LA FRANCE ET LES FRANÇAIS
I. Amour de la domination reproché aux Français. — II. La France est à la tête des nations. — III. Esprit national des Français. — IV. Esprit de prosélytisme de la France.— V. Mission de la France. — VI. Parallèle entre le dix-septième et le dix-huitième siècle, en France.
Les Français ont sans doute des côtés qui ne sont pas aimables ; mais souvent aussi nous les blâmons , parce que nous ne sommes pas faits comme eux. Nous les trouvons légers, ils nous trouvent pesants : qui est-ce qui a raison? Quant à leur orgueil, songez qu'il est impossible d'être membre d'une grande nation sans le sentir. Les Anglais et les Autrichiens n'ont-ils point d'orgueil (1)?
On reproche aux Français de vouloir commander partout où ils sont. Et les Autrichiens ne commandent-ils pas ? Partout les grands commandent aux petits. Encore un coup, je connais les défauts français, et j'en suis
r (1) Lettres et op., t. T, p. 57.
choqué autant qu'un autre ; mais je sais aussi ce qu'on peut dire en leur Taveur (1).
Rien ne marche au hasard ; tout a sa règle, et tout est déterminé par une puissance qui nous dit rarement son secret. Le monde politique est aussi réglé que le monde physique ; mais comme la liberté de l'homme y joue un certain rôle, nous finissons par croire qu'elle y fait tout. L'idée de détruire ou de morceler un grand empire, est souvent aussi absurde que celle d'ôter une planète du système planétaire, quoique nous ne sachions pas pourquoi.
Dans la société des nations, comme dans celle des individus, il doit y avoir des grands et des petits. La France a toujours tenu et tiendra longtemps, suivant les apparences, un des premiers rangs dans la société des nations. D'autres nations, ou, pour mieux dire, leurs chefs, ont voulu profiter, contre toutes les règles de la morale, d'une fièvre chaude qui était venue assaillir les Français, pour se jeter sur leur pays et le partager entre eux. La Providence a dit que non; toujours elle fait bien, mais jamais plus visiblement, à mon avis : notre inclination pour ou contre les Français ne doit point être écoutée. La politique n'écoute que la raison.
Mon opinion se réduit à ceci : « Que l'empire de la « coalition sur la France et la division de ce royaume « seraient un des plus grands maux qui pussent arriver « à l'humanité. »
(1) Lettres et op., t. I, p. 30,
Je vois dans la destruction de la France le germe de deux siècles de massacres, la sanction des maximes du plus odieux machiavélisme, l'abrutissement irrévocable de l'espèce humaine, et même, une plaie mortelle à la religion (1).
Les Chinois ont ou avaient, dit-on, des cartes géographiques où la Chine est représentée au milieu comme un continent immense, et tous les autres pays de la terre sont dessinés négligemment tout alentour, comme ces terres douteuses que le burin européen projette légèrement sur la côte de Nuytz, ou dans le fond de la baie de Baffin. Vos Français, ne vous déplaise, sont un peu faits ainsi : pour eux, tout l'univers est en France, et toute la France est à Paris. Dès qu'une fois ils ont décerné une apothéose, il ne leur vient pas en tête qu'il puisse y avoir des incrédules. 11 y a d'ailleurs dans leur admiration quelque chose de fanatique , quelque chose d'idolâtrique; toujours ils sont menés par quelques hommes qui les éblouissent et leur commandent; toujours ils ont sur le piédestal quelque veau (i'or autour duquel on les voit danser comme des furieux. Ce n'est pas que, lorsque le paroxysme sera passé, ils ne vous permettent, si vous voulez, de convertir l'idole en vase d'ignominie , mais le mal est fait : et qui oserait, bon Dieu ! se flatter de faire entendre sa voix au milieu d'un branle de trente millions d'hommes?
Je sais que le défaut dont je parle appartient plus ou
îiioins à tons les peuples; mais, chez les Français, il esl pins saillant qu'aillenrs. Voulez-vous échapper à ces illusions nationales? Consultez les étrangers ; car chaque nation est pour l'autre une postérité contemporaine. En passant la frontière, mais surtout celle de France, vous verrez tous les objets changer de face, au point que vous ne vous reconnaîtrez plus (1).
ÏV
Vous êtes une terrible puissance ! Jamais sans doute il n'exista de nation plus aisée à tromper, ni plus difficile à détromper, ni plus puissante pour tromper les autres. Deux caractères particuliers vous distinguent de tous les peuples du monde : l'esprit d'association et celui de prosélytisme. Les idées chez vous sont toutes nationales et toutes passionnées. Il me semble qu'un prophète, d'un seul trait de son fier pinceau, vous a peints d'après nature, il y a vingt-cinq siècles, lorsqu'il a dit : Chaque •parole de ce peuple est une conjuration (2); l'étincelle électrique, parcourant, comme la foudre dont elle dérive, une masse d'hommes en communication , représente fçiiblement l'invasion instantanée, j'ai presque dit fulminante, d'un goût, d'un système, d'une passion parmi les Français qui ne peuvent vivre isolés. Au moins si vous n'agissiez que sur vous-mêmes, on vous laisserait faire ; mais le penchant, le besoin, la fureur
(1) T. II, p. 205 et 206.
(2) Omnia guœ loquitur populus iste, conjuratio est. (Isaïe, vin, 12.) M. de Bonald a dit, dans le même sens : « Un ouvrage dangereux, écrit en français , est une déclaration de guerre à toute l'Europe. » {Pensées, 1847, p. 345.)
d'agir sur les autres, est le trait le plus saillant de votre caractère. On pourrait dire que ce trait est vous-mêmes. Chaque peuple a sa mission : telle est la vôtre. 5 La moindre opinion que vous lancez sur l'Europe est un bélier poussé par trente millions d'hommes. Toujours affamés de succès et d'influence, on dirait que vous ne vivez que pour contenter ce besoin ; et comme une nation ne peut avoir reçu une destination séparée du moyen de l'accomplir, vous avez reçu ce moyen dans votre langue, par laquelle vous régnez bien plus que par vos armes, quoiqu'elles aient ébranlé l'univers. L'empire de cette langue ne tient point à ses formes actuelles : il est aussi ancien que la langue même; et déjà, dans le treizième siècle, un Italien écrivait en français l'histoire de sa patrie, parce que la langue française corait parmi le monde, et était là plus dilettable à lire et à oïr que nulle autre (1). 11 y a mille traits de ce genre. Je me souviens d'avoir lu jadis une lettre du fameux architecte Christophe Wren, où il examine les dimensions qu'on doit donner à une église, nies déterminait uniquement par l'étendue de la voix humaine ; ce qui devait être ainsi, la prédication étant devenue la partie principale du culte, et presque tout le culte dans les temples qui ont vu cesser le sacrifice. Il fixe donc ces bornes, au delà desquelles la voix, pour toute oreille anglaise, n'est plus que du bruit ; mais, dit-il encore, un orateur français se ferait entendre de plus loin j sa prononciation étant plus distincte et plus
(1) Le frère Martin de Canal. Voyez Tiraboschi : Storia délia lefter. ifal., in-8. Venise, 1796, t. IV, livre 111, ch, i, p. 321, n. 4.
ferme (1). Ce que Wren a dit de la parole orale me semble encore bien plus vrai de celte parole bien autrement pénétrante qui retentit dans les livres. Toujours celle des Français est entendue de plus loin ; car le style est un accent. Puisse cette force mystérieuse, mal expliquée jusqu'ici, et non moins puissante pour le bien que pour le mal, devenir bientôt Torgane d'un prosélytisme salutaire, capable de consoler l'humanité de tous les maux que vous lui avez faits (2) !
Chaque nation, comme chaque individu, a reçu une mission qu'elle doit remplir. La France exerce sur l'Europe une véritable magistrature, qu'il serait inutile de contester, dont elle a abusé de la manière la plus coupable. Elle était surtout à la tête du système religieux, et ce n'est pas sans raison que son roi s'appelait trèschrétien. Bossu et n'a rien dit de Irop sur ce point. Or, comme elle s'est servie de son influence pour contredire sa vocation et démoraliser TEurope, il ne faut pas être étonné qu'elle y soit ramenée par des moyens terribles (3).
J'ai parlé de cette magistrature que la France exerce sur le reste de l'Europe. La Providence, qui proportionne toujours les moyens à la fin, et qui donne aux nations, comme aux individus, les organes nécessaires à l'accomplissement de leur destination, a précisément
(l) Voir la note A.
("l) Soirées de Saint-Pétersbourg, t. I, p. 630 à 533.
(3) Considérations sur /a France, (klit. Migne, col. 17.
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donné à la nation française deux instruments, et, pour ainsi dire, deuxôra^, avec lesquels elfe remue le monde, sa langue et l'esprit de prosélytisme qui forme l'essence de son caractère ; en sorte qu'elle a constamment le besoin et le pouvoir d'influencer les hommes.
La puissance, j'ai presque dit la monarchie de la langue française, est visible : on peut, tout au plus, faire semblant d'en douter. Quant à l'esprit de prosélytisme, il est connu comme le soleil; depuis la marchande de modes jusqu'au philosophe, c'est la partie saillante du caractère national (1).
Avant que la France ait bien connu ses erreurs, il n'y a pas de salut pour elle; mais si elle est encore aveugl sur ce point, l'Europe l'est peut-être davantage sur ce qu'elle doit attendre de la France (2) .
Il y a des nations privilégiées qui ont une mission dans ce monde. J'ai tâché déjà d'expliquer celle de la France, qui me paraît aussi visible que le soleil. 11 y a dans le gouvernement naturel, et dans les idées nationales du peuple français, je ne sais quel élément théocratique et religieux qui se retrouve toujours. Le Français a besoin de la religion plus que tout autre homme ; s'il en manque, il n'est pas seulement affaibli, il est mutilé (3).
Il faut que les sciences naturelles soient tenues à leur
(1) Considér. sur la France, col. 26.
(2) M. de Bonald a dit : « La Fiance, premier-né de la civilisation européenne, sera la première à renaître ou à périr.» {Pensées ^ 1847, p. 284.)
(3) Du Pape, édit. Migne, col, 239 et 240.
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place, qui est la seconde, la préséance appartenant de droit à la théologie, à la morale et à la politique. Toute nation où cet ordre n'est pas observé est dans un état de dégradation. D'où vient la prééminence marquée du dix-septième siècle, surtout en France? De l'heureux accord des trois éléments de la supériorité moderne, la religion, la science et la chevalerie, et de la suprématie accordée au premier. On a souvent comparé ce siècle au suivant et comme il n'y avait pas trop moyen de contester la supériorité du premier dans la littérature, on s'en consolait parla supériorité incontestable du second dans la philosophie, tandis que c'est précisément le contraire qu'il fallait dire, car notre siècle fut surpassé par la philosophie bien plus que par la littérature du précédent. Qu'est-ce donc que la philosophie ? Si je ne me trompe, c'est la science qui nous apprend la raison des choses, et qui est plus profonde à mesure que nous connaissons j»/w5 de choses. La philosophie du dix-huitième siècle est donc parfaitement nulle (du moins pour le bien), puisqu'elle est purement négative, et qu'au lieu de nous apprendre quelque chose, elle n'est dirigée, de son propre aveu, qu'à détromper l'homme, à ce qu'elle dit, de tout ce qu'il croyait savoir, en ne lui laissant que la physique. Descartes qui ouvre le dix-septième siècle, et Malebranche qui le ferme, n'ont point eu d'égaux parmi leurs successeurs. Y a-t-il dans le siècle suivant une meilleure anatomie, un plus terrible examen du cœur humain que le livre de La Rochefoucauld? Un cours de morale plus complet, plus approfondi, plus satisfaisant que celui de Nicole ? Y a-t-il dans notre siècle beaucoup de livres à comparer à celui d'Ab-
badie, De la Comiaissance de soi-même et des Sources de la morale? Pascal, comme philosophe, a-t-il été égalé dans le siècle suivant? Quels hommes que Bossuet et FéneloQ dans la partie philosophique de leurs écrits ! La théologie ayant d'ailleurs plusieurs points de contact avec la métaphysique, il faut bien se garder de passer les théologiens sous silence quand il s'agit de la supériorité philosophique. Lisez, par exemple, ce que Pétau a écrit sur la liberté de l'homme en elle-même et dans son rapport avec la prévision et l'action divine ; suivez-le dans la savante histoire de tout ce que l'esprit humain a pensé sur ces profondes questions, et lisez ensuite ce que Locke a balbutié sur le même sujet : vous pâmerez de rire, et vous saurez au moins ce que vaut une grande réputation moderne en voyant ce qu'elle a coûté.
Il est encore très-important de remarquer qu'indépendamment de la supériorité du dix-sepiième siècle dans les ouvrages philosophiques proprement dits, sa littérature entière, prise dans le sens le plus général du mot, respire je ne sais quelle philosophie sage, je ne sais quelle raison calme, qui circule pour ainsi dire dans toutes les veines de ce grand corps, et qui, s'adressant constamment au bon sens universel, ne surprend, ne choque et ne trouble personne. Ce tact exquis, celte mesure parfaite, fut nommée timidité par le siècle suivant, qui n'estima que la contradiction, l'audace et l'exagération.
Une autre considération générale, qui n'est qu'une suite de la précédente, et qui assure une supériorité décidée à la philosophie du dix-septième siècle sur la sui-
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vante, c'est que la première est dirigée tout entière au perfectionnement de l'homme, au lieu que la seconde est une puissance délétère qui ne tend, en détruisant les dogmes communs, qu'à isoler l'homme, à le rendre orgueilleux , égoïste , pernicieux à lui même et aux autres; car l'homme, qui ne vaut que parce qu'il croit, ne vaut rien s'il ne croit rien.
Et cette considération de l'utilité déciderait seule la question de vérité ; car jamais l'erreur ne peut manquer de nuire, ni la vérité d'être utile. Si l'on a cru quelquefois le contraire, c'est qu'on n'y avait pas regardé d'assez près.
Mais ce qui doit être observé par-dessus tout, c'est que l'infériorité du dix-huitième siècle est due uniquement à l'esprit d'irréligion qui la distingue. Les talents ne lui ont pas manqué, mais seulement ce principe qui les exalte et les dirige.
Donnez à Bufïon la foi de Linnée ; imaginez Jean- Jacques Rousseau tonnant dans une chaire chrétienne sous le surplis de Bourdaloue, Montesquieu écrivant avec la plume qui traça Télémaque et la Politique sacrée^ madame du Delfant allant tous les jours à la messe, n'aimant que Dieu et sa fille, s'échauffant sur la Providence, sur la grâce, sur saint Augustin, et peignant une société qui lui ressemble, etc., etc. ; qui sait si, dans des genres si différents, le grand siècle ne se trouverait pas avantageusement balancé?
Un fleuve de fange qui roulait des diamants a sillonné l'Europe pendant tout le dernier siècle. L'urne qui l'épanchait à Ferney ressemblait à ces vaisseaux du Levant qui recèlent la peste dans les précieuses cargai-
sons qu'ils nous apportent. Purifiez ces eaux, faites-les partir de cette haute source qui domine toutes les impuretés humaines, ce fleuve eût enchanté, fertilisé, enrichi l'Europe sans la corrompre. Si le dix-septième siècle présente plus de talents supérieurs, peut-être que dans le nôtre, les talents en général se montrent en plus grand nombre ; et qui sait encore jusqu'à quel point ceux-ci se seraient élevés si le génie coupable et avili n'eût pas volontairement jeté ses ailes ? Non-seulement l'esprit du siècle a plus ou moins flétri les talents, mais de plus ce qu'il en a laissé subsister n'a produit qu'un vain éclat, un vain amusement pour l'esprit presque toujours accompagné de conséquences funestes. On en voit un exemple frappant dans V Esprit des Lois. Personne ne peut nier que ce livre n'appartienne à un talent supérieur ; cependant l'anathème général l'a frappé ; il n'a fait que du mal, et il en a fait immensément. Le Contrat social s'adressait à la foule, et les laquais mêmes pouvaient l'entendre ; c'était un grand mal sans doute j mais enfin leurs maîtres nous restaient : le livre de Montesquieu les perdit.
Que n'a-t-on pas dit dans le dernier siècle contre l'éducation rehgieuse? que n'a-t-on pas fait pour rendre la science et la morale même purement humaines ? Les Français surtout frappèrent le grand coup en 1764. L'elTet est connu ; il fut clair, immédiat, incontestable, et cette époque sera à jamais remarquée dans l'histoire. Là commence la génération détestable qui a voulu, fait ou permis tout ce que nous avons vu (1).
(1) Examen de la philosophie de Bacon^ t. Il, p. 266 à 272*
NOTE