmes, circonscrites par la nature dans le cercle étroit des soins domestiques, ou, la plupart, quand elles en sortent, livrées à la dissipation, ne parlent guère de politique que par ouï-dire.

(1) Allusion au titre d'un des ouvrages de madame de Staël, Traite sur Vinfîuence des passions.

l'esprit de j. de MAISTRE. 385

« Je ne crois pas qu^il y eût en Europe un écrivain moins appelé que madame de Staël à considérer une révolution. Il y a toujours eu trop de mouvement dans son esprit, et trop d'agitation dans sa vie, pour qu'elle ait pu observer et décrire ce mouvement violent et désordonné de la société. Il faut être assis pour dessiner un objet qui fuit; et ici le peintre n'a pas plus posé que le modèle.

a Madame de Staël a fait en écrivant sur la politique, la même méprise qu'avait faite M. Necker en gouvernant. M. Necker était un homme d'affaires et un littérateur, et il s'est cru un homme d'État...

« La doctrine politique de madame de Staël est toute en illusions, sa doctrine religieuse en préventions ou en préjugés, et sa doctrine littéraire en paradoxes.

« Deux sentiments dominent dans l'ouvrage de madame de Staël : sa tendresse pour son père, son admh'ation pour l'Angleterre.

« Avec l'éloge de M. Necker, madame de Staël justifie le renversement de l'ancienne constitution de la France; et, avec l'éloge du peuple anglais, Timpulsion vers les institutions anglaises que donna son père (i)

c( Madame de Staël eût mieux fait, je crois, pour sa mémoire et pour notre repos, de conserver à son écrit le caractère de ses conversations; ou, s'il n'était qu'une bienséance commandée par les égards dus à la société au milieu de laquelle elle vivait,... d'emporter son secret avec elle, et de 'ne pas le confier à une œuvre posthume qui ne composera jamais la bibliothèque d'un homme

(1) M. de Donald, Observations sur l'ouvrage de madame la baronne de Staël , ayant pour titre: Considérations, etc., p. 529 à 631 de ses Mélanges litt., polit, et philos., ^'^ édit. 1852.

d'État, pas plus que ses autres ouvrages celle d'un homme de goût (I). »

Note B, page 372.

Je ne sais — je doute même — si M. de Maistre a eu en vue, supposé qu'il Tait connue, YÉpistre dédicatoire du premier livre que je feray, due à la plume de Furetière, le spirituel auteur du Boman bourgeois. C'est dans cette Épi tre à très-haut et très-redouté seigneur Jean Guillaume, dit Saint-Aubin, maître des hautes œuvres (ou bourreau) de la ville... de Paris, que je trouve en germe l'idée si magnifiquement développée par M. de Maistre, dans son portrait du bourreau.

« Je prends mon bien où je le trouve, » disaient Molière et la Fontaine; il peut donc être de quelque intérêt de savoir comment l'auteur des Soirées de Saint-Pétersbourg a tiré parti de l'idée première de Furetière :

(( Depuis que j'ai vu louer tant de faquins qui ont des équipages de grands seigneurs, et tant de grands seigneurs qui ont des âmes de faquins, il m^a pris envie de vous louer aussi, et certes ce ne sera pas sans y être aussi bien fondé que tous ces flatteurs. Combien y a-t-il de ces gens qu'on vante si hautement, qu'il faudrait mettre entre vos mains afin de leur apprendre à vivre ? Ils ne font pas si bien leur métier comme vous savez faire le vôtre : car il n'y a personne qui exécute plus ponctuellement les ordres de la justice, dont vous êtes le principal arc-boutant...

« Quant à la noblesse de votre emploi, n'y a-t-il pas quelque part en Asie ou en Afrique un roi qui tient à gloire de pendre lui-même ses sujets, et qui est si persuadé que c'est un des plus beaux appennages de sa couronne, qu'il

(1) Ibid., § X, Conclusion, p. 588.

punirait comme un attentat celui qui lui voudrait ravir cet honneur? Lorsque les saints Pères ont appelé Attila, Saladin et tant d'autres rois les bouchers de la justice divine^ ne vous ont-ils «pas donné d'illustres confrères,, etc. (!)? »

Croirait-on que le même esprit de parti pris, qui ne veut voir dans M. de Maistreque Tapologiste du bourreau, a pris, — au dix-septième siècle, — Vépître de Furetière au sérieux et a soutenu qu^il avait dédié son Roman bourgeois à l'exécuteur des hautes œuvres ! En vérité, Terreur suit toujours la même marche et tous les moyens lui sont bons en tout temps.

Note C, page 378.

« C'est un trait remarquable et Tun des plus caractéris- « tiques de Port-Royal. Au lieu du modeste anonyme qui « aurait un peu trop comprimé le moi , ses écrivains « avaient adopté une méthode qui met ce moi à l'aise, « en laissant subsister l'apparence d'une certaine pudeur (( littéraire dont ils n'aimaient que l'écorce : c'était la « méthode pseudonyme. Ils pubhaient presque tous leurs « livres sous des noms supposés, et tous, il faut bien Tob- « server, plus sonores que ceux qu'ils tenaient de mes- « dames leurs mères, ce qui fait un honneur infini au dis- « cernement de ces humbles solitaires. De cette fabrique « sortirent MM. d'Étouville, de Montalte, de Beuil, de « Royaumont, de Rebeck, de Fresne, etc. Arnauld, que cerc( tains écrivains français appellent encore avec le sérieux (( le plus comique le grand Arnauld, faisait mieux encore :

(1) Voyez p. 337 du Roman bourgeois, édit. de la Bibliothèque elzevrrienne âe Jannet, 1854.

« profitant de Tascendant c[ue certaines circonstances lui (( donnaient dans la petite Eglise, il s'appropriait le travail « des subalternes, et consentait modestement à recueillir « les éloges décernés à ces ouvrages (1). »

(I) M. deMaistre, De r Église gallicane, col. 518, note

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